LIMITES DE LA SOCIOLOGIE
les plus éminents biologistes comparent, comme nous l'avons vu tout à l'heure, l'association de ces organismes à une colonie, à une usine, à un'e cite, ils obéissent au besoin de trouver une formule plus haute qui coordonne les faits biologiques en les embrassalit tous ; et leur accord spontané dans le choix de cette similitude permet de lui attribuer la valeur d'un rapprochement scientifique. Dès 4827, M. Milne Edwards l'entendait ainsi. Seulement, tout en admettant que certaines lois de la société humaine se trouvent observées dans^le groupement des éléments organiques, on ne voyait pas par quel passage ces deux mondes pouvaient être unis. Depuis Comte, on le comprend mieux. Les sociétés animales forment le lien entre les sommités de la sociologie et la biologie proprement dite, celle-ci offrant (ir^tot défailles linéaments les phénomènes que l'animalité d'abord, puisrhumanité, nous montrent sous une forme plus accusée. Il n'est donc pas étonnant que les comparaisons citées se rencontrent si naturellement sous la plume des biologistes ; mais, dès lors, il faut reconnaitre qu'elles confirment nos vues, et que plus elles sont justes, plus elles ouvrent à la sociologie de jours sur la science de la vie. Non que le détail des phénomènes et des lois biologiques appartienne à la science sociale : la connaissance humaine veut des limites entre ses différentes provinces, quelque incertaines qu'en soient souvent les frontières naturelles. Mais on comprend que sans se confondre ces deux sciences puissent s'accompagner quelque temps, l'une sortant de l'autre, comme une branche latérale quelque temps parallèle au rameau qu'elle doit dépasser.
2i0 SOCIÉTÉS NORMALES
D*ailleurs, si la sociologie étudie certains groupes de faits concurremment avec la biologie, c'est à un point de vue tout diflérent. Plusieurs propriétés appartiennent aux corps organisés. La nutrition et la reproduction sont les plus importantes. La sociologie n'étudie ni Tune ni l'autre ; elle ne s'attache qu'à une propriété plus générale, celle de se grouper pour concourir à l'une ou à l'autre de ces actions, ce qui lui assigne un rôle spécial dans l'étude des phénomènes mêmes où elle se rencontre avec la science de la vie. On verra bientôt d'une manière plus précise dans quelles limites cette étude est circonscrite: elle ne peut, en effet, comprendre que ce que les phénomènes de groupement offrent de plus général, sans quoi elle entrerait dans l'économie des fonctions vitales elles-mêmes et sortirait de son domaine. C'est par la pratique des sciences plus que par des considérations abstraites que ces questions de frontières, toujours délicates, veulent être tranchées.
Nous allons donc commencer l'examen des sociétés normales par celles où des éléments organiques simples se trouvent assemblés. Nous considérons ces derniers, d'après les raisons exposées ci-dessus, comme étant les vrais individus, les seuls qui méritent ce nom dans toute sa rigueur. (Schleiden a adopté ce critérium pour la plante. Voir Spencer, Biologie^ vol. I, chap. vi, p. 251 de la trad. française). M. Robin a nettement établi ce caractère. Entre la matière organisée et la molécule inorganique, il y a, suivant lui, les différences suivantes. D'abord la matière organisée se coagule et ne se cristallise jamais. Ensuite elle donne naissance à
LA CEIXPLE, INDIVIDU VÉRITABLE 22i
des éléments anatomiques dont chacun possède une individualité, en ce sens qu'il a ses caractères propres par lesquels il se distingue de tous ceux de son espèce. Tous les cristaux qui se forment dans un composé chimique ont les angles égaux, tandis qu'aucun des éléments anatomiques appartenant à un même tissu n'est identique aux autres. Enfîn, l'élément anatomique est le résultat d'un mode particulier d'Association entre des principes chimiques appartenant à trois groupes distincts, temporairement indissolubles. C'est à ce mode d'association que la notion d'organisation peut être réduite. Une suffît pas, en effet, que ces trois principes soient réunis, il faut qu'ils soient unis, associés d'une certaine façon pour que le composé qu'ils forment soit organique. Ainsi, dans le véritable individu organique, l'analyse ne peut rien trouver de plus simple qui soit de la même sorte ; elle en obtient, quand elle le détruit, non d'autres vivants dont il serait composé, mais des principes chimiques incapables dans l'état actuel de revêtir spontanément les propriétés qui lui sont inhérentes. Il est donc bien l'atome biologique, l'élément vital au-dessous duquel le domaine de la biologie finit et celui de la chimie commence. Qu'on l'appelle élément anatomique, cellule, organisme élémentaire, organite, plastide ou d'autres noms, peu importe, son caractère irréductible, primitif, n'est nié par personne. Le domaine de la sociologie commence donc à ses premiers groupements.
Mais, — il y a encore cette difficulté, — est-ce que cet organite existe quelque part non groupé, hors d'un corps vivant? Commence-t-il donc par nous apparaître
a rétat libre? Assurément ; car la cellule par laquelle tout individu composé se manifeste d* abord, Tutricule primordial d'où sort tout être vivant est un organite et n'est que cela. Quelque innombrables que deviennent les organites qui constituent Tun des animaux supérieurs, ils sont tous engendrés par ce premier germe. Ce fait, qui est universel, sufTit pour nous autoriser à rapprocher les organites engagés dans un organisme quelconque des cellules libres qui vivent dans les eaux pour la plupart, et portent le nom d'Infusoires (1). Bien qu'en effet les animalcules des deux sortes n'aient pas les mêmes destinées, ils sont de la même nature au point de vue sociologique comme au point de vue biologique. Ils naissent également au sein du protoplasma, ils s'accroissent et se multiplient suivant certains modes semblables (ex. : la Segmentation). D n'y a donc pas lieu de faire dans notre étude une place à part à ce que l'on désigne d'ordinaire sous le nom d'individus : ce sont des organismes polycellulaires, et ils doivent être rapprochés des groupements de cellules beaucoup moins parfaits qui ont Ueu dans
(1) « Les 614meDt8 hUlologiques da corps hooiaîQ susceptibles de mobilisalion sont, outre les cellules lympatbiques et les globules blancs du sang, toutes celles de formation connective ou épitbéliale. Etant connue cette propriété, on peut assigner à un certain nombre de ces cellules de véritables fonctions. Une fois mobilisées, elles se comportent comme les amibes et les autres organismes unicellulaires et rentrent dans la classe des monadps de Hseckel. Elles ont toutes les apparences de corps libres et indépendants et représentent dans toute la force de l'acception rindividualité cellulaire » (ViRcnow, Pathologie cellulaire^ p. S50). Voir la même idée, Hoxley, Anatomie comparée des Invertébrés, p. 77. On a tu dans notre introduction que la plupart des biologistes tendent à considérer comme des individus tous les éléments bistologiques, mobiles ou non.