‹ Des sociétés animalesChapitre 20 sur 75 · oovn i · texte numérisé non relu

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tracer ses limites et la oonstitQer déânilÎTeiDent li fallait en effet qoe la biologie accomplit auparavant son évolution, il fallait qu*elle lui pût transmetîf^ sa méthode élaborée et les vérités e>sentielles qui devaient lui servir de base. Bref la société ne pouvait être connue avant les lois générales de Torganisation. Et d'nutre part il était nécessaire que la société humaine atteint une pleine conscience de son unité au moins dans ses x parties les plus avancées pour que la science pût concevoir TEtre social dans son ensemble et se le proposer comme objet d^étude distinct. Ck>mment la connaissance devancerait-elle le fait auquel elle s*applique? Mais cette inévitable préparation une fois terminée, la science sociale apparaît dans son indépendance et sa supériorité. Elle a pour objet cet « immense organisme » (op. cit. , p. 329), € le plus vivant des êtres connus > (p. 335), qui se compose : l^de tous les hommes actuellement vivants, 2" de tous les hommes disparus qui vivent dans la pensée de leurs descendants et y développent une action égale à l'ascendant de leur souvenir. Cet être est le plus composé de tons, en ce sens d*abord qu*il embrasse dans sa conscience actuelle les générations passées comme la génération présente, ce que ne fait aucun être vivant; mais en ce sens aussi qu'il est constitué par une réunion «d'êtres à la rigueur séparables, qui ne restent unis en lui que par les liens de Tamour mutuel, tandis que les autres êtres composés (tous les vivants le sont) sont faits de parties matériellement unies qui ne peuvent un seul instant se dissocier sans périr. Enfin cet être est le plus spécial de tous ; car de même qu'un petit nombre de corps chimiques s'unis-

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sent pour former les corps vivants, de même un petit nombre d'entre les êtres vivants s'unissent pour former des sociétés : le mode de vie sociale n'est possible dans la série organique que là où les sexes sont distincts, et il ne s*épanouit que là où il existe un langage articulé. L*être collectif humain est à ces titres le plus variable de tous. Il subit l'action de la nature entière, soumis qu'il est, comme habitant de cette planète, aux phénomènes mécaniques, sidéraux, physiques, chimiques et biologiques, soumis de plus aux phénomènes sociaux développés dans son sein par le contre-coup de tous les autres et les rapports d'organe à organe. Aussi est-ce celui de tous les êtres qui peut le plus énergiquement réagir sur le monde et agir^^ t^^; sur lui-même. Nul n'est capable d'un progrès aussi* ^Sij vigoureux, ni (par cela même que seul il domine le *^ '%temps) aussi continu. En résumé l'être qui est Tobjet de la science sociale diffère de ceux qui sont l'objet de la biologie, ce qui sufQt pour établir la distinction de ces deux sciences.

Mais peut être l'humanité n'est-elle qu'une conception de l'esprit, une idée? Bien au contraire, c'est l'homme qui n'existe que comme abstraction dans la pensée des philosophes . *« il n'y a au fond de réel que V Humanité. » Non qu'il faille voir en elle une entité ou cause inaccessible à Texpérience! Elle est constituée par un groupe de phénomènes irréductibles à tout autre; ces phénomènes ont leurs lois; et c'est assez pour constituer une existence aux yeux de la philosophie positive. On peut objecter, il est vrai, avec une apparence de raison, que Thumanité dans sa tota-

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lité existera peut-être un jour, mais n'existe pas encore. Cette objection n'empêche pas que Thumanité n'existe au moins dans Fesprit de ceux qui la conçoivent comme réalisable, et ne soit par conséquent pour ceux-là un objet de désirs, de travaux, de sacrifices. Si peu nombreux qu'ils soient, ils forment déjà Thumanité, et par la solidarité qui les unît à travers l'espace, et par la tradition qui les enchaîne à travers les temps. Mais ce n'est pas assez dire ; l'unité sociale humaine est sortie depuis longtemps de la région de la pensée pour entrer dans le domaine des faits et de l'histoire. Plusieurs fois déjà cette réalisation a été tentée dans la partie la plus avancée de l'humanité et non sans succès. Témoin le grand effort du moyenâge. Quoi qu'il en soit, il n'est pas nécessaire que l'organisme social ait atteint son unité pour qu'il y ait une science sociale. Appliquée à l'un des centres les plus minimes, pourvu que ce centre se suffise à lui-même, la science sociale y découvre les mêmes lois d'équilibre et d'évolution que dans un corps qui comprendrait toute l'humanité. Elle a pour objet tout aussi bien les sociétés partielles et temporaires que la société universelle appelée à régner un jour définitivement sur le globe ; et si l'on refuse la réalité à celle-ci, du moins sera-t-on forcé de l'accorder à celle-là.

En possession d'un objet distinct, la science sociale mérite une appellation distincte. Comte propose de lui donner le nom de Sociologie. — Un nom nouveau n'est rien en lui-même; mais c'est une chose qui n'est point à mépriser quand ce mot détermine une réalité nouvelle. Or, par ce nouveau terme. Comte a distingué

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la science qui nous occupe de celles qui envisagent le même objet sous un point de vue plus restreint : l'Histoire, TEconomie politique, la Statistique, la Physique et TÂrithmétique sociales. Il Ta distinguée de la politique, terme autrefois général, mais employé dans les temps modernes pour désigner bien plutôt l'art du gouvernement que la science des phénomènes sociaux ; à quoi il faut ajouter que la politique ne s* appHque qu'à l'humanité, tandis que la sociologie peut s'appliquer, s'il y a lieu, aux faits sociaux partout où ils se présentent. Certes, ce mot n'est pas sans reproches du côté de la structure; Comte ne se l'est pas dissimulé. Mais il est court; il évite les périphrases; mais (et ceci est une raison que nous avons pour l'adopter, que Comte ne pouvait avoir), le voilà consacré par l'usage. En France et en Angleterre, tous ceux qui ont poursuivi les mêmes recherches dans le même esprit se sont servis du même terme, l'un d'entre eux avec éclat. Reste la question de méthode. Comte l'avait d*abord tranchée comme ses prédécesseurs en disant que la sociologie, l'une des sciences naturelles, devait être étudiée comme les sciences naturelles par l'observation et l'induction. Mais, parvenu au milieu de sa carrière philosophique, il se rangea à un avis tout différent. La sociologie expérimentale fondée sur la mesure précise des phénomènes et la détermination de leurs rapports constants ne pouvait être même ébauchée par un seul homme. Une élaboration même incomplète des lois principales de cette science demandait, en raison de l'infmie complexité des phénomènes, le concours de plusieurs générations d'observateurs.

Comte devait-il donc renoncer à la constituer dans ses lignés essentielles, comme c'était le rêve de ses jeunes années? L'humanité elle même devait-elle attendre pour agir et pour vivre, l'achèvement de la sociologie expérimentale ? Comte coi&prit, et c'est là un mérite que des travaux ultérieurs plus parfaits ne pourront effacer, que la vie des nations ne repose pas sur des théories explicites entièrement revêtues du caractère démonstratif. Que faudrait-il, en effet, pour cela? Il faudrait d'abord que la théorie abstraite de Tétat statique et de l'essor dynamique des sociétés en général fût achevé, travail immense. Mais est-ce là tout? En. aucune façon; car, en supposant cette théorie abstraite accomplie, il faudrait encore que la théorie particulière de chaque groupe de sociétés, puis de chaque société, puis de chaque série de phénomènes sociaux, eût été déduite à la lumière des faits de la théorie générale. A défaut de la solution de ces problèmes, nulle prévision scientitique des faits, et partant nulle action systématique conforme aux procédés du laboratoire, n'est possible pour la science sociale. Or, pour quel ordre de faits demande-t-on un pareil travail? Pour celui qui, de Taveu de tous, offre une complication et un enchevêtrement inouïs, et qui dépasse à ce titre Tordre des phénomènes vitaux autant que celui-ci dépasse Tordre des phénomènes physico-chimiques, a Les six ordres d'influences (mathématique, astronomique, physique, chimique,, biologique et sociologique) concourant en effet toujours à de tels résultats, Tomission d'une seule ferait avorter la construction ou n'y permettrait qu'une iusulfisante réalité » (Vol. I, pag. 430).

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Mais ce qu'on demande ici pour les phénomènes sociologiques, a-t-il du moins été obtenu pour les ordres de phénomènes inférieurs? Bien rarement, à coup sûr; car, dans les cas mécaniques excessivement simples, créés par notre propre intervention, les tentatives de précision exacte échouent d'ordinaire misérablement, c Alors même surgissent d'énormes déceptions, comme celles que le tir eflectif des projectiles présente aux orgueilleux calculs des géomètres.» Il est donc d'une sagesse élémentaire de ne pas requérir, pour la science la plus haute et la plus complexe, une détermination concrète à laquelle il faut renoncer même pour les sciences les plus humbles et les plus simples. « J'ose aujourd'hui garantir, dit Comte, que les sciences vraiment concrètes resteront toujours interdites à notre faible intelligence » (vol. I, p. 431).

Il convient donc, pour la science sociale encore plus que pour les autres, de se borner à la construction de la théorie abstraite, qui suffît d'ailleurs à la direction de notre activité. « Nos besoins théoriques n*exigent au fond que la science abstraite, qui seule nous est accessible ( loc. cit. ). o En quoi consiste maintenant la spéculation abstraite sur un sujet donné? La mécanique et la physique nous le montrent. On a obtenu une connaissance vraiment générale du mouvement en négligeant l'étude des forces accessoires qoi viennent dans la réalité modifier profondément les mouvements les plus simples, a Cest ainsi que nous ignorerions encore les lois dynamiques de la pesanteur, si nous n*avions pas fait d'abord abstraction de la résistance et de l'agitation des milieux 0 (vol. I, p. 426).

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De même, pour construire la sociologie abstraite, il faut savoir négliger les complications infinies des cas particuliers et s'élever à la conception des lois essentielles qui président au concours des individus dans les êtres composés. Bref, à une analyse expérimentale, minutieux effort d'érudition à peu près impossible et stérile la plupart du temps, la sociologie doit substituer, surtout à son début, une synthèse d'ordre tout différent, dont les résultats, prochainement accessibles, suffiront à régler l'action des sociétés et celle des individus.

L'emploi de cette méthode est urgent. L'anarchie règne avec la méthode analytique, non seulement dans la sociologie, mais dans tout le domaine des sciences. Chacun, se cantonnant dans son étude de prédilection, refuse de reconnaître les rapports qui l'unissent aux autres études. Bien plus, égaré par l'orgueil, chaque savant s'efforce de ramener les sciences supérieures aux sciences inférieures qu'il cultive ; tendance fatale et qui conduit à un matérialisme sans issue. Enfin, l'ivresse de la spéculation individuelle pousse la plupart des esprits à méconnaître le rôle social de la science. lisse croient destinés à penser pour eux seuls et par eux seuls; comme si leur pensée ne trouvait pas son meilleur aliment dans les découvertes de leurs devanciers, comme s'ils n'étaient pas redevables à l'humanité des secours qu'ils ont reçus d'elle! Le particularisme scientifique engendre donc Tégolsme pratique : il déprave le savant en même temps qu'il rabaisse la science. Bientôt même Tardeur scientifique va s'éteindre, imparfaitement soutenue par l'amour-

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propre. Si seulement la pensée, ainsi dévoyée, se bornait à se détruire elle-même ! Mais elle se retourne contre les autres puissances de notre nature, et, par son analyse négative, détruit tout ce qu'elle touche. La critique paralyse l'action comme elle dessèche le sentiment. Nulle puissance n'est aussi destructive que celle de l'esprit, quand une fois il s'est insurgé contre le cœur. Qu*il triomphe, et l'unité des consciences individuelles fera place comme l'harmonie des sociétés à une incohérence grosse de conflits.

L'esprit ne peut trouver en lui-même un principe régulateur : où le trouvera-t-il? C'est ici que nous assistons à un spectacle singulier : le fondateur du positivisme abandonnant la tradition du xviii* siècle pour se rapprocher sciemment de Pascal et des mystiques du moyen-âge.

Le cœur seul a en lui une source d'impulsion qui lui est propre. Seul il est capable de ramener à l'unité les tendances divergentes qui constituent l'être humain. (( Privées de cette excitation, l'intelligence et l'action s'épuisent chez l'individu en tentatives stériles et désordonnées. » Et dans la vie sociale les êtres indépendants appelés à former par leur concours un être unique ne sortiraient jamais d'eux-mêmes s'ils n'étaient poussés les uns vers les autres par une sympathie aveugle mais irrésistible, antérieure à toute spéculation comme à toute volonté (vol. I, p. 15, 16 et 17). Eh bien! cette force qui est dans la réalité le point de départ, le primum movens de notre individualité et de notre cohésion sociale, c'est elle qui nous

fournira le principe de la systématisation théorique que nous cherchons. Posons comme clef de voûte de rédifice des sciences l'amour universel, et, au sommet de la hiérarchie des êtres, plaçons Thumanité dont Tamour cimente et renouvelle incessamment les innombrables organes. Que ce soit là un acte de conviction plus que d'intelligence^ ne discutons pas ce point initial ; mais cette concession une fois faite à la prépondérence du cœur, examinons attentivement ce qui va en résulter pour la conduite de la pensée et de la vie.

Certes la voie nouvelle ne manque pas d'écueils. Signalons le principal avant de la parcourir. Il faut se garder avant tout, en effet, de renouveler les tentatives de la raison métaphysique pour attendre les causes des phénomènes. La méthode bien entendue ne recherche que les lois. On évitera facilement cet écueil si Ton comprend que, pour se subordonner au cœur, Tesprit n'abdique aucun de ses droits essentiels. « L'esprit doit toujours être le ministre du cœur, jamais son esclave. »

La science qui prend l'homme comme point de départ et peut s'appeler à ce titre subjective, ne s'oppose pas radicalement à la science qui prend au contraire pour point de départ le monde et porte le nom d'objective : la première complète l'autre et combat ses tendances dispersives, mais elle ne la contredit pas. Bien au contraire, elle trouvera dans ses analyses les bases nécessaires pour soutenir les constructions synthétiques qu'elle-même édifie. « Aucune vérité ne saurait être définitivement établie qu'après avoir été

démontrée par les deux méthodes, quelle que soit celle dont elle émane d'abord » {vol. I, p. 449).

Examinons maintenant les avantages qu*o(Tre l'emploi de la méthode subjective. Tout d'abord on voit ^comment le cœur, pris pour principe, ordonne toutes les puissances de notre nature. L'intelligence, il la tourne tout entière à la recherche des moyens par lesquels on peut servir l'humanité ; l'action se trouve par lui consacrée à l'accomplissement de ces moyens mêmes. L'être humain constitue donc une unité, mais qui ne se détermine qu'en se liant seulement avec d'autres unités de même sorte dans un organisme commun. Ce n'est pas à l'humanité que va l'amour, de son premier élan ; c'est à une partie de l'humanité : la famille est ainsi constituée, et la solidarité s'étend de proche en proche jusqu'à son terme extrême qui est l'union de toutes les parties de l'humanité sur la planète terrestre. Et ce qui est vrai de l'individu simple est vrai de l'individu composé ; en lui l'action doit être employée par l'intelligence à satisfaire le sentiment, c'est-à-dire que les conditions du milieu social étant données, l'intelligence sociale doit s'appliquer à les connaître, sans jamais oublier que son*but unique est de réagir favorablement sur le milieu qui l'environne, par cela même qu*elle agit convenablement sur ellemême, a D'abord émanée de la vie active, la systématisation finale y revient avec un surcroît d'énergie » (vol. I, p. 322).

Le particularisme scientifique est du même coup aboli. Chaque science ayant deux faces, Tune par laquelle elle regarde la science inférieure et subit les

conditions objectives que celle-ci lui transmet, l'autre par laquelle elle regarde la science supérieure et se rattache à la destination subjective qu'elle y puise, on voit aussitôt Tensemble des connaissances humaines converger vers Tbomme et la vie sociale comme en un centre vivant d'attraction, et former ainsi un seul organisme. A vrai dire, il n'y a qu'une science : la science de rhumanité, dont les autres sciences ne sont que les préliminaires, parce qu'il n'y a qu'un art suprême : la vie sociale, dont tous les antres arts ne sont que les semteurs. Bornoqs-nous à montrer ce que devient la biologie envisagée à ce point de vue synthétique. SUl est vrai que les plus hautes propriétés vitales, la pensée et l'amour, ont pour condition les propriétés les plus basses, s*il est vrai que le moindre changement dans ces conditions objectives altérerait profondément toute notre économie morale qui repose sur cette base fragile, on n'en peut pas moins affirmer que l'esprit est d'une nature hétérogène à ses instruments, et dépasse les conditions du sein desquelles il surgit : « Nous ne saurons jamais pourquoi l'oxygène, Thydrogène, Tazote et le carbone sont susceptibles de vivre, tandis que le chlore, le souffre, Tiode ne vivent aucunement. » L'esprit ou l'àme est donc par rapport a ses organes corporels, non un effet, une simple résultante, mais bien plutôt un but, une raison d'être, la seule suffisante.

En effet, si le corps ne constituait pour chacun des membres de l'organisme social une individuahté indépendante, le concours organique y serait impossible, puisqu'il a pour caractère essentiel l'existence distincte

de ses éléments. Point de concours sans indépendance préalable; c'est la grande loi de la vie collective, établie à jamais par la Politique d'Aristote. Et en second lieu, si la vie corporelle n'imposait à chacun des membres la mort, l'être collectif composé d'éléments éternels ne saurait se renouveler, et le progrès lui serait interdit. Enfin, si Findividu passager n'était soumis à la nécessité de recevoir et de perpétuer la vie par la génération, les lois de l'hérédité ne lui seraient point applicables, et la source de la continuité historique serait tarie dans le carps social ; même un organisme social engendrant un autre organisme n'aurait point de tradition à lui léguer. La chaîne des états successifs serait perpétuellement rompue dans l'humanité. Ainsi, la biologie prépare la sociologie, la vie physiologique pose par une sorte de destination intentionnelle le fondement de la vie morale. De môme, la science plus concrète des espèces animales ou zoologie, nous montre en germe la vie sociale chez les êtres inférieurs à l'homme. D'abord, nous voyons chez les plus élevés l'énergie des appareils nutritifs (laquelle exige la conquête d'une proie vivante) entraîner un développement correspondant des facultés intellectuelles (vol. I, p. 597), ce qui produit un pouvoir croissant de discerner les conditions dfe milieu et de s'adapter à leurs exigences. « Par là, l'être vivant, jusqu'alors solitaire, ouvre des rapports habituels avec tout ce qui l'entoure » (vol. I, p. 598). Mais en s' élevant ainsi au dessus de la vie végétative, il entre nécessairement, par la participation à des sensations et à des mouvements réciproques , eiï communauté avec ses

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semblables, surtout dans les intervalles où, échappant à l'étreinte dés besoins, il vit d'une existence moins intéressée, partant moins égoïste. C'est surtout dans la reproduction que ce renoncement à l'individualité absolue devient nécessaire, ce Les espèces même les plus égoïstes se trouvent, alors, modifiées par une satisfaction qui , quoique individuelle , suppose ailleurs quelque assentiment volontaire. » On voit ainsi la vie de relation se rapprocher davantage de la sociabilité (vol. I, p. 601). L'éducation des petits l'en rapproche bien plus encore; elle appelle la mère d'abord seule, puis le père avec elle, à un échange continu d'informations et de services entre eux et avec leur progéniture, d'où résulte (( une ébauche de la vie de famille. » Dans la continuité inévitable de la vie domestique, une certaine prévoyance ne tarde pas à venir lier l'avenir au passé, en même temps que les nécessités communes plient les membres de* la famille à une sorte de discipline, déjà morale en quelque degré, puisque l'affection la rend parfois volontaire. « L'animal, même mâle, offre souvent d'admirables exemples de la plus touchante abnégation personnelle pour mieux assurer la conservation des siens » (vol. I, p.611). Ce n'est pas tout cependant. La vie en troupe nous montre une extension considérable de la famille, soit qu'elle ait pour but la défense comme chez les espèces herbivores, soit qu'elle ait pour but l'attaque comme chez certaines espèces carnassières. Ces lignes sont l'effet de l'inclination sociale proprement dite; d'autres sont dues à une inclination que Georges Leroy a distinguée fort à propos de la première, l'inclination domestique (dômes-

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tication), celle-ci étant toute individuelle et accidentelle, celle-là spécifique et normale. La part de la contrainte n'y est pas toujours aussi considérable qu*on le pense; il est naturel que Tanimal aspire à vivre plutôt avec un être dont il sent à tant de marques la supériorité qu'avec ses égaux. Cette subordination, en grande partie volontaire, de Tanimal à Thomme est le plus haut point où Tanimal parvienne dans la voie de la sociabilité ; car c'est là que l'indépendance se concilie le mieux pour lui avec le concours, a Tous les principaux caractères que l'orgueil et l'ignorance érigent en privilèges absolus de notre espèce se montrent donc aussi à l'état plus ou moins rudimentaire chez la plupart des animaux supérieurs, d La zoologie offre ainsi une ébauche de sociologie. Mais ces mêmes phénomènes seraient pour elle autant d'énigmes si la sociologie complète ne lui en prétait la clef. Il en est de même des autres sciences situées au dessous d'elle dans la hiérarchie signalée plus haut. La méthode synthétique, en faisant rayonner sur les sciences inférieures les clartés qu'elle puise dans la science de Thumanité, donne donc à ces sciences leur complément indispensable et leur imprime la seule unité dont elles soient susceptibles. Dès lors, le matérialisme étroit qui veut rabaisser toute connaissance à ses conditions et réduit finalement toute existence à des nombres et à des figures n'est plus un seul instant possible. Tout progrès dans une branche quelconque du savoir humain se trouve rattaché au progrès de ce savoir dans son ensemble et, par conséquent, à la marche de la civilisation tout entière, depuis le plus lointain passé.

L'humanité apparaît comme la mère de toute cul- 'ture, par suite, de tout bien-être; et l'investigation scientifique, loin d'être tentée de porter sur ses divers organes : la patrie, la cité, la famille, une critique destructive, se trouve invitée à de pieux eflorts pour les consolider et les servir.

Ainsi ressort pleinement la signification morale de cette doctrine qui, suivant son auteur, a a l'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but. » Quel qu'ait pu être le point de départ de Comte, on ne peut nier qu'il a su porter à quelque hauteur son « nouveau spiritualisme, i» C'est une noble pensée que celle qu'il exprime dans les lignes suivantes : « Quand même, dit-il, la terre devrait être bientôt bou-^ ' leversée par un choc céleste, vivre pour autrui, subordonner la personnabilité à la sociabilité, ne cesserait pas de constituer jusquau bout le bien et le devoir suprêmes » (vol. I, p. 507). Et quant à la politique qui résulte de la sociologie, elle rompt entièrement avec les tendances révolutionnaires de l'école de Rousseau. Loin d'admettre avec Fichte que le rôle du gouvernement est de se rendre inutile, elle proclame que ïcvganismo social ne peut agir qu'en s'incorporant dans une personnalité individuelle; elle établit de plus que l'action centrale doit croître en raison de Tindépendance et de la vitalité des membres composants. Une nation est d'autant plus gouvernée qu'elle est plus libre. Une part considérable est aussi laissée par cette politique à l'esprH de continuité et de tradition.

L'influence que Locke avait exercée sur les théoriciens politiques français au xviii* siècle, Comte Ta

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exercée en ce siècle, peut-être dans une plus large mesure, sur les théoriciens politiques de Tautre côté du détroit. Stuart Min lui accorda de son vivant même une adhésion tellement complète, que nous pouvons nous dispenser de faire ici à ce penseur plus exact qu'original, une place à part dans notre étude. Vint ensuite M. Spencer qui, tout en rejetant le couronnement du système , en adopta les lignes fondamentales et en fit les assises de sa vaste construction (1).

Ce qu'il y a d'original et à notre avis de profond dans la philosophie de Comte, prise intégralement, c'est la tentative qu'il a faite pour marier deux éléments d'ordinaire séparés dans les autres systèmes : la pensée et l'amour, l'esprit et le cœur, la science et la moralité. La pente du siècle portait ailleurs tous les savants, ses contemporains ; partout on entendait dire que les conséquences morales d'une doctrine ne devaient compter pour rien dans le jugement qu'on eu portail, que la spéculation était une chose, la pratique une autre, que la vérité n'avait rien à voir avec nos désirs et que, pourvu que ses déductions fussent exactes, le philosophe n'avait pas à se préoccuper de ses conclusions, dussent-elles engendrer le chaos. Ce

(1) M. Speucer a iui-môine exposé que ses coDceptioos ne )K>ni pas |)uiëécs que dans les ouvrages de Comte et ont une tout autre origiue. Il admettrait seulement que le positivisme français a influé sur sa pensée, et encore à son insu, par la résistauce continue qu'il a dû lui opposer dans son développeuienl original. On comprend que l'antagonisme au {letu d*uue doctrine commune puisse imprimer même aux divergences un caractère de symétrie et de solidarité. Quoiqu'il en aoil, nous devons «Jt^i-Iarcr ici nettement que, si nous établissons un lien entre les doctrines de Comte et cell^ t\f M- Spencf^r, il b'iwtii d'un rapport logique et non d'une filiation.

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zèle pour la science objective avait un bon côté; car il ne faut pas que la science soit asservie par de mesquines préoccupations d*utilité immédiate ; la spéculation doit garder une indépendance relative dans sa sphère. Cependant il ne faut pas oublier non plus que la science n'a pas sa fin elle-même; qu'à côté de la pensée qui voit le monde tel qu'il est, il y a en nous la volonté qui aspire non seulement à le conserver, mais encore à le façonner de manière à ce qu'elle s'y développe plus au large ; qu'enfin Tesprit ne scrute si àprement la réalité que pour en tirer en définitive un peu plus de joie. La spéculation est donc subordonnée à la pratique ; et c'est l'art, depuis ses plus hautes jusqu'à ses plus humbles manifestations, qui est le vrai maître de la vie. Avec Kant, mieux que Kant peut-être, notre compatriote a compris, je ne dis pas cette souveraineté du point de vue moral, mais ses rapports profonds avec le point de vue scientifique. Malheureusement ces deux éléments sont si intimement unis dans son système final, qu'ils paraissent quelquefois confondus et que la clarté en soufire. De plus, après avoir frayé cette voie nouvelle^ Comte ne s'en sert que pour conduire son lecteur à des conceptions religieuses tout-à-fait inattendues, qu'il annonce sur un ton prophétique bien propre à déconcerter les savants. Aussi un grand nombre qui l'avaient suivi volontiers d'abord, se sont-ils écartés de lui à mesure que cette seconde phase de son évolution intellectuelle s'avançait ; coupant ainsi arbitrairement son système en deux parts pour rejeter celle à laquelle le maître tenait le plus. C'est ce qu'a fait M. Spencer, quand sa pensée déjà

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adulte rencontra celle de Comte. Répudiant cette dua* lité de la doctrine positive, il en accepta toute la partie philosophique ou mieux scientifique ; la partie religieuse, il préféra rignorer. Pour lui, point de différence entre la sociologie et les autres sciences, du moins quant à la forme et à la méthode : le fait que nous sommes les acteurs en même temps que les spectateurs des faits sociaux (Polit, pos , vol. II, p. 68), loin de nous aider à résoudre les difficultés de cette science, les augmente à ses yeux en une fâcheuse proportion. Mais, nous avons tort de dire que M. Spencer repousse le côté moral de la doctrine et en conserve le côté spéculatif; car ici encore il y introduit des changements considérables.

1^ On a vu que Comte, pour mieux établir que les sciences ne peuvent recevoir leur unité que d*un principe supérieur à elles, insiste vivement dans son ouvrage fondamental sur leur discontinuité. Chaque mode d'existence est, suivant lui, radicalement différent des modes qui le précèdent et qui le suivent, en sorte que nulle synthèse purement scientifique ne peut embrasser ces divers domaines. M. Spencer rompt les barrières élevées par Comte. Chaque mode d'existence lui apparaît comme le développement du mode antérieur et le germe du mode postérieur. Notre esprit seul marque des temps et des Umites dans les divers degrés de celte évolution continue. Â tous les degrés de l'ensemble des êtres, la science a sa tâche bornée à une seule fonction : dégager la formule constante d'une grande quantité de faits variables. Mais cette première opération achevée, la science ne s'ar-

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réte pas là; il lui faut dégager d'un certain nombre de formules^ renfeimant encore quelque variabilité, une formule plus compréhensive et plus constante : et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on arrive, si cela est possible, à une formule d'une fixité absolue et qui embrasse tous les cas sans exception. Or, celte simplification de l'expérience a été réalisée. Tous les faits observés, quels qu'ils soient et à quelque ordre qu'ils appartiennent, ont ce trait commun qu'ils obéissent aux lois du mouvement, qu'ils sont des mouvements eux-mêmes. Il faut donc bien reconnaître qu'il n'y a qu'une seule science, laquelle comporte seulement des degrés de complication divers et cela presque à l'infini. Ck)mment les mouvements se combinent-ils pour former tels ou tels faits qui se révèlent à nos sens par des propriétés spéciales, c'est ce que la science entrevoit pour quelques-uns, c'est aussi ce qu'elle est appelée à découvrir successivement pour tous. En effet, les origines ne sont obscures pour nous que parce qu'elles sont reculées dans les temps lointains ou confinées dans les espaces infinimenls petits , mais elles ne sont comme tout le reste que des connexions de phénomènes plus ou moins complexes et rien n'empêche d'en saisir la formule que d^s obstacles temporaires. Ainsi donc une synthèse intellectuelle sans limites assignables est en voie de développement depuis que la science du monde a commencé; elle travaille sans relâche à absorber cet univers depuis les plus simples jusqu'aux plus composées de ses manifestations; elle sort de la science seule, ou plutôt elle est la science même, et toute la science, car celle-ci ne

connaît pas deux procédés ; elle est la même depuis ses débuts les plus humbles jusqu'à sa plus large extension. Elle aboutit à un mécanisme universel de mieux en mieux démontré : mécanisme dont Tunité résulte de l'impulsion qui en ébranle successivement toutes les pièces et non du but, de la destination où elles tendent. Les sociétés humaines, comme toutes les masses agrégées, vont prochainement être soumises aux Ibis de ce mécanisme par l'intermédiaire de la biologie, qui n'est elle-même qu'un cas plus complexe des mouvements physico-chimiques.

Les preuves de cette conception sont trop étendues pour que nous les rapportions ici dans leur détail : qu'il nous suffise d'en indiquer l'esprit. Si tous les phénomènes sont réductibles au mécanisme, les phénomènes de la pensée le sont aussi. Non qu'ils puissent se prêter à cette réduction en eux-mêmes, en tant que subjectifs, c'est-à-dire en tant qu'états de conscience; mais ils doivent rentrer sous les lois universelles en tant que modifications du système nerveux, sans lequel nulle pensée ne se produit; c'est-à-dire en tant que phénomènes objectifs. C'est cette démonstration que M. Spencer a tentée dans ses Principes de psychologie. Il y est établi que le système nerveux est un effet et un cas particulier du mécanisme, en d'autres termes qu'il est dans sa structure et ses fonctions le produit des impulsions exercées par le milieu sur la matière vivante faiblement organisée. Pour la première fois, il a été tenté dans cet ouvrage d'expliquer mécaniquement la genèse et le fonctionnement des nerfs dans l'organisme. Voici comment. La loi essentielle de la

pensée est que la tendance possédée par l'antécédent de tout changement psychique à être suivie par son conséquent est d'autant plus forte que les objets extérieurs dont chacun de ces changements est le symbole se sont montrés plus fréquemment unis. En d'autres termes, la constance des associations d'idées est en raison directe de la constance des connexions de faits qu'elles expriment. Or, si on examine les organismes élémentaires encore dénués de système nerveux, on peut concevoir comment la répétition des mêmes actions mécaniques exercées par le milieu y introduit une tendance parallèle à réagir semblablement sous des actions semblables. Etant donné, en effet, un choc répété en un point quelconque de la masse du protoplasma qui constitue l'être rudimentaire, les molécules du protoplasma doivent nécessairement se trouver plus disposées à laisser passer les répercussions suivant une direction que suivant une autre, et il y a un point extérieur de la masse où le courant d'ébranlements moléculaires doit aboutir plutôt qu'en d'autres points. Car en aucune masse de matière les éléments ne sont à l'état d'homogénéité et d'uniformité absolue : bien moins encore ceux d'une masse vivante, faite de composés éminemment instables. Mais ce passage d'un courant d'ébranlements rend les mêmes molécules qui lui ont ouvert une voie quoique difficilement, plus incapables de résister au passage d'un second courant. Si donc une seconde fois le choc a lieu, la résistance étant moindre, il y aura encore plus de raisons pour que le courant nouveau suive la même direction et aboutisse au même point.

liO INTRODUCTION HISTORIQUE

De plus, les molécules subiront dans la succession des ondes d'ébranlement des changements intimes de plus en plus marqués, et ces changements intimes auront pour résultat d'en faire des réservoirs de force latente toujours prêts à déverser dans le courant, à son passage, les impulsions qu'elles auront ainsi en quelque sorte enmagasinées. Le courant croîtra dans sa marche en volume et en rapidité. De tels changements favoriseront de plus en plus le passage et exclueront de plus en plus le passage par une autre voie ; en sorte que le point terminal deviendra un lieu d'appel de plus en plus énergique et transmettra au dehors le choc initial, non plus seulement sans déperdition, mais même avec accroissement. Il y aura ainsi dans la masse un système de communication tel que, si en un point du mouvement est reçu, en un autre point du mouvement sera dégagé. Et la connexion des ébranlements en ces deux points, au moyen de cette chaîne de molécules maintenant spécialisées à un tel usage, sera d'autant plus forte que le choc extérieur aura été plus répété. Ainsi s'établit la correspondance la plus simple de l'être sentant avec le monde extérieur par le plus rudimentaire des filaments nerveux. Nous n'avons pas dessein de suivre Tauteur dans l'exposé très étendu des complications successives par lesquelles ce filament se transforme en un système de ganglions à ramifications multiples, et devient propre à la pensée réfléchie. Mais ces quelques mots suffisent pour indiquer la méthode suivie : on tire la pensée, considérée comme la fonction d'un système nerveux composé, comme une action réflexe d*un degré supérieur, de la

fonction d'un élément nerveux rudimen taire, d'une action réflexe simple ; et celles-ci, avec la structure matérielle correspondante, des actions mécaniques exercées par le milieu sur une masse de protoplasma. La constance des associations d'idées ainsi obtenues est donc bien le résultat de la constance des phénomènes de la nature. Bien entendu, cette cohésion qui unit dans l'esprit les groupes d'expériences les plus généraux et les plus constants ne s*est pas réalisée dans chaque individu ; propre à la race tout entière, elle est le fruit de Thérédité ; Taccumulation immense qui l'a produite remonte même a travers nos premiers ancêtres à des organismes moins parfaits que le nôtre qui en ont déjà reçu les premières réserves des organismes inférieurs. Mais cela ne fait que confirmer la conctusion précédemment énoncée ; que la pensée est le produit des actions du milieu cosmique de qui elle tient sa structure et son contenu. L'homme est donc en dernière analyse une machine pensante. Mais si tel est l'homme individuel, élément de la société, la société sera-t-elle autre que ses éléments ? Rien n'autorise à le penser. Tout agrégat d'éléments est soumis aux mêmes lois que les éléments eux-mêmes. On dresse un mur droit avec des pierres de taille, une pyramide avec des boulets, un amas informe avec des cailloux oblongs; et ces formes spéciales s'imposent dans chaque cas à l'ensemble en raison de la forme de ses parties. Chaque sorte de cristaux revêt une forme toujours la même qui dépend de celle des éléments. De même la société dépend dans sa structure et ses fonctions de la nature des êtres qui la composent.

m INTRODUCTION HISTORIQUE

Les phénomènes sociaux ne sont donc que des phénomènes mécaniques, infiniment plus compliqués seulement que les phénomènes organiques et psychiques individuels. La sociologie est une science physique comme toutes les autres. Inobservation aidée du calcul est son point de départ. La réduction de ses lois aux lois universelles du mouvement est son point d'arrivée, terme encore lointain de ses efforts. Et qu'on ne dise pas que le rapprochement entre les phénomènes sociaux et les phénomènes du mouvement est une comparaison, une analogie. Ces rapprochements veulent être « interprétés Uttéralement. » Les phénomènes psychiques collectifs, désirs, passions, sentiments, sont comme les phénomènes individuels en toute réalité des phénomènes mécaniques, du moins sous le point de vue objectif, le seul par où ils puissent être connus scientifiquement, a La pression de la faim est une force réelle. » Pascal s'indignait de voir Descartes réduire les émotions à des chocs mécaniques, et ne pouvait se persuader que le plaisir soit un phénomène semblable à un coup de pierre. Qu'on s'en étonne ou non, c'est bien la théorie du coup de pierre, c'est bien le mécanisme cartésien que M. Spencer vient de rajeunir et de consolider.

2^ Un enchaînement sans fin de chocs chaotiques ne fait pas un monde. C'est le consensus de ces mouvements, c'est leur évidente conspiration, c'est en un mot l'ordre du Cosmos qui détournait Comte d'accepter le mécanisme vers lequel il avait maintes fois incliné. On le voit souvent revenir à ce principe de la persistance de la force dont le philosophe anglais devait faire

SPENCBR Ii3

la clef de voûte de son système. L'habitude n'eu est pour lui que rapplication. Mais, préoccupé de faire dériver Tunité d'une source morale, il résista aux séductions du mécanisme et maintint la discontinuité des différents ordres de phénomènes. C'est ainsi qu'il aboutit à une sorte de finalité toute nouvelle, qu'on pourrait appeler une finalité sans Dieu. On ne voit pas pourquoi le monde dans son système met tant de bonne volonté à préparer le règne humain, Dieu n^étant pas là pour y pourvoir. M. Spencer qui proclame la continuité absolue des phénomènes avec tant de décision rencontre devant lui la même difficulté, mais cette fois bien autrement aggravée. Il ne peut, en effet, être question pour lui de finalité, de tendance à la perfection ; ni l'un ni l'autre de ces mots ne se trouve une seule fois dans le plus considérable de ses ouvrages ; ce sont des solutions auxquelles il a définitivement renoncé. Il semble donc qu'il se soit fermé toute issue. Mais voici que, par une tactique toute nouvelle, il va sortir du mécanisme brut en dégageant du mouvement même les lois d'harmonie et de détermination qu'on avait jusqu'alors rapportées à une tout autre origine. La grande loi de l'Evolution explique la genèse de toutes les existences concrètes et cette loi dérive elle-même du principe dernier de toute philosophie naturelle, la Persistance de la force. Nous devons renoncer à expliquer cette dérivation, résumée d'ailleurs à la fin des Premiers principes; mais nous devons dire du moins quelques mpts de la loi même de l'Evolution. Toute existence, organique et inorganique, étant constituée par une masse de matière et

i2i INTRODUCTION HISTORIQUE

un ensemble correspondant de mouvements, son histoire consiste dans la suite de redistributions de matière et de mouvements qui s'accomplissent en elle, depuis le moment où elle devient perceptible jusqu'au moment où elle cesse de l'être. Une concentration de matière la rend perceptible, une diffusion de matière la fait redevenir insaisissable. Le mouvement suit un ordre correspondant. Tandis que la matière se concentre, la masse dégage du mouvement et croit en énergie active; tandis que la matière se disperse, la masse reçoit du mouvement et décroit en énergie, devient de plus en plus passive. Ce double processus résume l'histoire de tout ce qui est, des parties d'un tout quelconque comme de ce tout lui-même. Poursuivonsen les conséquences. Pendant que le premier processus s'accomplit, les parties de la masse, d'abord homogènes, deviennent de plus en plus dissemblables, mais non sans qu'un ordre préside à cette différenciation. En effet, les parties, dissemblables par rapport au tout, doivent nécessairement ressembler en quelque degré les unes aux autres. Les semblables se réunissent inévitablement sous l'action de causes semblables, et les dissemblables, inévitablement aussi, se séparent. Au bord de la mer, les vagues fortes font une ligne de gros galets, les vagues moindres une autre ligne de petits cailloux, les vagues faibles une autre ligne de sable fin. Il en est de même dans tout agrégat. A mesure qu'il devient plus hétérogène, les parties se groupent en ensembles de plus en plus distincts. Mais cette distribution de la masse totale en masses distinctes diversement groupées lutte précisément

SPEiNCER 12S

contre les effets dispersifs de la complexité croissante ; elle amène une unité et une détermination croissantes ; l'ensemble de la masse devient de mieux en mieux défini, constituée qu'elle est par un petit nombre de grandes parties où les ressemblances générales sont résumées et dont l'arrangement est de plus en plus simple. C'est ainsi que la surface terrestre s*est peu à peu divisée en larges mers et en vastes continents, et que les continents se sont distribués en un petit nombre de bassins étendus, ayant entre eux des relations précises. C'est ainsi que dans une société la population se groupe en classes et que se dessinent des ordres politiques comme la noblesse, le clergé, le tiers-étal, nettement coordonnés les uns par rapport aux autres. Donc « à côté d'un progrès allant de la simplicité à la complexité^ il se fait un progrès allant de la confusion à Tordre, d'un arrangement indéterminé à un déterminé. » Et tout cela s* accompagne de dégagements de forces de plus en plus considérables et de mieux en mieux concertés dont l'accord produit sur les masses environnantes des réactions de plus en plus vigoureuses. L'être est à son plus haut point de démarcation avec tout ce qui l'entoure. Son individualité est constituée. Le processus formalif atteint son apogée. Alors, en effet, les forces incidentes exercées par le milieu sont contrebalancées par les forces émanant de la masse agrégée ; il y a équilibre. C'est l'ensemble des phases par lesquelles passe un être quelconque pour atteindre l'équilibre que M. Spencer appelle Evolution. Mais l'équilibre ne saurait durer longtemps. Pendant même que les parties se groupent d'une manière dis-

126 INTRODUCTION HISTOBIQUB

tincte et tendent à des rapports définis, il se fait en elles un travail inverse. Ce travail que nous ne suivrons pas, mais qui a pour effets évidents d'une part la confusion et la désagrégation des parties, d'autre part la diminution incessante, Tépuisement des forces accumulées, jusqu'à ce que, l'équilibre étant finalement rompu, la masse soit résorbée dans le milieu d'où elle est sortie, ce travail c'est la Dissolution. Evolution et Dissolution, ces deux mots sont la formule qui embrasse toutes les existences concrètes, depuis la vague qui parait et disparait en un instant sur la surface de l'eau, jusqu'à la société la plus hautement organisée dont l'accroissement et la décadence occupent des siècles, jusqu'à la terre et aux systèmes sidéraux dont les phases énormes et les immenses proportions, non moins que l'infinie complexité, dépassent absolument les limites de notre intelligence. L'univers est compris dans cette formule et elle en fait un Cosmos. Où est, encore une fois, la raison de cette harmonie? Dans la nature même de la force qui en est l'universel instrument. Si la finalité gouverne le mécanisme, c'est qu'elle en sort.

3" Nous pouvons entrevoir maintenant ( et sans l'exposé précédent cela eut été absolument impossible) ce qu'est une société pour M. Spencer. Une société est un fragment de ce Cosmos partout à la fois mécanique et organique; c'est un épisode, semblable en nature à tous les autres, de l'évolution universelle. M. Spencer divise assez volontiers les existences en trois grands groupes, les existences inorganiques, les existences organiques, et les existence superorga-

SPKXGBR IS7

niques. Les dernièfes se iDanirestent par t des faits que nul corps oi^anisé. pris isolément ne présente, mais qui résultent des actions que ces corps organisés agrégés exercent les uns sur les autres.» (Spcncer, Premiers principes, p. 386, tr. franc.) Mais on sent combien ces divisions sont au fond conventionnelles quand on envisage la nature intime des existences ainsi classées. Un cristal, une couche géologique, aux yeux de la philosophie de l'évolution, sont organiques non pas au môme degré mais au même titre qu'un arbre, un animal, une société, t Que les parties composantes soient contiguës ou séparées, dès qu un objet est composé de parties ne formant qu'un tout, on observe en lui ordination et subordination. Cette condition est inhérente à la constitution même des êtres vivants. Mais les êtres inanimés eux-mêmes présentent des traces d'une ordination et comme un accord. ]» (Aris- TOTE, Polit., 1,2,9.) On ne peut s'empêcher de se rappeler ces paroles d'Aristote à propos de l'idée que l'on se fait actuellement de l'organisation dans Técole positive anglaise. Les Grecs n'avaient qu*un mot pour désigner la chose qui sert à une fin et Têlre vivant qui s'y pUe de lui-même; les deux étaient des organes. Depuis, la pensée moderne avait nettement distingué l'instrument de l'organe. .Voici que la théorie de révolution tend à effacer de nouveau toute démarcation essentielle entre ces deux idées. Animées ou inanimées, dès qu'elles sont composées de parties conspirantes, les choses participent de l'organisme, seulement à des degrés divers. La société humaine y participe à un degré plus haut que les autres existences planétaires ;

i28 INTRODUCTION HISTORIQUE

voilà tout ce qui l'en distingue. Quant aux lois qui la régissent, elles sont les mêmes que celles qui régissent Tamibe au fond des mers, aussi simples, aussi belles.

En résumé, le point de vue le plus général auquel la philosophie sociale soit maintenant parvenue en Angleterre est le suivant.x L'association ou le groupement est la loi générale de toute existence organique ou inorganique. La société proprement dite n'est qu'un cas particulier, le plus complexe et le plus élevé, de cette loi universelle. Un être, social ou autre, est donc, non quelque chose d'absolu, d'indivisible, mais quelque chose d'essentiellement relatif et multiple : c'est le point d'application d'un faisceau de forces conspirantes, point instable dans la nature inorganique, plus stable à mesure qu'on monte dans l'échelle de la vie, mais toujours susceptible de se résoudre en des points multiples si la cohésion diminue, ou de se rattacher à de nouveaux centres si la cohésion s'accroit. 11 n'y a donc pas, à proprement parler, des êtres dans la nature, mais de l'être à des degrés divers de concentration. Même au point de vue de la conscience l'être est frappé de relativité. Une conscience est plutôt un nous qu'un moi. En elle-même elle est un agrégat, susceptible, suivant le nombre de ses éléments, d'accroissement et de diminution ; elle peut, en raison de leurs dispositions diverses, s'élever à des degrés divers d'intensité. I^ans ses rapports avec d'autres consciences, elle peut, sortant de ses limites idéales, s'unir avec elles et former ainsi une conscience plus compréhensive, plus une et plus durable, de qui elle

SPENCBR i 29

reçoit et à qui elle communique la pensée, comme un astre emprunte et communique du mouvement au système auquel il appartient. C'est pourquoi il est très difficile de fixer nettement les démarcations entre les différentes sciences, particulièrement entre la biologie et la sociologie. Les sociétés animales rentrent-elles <:lans la sociologie? C'est ce que M. Spencer n'a pas dit. A quel degré de concentration organique et de division du travail un être composé devient-il objet de sociologie, c'est ce qu'il a encore omis de spécifier jusqu'à présent. Ces omissions mêmes sont significatives; elles montrent à quel pointée philosophe esl plus préoccupé d'unir que de séparer les éléments de son système comme les êtres de l'univers , voulant les embrasser tous sous une seule loi.

Ce sec résumé ne peut donner une idée de la fécondité de développements que M. Spencer tire de celte loi en ce qui concerne l'esprit de Thomme et les sociétés humaines. Il y a une incontestable ampleur dans le déploiement d'exemples auquel il se livre pour expliquer chacune des phases de l'évolution sociale. Le principe posé, nous ne pouvons le suivre dans toutes ses applications. Indiquons seulement les plus remarquables d'entre les notions sociologiques qui dérivent de la théorie de l'évolution. A) D'abord la classification des sciences, et par conséquent la place de la sociologie dans le système, ne peut être Ja même pour M. Spencer et pour Comte. Le premier se refuse à voir dans leur progrès une filiation en série linéaire, conception chère au philosophe français. Le savoir humain est un organisme et son évolution se fait comme toutes

les autres à partir d'un germe où tout est confondu jusqu'à un ensemble mieux défini , dont les parties sont distinctes et de plus en plus interdépendantes. La sociologie a donc existé de tout temps, seulement à rélat rudimentaire, et elle n*est pas née de toutes pièces dans le cerveau du fondateur du positivisme. B) Secondement, Comte a négligé Tune des sciences sans lesquelles la sociologie est impossible, la Psychologie expérimentale. Il est vrai que de nombreuses vues psychologiques, et quelques unes profondes, se rencontrent dans ses ouvrages ; mais enfin il a nié l'existence distincte de la psychologie ; ce qui est une lacune considérable de son système. Si la nature de l'agrégat est déterminée en sociologie comme en biologie par la nature des éléments, si la société repose sur des combinaisons d'états de conscience, sentiments ou idées, rétude de l'homme individuel en tant que capable de représentation est de la plus haute importance : c'est la préparation dernière, immédiate à l'étude de la sociologie. C) Cette erreur a été inspirée à Comte par la conviction où il était que la méthode synthétique convenait seule à la sociologie et que le point de départ de cette science était la considération de l'humanité tout entière. Sauf l'emploi des hypothèses, commun à toutes les sciences, la sociologie doit être étudiée par Tanalyse expérimentale. A ce point de vue Thomme ^ individuel ^t un être réel, puis les groupements actuels d'individus : l'humanité n'existe pas, son intégration n'étant pas assez complète. D) Cette conception d'une humanité en marche qui va s'arrêter dans un état définitif dès qu'elle connaîtra le système posi-

tiviste et pratiquera la religion nouvelle est radicale* ment contraire à la loi de l'évolution. Nul équilibre n*est absolu, ni par conséquent déGnitif. De nouveaux réarrangements de la matière se préparent pendant même qu'un arrangement s'établit. L'humanité a donc des destinées limitées, en dépit de la longue durée des temps pendant lesquels elles s accompliront : l'humanité cessera de penser, comme la terre cessera de tourner, comme le soleil cessera de rayonner. L'éternité n'appartient qu'à Tunivers. En revanche, si l'avenir de l'humanité s'abrège suivant la doctrine de l'évolution, son passé se recule ; car elle a des racines plus profondes (]ue ne le pense le positivisme français. Le Darwinisme, nié préventivement par Comte, M. Spencer l'accepte formellement comme une dérivation de son système. Quand donc M. Spencer étudie à la fin de ses Principes de Psychologie les sociétés animales, il n'y voit pas une annonce figurative, symbolique de la société humaine : il en fait une préparation effective, historique de cette société, les instincts sociaux dont il décrit la naissance devant se transmettre et s'accroître par l'hérédité jusqu'à l'organisme humain, continuateur d'une lointaine lignée. E) Enfin, — et c'est une dernière différence dans l'analogie, — si A. Comte est conservateur en politique, M. Spencer pousse la même tendance au point de paraître immobiliste. Dans l'immense organisme social, l'action volontaire individuelle joue suivant lui un rôle presque nul. L'évolution de l'ensemble est déterminée par des habitudes inconscientes, lesquelles reposent sur des conformations organiques héréditaires et que chaque individu subit nécessaire-

ment. Il est donc loin de se montrer favorable aux tentatives de réformation brusque ; il ne fait pas appel comme Comte à un dictateur qui préside à la période transitoire entre Tanarcbie et l'ordre définitif: toute entreprise isolée de changement lui parait déraisonnable, et les fondations politiques et religieuses que son prédécesseur rêvait d'accomplir dans Tespace de quelques années Vont fait sans doute plus d'une fois sourire. Le gouvernement même influe à son avis beaucoup moins qu'on ne pense en mal et surtout en bien sur les destinées d'une société. Il est vrai que nulle société véritable ne se forme sans qu'une démarcation ne s'établisse entre les parties gouvernantes et les parties gouvernées. Mais les organes régulateurs puisent, comme le système nerveux le fait au sein des liquides de l'organisme, leur vie môme et leur mouvement au sein des organes soumis à leur action, et s*ils réagissent sur eux, ce n'est qu'avec les forces qu'ils eu reçoivent. En sorte que le point de départ du mouvement dans un corps politique, l'arbitre de ses destinées est toujours le tempérament de la population elle-même, c'est-à-dire l'ensemble de tendances et d'habitudes inconscientes liées à la constitution organique de celte population.

Sans nous arrêter à la doctrine du Nihilisme admi^ nistratif que M. Huxley reproche à M. Spencer de professer (1), c'est sur cette formation en quelque sorte

(I) Voir, Fortnightly A<fi*t>io, deux intéresMuU articles : Van Je M. Huxley, ooTenibre 1871 ; Taulre, de Cairues, janvier 1875. M Huxley, tout en rëpugoant à »e servir de Tanalogie entre les corps Tivauls et lei sociétés pour bâtir des théories politiques , énonce cependant Tidée

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inconsciente de Toi^anisme social que nous deTons insister encore quelques instants. M. Spencer s*est senri pour le désigner d*un mot (growth) qui s* appliquerait aussi bien à la croissance du végétal et qui, par conséquent, semble exclure toute intervention délibérée des individus dans la destinée collective. L'expression a paru choquante. Essayons de bien comprendre la doctrine. Il serait absurde de dire en effet que les actes par lesquels la vie sociale est entretenue sont absolument inconscients, qu'il s'agisse non pas seulement des hommes, mais même des animaux. La vie de relation suppose dans toutes les occasions où elle s'exerce un rapport établi à distance entre des êtres distincts et ce rapport ne peut-être établi que par la représentation. Il y a donc représentation, c'est-à-dire pensée, c'est-à-dire, et nécessairement, conscience dans tous les actes de la vie sociale, chez les animaux comme chez rhomme. Mais d*abord cette conscience est susceptible de décroître insensiblement, jusqu'à se confondre presque avec l'absence même de conscience, sous l'influence de l'habitude. La fréquence de l'acte change peu à peu par le processus que nous avons indiqué plus hauf l'état du système nerveux sur le point correspondant, eu sorte que l'appareil nécessaire à la fonction s'étantfixé, toute résistance fmissant par disparaître, aucune oscillation, aucun conflit de penchants en sens divers n'accompagne plus l'acte pro-

qae cette analogie serait, saivant lui, toute en faveur de la concentration du gouvernement. « Le fait est, dit-il, que le souverain pouvoir du corps pense pour l'organisme physiologique, agit pour lui et régit les Qompolants individaela avec une règle de fer. b

posé. Au lieu de se faire après des hésitations qui nécessitent des appels de renseignements, c'est-à-dire des envois de décharges nerveuses dans les différents organes sensoriels, il se fait, comme on dit, tout seul. Il est automatique, ou mieux, réflexe. Si maintenant on suppose 1* appareil nerveux dont cet acte est la fonction transmis de génération en génération à des êtres qui Texécutent de plus en plus fréquemment, on comprendra que la conscience en sera de plus en plus oblitérée, en même temps que Texécution en deviendra de plus en plus nécessaire. Il ne requerra bientôt plus aucun apprentissage : il sera instinctif. Uest une autre raison pour laquelle les actes sociaux peuvent être dits inconscients. Un des éléments de la claire conscience d'un acte, c'est la représentation du but où il tend, c'est-à-dire de ses effets possibles. Mais il est évident qu'étant donné un acte aussi clairement conscient qu'on veuille le supposer, une partie considérable de ses conséquences ultérieures échappe à l'agent ; car c'est une des propositions importantes des Premiers principes que les effets d*un mouvement se multiplient à l'infini à mesure qu'ils s'en éloignent. Ces conséquences cependant entreraient dans la conception du but et l'examen des motifs, si elles étaient connues. Donc un acte est toujours conscient en ce sens que les plus immédiates de ses conséquences sont visées dans la décision qui Tamène ; mais il est toujours inconscient en ce sens que quelques-unes de ces conséquences (les plus importantes sans doute, en vertu du principe de la multiplication des effets) échappent à celui qui en est l'auteur, et restent sinon en opposi-

snxMM ISS

lion avec sa volonté , da moins en dehors d^eile (1). Grâce à ce nouveau groupe d*actes inconscients, c'est-à-dire d'actes ayant un tout autre résultat que celui que l'agent en attend, un consensus organique peut s'établir dans un ensemble d'éléments qui paraissent uniquement occupés de leur fin propre. Directement, chacun d'eux se veut lui-même à l'exclusion de tous les autres, indirectement et par le jeu de lois générales absolument ignorées de lui^ il veut sans le savoir tout son groupe ou toute son espèce. Ces deux sortes d'inconscience se retrouvent dans la croissance en quelque sorte végétative de l'organisme social. C'est tout-à-fait à l'insu de chaque animal d'une horde qu'une * correspondance s'est établie dans son organisme entre certaines émotions et certains gestes ou certains cris. Cette correspondance est organique, c'est-à-dire dépend d'une structure particulière de son système nerveux, hérité de ses ancêtres. De même c'est tout-à-fait à notre insu que s'est établie en nous la correspondance entre certains spectacles, comme la vue d'un acte de barbarie, et les sentiments de douloureuse indignation qui en résultent. Cette correspondance est, elle aussi, organique; nous naissons avec une structure nerveuse telle que cette liaison est en nous inévitable. 11 se trouve, il est vrai, que dans l'un et l'autre cas ces dispositions sont des plus utiles,

(1} Voir le chap. de Hartmann : rinconscient dans Thistoire, t. I de la Phil. de Pineonscience, On sait que nous ne prenons pas le mot inconscient dans le même sens que lui. L'inconscient, pour nous, signifie le dernier degré de la conscience. Mais le fait que les peuples souvent veulent une chose et en exécutent nne autre est abondamment démontré dans ce drapitre.

d'une part à Texistence de la horde, d'autre part à Telistence d'une société humaine, car la disposition à produire certains cris d'avertissement en présence de dangers indéterminés assure le salut de tout le troupeau, et les progrès de la sympathie font que tout homme est pour son semblable une chose sacrée. Mais est-ce que dans l'un et l'autre cas l'individu veut expressément la conservation du groupe dont il fait partie? En aucune façon, et ce sont des lois générales, ignorées de l'individu, quoique résultant de son action, qui produisent ces effets en apparence aussi intention* nels qu'harmoniques. C'est de ce point de vue que M. Spencer se croit autorisé à représenter la vie des sociétés humaines comme une croissance naturelle spontanée. C'est en se fondant sur ces observations qu'il rend à l'involontaire la place considérable à laquelle il a droit et que les philosophes des xvii* et xviii^ siècles lui avaient refusée dans leurs théories politiques (1).

(1) Avant de clore cette revue des différents systèmes de philosophie sociale, nous devons rappeler quel est le point de vue auquel nous doqs sommes placé. Nous avons cherché à déterminer quelles explicatioDs ont été proposées dans le cours de l'histoire du fait même de la société humaine; nous avons voulu savoir quelle était, d*après les plus grandi philosophes, la nature de celte société : href, nous nous sommes demandé comment ou avait répondu depuis Aristote jusqu'à nos jours à cette question : quVst-ce qu*uue société, quelle est son essence? Noua avons donc dû omettre volontairement les théories d'ordre politique qui, bien que voisines de cette question, en sont nettement différentes. Par exemple, nous n'avons pas même mentionné la théorie d^Aristote sur le rôle des classes moyennes dans l'Etat , ni sa classification des formes de gouvernement. De même, dans les temp:» modernes, nous avons dû laiâser de cdté dans notre examen historique de belles et importantes conceptions qui ont contribué très efficacement aux progrès de l'art po-

On peut donc considérer le problême posé, il y a plus de 2000 ans, par les sophistes comme résolu, ou plutôt comme dépassé. Il n'y a rien hors de la nature, et comme les impulsions organiques qui assurent la vie de l'individu par leur concours, les conventions expresses, les actes volontaires par lesquels les sociétés s'organisent sont des mouvements naturels soumis aux lois de la vie dans leur évolution. Et même l'oppo-

liliqne, mais qui o'oot eu q'a'une influeuce indirecte snr la philosophie sociale. Ainsi, la question des rapports de l'iadividu et de llStat a passionné les esprits, les uns Toulant accorder beaucoup à TEtat, les autres défendant les droits de la liberté individuelle, tous 8*eff6rçant de tracer une limite précise *\m pût servir de règle à Faction des Etats et des parlieuliers. D*un côté figurent, pour ne parler que des écoles les plus récentes, les socialistes (Saint-Simon, Owen, Fourrier, Pierre Leroux et Proudhou); de Tautre, les politiques qu'on pourrait appeler les individualistes (Tocque ville, Miil, Bastiat), combattus en dehors des rangs du socialisme par un apologiste éminent de la centralisation, M. Dupont White. Mais nous ne pourrions, sans sortir de notre sujet, dresser même un tableau rapide de ce vaste mouvement; nous devons nous borner à l'histoire d'un seul problème plus général : qu'est-ce que la société? {*)

{*) Noos UissoDi cette Introdaction telle qu'elle a été écrite de février à mai 1875. Depais, deax ouvrages importants ont ru le jour : U Sociologie de Spencer et le livre de M. Sehaffle intitulé Structure et Vie du corps focial {Bau und Leben des iocialen Kmrpen. Tubingen 1875). — Le premier de ces ouvrages ne contieut,en fait de principe», rien qai ait échappé à notre analyse. Cependant nous y relevons les remarques aÛTaotes. Entre Tobjet de la biologie et celui de la sociologie, il y a, dit Tauteur CM deoz différences : 1* que • les parties d*un animal forment un tout vraiment concret, tandis qu*one société n*est qu'un tout discret. Les unités composantes sont, d'an c6té, soadées entre elles; de l*aatre, elles sont plus ou moins dispersées, libres et sans contact; > t'qne c chez Tanimal U conscience est concentrée dans un sensorium, e'est-ft-dire dans une petite partie de l'agrégat; le reste en est dépourvu ou à peu prés; dans une société, la conscience est répandue partout: tous les membres sont capables de bonheur et de souffrance au même degré, pu peu s'en faut : il n*y a pas de MAMn'iim social. > La première objection qui tendrait à écarter les analogies entre le corps social ot Torganisme a été également présentée par Hartmann dans sa Philosopkië de l'inconicient. Hartmann croit que l'essaim d'abeilles réunit toutes les conditions de Tanité organique sauf une, i savoir la cohésion et la contiguïté des éléments composants et il lui semble que l'absence de cette condition suffit ponr rendre illusoire tout rapprochement entre l'unité orgauiqne et l'unité sociale : l'one est individuelle, l'aatre ne l'est pas. Spencer répond à cette objection que les individus qui composent urne sodété sont liés étroitement par la vie de relation : nul d'entre eux ne saurait éproa-

sition entre ces deux groupes de faits n*a plus de raison d'être, puisqu'on s'accorde à reconnaître une part dUntention dans les faits, sociaux les moins réfléchis qui se rencontrent chez l'animal comme chez Thomme, et une part de spontanéité, d'inconscience dans les faits sociaux les plus délibérés par lesquels les nations s'organisent et se gouvernent. De Tun à l'autre groupe il u^y a plus qu'une différence de degré ; ou plutôt ils

▼«r ai effet qaeleooqae tans que les autres ne le ressentent par contre-coup plus ou moins Tiremeut et sur une surface plus on moins étendue. M. Sch«ffle a traité spéetalement cette question et il a montré que les cellules dans le corps rivant ne sont pei toujours contiguëi, qu'elles sont liées les unes aux autres par une substance moins haotement organisée qu'il appelle substance iotercellulaire (sérum du sang, nérroglie), et que, de même, la matière appropriée aux besoins de la rie de relation (routes, Toies ferrées, télégraphes, et en général toute la richesse d'une nation) établissait an liea entre les individus d'une société, joue par rapport à eux le rôle de tobstanee intercel- Inlaire.) Voir dans son Introduction le chap. III, ^ 2, intitulé : Analogies et différences entre les organes, les tissus, les cellules et les substances intercellulaires des plantes» des animaax et des sociétés, p. 53 ; et dans le corps du lirre, |r« Section, iii* divisloo: La richesse comme substance intercellulaire sociale, p. 93. On serait surpris que des philosophes, sachant combien Tidée de distance est une idét relative, s*arrltasseot à cette distinction. Car c'est une question s'il n'y a pas une distance entre les atomes, au point que certains chimistes cherchent à mesurer cet intervalle ! Qu'importe donc la distance entre les éléments qui composent une substance organisée, du moment que cette distance est comblée par l'action réciproque des éléments? La vraie continuité est celle de la transmission des forces ; quand une force ne peut pénétrer dans un mi« lieu sans se faire sentir dans toute son étendue, ce milieu est un et concret, quel que toit le vide apparent qui sépare les corps qui y sont placés. Reste la seconde objection. 11 serait possible que ce défaut partiel d'analogie entre la société et l'organisme, au lieu de détruire l'analogie en général, révélât seulement dans la physiologie actuelle ane faasse appréciation de la manière dont la sensation se produit ehes l'individu. Nous l*a* Tons déjà remarqué; apréi avoir assigné à chacune des grandes fonctions un organe spécial comme siège exclusif, on commence à comprendre que tout l'appareil participe è cette fonction, dont l'organe centrai — cœur, poumon, etc., — n'est plus que rageai principal. M. Lewes a établi dans son livre sur la Base physique de l'eeprU que les nerfs, souvent réduits au rôle de simples voies de transmission, étalent au contraire des générateurs de force nerveuse au travers desquels l'excitation s'accroît en se propageant ; il a été plus loin et il a montré que la sensibilité appartient encore, sons des formes différentes, à d'autres parties qu'au système nerveux. {The pfcystcal batù ef mind , Action without nerre-centres, p. SOI et suiv.) c Ce n'est pu le cerveau, c'est l'homme qui pense et qui sont, • tel pourrait être le résnmè de sa doctrine. Si eetta vue est acceptée, le cerveau sera considéré comme concentrant en lui à aa très beat degré une propriété qui est répandue partout à l'état diffus dans l'organisme riveat. Dès lors on voit tomber l'opposition entre le corps sudal et le corps individuel fondée sur ce que toutes les parties de l'an sont sensibles tandis que certaines parties de l'autre jouisseat seules de cette propriété. Du reste on sait que tootas les parties du

ne forment tous les deux qu'un seul ensemble régi par leS mêmes lois qui sont celles de l'évolution biologique. La sociologie, comme science générale, a donc trouvé sa méthode et parait constituée, puisqu'elle est cultivée dans les difTérents pays et dans les difTérents groupes scientifiques par les mêmes procédés, à partir de certaines données fondamentales qu'il devient de plus en plus oiseux de discuter. Ce n'est pas que les

eorps social aa mbI pas également aceeisiblet aax émotieni politiques : et quelquesimes même sont presque indifférentes à leurs suprêmes intérêts, surtout dans des sociétés peu ciriliséet. On sait TiulpassilHlité des Orientaux en présence de la mort. Et on trovre encore en Europe des hommes qui, comme les condottieri, s'exposent à la mort pour une somme d'argent. Sans prétondre soutenir cette thèse absurde que les peraonnes humaines et les orgaaites ooeupent.dans l'échelle de la rie le même niveau — cela est contraire au fond même de notre théorie des sociétés, — nous pouvons donc ndaaettre que les uaes et les autres sont vivants et parties de vivants, seulement que les différentes personnes d'une même société et les différents orgaaites d'un même corps soat des foyers d'activité vitale d'intensité fort diverse. — L'ouvrage de Spencer est tout entier consacré à établir expressément que les sociétés sont des organismes.

Le livre de M. Sclueffle ne renferme rien qu'il soit nécessaire de rappeler ici avec quelque détail, hormis cette idée que nous venons d'indiquer, sur la richesse comme tttbstaaee intereellulaire sociale. Nous avons émis cette idée nous-méme à la soiitenanee de la présente thèse -^ juin 1876 » avant de connaître le livre de M. Schcflle. Qttnnt an contenu de ce volume de 850 pages ia-S*, on y trouvera un admirable eompléoseni aux travaux de Spencer. Tandis que le philosophe anglais étudie l'évolution sociale, ou les sociétés dans leur devenir et dans leur formation, l'économiste allemand s'attache à ra&alyse des sociétés actuelles et décrit par le menu avec uois infatigable attention la prodigieuse complexité de leurs ressorts. Les vues philosophiques et ayntbétiquessont loin de manquer dans ce tableau. La plus originale est la théorie très eoBq»léto, neuve, nous le croyons, de ce que l'auteur appelle die Gikler der Dantêllung «ad MiUkeUung, c'est-à-dire de ces combinaisons et appareils qui servent à l'expresikm. à rechange et i la tradition des idées, biens sans lesquels aucun progrés n'est possible. L'ouvrage comprend, après une introduction de 60 pages, six sections dont Toid les titres : i* Les éléments du corps social ou les conditions de son milieu et ses parties constitutives essentielles (nature, ressources, population). 2» La famille comme onitê vitale élémentaire du corps social (cellule sociale). 3» Les arrangements sociaux taseatiols ou les tissus du corps social. Science des principaux tissus sociaux (histololofie sociale). 4* Faits psychiques de la vie sociale et leur connexion traités en général, oa phénomènes généraux de l'âme sociale ( partie générale d'une esquisse de psycologie sociale) &• Perception sociale, direction motrice sociale (exécutif). Activité sociale intelleetnelle, sensitive et volontaire. &» Structure organique des sociétés (organographie). On voit que le champ parcouru est des plus vastes. Celui qui aurait le courage d'osceuter la traduction de ce volume rendrait un service signalé à la sociologie eft France. Noos ne connaisssons pas l'ouvrage de M. de Lilienfeld : Réflexiom tur la scicace éodalê de Vavenir. Nous savons seulement qu'il est conçu dans le même esprit et antérieur à celui de M. Schasffle qui le cite dans sa préface.

problèmes particuliers les plus importants de cette science soient pour cela résolus; nous ne voulons pas dire, par exemple, que Ton sache par cela même mieux qu'auparavant à quoi s'en tepir sur les rapports à établir entre l'individu et l'Etat dans telle nation ou dans telle autre, sur les limites que la loi doit imposer à de grandes associations qui tendent à une existence indépendante au sçin des états modernes, sur le fondement du droit de punir, etc. ; nous pensons seulement qu'un certain accord s'est établi sur les principes mêmes de la science et sur la méthode qu'il convient d'employer à son étude : le reste est affaire de temps et demandera de longues recherches expérimentales qui ne pourront elles-mêmes être bien interprétées qu'après de longues discussions. Ainsi à l'heure qu'il est, en Angleterre, au sein même de l'école évolutionniste, les uns soutiennent que le progrès en matière de gouvernement consiste dans Tamoindrissement de l'action centrale, tandis que d'autres croient qu'il consiste dans son extension croissante. Loin donc que les solutions précédemment exposées soient de nature à clore immédiatement les débats des politiques, elles leur ouvrent une vaste carrière. Seulement un terrain commun est trouvé, un terrain scientifique où les discussions peuvent avoir lieu utilement à l'avenir : étant bien entendu que la science sociale ne recherche ce qui doit être qu'après avoir étudié ce qui est, qu'elle ne peut guider la pratique qu'après avoir soigneusement examiné les faits et leurs lois, qu'en un mot elle est une science expérimentale comme toutes les autres et atteint la vérité par ces procédés admirables, con-

nus et éprouvés depuis trois siècles dans Tinvestigation de la nature.

Et non seulement les livres traitant des sciences sociales se pénètrent de plus en plus d'expressions dérivées des solutions que nous venons d'exposer (1), mais la pratique elle-même a recours de plus en plus régulièrement à des procédés qui en impliquent Facceptation générale. Il n'est pas un parlement européen qui voulût trancher une des questions particulières qui lui sont soumises sans s'éclairer des données de la statistique. La démographie ou statistique des faits concernant les mouvements de la population est, dans les assemblées, d'un perpétuel usage (2), et il n'est pas téméraire de croire que des questions particulières cet usage sera petit à petit étendu à des questions plus générales. Or se donnerait-on la peine de constater avec des déterminations numériques Tordre des phénomènes passés si l'on n'était assuré que les phénomènes à venir se succéderont suivant les mêmes proportions et conformément aux mêmes lois ?

Cependant on ne saurait nier sans aveuglement que de telles doctrines ne froissent encore les idées qui ont cours assez généralement en France en dehors des

(i) Voir le Dictionnaire politique de M. Block, articles Société et ^ience sociale, p. 91 5. Les titres des ouvrages de M. M. Ducamp : Paris et ses organes, Les convulsions de Paris, sont curieux à ce point de vue.

(S) On peut citer comme exemples d'applications partielles de cette méthode le rapport de M. Roussel à TAsemblée nationale sur le travail des enfants (1874), et l'admirable rapport de M. Bert sur la création de nouTelIes Facultés de médecine (môme année). M. Sainte-Claire Deville a présenté en 1872 à TAcadémie des sciences une étude sur l'Influence de rintemat dans l'éducation conçue dans le même esprit. Le nom de M. Bertilloa et celui de la Démographie sont inséparables.

142 nfTBODocnoN uistobiqub

milieux scientifiques proprement dits. Ces idées reposent presque toutes sur un principe contraire aux vues dont nous venons de retracer le développement : à savoir que Findividu est par son âme une force entièrement indépendante et constitue un monde à part. Ouvert par le côté où il touche à l'infini d^où il émane, et recevant par là ses principes de conduite sous forme de prescriptions absolues, il est fermé du côté de la société, et ne se rattache à elle que par les modifications accidentelles qu'il en reçoit. Il y a dès concessions que l'on est assez disposé à faire aux tendances nouvelles. Ainsi, on admet assez volontiers que la conception suivant laquelle la société est un artifice humain se concilie avec cette autre conception qui fait de la société l'ouvrage de la nature. Car on sent de divers côtés que la nature est artiste elle aussi, et que le temps est venu d'eiïacer des démarcations surannées entre le travail de ces artisans invisibles dont Tanimal et le végétal sont composés et l'industrie des êtres humains. Le premier des arts et le plus étonnant de tous est celui par lequel chaque organisme se construit suivant un plan toujours le même, avant de construire sa demeure ou ses engins de chasse avec des matériaux et suivant un plan déterminés aussi, en général , selon l'espèce. Que l'art soit plus ou moins conscient, qu'il s'applique à un objet ou à un autre, il n^en est pas moins au fond le même, et on sait trop ce qu'il y a d'inconscient dans le génie pour le séparer entièrement du procédé ordinaire de la nature dans l'élaboration de ses^lus belles œuvres. On admet encore sans peine que la société change et que son changement est une véritable vie.

aXKLJDSKSi 143

Pnisqu'eDe n'est pas cmnme ces produits de Fart qui une fois sortis de la main de FouTrier restent à jamais inertes, puisqu'elle subit incessanunent les remaniements des artistes épiis d'idéal qui la composent en même temps qu'ils la construisent, elle participe donc à leur mouvement, elle marche avec eux, et sa marche est un progrès. On va encore plus loin ; on ne nie pas que ce progrès ne soit réglé et que les lois n'en soient plus ou moins difficilement saisissables. Et même c'est une vérité généralement reçue que la connaissance de ces lois est nécessaire à ceux qui veulent agir sur la marche des nations : quelques-uns iraient peut-être jusqu'à les regarder comme conciliables dans leur inflexible nécessité avec la liberté humaine bien entendue. De tous côtés la science et le langage politiques sont envahis par l'idée d'organisation, qui est la même que celle de vie. Mais il est un domaine où de telles habitudes de pensée, si sympathiques et presque inévitables ailleurs comme on vient de le voir, sont repoussées encore par une fin de non recevoir absolue, c'est celui de la morale traditionnelle, fondée elle-même sur la métaphysique intuitive (à priori). Sans entrer dans la discussion des mérites intrinsèques de la sociologie moderne, montrons qu'elle ne mérite pas d'être ainsi rejetée au préalable à cause, en quelque sorte, de son aspect même et par ses dehors seuls, au nom de la plus haute autorité qu'il y ait dans le monde après Tévidence, je veux dire au nom de la conscience morale. On lui reproche d'abord d'être une doctrine exclusivement positiviste. Mais l'exposé historique qui précède aiu*a, nous l'espérons, dissipé cette prévention ; on

i44 INTRODUCTIOxN HISTORIQUE

y a VU en eflet les théories sociales dont Comte et Spencer se sont faits en ce siècle les promoteurs énergiques défendues antérieurement par Aristote, par Kant et par Joseph de Maistre, sans qu'aucun de ces penseurs spiritualistes à divers degrés ait cru devoir renoncer en les acceptant à ses croyances essentielles. On y a vu également que, si ces théories s* accommodent de la métaphysique de Spinoza, elles ne se concilient pas moins aisément avec la métaphysique de Leibnitz. Pour nous, nous avouons ne pas comprendre pourquoi, après que Joseph de Maistre (esprit clairvoyant sans aucun doute autant que convaincu), a cru nécessaire de les accepter pour échapper aux théories du r4ontrat social,, pourquoi, disons-nous, un spiritualiste de nos jours, théiste ou chrétien, se montrerait plus difficile? Il s'agit apparemment de maintenir en tout état de cause la possibilité de Faction divine sur la société humaine ; or, si cette action ne s'exerce plus au moyen de telle ou telle personnalité privilégiée, ne peut -elle pas s'exercer par l'ensemble môme des mouvements spontanés qui animent les multitudes et les conduisent par des transformations insensibles au résultat marqué ? Le mouvement de l'histoire, dit Schiller, se déroule « sous le regard perçant d'une sagesse qui voit de loin, qui sait enchaîner les caprices déréglés (?) delà liberté aux lois d'une nécessité directrice et faire servir les fins particulières que poursuit l'individu à la réalisation inconsciente du plan général. j> (Vol. VII, p. 29 ail.) C'est du reste, au témoignage de Hartmann, l'idée commune de tous les philosophes depuis Kant. L'action divine ne se manifeste pas dans la nature (dans la

croissance d'un arbre, par exemple) par l'intervention extérieure d'une volonté réfléchie. C'est sur les forces élémentaires cachées au sein du végétal qu'elle se fait sentir sans doute, puisqu'il n'y en a pas d'autres dans cet être dépourvu de conscience centralisée. Pourquoi ne pourrait-elle se faire sentir de même au plus profond des âmes collectives^ dans la région inconsciente d'où naissent les tempêtes sociales mais où germent aussi ces salutaires résolutions par lesquelles une nation se régénère ? Que si on juge nécessaire de croire aux hommes providentiels, encore sera-t-on forcé d'admettre que leurs desseins ne peuvent se réaliser sans le concours de circonstances favorables et reconnaitra-t-on que les populations devront être préparées par la Providence à saluer leur avènement. Mais dès lors il faut encore assimiler les organismes sociaux aux organismes naturels sur lesquels l'action de la Providence s'exerce en quelque sorte par le dedans et qui déploient une puissance de développement spontanée. C'est de la même façon que le caractère à priori des prescriptions de la conscience peut se concilier avec l'origine historique que la sociologie assigne aux sentiments dont elles donnent la formule abstraite. La doctrine qui attribue à une inspiration divine la voix de la conscience et les idées de la raison n'est point intéressée à ce que cette sorte de révélation se fasse d'une façon ou d'une autre. Les lois nécessaires de l'existence sociale s'imposant à T esprit par la transmission héréditaire, par l'éducation, par les influences inévitables du milieu, ne pourraient-elles pas être regardées comme la volonté de Dieu même qui se ma-

146 llfTRODUCTION HISTORIQUE

nifesterait à nous par Fintermédiaire de la nature? C'est ainsi queVico et Joseph de Maistre l'entendaient. Car suivant les dispositions des esprits, là où les uns ne voient que Taction de la nature, les autres préfèrent voir l'action d'une Intelligence qui se sert de la nature pour arriver à ses fins. A moins qu'on ne veuille soutenir que cette Intelligence ne réalise jamais ses desseins que par une infraction formelle aux lois qu'elle a établies, rien n*empéche de la considérer comme l'auteur des arrangements sociaux qui prévalent tour à tour et des croyances morales sur lesquelles ces arrangements sont fondés. Il est beau par exemple de croire qu'en se livrant, suivant une impulsion héréditaire, aux affections domestiques et patriotiques, on conspire avec la Providence pour la réalisation de Tordre universel et le développement de la civilisation. Mais, dira-t-on, les prescriptions de la morale sont absolues ; celles de la politique, dont vous voulez en somme faire dériver les devoirs individuels, sont essentiellement relatives, a Plaisante justice qu'une rivière borne ! d Nous n'essayerons pas, comme il nous serait facile de le faire, de repousser l'objection en faisant ressortir les divergences incontestables qui existent en fait à l'heure qu'il est entre les diverses conceptions du droit tant privé que public des innombrables nations ou peuplades qui couvrent la surface de la terre. Nous n'invoquerons pas davantage les variations que la connaissance du devoir a subies et, il faut le dire, les progrès qu'elle a réalisés depuis les temps primitifs. Et nous n'insisterons pas sur les diverses manières d'agir que le même homme ou le même gou-

CONCLUSION i 47

vernement est contraint d'adopter suivant qu'il entre en rapport avec des hommes civilisés ou avec des sauvages, suivant qu'il est placé dans des circonstances normales ou dans des circonstances exceptionnelles. Nous aimons mieux reconnaître que, en dépit de ces variations dans le temps et dans l'espace, la morale s'est toujours en effet composée d'un petit nombre de principes essentiels, conditions essentielles de la vie sociale, qui forment en quelque sorte le thème fondamental de la moralité, et qui se développent suivant les milieux et les circonstances en prescriptions particulières plus ou moins précises et plus ou moins étendues. Mais quelle doctrine est plus autorisée à affirmer cette universalité et cette immutabilité des principes fondamentaux de la morale, celle qui fait reposer le discernement du juste et de l'injuste sur une révélation transcendante instantanée, ou celle qui la fait reposer sur la constitution tant organique qu'intellectuelle de l'individu, dont la race et le milieu social sont les principaux facteurs? Si en efiet la science montre à un point de vue tout objectif que les obligations varient avec les rapports sociaux, au point do vue subjectif et dans la vie pratique, comme il ne dépend pas de nous de changer nos sentiments les plus profonds et la structure même de nos organes à laquelle les aspirations de notre conscience sont peut-être liées et depuis des siècles, les obligations sont absolues dans tout le sens du mot, c'est-à-dire que nous ne pouvons admettre un seul instant que notre caprice ou notre intérêt nous en puissent relever. Le monde serait réservé à une ruine prochaine, la société dont nous

faisons partie devrait avec nous s'abîmer dans le néant demain, ce soir, sur l'heure même, nous ne nous sentirions pas moins tenus par nos devoirs, en tant qu'ils dérivent de la nature des choses et des croyances implantées en nous par l'éducation et l'hérédité.

C'est là le grand avantage des théories que nous avons présentées. Elles ne font plus de l'action morale une marque de déférence en quelque sorte platonique vis-à-vis d'une loi abstraite (formalisme qui est le vice fondamental de la morale de Kant), ou une sorte de précaution intéressée en vue d'une satisfaction personnelle plus ou moins lointaine (elles demandent le plus souvent des sacrifices sans compensation), elles en font un service, une fonction normale dont le but est le développement de la vie dans la société dont on est membre : elles lui communiquent une raison d'être tirée des intérêts de l'univers, que le pessimiste seul ou le nihiliste peuvent négliger. Un éminent penseur écrivait récemment ceci : a Si on remonte aux principes, je pense que le mot de mal ne peut avoir qu'un sens en philosophie, à savoir un principe de destruction ; et le bien , au contraire , est un principe de conservation. Hors de là, il n'y a qu'arbitraire et fantaisie..... Un peuple voué à l'anarchie ajoutait-il, se dissout nécessairement ou est absorbé par de plus puissants que lui. » {Causes finales, p. 743, M. P. Janet. ) Nous voudrions qu'il nous fut permis de nous approprier cette pensée et d'en faire le résumé de notre philosophie sociale. Elle seule donne aux règles de la moralité un sens plein, une valeur réelle, sans rien leur enlever de leur dignité.

La vertu ne saurait être un vain mot dès qu'elle est la condition d'existence du groupe, dès qu'elle devient en vérité le fondement de l'édifice social. Il a suffi que les sociétés en aient un obscur sentiment pour qu'elles lui attribuent un caractère sacré.

Du reste, il serait inexact de croire que la philosophie de l'utilité tende inévitablement à diminuer 1* autorité de la conscience et à lui substituer le seul empire de la science, agissant conformément aux lois de la sociologie. Il en serait ainsi dans le cas où la sociologie méconnaîtrait la part qu'ont l'instinct et l'habitude dans les déterminations humaines ; mais l'une des premières vérités que cette science nous enseigne, c'est, nous l'avons vu, le caractère spontané et irréfléchi de la plupart de nos croyances et de nos actions. Il sera donc en tout temps désirable que Thomme veuille le bien en raison de ses tendances natives ou contractées, plutôt qu'en raison de ses idées abstraites. Les sentiments, les affections, la sympathie et la pitié seront toujours les véritables sources du bien moral en chacun de nous. La science sociale suit la conscience d'un pas lent. Elle ne peut étudier que ce qui est; et la conscience seule dans ses obscurs mouvements donne naissance à de nouvelles formes de société, à de nouveaux sentiments moraux. Une société n'est pas un mécanisme formé d'un nombre de rouages défini, toujours le même; c'esl un corps en voie de renouvellement perpétuel; chacun de ses états est plein du passé, mais aussi gros de l'avenir. Ce qui dégage l'avenir et l'appelle à l'existence, c'est Vidée plus ou

moins définie que les peuples s'en font d'heure en

heure ; ce sont surtout les ardents désirs que cette idée suscite dans les cœurs, impatients de goûter les joies que sa réalisation leur promet. Kidéal a donc des droits à déterminer les actions des hommes, qu'aucune doctrine sociale ne devra méconnaître. Il est le principe et le ressort de la vie morale individuelle dans rhumanité. Mais il ne faut pas non plus que les aspirations irréfléchies et les rêves poétiques prétendent s'ériger en règles objectives absolues. De ce qu'un mode d'action, de ce qu'une forme de société a semblé belle à un homme, il n'est pas par cela seul autorisé à les déclarer obligatoires et à les imposer à ses semblables. C'est ici que la science intervient pour contrôler Tidéal, pour en apprécier la valeur pratique au moyen de lois connues, pour dire s'il est ou non contraire aux conditions actuelles d'existence d'une société donnée. L'impulsion, on le voit, vient de la conscience ou du cœur; mais la règle et la mesure viennent de la science. Sans l'amour de la vie, d'une vie qui promet d'être de plus en plus intense et de plus en plus douce, étant partagée par un nombre toujours plus grand d'êtres sympathiques, il n'y aurait pour la société ni existence, ni progrès; sans la conception scientifique de la loi, c'est-à-dire de rapports constants entre les phénomènes, sans la connaissance de l'ordre social reposant sur l'ordre de la nature, la société irait sans guide à la poursuite d'irréalisables chimères. L'induction est-elle autre chose que la forme supérieure des combinaisons d'idées par lesquelles tout être intelligent s'adapte aux conditions du milieu? Et peut-on concevoir qu'un être aussi complexe que la

CCmCLUSION I5t

société humaine, ayant des rapports avec on milieu aussi varié et aussi étendu, puisse subsister sans pourvoir de la manière la plus précise à cette adaptation ? Il serait imprudent de reprocher à la science expérimentale avec trop de sévérité ses erreurs passées ou présentes. Ceux qui ont prétendu dicter au nom de Tidéal des constitutions aux gouvernements et des devoirs aux particuliers na sont pas exempts de méprises analogues. Si Aristote justifie l'esclavage, momentanément nécessaire à la cité grecque, Platon rêve d'abolir la famille et la propriété, conditions étemelles de la vie sociale civilisée. En fait de folies sanglantes ou ridicules, les visionnaires ne le cèdent en rien aux empiriques. Et les empiriques qui se livrent à Tutopie le font précisément parce qu'ils abandonnent la méthode scientifique et recherchent ce qui doit être sans tenir compte de ce qui est. Non que la science atteigne la vérité du premier coup ; t'erreur est pour elle une épreuve inévitable ; mais le temps juge les hypothèses et tôt ou tard les faits parlent assez haut pour faire taire les dissentiments individuels. Certes il vaudrait mieux pour nous avoir sous la main la vérité toute faite que d'être obligés de la chercher ainsi péniblement à la lumière de l'expérience ; mais comme les moralistes et les politiques qui ont les yeux fixés sur l'idéal nous en présentent une multitude infinie de copies très différentes les unes des autres, il nous faudra donc aussi nous livrer à un long et difficile examen afin de savoir quelle est la vraie. Entre les unes et les autres, c'est l'expérience qui dorénavant sera juge en dernier ressort.

152 INTRODUCTION HISIORIQCB

Un dernier reproche a été élevé contre la philosophie sociale qui prend pour base Tobservation de la nature. Elle abaisserait Thomme au niveau de ranimai. Dans cette comparaison de Torganisation de la cité humaine avec Torganisation de la cité animale^ ruche ou fourmilière, Tindépendance et la dignité de la personne humaine seraient inévitablement compromises. Il en serait ainsi, en effet, si l'on prétendait transporter les loi3 des sociétés animales, telles quelles, dans les sociétés humaines, et si le résultat d'une étude comparée des unes et des autres devait être une identification des deux objets. Mais nous protestons contre une pareille conjecture. D'abord, ce ne serait que des sociétés des mammifères supérieurs qu'il conviendrait de rapprocher les plus dégradées des sociétés humaines ; ensuite ce rapprochement ne servirait qu'à montrer la supériorité des sociétés humaines. Que si les lois de la vie sociale et les lois de l'organisation prises en (jénéral peuvent être ramenées à des formules semblables, qu'on se rassure sur les conséquences politiques et morales d'une telle synthèse. La physique peut expliquer par la même formule les premiers rayons de l'aube et la pleine lumière du jour sans pour cela confondre l'aurore avec le midi. Quand la sociologie animale sera faite, on trouvera que les lois essentielles de la société humaine, le respect du droit et la valeur absolue conférée à l'individu, que l'on se préoccupe de défendre comme si elles couraient un réel péril, sont au contraire puissamment confirmées par les observations des naturalistes. Comment? C'est que les sociétés ani-

a»axsw!f 133

maies n'existent, elles aossi, que par ces lois mêmes. Des sociétés les plus humbles aox plus élevées noos constaterons sans peine on progrès continu des sentiments affectueux, aboutissant de txmne heure à éveiller en chaque membre du groupe une soUicitude presque aussi vive pour les autres que pour soi. En fait, beaucoup d*animaux sociables supérieurs se conduisent les uns vis à vis des autres comme si la personne de chaque membre du groupe avait pour les autres une valeur absolue. Et puisque Torganisation sociale est soumise aux mêmes lois (mutatis mutandis) que l'organisation physique, ne sait-on pas qu un oi^nisme ne peut vivre et prospérer que dans la mesure où la vitalité des éléments qui le composent se maintient et s'accroît ? Loin que la lutte pour Texistence, loin que l'écrasement de l'individu soit le trait caractéristique de la vie dans les limites d'un même corps et d'une même société, c'est la coalition pour mieux soutenir cette lutte, c'est le respect de l'individu qui en est la première condition et le caractère dominant.

Pourquoi veut-on que tous les philosophes qui relèvent les analogies entre Thomme et Tanimal sociable n'aient d'autre but que de sacrifier ce qu'il y a de meilleur dans l'homme pour exalter ce qu'il y a de pire dans l'animal î II nous semble au contraire inévitable que la majeure partie des sociologistes concluent comme le fait souvent Platon dans les Lois, c'est-à-dire en demandant à l'homme d'égaler au minimum la vertu de l'animal sur les points où il s'approche de nous, mais surtout de le surpasser et aussi (puisque la civilisation est aussi loin de l'état sauvage que l'état

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sauvage l'est de ranimalité) de se surpasser incessamment lui-même. Rappelons les paroles de Platon : « Puisque nous en sommes venus jusque-là sur cette loi et que la corruption des mœurs d'aujourd'hui nous a jetés dans l'embarras à ce sujet, je dis que nous ne devons plus balancer un moment à la publier et à déclarer à nos citoyens qu'il ne faut pas qu'en ce point les oiseaux et les autres animaux aient l'avantage sur eux. Plusieurs de ces animaux, au milieu des plus grands troupeaux, se conservent purs et chastes et ne connaissent point les plaisirs de l'amour, jusqu'au temps marqué par la nature pour engendrer: ce temps venu, le mâle choisit la femelle qui lui plait et la femelle son mâle ; et étant ainsi accouplés, ils vivent désormais conformes aux lois de la saintetéetde la justice, demeurant fermes dans leurs premiers engagements. Or il faut que nos habitants l'emportent à cet égard sur les animaux.» (Lois, vol. II, trad. Chauvct et Saisset, p. 405) (1). Nous ne voyons pas ce que les défenseurs les plus jaloux de la dignité humaine auraient à reprendre à de telles vues s'appliquant aux manifestations diverses de l'activité humaine dans la société: Pour nous qui n'avons pas moins souci que qui que ce soit de la noblesse et des destinées de notre race, si nous entendions quelqu'un après la lecture de notre étude dire semblablement : Eh quoi! dans plusieurs sociétés ani-

(1) Ce pasMge est un de ceux où le Daturalisme de Platon corrige heureusemeut les excès de son idéaliâme. Mais la contradiction entre ce passage des Lois et la République n*eât pas absolue ; et il semble que Platon ne considère l'union exclusive et permanente décrite ici que comme un minimum de vertu. !/Idéal, c'est la haras humaiu de la République, (Voir notre thèse latine}.

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maies les faibles sont prot^és, les jeanes s«3Qt élevés avec soin, les vieux même sont parfois seoDums. lee^ membres d*ane même peuplade et d*une même famille sont prêts à se sacrifier les uns pour les autres sans la plus légère espérance d*une compensation; et il se peut que certains bommes en «>ient encore à se demander si ce sont là des vertus ! nous ne pour.rions qu'applaudir à un tel langage. Relever les sociétés animales, c*est relever du même coup la société humaine qui les surpasse de si loin et les domine de si haut. Nous croyons servir plus efficacement la cause de la civilisation en montrant que l'humanité est le dernier terme d'un progrès antérieur et que son point de départ est un sommet, qu'en Tisolant dans le monde et en la faisant régner sur une nature vide d'intelligence et de sentiment.

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