PHYSIQUE SOCIALE
historiques, l'idée de progrès est passée des sciences historiques aux sciences naturelles. Fait étonnant, cet échange s'est opéré par des voies souterraines presque à rinsu des deux parties. « D'un côté, la famille des historiens, de l'autre, celle des naturalistes ont fait chacune leur œuvre à part, sans se connaître ni s'entendre mutuellement, et il se trouve que cette œuvre est la rnême!...Les naturalistes et les historiens se sont emprunté instinctivement leur esprit ; la méthode des uns est devenue la méthode des autres. Osons le dire, cette rencontre est le plus grand événement intellectuel de notre temps. » {La Création^ vol. 4", p. 73 et 54. )
Pendant que l'histoire se préparait à formuler ces conclusions, des sciences dont l'objet, partiel et fragmentaire, est encore mal défini, l'anthropométrie, la démographie et l'économie politique, sciences que nous désignons dans leur ensemble sous le nom de sciences sociales, s'acheminaient au même but avec plus de précision à la fois et plus de hardiesse. De 1835 à 18-48 paraissent en Belgique une série d'ouvrages faisant suite aux travaux de Condorcet, un Essai de physique sociale (1835), une Lettre sur la théorie de probabilités appliquées aux sciences morales et politiques (1846), enfin un traité Du système social et des lois qui le régissent (1848). L'idée dominante de leur auteur, M. Quételet, était non l'application des mathématiques au\ faits sociaux (il ne faisait en cela que suivre d'illustres devanciers), mais la recherche, au moyen de la mesure, d'un ordre défini, d'une harmonie en quelque sorte géométrique entre les divers groupes de
ces phénomènes. Il était pénétré de la croyance que tous les corps naturels ayant leurs proportions et ne se maintenant qu'en vertu d'un certain équilibre constant de leurs parties, les corps sociaux devaient aussi offrir des phénomènes non seulement réguliers, mais harmoniques, et avoir une certaine constitution qui les conservât dans leur intégrité.
C'est dans cet esprit qu'il aborda l'étude des faits sociaux. 11 ne tarda pas à s'apercevoir qu'en effet ils présentaient une certaine fixité; que d'une année à l'autre les nombres qui les résument , pourvu qu'ils fussent suffisamment considérables, ne variaient pas d'une manière sensible ; bref, qu'ils oscillaient au delà et en deçà d'un nombre moyen. La moyenne est une fiction, mais qui permet à l'esprit de se représenter en abrégé beaucoup de nombres particuliers dont les différences encombreraient inutilement la mémoire ; c'est ainsi que l'idée générale, qui n'existe nulle part en dehors de nous, embrasse, tout en les effaçant, les cas particuliers. Mais l'idée générale comporte des variations quelconques dans les cas particuliers qu'elle résume, et ceux-ci n'en peuvent être tirés. Ne serait-il pas possible, au contraire, de tirer du nombre moyen les nombres particuliers qui y sont contenus puisqu'ils en constituent les matériaux premiers? En d'autres termes, n'y a-t-il pas entre les éléments d'une moyenne un rapport tel qu'on puisse en quelque sorte en dérouler la série a priori, du sein du nombre moyen qui les enveloppe? Quételet trouva cette belle loi. Il montra que les oscillations en deçà et au delà de la moyenne sont régulières aussi, qu'elles suivent une courbe géomé-
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trique et qa'on peut les en déduire à priori sans craindre d'être démenti par les faits. Il y a une condition cependant : c'est que les éléments qui ont servi à former le nombre moyen soient puisés dans un milieu homogène, c'est que les faits mesurés appartiennent à un ensetnble naturel. Car entre les faits empruntés partie à une nation^ partie à une autre, il ne faudrait pas s'attendre à rencontrer une harmonie.
La loi est ingénieuse ; mais qu'il nous soit permis d'insister surtout, conformément à notre dessein, sur cette dernière condition.
Entre les faits pris au hasard il n'y a pas d'harmonie. Il y en a une et des plus étonnantes entre des faits empruntés à l'un de ces touts de formation spontanée, l'individu, la famille, la citQ, la nation, ensembles dont les parties sont liées par la corrélation de leur croissance et les nécessités de leur équilibre. C'est que les moyennes ne sont pas absolument constantes, mais qu'elles se déplacent elles-mêmes graduellement dans la suite des temps, quand on considère une longue série de nombres. Ce fait révèle dans l'objet étudié une force de développement qui ne peut être que la vie. Les corps sociaux naturels sont vivants, Quételet le reconnaît, «c Un peuple ne doit donc pas être considéré comme un assemblage d'hommes n'ayant aucun rapport entre eux ; il forme un ensemble, un corps des plus parfaits , composé d'éléments qui jouissent des propriétés les plus belles et les mieux
coordonnées (Anthropométrie y p. 413) La vie d'un
Etat est comme la vie d'un simple particulier; elle a
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sa jeunesse, son âge mur, elle atteint le développement de sa puissance et de sa richesse en même temps que se produit lé complet épanouissement des arts, des sciences, des lettres , qui est assez généralement l'indice de sa prochaine réforme. » — a Les caractères de la jeunesse, de Tàge mur, de la décrépitude se dessinent dans ce grand corps avec autant d'énergie que chez les différents êtres de la création. Un pareil corps a sa physiologie spéciale » {Du Système social et des lois qui le régissent y Préface, p. xii et xiii). Des lois spéciales président à son développement et règlent ses destinées. Et cependant un objet aussi distinct n'a pas sa science propre! a L'économie politique sp borne à rechercher comment les richesses se produisent, se distribuent et se consomment. Elle examine la plupart des grands problèmes qui touchent à la vie matérielle des peuples. Mais aucune science jusqu'à présent n'a recherché les principes d'équilibre et de mouvement et surtout les principes de conservation qui existent entre les diiïérentes parties du système social » (loc. cit.).
Quételet va plus loin. 11 sait que tout déterminisme suppose un mécanisme caché. Aussi a-t-il tenté, mais seulement en passant et sous forme d'hypothèse timitle, de réduire les phénomènes sociaux où la volonté se déploie à de simples applications de la force. Cette analogie l'avait séduit ; il se contente de l'indiquer sans en poursuivre la preuve. D'autres la développeront.
Ces vues hardies devaient rencontrer des objections. Aussi Quételet a t-il pris soin de les réfuter par avance.
On accorde que les faits d'ordre physique concernant le corps social se prêtent à une mesure exacte. Rien ne s'oppose à ce qu'on mesure la taille d un homme ou son poids. Mais les faits qui émanent de Tactivité morale, s'ils se prêtent à la mesure en eux-mêmes, ne nous apprennent rien sur la cause dont ils sont les efiets. Il n'y a entre eux et elle aucun rapport direct réductible à une formule. En mesilrant les uns on ne mesure donc pas l'autre : les qualités morales échappent à toute détermination numérique. — Quetelet ne le nie pas; sans se demander quel rapport absolu unit les qualités morales aux mouvements qu'elles engendrent, persuadé seulement qu'il y a entre ces deux termes un rapport, puisque l'un sort de l'autre, il cherche à obtenir du premier par le second une mesure toute relative. Se trouve-t-il par là en dehors des conditions ordinaires de la science? Nullement, et il ne fait que subir des conditions qui lui sont communes avec le physicien, a Nous devons procéder comme le physicien qui, pour les phénomènes électriques, ne peut donner également que des valeurs relatives et se trouve réduit à juger des causes par leurs effets. Nous ne percevons pas plus ce qui donne naissance au phénomène moral que ce qui a produit le phénomène électrique. Nous ne voyons que l'effet lui même et c'est cet effet que nous cherchons à apprécier » (Du système social j p. 74).
Mais une pareille méthode ne supprime t-elle pas la liberté, trait essentiel des activités morales? Que devient le libre arbitre emprisonné dans des nombres qui lui tracent d'avance les étroites limites où il se peut
mouvoir? Il résulte par exemple de statistiques antérieures qu'il y a par an tant de suicides, tant de vols, tant d'assassinats dans une population donnée ; faut-il considérer comme libres les hommes qui commettent de tels actes au sein de cette population dans le courant de cette année, alors qu'ils doivent les commettre nécessairement puisque leur nombre est déjà compté? Quételet présente à cette question plusieurs réponses. 11 recourt d'abord pour expliquer la liberté à ce qu'il reste d'alea dans les évaluations de la statistique sur les phénomènes à venir. Jamais l'action de l'individu n'est prévue ni ne peut l'être. Un joueur a, dans une suite de parties, des chances qui sont déterminées par le calcul. Cependant nul ne peut dire quand il s'assied à la table de jeu quelle sera l'issue de cette partie. — On peut répliquer que cela prouve, non pas l'indétermination de la partie, mais notre ignorance de ses conditions spéciales. Il en est de même de l'action de l'individu dans un ensemble de faits sociaux. Si on ne peut la prévoir, ce n'est pas qu'elle soit indéterminée, c'est parce que nous ignorons le détail de ces déterminations ou conditions. — Quételet recourt donc à une autre théorie pour sauver la liberté telle qu'on l'entend d'ordinaire. La liberté, dit-il, apporte dans les nombres un élément de variation et d'irrégularité et « joue le rôle d'une catise accidentelle » (Du système social^ p. 69)... Nous en usons rarement (Du système social^ p. 104), et « il arrive alors que, en faisant abstraction des individus et en ne considérant les choses que d'une manière générale, les edets de toutes les causes accidentelles doivent se neutraliser et se détruire mutuellement
de manière à ne laisser prédominer que les véritables causes en vertu desquelles la société existe et se conserve. j> Ces causes sont en quelque sorte instinctives. m L'homme possède avant tout son individualité ; mais il est éminemment sociable et son individualité se trouve engagée dans celle d'un grand corps qui a sa vie et sa volonté propres. i> Cette volonté pèse sur lui d'autant plus lourdement qu'il en aperçoit moins l'efTet; elle l'enveloppe d'influences tyranniques et invisibles; ses moindres actions, ses coutumes, ses promenades, ses discours, ses plaisirs, les heures de ses repas et de son sommeil; comme les plus importantes : le moment de son mariage, le choix de sa compagne, le mode jl'éducation de ses enfants, etc., ont pour régulateur non plus son vouloir seul, mais celui du peuple auquel il appartient. Sa liberté consisterait à s'en affranchir dans des cas exceptionnels. — Cette théorie qui confine la liberté dans ce qui reste d'indéterminé et de hasardeux au sein des mouvements sociaux, qui la réprésente comme luttant contre le courant des forces inconscientes avec un si mince succès que son effet ne compte pas dans la résultante totale, cette théorie ne pouvait satisfaire Quételet tout le premier. D'ailleurs n'avait-il pas lui-même montré que ces variations de la cause accidentelle sont ellesmêmes a groupées symétriquement autour de la moyenne d et soumises à une loi qu'il a précisément appelée la loi des causes accidentelles? (Préf., p. viii). Et les différences individuelles, loin d'être le propre de la liberté, ne se rencontrent-elles pas aussi dans les faits les moins volontaires comme la taille et le poids
du cgrps, comme les décès? Il fallait renoncer à cette explication. — La vraie pensée de Quételet et la plus profonde est que le libre arbitre est en réalité soumis, quant à ses effets extérieurs, à la mesure et à la prévision comme toutes les autres forces. « L'homme, dit-il, est donc pour les facultés morales comme pour les facultés physiques soumis à des écarts plus ou moins grands autour d'un état moyen, et les oscillations qu'il subit autour de cette moyenne suivent la loi générale qui régit toutes les fluctuations que peut subir une série de phénomènes sous l'influence des causes acci- ,dentelles » (Système social, p. 92). Eh quoi! il n'y a aucune différence entre l'action de la volonté et celle des autres forces! Il y en a une. L'action de la volonté est plus régulière. Plus rationnelle, elle est plus calculable, elle produit des effets plus constants. C'est la force aveugle qui est perturbatrice, parce qu'elle est irrationnelle. « Bien loin de jeter des perturbations dans la série des phénomènes qui s'accomplissent avec cette admirable régularité, le libre arbitre les empêche au contraire dans ce sens qu'il resserre les limites entre lesquelles se manifestent les variations de nos différents penchants. L'énergie avec laquelle notre libre arbitre tend à paralyser les effets des causes accidentelles est en quelque sorte en rapport avec Ténèrgie de notre raison. Quelles que soient les circonstances dans lesquelles il se trouve, le sage ne s'écarte que peu de Tétat moyen dans lequel il croit devoir se resserrer. Ce n'est que chez les hommes entièrement abandonnés à la fougue de leurs passions qu'on voit ces transitions brusques, fidèles reflets de toutes les
causes extérieures qui agissent sur eux. Ainsi donc le libre arbitre, loin de porter obstacle à la production régulière des phénomènes sociaux, la favorise au contraire. Un peuple qui ne serait formé que de sages offrirait annuellement le retour le plus constant des mêmes faits. Ceci peut expliquer ce qui semblait d'abord un paradoxe, c'est-à-dire que les phénomènes sociaux, influencés parle libre arbitre, procèdent d'année en année avec plus de régularité que les phénomènes purement influencés par des causes matérielles et fortuites » {Système socialj p. 96, 97).
La méthode que nous venons d'exposer, par laquelle Quételet s'efforce de découvrir les harmonies qui unissent les divers groupes de faits tirés d'un organisme social humain ne s'applique pas seulement selon Tauteur à l'humanité. Les sociétés animales devraient être étudiées au même point de vue et ne manqueraient pas de donner les mêmes résultats. La loi de proportion qu'il a découverte comporte la plus grande généralité (Anthropométrie ^ p. 414).
L'économie polique, sans doute en raison du caractère particulier de son objet, a le plus souvent négligé ces vues générales. Cependant l'un de ses premiers principes a été, comme nous l'avons vu, que la société économique s'organise de la manière la plus avantageuse sans requérir l'intervention d'une autorité politique extérieure. Le principe implique lui-même la reconnaissance des lois naturelles qui résultent d'une certaine communauté de sentiments et d'idées antérieure à toute délibération. C'est par là que les économistes ont été conduits à se servir d'expressions
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comme celles de corps social, d*organisme social, de physiologie sociale, expressions qui trahissent toutes ridée d'un consensus d'autant plus harmonieux qu'il est moins expressément volontaire. C'est sur cette idée que repose le principe que les économiste» ont poussé si loin, du laissez faire et du laissez passer. Il n'est donc pas étonnant que les sciences naturelles aient rencontré dans les sciences économiques la matière d'importants emprunts. On sait que la loi de la division du travail a trouvé dans la biologie des applications fécondes. Et c*est aussi à Tun des plus illustres économistes qu'est due l'observation d*un fait si souvent invoqué par les biologistes modernes, le fait de la concurrence pour la vie. D'autre part, la science des êtres vivants n'a pas manqué de rendre à l'Economie les services qu'elle avait reçus d'elle. De tout temps, les vrais économistes, instruits par le spectacle de la lente croissance des corps naturels, ont su distinguer l'évolution de la révolution, et tout en proclamant la nécessité du progrès, ont banni les coups de théâtre de la vie sociale. Enfin plusieurs, renonçant aux traditions de leurs devanciers, ont soutenu que la science économique était à la fois l'une des sciences naturelles et l'une des sciences sociales, c N'est-ce pas, a dit l'un d'eux, une partie des études du naturaliste et l'une des plus intéressantes d'observer les travaux de l'abeille au sein d'une ruche, d'en étudier l'ordre, les combinaisons et h marche. Eh bien ! l'économiste fait exactement de môme par rapport à cette abeille intelligente qu'on appelle l'homme : il observe l'ordre, la marche et la combinaison de ces travaux.
Les deux études sont absolument de mime nature o (CoQUEUN, Dictionnaire d^ Economie politique). De tels échanges d'idées indiquent assurément une tendance de l'économie politique à considérer comme un être vivant la société, objet de son étude; mais cette tendance ne devait pas aboutir à une théorie expresse de la nature du corps social avant l'apparition d'une science qui pût embrasser dans son ensemble un si vaste objet, la Sociologie.
Toutefois, avant ce progrès décisif, la vie elle-même et les êtres vivants devaient être mieux connus. Lu biologie et la zoologie, qui étudient, Tune les conditions générales de la vie, l'autre les êtres vivants réels, sont comme les degrés que l'esprit humain devait franchir avant d'aborder définitivement l'étude expérimentale des groupes sociaux supérieurs.
La biologie a établi trois propositions importantes qui forment à elles seules une science sociale en raccourci, bien que dans les limites de l'individu. Il est maintenant hors de doute : 1' que l'individu est une société, c'est-à-dire que tout vivant est lui même un composé de vivants ; 2* que l'individualité du composé, loin d'exclure celle des éléments composants, la suppose au contraire et croit avec elle ; 3* que la composition organique comporte un nombre indéterminé de degrés superposés (ou mieux de sphères concentriques).
1® L'individu est une société. En effet, tout vivant est organisé. Or la notion d'organisation se réduit à celle d'une association de parties diverses accomplissant des fonctions distinctes. Les dernières de ces parties, physiologiquement irréductibles, bien qu'elles
8i INTRODUCTION HISTORIQUE
ne le soient pas chimiquement, portent le nom d'éléments anatomiques. Leur extrême petitesse n'ôte rien à leur individualité. Ce sont des animaux doués d*une forme propre, de véritables infusoireSy que Ton classe comme les animaux qui se développent à Tétat libre, hors de l'organisme. L'œil, aidé du microscope, les distingue ; la physiologie leur assigne des fonctions spéciales. Us empruntent à l'organisme un milieu favorable à leur développement : « chaque élément anatomique, dit M. Robin, se comporte à Tégard du sang comme l'organisme entier par rapport aux milieux ambiante où il puise ses éléments et où il rejette ses excrétions. » Mais, hors de cet organisme, ils accomplissent encore leurs fonctions sous l'influence d'excitants appropriés. La fibre musculaire isolée se contracte sous l'action de l'électricité. Les organes globulaires du sang sont empoisonnés par l'oxyde de charbon dans une éprouvette comme dans les canaux sanguins. L'organisme est-il virtuellement détruit par la mort récente, il suffit que les milieux partiels subsistent quelque temps pour que les fonctions de chaque groupe d'organes élémentaires suivent encore leur processus normal. Le bulbe pileux donne naissance^ chez le cadavre, à ses produits spéciaux. Le foie fabrique du sucre. Dans la mort causée par le choléra, l'éréthisme du grand sympathique cessant, les tissus reprennent un instant leur activité et le corps se réchaulTe. Il y a plus, qu'on enlève un groupe d'éléments anatomiques superficiels à leur miUeu natal et qu'on les transplante dans un milieu analogue, ils continueront de vivre, et quelquefois avec une nouvelle intensité.
Les expériences de greffe animale sont trop connues pour que nous y insistions ici. La transfusion du sang est un fait de môme ordre encore plus frappant peutêtre. Qu'est-ce d* ailleurs que le fait de la génération chez les animaux supérieurs si ce n'est l'acte par lequel un ou plusieurs éléments anatomiques émis hors de leur milieu natal passent d'un individu dans un autre et vont chercher un milieu nouveau où leur évolution s'achèvera? Ces derniers éléments passent normalement, disons-nous, d'un organe dans un autre et sont par conséquent mobiles ; mais, quoique le mouvement soit lé signe de Tindépendance, il ne la fait pas seul, et elle résulte avant tout de la spécialité des fonctions. Si les leucocytes et les globules sanguins voyagent, eux aussi, dans les liquides où ils sont baignés, les autres éléments anatomiques, fixés dans les tissus solides, restent immobiles. Aucun d'eux cependant ne se confond avec son voisin ; a ils s'unissent et restent distincts comme des hommes qui se donneraient la main X» (Cl. Bernard). Chacun réagit en effet pour son compte sous les excitations qu'il reçoit du milieu commun. Chacun a son histoire séparée, naît et périt à son heure. Chacun réunit en lui, à un degré éminent, les caractères qui constituent l'individu.
2' Mais cette individualité des éléments anatomiques ne rompt psts l'individualité du vivant formé de leur réunion. Au contraire. Dans l'espace actuel comme dans les temps successifs, leur conspiration universelle et incessante est précisément ce qui produit l'unité de la vie. Leur indépendance montre assez qu'ils y travaillent comme d'eux-mêmes, et que d'eux-
mêmes ils fournissent à Tactivité générale les forces nécessaires à l'exercice de sa suprématie. Certes, les fonctions supérieures de commandement et de prévoyance sont dévolues à celles-ci ; mais les fonctions les plus humbles et les plus intimes, comment y saurait-elle pourvoir, complexes et multiples comme elles sont? Elles ont donc dû rester confiées aux organismes élémentaires qui s'en acquittent spontanément avec un accord et une régularité irréprochables (Bert). Il n*est pas un seul d'entre eux qui n'ait besoin du concours de tous les autres et ne puisse en efTet compter sur ce concours. Chargés comme ils le sont chacun d'une fonction différente, leur existence commune repose sur la plus étroite solidarité. Mais ce qui décèle l'unité la plus parfaite, ce sont les correspondances de leurs processus divers à travers les temps. De sa naissance à sa mort, l'individu total traverse une multitude de phases tant spécifiques que personnelles en vue desquelles les organismes composants évoluent tous à point nommé, et dans chacune desquelles ils ont som en quelque sorte de représenter ce qu ont été et ce que seront toutes les autres. Et plus ils sont eux-mêmes complexes dans leur structure, c'est-à-dire plus leur individualité est décidée, plus leur conspiration est énergique, plus par conséquent est élevé dans l'échelle fêtre total qui en résulte. « Plus au contraire lorganisme d'un animal est simple, plus simple est aussi la constitution de chacun des ordres d'éléments anatomiqucs dont ses tissus sont formés è ( Robin ) , plus par conséquent est faible l'individualité de ces éléments. En d'autres termes, loin qu'il
y ait opposition entre le tout et les parties sous le rapport de rindivîdualité, Funité organique, la division du travail, la dillérenciation des individus sont dans tout le domaine de la vie en raison directe les uns des autres.
3^ Si la vie est composition, groupement, association, il est difficile d'admettre que les a millions de milliards de petits êtres s> ( Claude Bernard ) qui composent un vivant supérieur soient directement subordonnés à son activité centrale : des intermédiaires doivent nécessairement exister de ceux-là à celle-ci. D'après les doctrines généralement admises en France, les éléments anatomiques commencent par se grouper efn tissus^ puis les tissus s'entrelacent pour ainsi dire de manière à former des organeSj et les organes se fédéralisent en appareils qui constituent Vindiuidu. Les organes, il est vrai, jouissent d'une notable individualité. Le cœur par exemple continue à se contracter sous les excitants convenables quand la vie générale s'est retirée , les systèmes nerveux partiels entrent pareillement en action sous l'influence de l'électricité. Mais les tissus répondent-ils aussi bien à ce que nous entendons par une unité organique, un tout vivant? Et que faut-il penser de Tunité des appareils? (1) Certains biologistes ont cru pouvoir envisager autrement les rapports des parties élémentaires au tout. Suivant eux
(I) • Quelque grandes que soient les complications et les divisions du travail que noua offrent ensuite les appareils digestif et circulatoire chez les êtres placés au sommet de l'échelle animale, ces appareils ne nous représentent toujours qu'un mécanisme deiliné à servir d^intermédiaire
le mode de constitution attribué jusqu'ici aux seuls invertébrés se retrouverait, quoique moins apparent de beaucoup, chez les vertébrés. Certains animaux inférieurs sont, comme on le sait, composés de par* ties qui se suffisent plus ou moins à elles-mêmes, et sont déjà chacune un animal distinct (métamère). Cette proposition ne fait pour personne Tobjet d'un doute, a Chez les annelés, chaque ganglion correspond à un segment du corps formé souvent de plusieurs anneaux, comme par exemple chez la sangsue, dont toutes les parties se répètent de cinq en cinq anneaux (1). » Et même, d'après Graliolet, chez les annelés placés très bas dans l'échelle, à chaque anneau correspond un ganglion distinct : il en est ainsi dans le lombric terrestre. « Chaque segment possède ainsi, outre son ganglion, une portion semblable des principaux appareils, même parfois des appareils des sens... Ces segmente séparés ont été appelés des zoonites par Moquin-Tandon. Ce professeur considérait les animaux de cet embranchement comme formés chacun de plusieurs animaux élémentaires placés les uns à la suite des autres » ( Vulpian, Leçons de physiologie générale du système nerveux). C'est cette
•Dire les élémenU anitomiqaes et le milieu eitérieur; méctDisme dool le foDcUonnement, eu rai^o même de lou perfeclioDoement , derient inditpeoAable, mait qui uéuninoioa ne prétente rien d'essentiel dans let phénomènes de la wie : les éléments analomiqoes, par leurs propriétés, août seuU le si^ge de ce* phéuomènes eséenlieis. • (G. Berhard, Bevuê des Cours scient, figues, 1875, p. 778 )
(1) DciU!iD DK Ghos. Les Tues de M. Durand de Gros aur la eonttittttion des étraa vivants nous pmraiMent de la plus haute importaoca pour U science sociale.
conception que certains naturalistes philosophes ont tenté d'appliquer aux vertébrés supérieurs malgré l'unité apparente de leur organisme. Gratiolet inclina vers celte doctrine. « Les vertèbres, dit-il, sont à Tensemble du squelette ce que sont les anneaux au corps des articulés. Or, de même que la définition d'un cylindre se retrouve dans toutes les sections de ce cylindre parallèles à sa base, de même dans une seule vertèbre se retrouve l'idée du tout entier, en un mot une vertèbre est au tronc ce que Tunité est au nombre dans une quantité concrète homogène. Ainsi il y a des segments dans le squelette ; il y a des segments dans les muscles. Les nerfs périphériques s'accommodent à leur tour à cette segmentation, et l'observation démontre qu'il y a également des segments dans le système nerveux central... Mais cette partie, ce segment idéal est- il un segment réel? Y a-t-il pour chaque vertèbre un ganglion nerveux central? Cette question importante, Gall a essayé Tun des premiers de 1^ résoudre. Il pensait avoir vu dans la moelle des renflements successifs au niveau de chaque vertèbre. Cette proposition est surtout fort évidente dans la moelle épinière des oiseaux. M. de Blainville avait accepté cette opinion de Gall à laquelle les expériences de Legallois, de Marshall Hall et de Mûller semblaient avoir donné beaucoup de force ; et en effet si Ton accepte les idées de ces deux derniers physiologistes sur la force excito- motrice de la moelle, il semble que la division de l'axe médullaire en segments distincts s'ensuive nécessairement. y> Mais Gratiolet, tout en admettant que l'excitabilité
automatique appartenait aux différents segments de la moelle, leur refusait la sensibilité et attribuait au cerveau cette dernière fonction, la seule dont dépende à ses yeux l'unité de l'être. D'autres physiologistes sont allés plus loin. Il y a chez tous les expérimentateurs contemporains une tendance marquée à dépouiller les organes centraux de chaque fonction du privilège exclusif de pourvoir à cette fonction, et à signaler la participation active que prennent à son accomplissement toutes les autres parties du même système. Le cœur semblait le seul organe de la circulation ; mais on a examiné de plus près les artères et on a vu qu'elles sont aussi, quoique à un moindre degré, contractibles, qu'elles sont, comme le cœur, dilatées et rétrécies par des nerfs spéciaux et que par conséquent elles jouent un rôle actif dans la circulation. Ce ne sont point des ce tubes inertes » où la seule impulsion du cœur chasserait le courant sanguin. « La circulation générale n'est que la source d'une série de ciradalions locales bien plus importantes à connaître et bien plus difficiles à étudier » ( Cl. Bernard, Revue scientifiquey 1875, p. 779 ). Lavoisier pensait que les poumons étaient la source unique de la chaleur animale ; mais un examen plus attentif a montré que Tintimité des tissus était le théâtre de combinaisons chimiques tout aussi importantes, et que la chaleur était* produite en une foule de points de l'organisme. La respiration n'est plus attribuée seulement aux poumons ; on a reconnu l'existence d'une respiration cutanée, répandue sur toute la surface du corps en contact avec l'air ambiant. Pourquoi refuserait-on
d'appliquer au système nerveux cette loi de diffusion si généralement acceptée pour les autres systèmes d'organes? On comprendrait alors, disent les physiologistes dont nous interprétons les tendances, comment chaque segment du vertébré peut avoir non seulement sa circulation, mais encore son innervation locale, et se suffire à lui-même, si ce n*est quant aux fonctions supérieures de la vie de relation, celles-ci ayant été confiées au segment terminal pour qull soit le guide ou le représentant de tous les autres. C'est ce que semblent confirmer l'embryologie et la tératologie, c J'ai pu me convaincre, dit un savant contemporain, qui a donné à la tératologie une forme systématique, du défaut de solidaiité des diverses parties de l'organisme dans les premiers temps de son existence. Il semble qu'alors chacune des parties de l'organisme existe pour son propre compte et qu'elle puisse se développer isolément et d'une manière indépendante comme les différentes parties de l'organisme des végétaux (1). » Le passage suivant du docteur Carpenter résume assez bien ce qui résulte de ces considérations diverses :
(1) Dareste, Origine et mode de formation des monstres omphalo^ eiies (Comi^tes-reDdut de l'Académie des sciences, série de Tannée lfi65). Voici un exemple des faits d*où ces induclioos eonl Urées : « Nous avons eu déjà plusieurs fois roccasion de signaler des moiislruoéilés du genre de celle dont M. Depaul place un spécimen sous les yeux de PAcadémie. Cest un fœtus n'ayant ni télé ni membres supérieurs; les cavilés tboraciqne et abdominale sont rudimentaires ; la place du crâne est marquée à rextrémîté du tronc par nue houppe de cheveux ; le cuir chevelu est réduit k celte simple trace. 11 résulte de Texameu du placenta que cet être informe était greffé sur un coin du placenta, dans une cavité secondaire, sans communication avec la grande cavité amniotique contenant un fÎGBtot normal et qui a vécu.» (Compte-rendu de T Académie des sciences, 15 mars 1875.)
V Le cerveau et la moelle épinière de rhomme dans laquelle se.termine la très grande partie des nerfs aHérents et de laquelle naissent presque tous les nerfs moteurs peuvent être considérés comme formés par l'agglomération d'un certain nombre de centres ganglionnaires distincts, dont chacun a ses attributions propres et se rattache à des troncs nerveux qui lui sont particuliers. Commençant par la moelle épinière, nous trouvons, en la comparant à la chaîne ganglionnaire des animaux articulés, qu'elle consiste réellement en une série de ganglions disposés suivant une ligne longitudinale et qui se sont soudés Tun à l'autre, et dont chacun constitue le centre du circuit nerveux propre à tout segment vertébral du tronc (1). » Si cette hypothèse prévalait, si la vue d'ensemble adoptée universellement pour la composition des invertébrés était reconnue applicable, avec les restrictions et les atténuations voulues, aux vertébrés eux-mêmes, on obtiendrait une idée systématique de la composition des êtres vivants. Chaque segment vertébral serait considéré comme un vivant intimement lié aux autres, quoique distinct, comme une province dans un empire, et lui-même comprendrait des organes doués à un moindre degré d'individualité et d'autonomie, jusqu'à ce que l'on arrivât aux éléments organiques, atomes biologiques au-dessous desquels s'ouvre le domaine de la chimie. Une telle hypothèse ne pourra s^imposer aux esprits que quand elle aura reçu la consécration expérimentale ; mais, sans même recourir à
(1) CarPCtter, Manuel of human phyiology, cité par M. Doraiifi de Gros, Origines animales dt rhomme, p. 10.
cette hypothèse, la théorie actuelle justifie suffisamment la proposition d*où nous sommes partis et où nous aboutissons; à savoir que les individualités diverses dont se compose un tout organique ne sont pas absolues ni fermées, mais s'ouvrent en quelque sorte les unes sur les autres, celles qui sont moins cornpréhensives sur celles qui le sont davantage, et qu'elles forment, pour ainsi parler, un ensemble de sphères concentriques communiquant par de larges voies. Cette proposition établie, on conçoit que Tindividu total lui-même soit devenu pour certains biologistes l'élément initial d'une nouvelle composition. Plusieurs en effet inclinent à considérer l'espèce comme constituée par un couple, c'est-à-dire par un individu double. Mais arrêtons-nous ; nous entrerions par là prématurément sur le terrain de la science des sociétés. La biologie a donc, en établissant les trois propositions essentielles précédentes, fondé une véritable science sociale des éléments anatomiques, et en effet elle-même n'est pas autre chose depuis que les éléments anatomiques ont été découverts. Ses affinités avec la science sociale proprement dite ont-elles été constamment senties par les biologistes des écoles les plus diverses. Haeckel a écrit : a Les cellules qui composent un organe vivant sont donc comparables aux citoyens d'un Etat qui remplissent les uns telle fonction, les autres telle autre; celte division du travail et le perfectionnement organique qui en est la suite permettent à l'Etat l'accomplissement de certaines œuvres qui seraient impossibles pour les individus isolés. Tout organisme vivant, composé de
plusieurs cellules, est, de même, une sorte de république capable d'accomplir certaines fonctions organiques dont ne pourrait s'acquitter une seule cellule ou amœbe, ou une plante monocellulaire. » Et notre Claude Bernard : o Le système circulatoire n'est autre chose qu'un ensemble de canaux destinés à conduire l'eau, l'air, les aliments aux éléments organiques de notre corps, de même que des routes et des rues innombrables sentiraient à mener les approvisionnements aux habitants d'une ville immense (1). »
La zoologie a préparé plus directement encore l'avènement de la science sociale par l'étude des associations entre individus dans le règne animal. Parmi les zoologistes qui se sont acquittés de cette lâche, nous citerons : Cuvier (Georges et Frédéric), Hubert père et fils, MM. de Qualrefages, Milne Edwards, Lacaze-Duthiers, Houzeau et Giard. Les uns ont étudié les associations formées par les animaux inférieurs de la classe des radiés, les autres ont déterminé l'organisation sociale des insectes vivant en groupes ; enfin une foule de naturalistes et de voyageurs ont recueilli les phénomènes par lesquels se manifeste la vie de relation chez les animaux supérieurs, phénomènes qui ont été présentés en un vaste tableau dans le bel ouvrage de Brehm. Nous ne pourrions sans anticiper sur le corps de cet ouvrage exposer, même sommairement, les résultats de tant de recherches ; qu'il nous suffise de dire que si, pour la bio-
(l) Revue liet Deux-Mondes, !•» septembre 1864. Nous poorrioni citer des passages oA Virchow et Milne Edwards tê servent presque des mérots termes.
ZÛOLÛGIK 95
logie ,^1 n'y a entre les associations d'éléments anatomiques qui forment l'individu et les sociétés animales composées d'individus qu'une lointaine analogie, la zoologie tend à établir entre les premières et les secondes mieux qu'une comparaison et semble disposée , en présence des nombreuses transitions qui les unissent, aies embrasser dans un seul système (1).
Ainsi donc, depuis le commencement de ce siècle, trois groupes de sciences, la linguistique, l'histoire et la paléontologie d'une part, — d'autre part la statistique et l'économie politique, — enfin, la biologie et la zoologie ont convergé spontanément vers un même but. Chacune d*elles a apporté pour sa part et suivant son point de vue, quelque contribution à la théorie aristotélicienne qui fait de la société un organisme naturel, soumis aux mêmes lois, développant les mêmes énergies que les autres corps vivants. Mais avant que ces diverses sciences aient atteint le terme jusqu'où nous nous sommes plu à les suivre, un philosophe français est venu coordonner ces mouvements et leur imprimer une direction déterminée. Le premier il a cherché à fixer d'une manière systématique l'objet et la méthode de la science sociale, et il Ta fait de telle sorte que, depuis, cette tentative n'a jamais été renouvelée à l'étranger si ce n'est à partir de lui, et en quelque sorte sous les auspices de son nom. Nous ne
(1) Voir JjCGER, Manuei de zooiogie, et M"* Clémence Rotkh, De la Sation dans fhumanité et dans la série organique. De ces deux ou- Trages, le eecood n'a paru qae le 1*' iiovembre 1875 dans la Hevue éeonomiqtie; le premier n*a été connn de nous que quand notre travail était presque achevé. (Voir l'appendice de ce volume.)
96 INTRODUCTION HISTORIQUB
pouvons donc échapper à la nécessité de prononcer ce nom et d'exposer celte doctrine.
A. Comte n'existe plus depuis bientôt vingt ans. Son œuvre appartient à Thistoire. Le vaste monument qu'il a laissé comprend une religion, une métaphysique négative, une méthodologie. La fondation religieuse qu'il a tentée est de sa part un fait pathologique qui 8'expli((ue peut-être suffisamment par l'incroyable tension intellectuelle à laquelle il s'était condamné dans son désir d'embrasser tout le savoir humain. La métaphysique négative qu'il a soutenue, nous n'avons pas à la discuter ici; elle n'est pas plus de notre sujet que celle de Spinoza et celle de HégeL Quant à sa méthodologie, nous sommes engagé à y entrer, surtout en ce qui touche la place attribuée à la science sociale dans l'ensemble des sciences et les principes sur lesquels il l'a fondée.
Avant de commencer l'exposition de cette doctrine,indiquons de quelle condition elle relève. Â. Comte se rattache au xviir siècle par Saint-Simon qui avait eu pour précepteurd'Alembert II appelle souvent Condorcet «on principal précurseur. Tout d'abord son ambition se bornait à a élever les sciences morales au rang des sciences physiques. » Mais bientôt ses vues s'élargirent et il comprit que la science de Thumanité devait être la fin et le couronnement de toutes les autres. Sa pensée se porta d'elle-même à cette hauteur; mais elle y fut aidée très certainement par le commerce du philosophe dont les principes sont constamment invoqués dans la Politique positive, « riNCOMPARABLE Aristote. »
A. COIITfi !>7
L*homme pressé parle besoin ne peut agir utilement sur la nature que s'il en connaît les lois. Cette connaissance, d'abord toute fragmentaire et bornée aux nécessités des arts les plus humbles, a pris en s'accroissant une indépendance de plus en plus grande par rapport à la pratique, et s'est organisée en groupes distincts. Aujourd'hui ces groupes sont au nombre de six, correspondant à des existences d'ordre essentiellement différent. Les mathématiques qui étudient les idées abstraites de nombre et de grandeur tirées des mouvements concrets; l'astronomie qui mesuio les mouvements concrets des astres; la physique qui détermine les lois des changements extérieurs des corps ; la chimie qui pénètre les changements intérieurs de leurs molécules, la biologie qui observe ce qu'il y a de constant dans les phénomènes de la vie, la sociologie qui recherche à quelles conditions en général les corps sociaux se maintiennent et se développent. De Tun à l'autre de ces groupes de phénomènes aucun passage n'est possible. Ils sont irréductibles les uns aux autres. C'est une chimère que de vouloir ramener les phénomènes sociaux aux phénomènes vitaux, les phénomènes biologiques à leurs conditions physicochimiques, les phénomènes chimiques aux phénomènes physiques, et ceux-ci aux faits élémentaires de la mécanique; mais ce n'est pas à dire qu'il n'y ait aucun ordre entre ces groupes d'événements dissemblables. Â commencer par le mouvement pour finir aux faits sociaux on parcourt une série dont les termes sont de plus en plus complexes, de plus en plus particuliers et de plus en plus nobles. Enfin, et c'est ce qui importe
le plus, la connaissance de chacun de ces termes n*est possible qu'après et par celle du terme immédiatement antérieur : la science la plus élevée, la plus particulière et la plus complexe ne peut être abordée utilement que la dernière de toutes, après que tous les degrés inférieurs de cette longue échelle ont été franchis. Et cet ordre spéculatif se trouve confirmé par deux faits éclatants, Tun tiré de Thistoire des sciences, l'autre de l'histoire du monde. D'une part, en effet, les différentes sciences ont opéré leur avènement dans l'ordre même où nous venons de les voir rangées ; et d'autre part, les existences qui offrent à l'étude les groupes d'avènements correspondants sont apparus suivant une loi de succession identique, c'est-à-dire les plus imparfaites, les plus étendues et les plus simples précédant toujours les plus nobles, les plus spéciales et les plus complexes, et par suite leur imposant leurs lois ( Sytitème de politique positive. Paris, 1851, p. 597). Que les existences supérieures et les sciences corrélatives aient existé en germe simultanément aux existences et aux sciences inférieures. Comte ne le nie pas; mais il soutient que le plein achèvement de chaque science, comme Tépanouissement de chaque existence, ne s'est produit qu'après Taccomplissement du groupe antérieur de faits et de doctrines qui en est la condition.
S'il en est ainsi, il n*est pas surprenant que la science des faits sociaux, ébauchée dans ses grands traits par la sagesse antique au déclin do son premier essor, ait attendu dins les temps modernes jusqu'au milieu du xix* siècle la main qui devait lui