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ESTHÉTIQUE ANIMALE 31S

les mouvements, à partir des battements d'ailes décousus du papillon blanc jusqu'aux spirales majestueuses des aigles, des milans et des condors ; on trouverait toujours les productions esthétiques parallèles aux ressources de la vie. Les manifestations de l'amour sont comme les organismes d'où elles émanent et suivent en général dans leur richesse et leur éclat la même progression que ceux-ci dans leur complexité. Cette théorie, il est vrai, souffre plusieurs difficultés, celle-ci entre autres. Comment est-il possible que les seules lois qui régissent le processus biologique dans la formation des organes expliquent aussi le processus du langage animal sous toutes ses formes, alors que ce langage offre des caractères esthétiques si éminenls, si supérieurs à toutes les autres manifestations de la vie? Pourquoi cette concentration de la beauté sur certains points et ce dénùment esthétique sur certains autres? Comment rendre compte d'effets aussi différents en s'appuyant sur les mêmes principes? Si la beauté est la vie, pourquoi tout organe vivant n'est-il pas également beau? On peut répondre que les attributs sexuels sont la floraison de la vie en chaque individu, qu'ils en résument plus ou moins complètement les caractères, et cela parce qu'ils sont destinés à l'exprimer tout entière pour ainsi dire en raccourci. Exprimer, c'est résumer et concentrer. Le sort de l'animal comme reproducteur dépend de l'idée qu'il donnera de lui à la femelle dans ce court moment de la poursuite sous la forme d'expression qu'il a adoptée. La nécessité s'impose à lui de présenter de lui-même un symbole qui contienne, élevée à la plus haute puis-

sance possible, ce qu'il y a en lui de vitalité. Un organe parfois inutile en soi représente donc à lui seul tout l'organisme : il n*est pas surprenant qu'il ait au plus haut degré cette variété et cette unité, cette har- ^ monie en un mot qui est le propre de toute organisation vivante.

Mais, objectera-t-on encore, d'où vient la diversité de ces moyens d'expression? Tout simplement des différences d'organisation qui rendent les uns plus aptes à une démonstration, les autres à une autre. Eh quoi ! les animaux se sont-ils donné à eux-mêmes ces attributs et facultés si dignes d'admiration ? N'est-ce pas outrager le Créateur que de le prétendre? Nous répondrons que la science ne nie en rien une intervention transcendante dans les choses de la nature quand elle s'efforce de rattacher un phénomène à un autre phénomène. A ce compte, toute explication naturelle des phénomènes serait un outrage à la divinité, et il serait impie au physicien de ne pas se borner à dire que c'est Dieu qui tonne. Qu'on veuille bien remarquer d'ailleurs qu'attribuer à l'action divine sans plus d'explication les instincts des oiseaux chanteurs, ce n'est rien dire en dernière analyse ; car si Dieu fait tout, ce qui est évident par définition, il est tout à fait superflu de répéter à propos de chaque chose qu'elle vient de lui. Le seul point intéressant par oii la science peut s'accroître est d'expliquer comment chaque chose se fait, c'est-à-dire quel est l'enchaînement de phénomènes (psychiques ou mécaniques) qui la produit. Une théorie des instincts est toute dans le déterminisme de leurs conditions. — Mais alors il faut

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recourir au Darwinisme qui seul leur attribue une genèse? — Il est certain qu'une philosophie qui' nie révolution et pour qui les espèces sont nées de toutes pièces, pourvues de tous leurs caractères tant esthétiques qu'organiques, ne souffre aucune recherche sur l'origine des instincts. D'autre part nous sommes bien forcés de reconnaître que l'acquisition progressive des facultés symboliques des animaux supérieurs, en tant que ces facultés dépendent directement de leur volonté, n'a rien que d'aisément intelligible. Chaque printemps nous pouvons voir les efforts inouïs faits par certains oiseaux chanteurs, les rossignols par exemple, pour se surpasser et surpasser leurs rivaux. Il n'est pas possible que cette ardente compétition ne perfectionne pas les facultés musicales de ces oiseaux. Brehm constate qu'à l'automne les jeunes rossignols livrés à eux-mêmes sont inhabiles; c'est au printemps suivant qu'inspirés par la passion et entourés d'habiles modèles qu'ils cherchent à vaincre, ils atteignent la perfection dont ils sont capables. Chaque individu accomplit donc un progrès dans le cours de sa vie : pourquoi l'espèce n'aurait-elle pas eu à parcourir les mêmes stades ? Un autre fait établit en ce sens une forte présomption : « la localité, dit Brehm, exerce une grande influence sur le chant. Les jeunes rossignols ne peuvent être formés que par les vieux qui habitent les mêmes endroits ; il en résulte que dans un canton il y aura d'excellents chanteurs tandis que dans un autre on n'en trouvera que de médiocres. » Il y a donc des milieux esthétiques formés par la réunion d'un certain nombre de chanteurs, ici plus, ailleurs moins favora-

bles au développement des facultés musicales. Qu'en conclure si ce n'est que ces facultés sont dans un perpétuel devenir, qu'elles diffèrent suivant les individus, les saisons, les milieux? Mais dès lors nous sommes autorisés à croire que les mêmes eObrts et les mêmes circonstances qui favorisent maintenant le progrès de ces naïfs talents ont pu à l'origine les susciter, et que ce sont les rossignols eux-mêmes qui les ont acquis sous l'aiguillon du désir, pour séduire des femelles d'oreille de plus en plus délicate. Comment, en effet, la naissance d'un groupe de phénomènes serait-elle d'autre sorte que sa croissance, dont elle est la première phase ?

Il nous parait qu'on peut, sans pécher contre la logique, étendre cette conclusion à toutes les attributions esthétiques sexuelles qui rentrent dans le domaine de la conscience et de la volonté. 11 reste à expliquer celles qui échappent par leur nature à la conscience. Le cas est plus difficile. Cependant les changements de coloration de certains animaux aquatiques suivant la couleur du J'ond sur lequel ils vivent, changements qui sont instantanés chez le poulpe, nous indiquent que la vision y joue un rôle et par conséquent les centres nerveux principaux. C'est une représentation en définitive qui détermine cette modification des tissus cutanés. Les phénomènes de cet ordre commencent seulement à être mieux connus ; nous ne doutons pas qu'en suivant la voie indiquée par M. Pouchet on n'arrive à en déterminer la cause. La découverte du nerf qui produit telle turgescence, telle sécrétion, telle coloration, et la détermination dos centres avec lesquels

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ce nerf est en .rapport, nous apprendra pour chaque phénomène s'il est le résultat d'une action réflexe locale, consécutive à la maturité des organes sexuels, ou s'il ne provient pas plus ou moins directement de l'activité cérébrale consciente et volontaire (4).

Voilà donc cinq classes de phénomènes qui attirent en général les sexes l'un vers l'auti^e; mais nous n'avons pas encore cherché ce qui détermine tel mâle à poursuivre telle femelle, et telle femelle à accepter tel mâle, bref quelle est la cause des préférences individuelles. Nous ne nous arrêterons pas à établir qu'elles existent ; car si nul choix n'intervenait dans les unions des animaux de sexe différent, les attributs que nous venons d'énumérer perdraient toute raison d*étre et toute rencontre serait immédiatement suivie d'un rapprochement: hypothèses aussi absurdes l'une que l'autre. Car le rôle sexuel des attributs énumérés plus haut est indubitable, et d'autre part comme un grand nombre d'animaux sont réunis dans les (( places de rut », il faut bien qu'il y ait une raison qui détermine au sein de ces foules la formation des couples.

Une première cause est l'état physiologique de l'un

(1) a La seule difScuUé, dit M. Pouchet, est de spécifier la part que prend à ces modiScatious la volonté de l'animal. Est-ce par un acte tolontaire quMl fonce sa peau sous l'iofluence d'une inquiétude? ou bien est-ce chez lui un acte involontaire*, comme la contraction et la dilatation des capillaires de la peau qui amène la pâleur et la rougeur sur le vidage de Thomme?» Et il conclut : volontaire. (Rapport sur une mission scientifique aux viviers de Concameau^ par M. G. Pouchel. Imprim. Nationale, mars 1874.) —Peut-être de ce que cette fonction est sous rinflueuce du système nerveux, ne 8*ensuit-il pas qu^elle soit pleinement volontaire. Nous pouvons nous efforcer de ne pas rougir. Il y a un nombre infini de degrés entre la pleine con^science et le zéro de conscience.

et de l'autre individu à l'heure où ils se rencontrent. On sait que Téveil des appétits sexuels est attaché à certaines conditions d'âge, d'époque, de santé, de nutrition et que l'état de l'organisme influe beaucoup sur les organes de la génération. Si par exemple un animal jeune rencontre un autre sujet de son espèce vieux, malade et infirme, il y a peu de chances pour qu'ils s'accouplent. La même chose se produira si l'époque du rut a commencé pour l'un et non pour l'autre, toutes choses étant égales d'ailleurs. Il y a des assemblées d'oiseaux qui durent plus d'un mois : pour qu'un couple s'y forme il faut qu'il y ait coïncidenpe d'excitation chez deux individus; ceux qui son.t excités au début du mois ne peuvent s'unir à ceux chez lesquels Texcitation ne commence qu'à la fm. Règle générale, les deux organismes considérés doivent donc se trouver à l'unisson, et les probabilités sont assurément le plus fortes pour l'agrément réciproque quand ils se rencontrent tous deux en bonne santé, à l'époque de l'année la plus favorable, à l'heure précise où l'excitation atteint chez l'un et chez l'autre son maximum d'intensité. Nous avons vu que les femelles sont' plus lentes à ressentir l'excitation ; les mâles sont au contraire toujours prompts à la poursuite. Les causes physiologiques que nous signalons ici sont donc décisives pour eux : l'autre sexe se gouverne surtout par une seconde classe de motifs.

Nous voulons parler des préférences déterminées par les attributs sexuels esthétiques. Il faut bien admettre que là où le mâle est doué de certains attributs sexuels, la femelle à laquelle ces attributs s adressent

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les juge (sans quoi ils ne s'expliqueraient en aucune façon) plus ou moins conformes à ses secrets désirs et se laisse gagner par ceux qui font sur elle la plus profonde impression. Ce second ordre de motifs n'exclut pas le premier, mais il le domine. On a de nombreux exemples d'accouplements rejetés avec persistance alors que les conditions physiologiques étaient remplies sans doute possible. Les animaux, disent les éleveurs, ont des caprices comme l'homme; disons plutôt qu'ils ont comme nous des préférences très motivées, et qui résultent (sans qu'ils s'en rendent compte assyrément) du prix qu'ils attachent à tel ou tel attri-' but sexuel présent chez l'un, absent chez l'autre des compagnons qu'on leur présente. Nous n'avons rien à ajouter à ce que Darwin a écrit sur ce sujet dans son étude sur la sélection sexuelle. Il a prouvé que les mâles eux-mêmes éprouvent dans certaines espèces de la prédilection pour des femelles déterminées. Des chiens de même sexe sont capables d'amitié, nous en avons constaté plusieurs exemples ; pourquoi des chiens de sexe différent ne seraient-ils pas capables de préférences réciproques? Ces préférences peuvent les déterminer à des efforts persévérants dont on a de nombreux témoignages; nous avons vu un chien fouir pendant douze heures le dessous d'une porte de jardin pour parvenir auprès d'une chienne qui était attachée à quelque distance.

Est-ce ici la ressemblance des deux individus qui les pousse à se rechercher mutuellement? L'attraction at-elle lieu du même au même ou la différence y jouet-elle un rôle ? Il serait difficile de le dire ; les obser-

valions ne sont pas sur ce point assez nombreuses. La question n'a pas même lieu d'âtre posée là où les caractères sexuels mettent entre le mâle et la femelle une différence considérable et normale. Il est probable cependant que l'agitation des animaux dans les assemblées d'amour a les mêmes effets que l'agitation d'objets quelconques; elle doit rapprocher les semblables; les plus beaux, les plus agiles, les plus forts, les plus brillamment colorés, les plus habiles chanteurs doivent être appelés à s'unir presque inévitablement, et ainsi ce tumulte apparent aurait pour résultat d'opérer une sorte de triage entre les plus remarquables des individus sous le rapport des dons naturels propres à l'espèce.. .

Fixons le point où nous sommes parvenus. Entre le mâle et la femelle, il y a, dans toute la partie sexuée du règne animal, des rapports préliminaires autres que les rapports physiologiques : ces rapports préliminaires sont psychologiques surtout et le sont davantage à mesure qu'on s'élève dans Téchell). Ils consistent généralement en des manifestations d'ordre esthétique adressées parle mâle à la femelle, lesquelles supposent une correspondance entre les facultés de représentation de celle-ci et les facultés d'expression de celui-là. D'une part, chez le mâle, des caresses, des émanations odorantes, une parure, des chants et des mouvements, quehjuefois séparés, quelquefois réunis pour exprimer le désir amoureux; d'autre part, chez la femelle, des sens plus ou moins subtils, toucher, odorat, vue, ouïe, correspondant à ces diverses manifestations du désir et invitant à y répondre celle qui les

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