LEUR UNITÉ
perçoit; sans qu'on puisse cependant nier que souvent aussi les manifestions viennent de la femelle et que le mâle doit être pourvu des sens correspondants, car, à leur défaut, il ne comprendrait pas môme ses propres avantages et ne chercherait pas à les acquérir. Le mâle et la femelle, sans cesse occupés, pendant un temps de Tannée tout au moins, de représentations dont ils sont l'objet réciproque, ont donc à proprement parler une seule et même conscience en deux foyers correspondants. La correspondance de ces deux foyers conjugués est le lien qui fait de ces deux individualités partielles, incomplètes, une individualité déjà plus capable de se suffire, laquelle les embrasse toutes deux, du moins momentanément. C'est l'extension de cette société aux jeunes issus d'elle qui l'achèvera et la scellera en la perpétuant.
Mais avant de passer à cette seconde partie de notre travail, décrivons les phénomènes par lesquels la société conjugale, après s'être formée d'une manière positive, se constitue négativement en quelque sorte, non plus par les attraits réciproques de ses membres, mais par la répulsion plus ou moins partagée de ce qui n'est pas elle, non plus par l'amour, mais par le combat.
Il n'est pas téméraire de croire que plus un animal désire s'unir avec sa femelle, plus il repousse ardemment dans sa pensée les rivaux qui peuvent empêcher cette union. Une association étroite lie ces deux passions Tune à l'autre et confond dans un même état de trouble l'attente delà possession et l'angoisse du refus, l'amour et la haine. Aussi n'est-il pas rare de voir les
32 i SOCIÉTÉS CONJUGALES
prétendants, non contents de rivaliser entre eux par l'étalage de leurs attraits, en venir à un véritable combat qui décide, en dépit des préférences de la femelle, du succès de l'un des deux compétiteurs. Darwin a signalé ces habitudes guerrières chez un grand nombre d'insectes et même chez quelques poissons. Elles sont presque universelles chez les oiseaux et régnent également chez les mammifères. Elles ne se rattachent qu'indirectement à notre sujet; nous n'y insisterons donc point. Nous ferons remarquer seulement un trait curieux de ces phénomènes de compétition. On croit trop généralement que les animaux mâles qui combattent pour la possession d'une femelle combattent à mort et dans les sentiments où sont deux hommes qui en viennent aux mains. On ne remarque pas que, même dans Thumanité, les combats ne sont pas toujours sérieux, du moins chez les enfants et chez les sauvages, auxquels les animaux ont été souvent comparés, et que bien souvent les champions cherchent autant à s'effrayer qu'à se détruire. Dans ranimalité les combats sérieux sont ceux qui se livrent entre animaux d'espèces différentes, dont l'un a besoin de manger l'autre pour vivre. Mais il en est autrement des combats entre prétendants; c'est par exception qu'ils sont mortels. Il s'agit le plus souvent de savoir lequel est le plus fort ou le plus fougueux, et le plus faible ou le moins hardi s'éloigne presque toujours avant que sa perte soit consommée. D'abord les oiseaux et les mammifères, avons-nous dit, combattent presque tous; or un grand nombre sont dépourvus d'armes capables de faire de graves blessures. Leur lutte n'est donc qu'une assez