CARACTÈRES ESSENTIELS
Etats-Unis ). de même un troupeau formé d'animaux de provenances diverses est loin de mériter aussitôt le nom de peuplade et de montrer l'organisation propre à ce genre de sociétés. Plus encore que dans la société humaine, l'union physiologique doit intervenir ici pour façonner, grâce au mélange des sangs, des organismes similaires, doués d'aptitudes et de tendances communes, et pour désigner les chefs qui sont ou de vieux mâles ou des mères expérimentées. Mais la société de reproduction repose à son tour, comme nous le verrons, sur la société de nutrition et s'y rattache étroitement. Quand donc une société normale se fonde sur le partage de la vie de relation, elle s'élève sur une base organique, elle suppose entre ses membres une véritable communauté ou correspondance d'organes. Elle est toujours greffée sur la société de reproduction, laquelle est greffée elle-même suria société de nutrition. Aucune société accidentelle n'a ce caractère, puisque les êtres qui forment les plus unies d'entre elles n'appartiennent pas à la même espèce et ne peuvent par conséquent contracter entre eux de ces alliances physiologiques qui font de toute société normale un seul vivant dans toute la force du terme,
Les sociétés normales ainsi caractérisées, on peut les diviser en deux groupes. Ouïes êtres associés pour une fonction essentielle se trouvent en naissant unis organiquement et mis en communication soit par .leurs tissus, soit par leurs cavités, — ou bien cette union ne se fait que plus tard, et la communication des tissus ou , des cavités ne s'établit que postérieure-
ment à la naissance. Nous sommes par là autorisés à classer les sociétés normales en sociétés primitives ou natives ou en sociétés consécutives ou adventives. Disons tout de suite que les sociétés natives sont précisément celles où généralement la fonction exercée en commun est Tune des fonctions de nutrition, tandis que la fonction de reproduction (et d fortiori la vie de rela^on) sert en général de lien aux sociétés adventives,. qu'on peut à ce point de vue appeler aussi élective^, en raison du choix qui intervient nécessairement en quelque degré dans leur formation.
Nous ne nous dissimulons pas ce qu'ont d'abstrait ces premiers linéaments de notre classification, et nous allons nous hâter de leur donner un corps, en entrant dans le détail des sociétés concrètes qu'ils renferment. Mais nous sommes arrêtés par une difficulté préalable qu'il faut écarter avant de passer outre. Où devonsnous faire commencer l'étude des sociétés? La question est délicate, comme on va le voir.
Si nous examinons le point le plus élevé où l'on ait placé la limite inférieure du domaine sociologique, nous rencontrons l'opinion de M. Guarin de Vitry qui n'est que celle de M. Spencer, plus vigoureusement accentuée. Selon cet auteur, la société humaine mérite seule le nom de société. La sociologie a essentiellement l'humanité pour objet. Les manifestations de la vie sociale qui se rencontrent chez l'animal (troupeaux, vols, meutes, ruches, fourmilières) ne peuvent donner lieu qu'à une étude préliminaire ou présociO'. logie. Le principe de cette délimitation est exprimé dans la phrase suivante : « Bien qu'au fond il n'y ait
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que de simples différences de degrés dans les diverses manifestations de la vie, nous devons, pour acquérir la connaissance scientifique de chacune d'elles et de leur ensemble, considérer chaque ordre de phénomènes à son maximum de développement et l'étudier dans la catégorie où il se produit avec le plus d'ampleur et d'intensité (4). » Nous ne nions pas que l'ordre indiqué ici ne soit avantageux, mais à une condition, c'est que les clartés recueillies dans l'examen des formes parfaites soient appliquées ensuite a l'étude des formes
transitoires par lesquelles celles-là sont préparées, car enfin une forme inférieure ne cesse pas, pour être telle, de mériter une place dans la science. Il y a ici deux extrêmes à éviter. Il serait fâcheux de prendre en un sens exclusif le beau précepte d'Âristote, opposé à celui-là : « Etudier les phénomènes de la vie en commençant par les rudiments premiers, c'est suivre, en politique comme dans toutes les sciences, la meilleure méthode. » Rien de plus juste que ce principe, si l'on veut y voir un des moments essentiels de la méthode ; rien de plus faux, si l'on veut réduire à ce moment la méthode tout entière. L'objet de la science, c'est l'évolution totale de chaque groupe de phénomènes, à partir de l'instant où il devient perceptible jusqu'à l'instant où il cesse de l'être. Or, les faits sociaux sont trop notables dès le règne animal pour qu'on n'y cherche pas les premières phases de l'évolution sociologique. Il serait tout à fait arbitraire de les exclure sous
(t) Revue de philosophie positive, mai-jain 1875. Le même auteur est revenu sur cette question dans un article écrit à Toccasion du présent ouvrage et inséré dans la même revue^ nov.-déc. 1877.
prétexte qu'ils ne sont qu'un rudiment, comme aussi il serait arbitraire d'exclure de la science sociale les nations civilisées pour ne s'occuper que des sociétés primitives. Mais, dit M. Guarin de Vitry, les sociétés animales ne se distinguent ni du monde extérieur ni des autres sociétés; elles n'ont pas d* elles mêmes une conscience définie qui leur permette de s'opposer nettement à ce qui n'est pas elles. — D'abord, exiger qu'une société ait une conscience distincte pour étendre jusqu'à elle les limites de la science, c'est peut-être exclure de la science les sociétés de sauvages ; ensuite, est-il nécessaire que la conscience sociale aille jusqu'à se donner un nom et à se conserver dans une tradition pour exister? La conscience collective n'estelle pas, comme la conscience individuelle, susceptible de degrés? Cesse-t-elle d'exister pour être obscurcie, et si elle subsiste là où elle s'oublie, pourquoi renoncerait-on à rétudier là où elle se cherche? Il nous semble donc que Tétude des sociétés animales forme non pas un chapitre préliminaire, mais le premier chapitre de la sociologie.
C'est en vain que l'auteur assure que si la limite qu'il offre n'est pas acceptée il nous faudra descendre jusqu'aux sociétés de plantes et jusqu'aux sociétés d'astres. Que si un observateur exact réussissait à montrer dans les rapports des plantes entre elles ou dans les rapports des parties d'une même plante des traces de concours, nous ne verrions aucune difficulté à ce que ces études entrent dans le corps même de la science sociale, et nous ne doutons pas qu'on n'y trouve appliqués les principes généraux de cette