‹ Des sociétés animalesChapitre 44 sur 75 · UNITÉ DE CONSCIENCE DANS LA FAMILLE · texte numérisé non relu

UNITÉ DE CONSCIENCE DANS LA FAMILLE

suffit pas pour constituer la famille qui est un organisme moral. Il faut pour cela que la communauté des substances se change en une communion des consciences et que les organismes divers qui composent la société domestique, après s'être séparés matériellement, se rattachent de nouveau les uns aux autres par des liens spirituels, c'est-à-dire par des idées et des sentiments réciproques. L'histoire de la famille animale est l'histoire de ce processus corrélatif des consciences individuelles vers la formation d'une conscience unique.

La nature spirituelle de cette unité la rend, comme on le verra, susceptible d'une concentration à laquelle l'unité physiologique ne se prèle pas au même degré. En effet, les divers êtres issus les uns des autres ne peuvent avoir ensemble de communication biologique durable. Ils sont successifs comme ils sont distincts. Par exemple les jeunes d'une famille de mammifères peuvent être nourris un certain temps par leurs parents et de leur substance même ; mais enfin, au bout de quelques mois, il faut bien qu'ils vivent d'une vie individuelle, du moins physiologiquement. Le tout organique dont ils faisaient partie se trouve alors rompu. Par la vie de relation au contraire ces différentes consciences sont rattachées les unes aux autres à partir du moment même où les différents organismes se séparent. La génération en voie de croissance doit pour se développer recevoir les enseignements de celle qui s'en va; ^celle-ci de son côté n'a plus qu'un but : la vie de ceux qu'elle a procréés ; et ainsi tous ne forment qu'une conscience dont le centre invisible embrasse

une période plus OU moins longue de mois ou d'années. Non seulement la distance dans i'espace se trouve supprimée par ce consensus d'émotions et de représentations ; les intervalles dans le temps sont grâce à lui comblés du môme coup : effets que Tunion physiologique constante eût rendus absolument impossibles.

Une difTiculté presque insurmontable nous arrête au début de tout cet ordre de questions. Si le mâle et la femelle demeurent unis, avons-nous dit, c'est grâce â leur amour commun pour leur progéniture ; mais le mâle, devons-nous ajouter, n'entre dans la famille d'une manière constante que vers les régions supérieures du règne animal ; jusque-là la femelle noue seule société avec les jeunes, et c'est quand cette société est formée déjà que le mâle se présente pour en faire partie. Il faut donc, pour rendre compte de la famille, expliquer tout d'abord l'amour maternel. Or c'est précisément cette explication qui nous paraît des plus épineuses. Le lecteur va en juger.

Le problème se présente à nous dans toute sa difficulté. Résolus à suivre l'ordre môme que nous présente réchelle zoologique depuis son plus bas degré jusqu'à son sommet, ce n'est pas à l'amour maternel chez les mammifères, c'est-à-dire chez des êtres capables d'intelligence et partant de sympathie que nous avons affaire tout d'abord (nous verrons que la question est plus abordable de ce côté) ; c'est à des ôlres dépourvus d'hitelligence ou tout au moins chez lesquels la présence de rintoUigence est très douteuse, aux In-

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vertébrés les plus imparfaits comme organisation. Voici, par exemple, des Mollusques (voir plus loin) qui protègent leurs œufs sous une enveloppe de sable fin agglutiné, et d'autres qui portent leurs œufs sous leur pied et les traînent ainsi sans les blesser partout où ils vont; voici des Astéries, des Rotifères femelles qui transportent leurs œufs adhérents à leurs corps ! Que penser d'un pareil acte chez des êtres incapables non seulement de toute prévision, mais, ce semble aussi, de toute intelligence ? Montons-nous un peu plus haut dans réchelle, jusqu'à l'insecte ? La difficulté ne fait que croître ; car ici Tœuf survit à la mère qui ellemême est née d'un œuf survivant aux parents, et ne sait en aucune façon de qui elle sort. Ce n'est pas tout. Quand ceux-ci naîtront, ils seront entièrement différents d'elle, en raison des métamorphoses qu'ils doivent traverser. Et enfin il arrive fréquemment que la mère leur assure par le lieu où elle les pond, ou môme leur prépare à grand peine une nourriture entièrement différente de celle qui lui convient à ellemême. On se trouve donc en présence des impossibilités suivantes accumulées comme a plaisir : 1° Prévoir l'avenir d'après un passé inconnu; 2° Reconnaître sa propre forme dans un être qui a une forme tout à fait différente et même n'a aucune forme vivante ; 3** Pourvoir aux besoins d'un être dont on no peut prévoir l'existence, alors que ces besoins seront de nature telle que l'agent ne peut d'après ses besoins personnels s'en faire aucune idée.

Evidemment si le problème ne pouvait être posé en d'autres termes, il serait inutile d'en chercher la solu-

tien. Tout refïortde ceux qui aspirent à le résoudre doit donc porter sur les termes mêmes dans lesquels il a été présenté jusqu'ici, et ce sont ces termes qu'il faut changer résolument. On est obligé de se demander si les conditions d'existence des diverses espèces citées plus haut ne sont pas postérieures à la naissance de l'amour maternel, qui serait resté le même alors que les circonstances où il s'exerce auraient varié. Et on doit admettre au moins comme une hypothèse possible que ces espèces n'ont pas toujours été ce qu'elles sont aujourd'hui. C'est à cette seule condition que le problème peut être agité avec quelque chance de succès. De ce point de vue, la plus effrayante dçs difficultés est assez aisément écartée. Le genre de vie des insectes parfaits n'est pas le même que celui des larves, soit : mais les insectes ont -ils eu de tout temps des métamorphoses aussi complètes qu'aujourd'hui ? On en peut douter. S'il est vrai que les métamorphoses actuelles de chaque individu représentent, plus ou moins abrégées, les destinées successives de l'espèce, il y a eu un moment où l'insecte se reproduisait à l'état de larve. Parmi les plus imparfaits des insectes, les Diptères, nous trouvons une Muscide, la Cécidomye qui partage, dit M. Milne Edwards, cette faculté avec plusieurs animaux de môme ordre. Plusieurs femelles aptères, les vers luisants par exemple, ressemblent encore à des larves, n'ayant pas suivi les mâles dans le progrès de leurs métamorphoses. 11 n'est donc pas du tout impossible qu'en une période reculée de Thistoire de la vie, les femelles des insectes eu question soient devenues mères alors qu'elles avaient ces ins-

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tincls carnassiers et ces armes meurtrières qui caractérisent encore maintenant les larves de quelques unes d'entre elles, qu'elles aient à cette époque préparé à leurs futures larves une nourriture semblable à la leur, qu'enfin elles aient légué cette habitude enracinée dans leur organisme à teurs descendants actuels, bien qu'adonnés à un tout autre genre dévie. Ceux-ci obéiraient à cette habitude comme tous les êtres qui obéissent aux habitudes de leurs ancêtres, c'est-à-dire sans en savoir la raison. Quant au changement qui s'est fait en eux pour tout le reste, la sélection sexuelle ou toute autre cause serait appelée à l'expliquer ; il n'y a là rien d'extraordinaire, puisque plusieurs insectes ne prennent aucune nourriture à l'état parfait. La dernière métamorphose n'est souvent que le revêtement de la livrée des amours, la forme adoptée pour l'accomplissement d'une fonction spéciale, en vue de laquelle des forces ont été- accumulées antérieurement (1).

Une première impossibité résultant de la différence de régime entre la mère et sa progéniture serait donc ainsi supprimée. Il en resterait d'autres, et tout d'abord celle-ci : comment la femelle de l'insecte peut-elle être amenée à donner des soins à jin œuf comme à un être vivant et surtout quelle cause peut la déterminer à lui préparer de la pâtée ou des aliments quelconques? Une réponse analogue, mais cette fois moins autorisée

(1) Par exemple, le grand capricorne {Cerambyx héros) reste pendant tout riiiver dans Tiulérieur de l'arbre où sa larve^ après de longs mois d'une existence voracc, &*e8t transformée en nymphe. Au printemps, il sort de sa galerie profonde, mais absorbé par d'autres soins, il ne songe guère à manger, et quand il meurt, on peut afûrmer qu'il est resté au moins six mois sans nourriture.

de la doctrine évolutioniste telle qu'elle est générale* ment adoptée, nous permettrait d'éclaircir ce point si obscur. II suffirait de supposer que les insectes ont à Torigine mis au jour leurs jeunes, non pas encore à rétat d'œufs mais à l'état de larves, bref, par une sorte de viviparité ou de gemmiparité interne. Nous venons de voir que cette gemmiparité interne est un procédé intermédiaire entre le mode fissipare et le mode ovipare, que le bourgeon est parfois très semblable à un œuf^ et que cela se rencontre précisément chez les Ascidies proches parents des Vers. On s'expliquerait ainsi les cas de parthénogenèse qui se présentent dans la classe des insectes et dont les pucerons nous offrent le plus favorable exemple, puisqu'ils se reproduisent par œufs à un moment de l'année et par bourgeons internes à un autre. Les Muscides enfantent des larves vivantes. Et c'est précisément chez les moins hautement organisés des insectes, c'est-à-dire chez ceux qui ont les métamorphoses les plus abrégées et les plus rapides , que nous voyons les mères donner encore leurs soins aux jeunes une fois éclos. Chez certains Orthoptères les jeunes revêtent dès leur sortie de l'œuf une forme semblable dans son ensemble à celle de l'adulte et sont de la part de la mère l'objet de soins assidus ; on peut citer la Blatte qui traîne après elle sa capsule ovigùre et aide ses petits à en sortir , la Forficule qui couve en quelque sorte ses œufs et rassemble sous elle ses jeunes après l'éclosion, la Courtiliière ([ui tient les siens dans la chambre d'incubation et va, dit-on, leur chercher de la nourriture. (MM.BLAXcnARD,iU(f/amor/;/ioses,elc.,p. 570; Gjraiid,

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id. p. 323-33G.) N'y aurait-il pas là trace d'un passage entre une prolifération vivipare qui aurait été accompagnée de soins donnés aux jeunes et une prolifération ovipare où celte habitude se serait conservée en vertu de l'impulsion organique et sans réflexion, pour de là être transmise même aux insectes à métamorphoses nombreuses et prolongées. Nous ne sommes pas la premier à remarquer que le progrès des procédés de génération suit chez les les mammifères et chez les insectes un ordre inverse; chez les mammifères, ce sont les plus élevés dans l'échelle zoologique qui mettent au jour des petits plus développés et plus semblables à eux ; chez les insectes, c'est le contraire qui arrive, et plus on s'élève, plus on rencontre de métamorphoses diverses entre la forme adulte des parents et celle des jeunes. On serait donc ainsi conduit à admettre que les deux formes adultes, maintenant rapprochées de plus en plus dans les rangs inférieurs de la classe des insectes, coïncidaient d'ordinaire à l'origine etqiie les jeunes vivaient pendant un temps à côté de leur mère, sans doute hermaphrodite ; une seconde impossibilité serait encore de la sorte exclue des termes du problème; ce qui paraît de nos jours une prévision serait le souvenir inconscient et organique d'une expérience reculée dans le passé de la race : les partisans de l'évolution admettant d'ailleurs sans peine que les instincts naissent d'habitudes héritées.

Nous voudrions que cette explication fût possible, elle nous donnerait le plaisir de comprendre d'après des données scientifiques un phénomène réputé jusqu'ici mystérieux. Malheureusement (nous l'avons dit tout

d'abord), la doctrine de révolution elle-même n'autorise que difficilement une telle hypothèse. D'après elle, les insectes seraient nés des vers ou tout au moins ils formeraient un rameau parallèle né sur la même branche, et les vers primitifs selon les uns, les rotifères selon les autres, seraient les ancêtres communs des Vers modernes et des Arthropodes. Or les Ânnélides ge reproduisent déjà par œufs, et quelques-uns donnent des soins à ces œufs qu'ils quittent avant Téclosion; enfin, les femelles des Rotifères eux-mêmes sont ovipares et portent leurs œufs avec elles ! D'autre part, les mêmes faits se rencontrent chez des Mollusques, chez des Echinodernes, et il ne parait pas que là ils soient susceptibles de la même expUcation. Du moins nous ne voyons pas comment ils pourraient y être ramenés. Pour tout dire, l'hypothèse n'offre que l'avantage de simplifier les données du problème, elle ne le résout pas. Supposons les jeunes des insectes contemporains de la mère et produits directement par elle sous une forme semblable à la sienne, il restera à dire pourquoi elle ressent de la sympathie pour eux et pourquoi elle est portée à les protéger et à les nourrir. Le problème ne sera plus absurde, mais il subsistera encore .

Nous ne pensons donc pas l'avoir résolu par les considérations précédentes ; notre but était seulement de montrer premièrement qu'il exige une solution, sans quoi la sociologie manque de base, secondement, qu'il faut avant tout le ramener à des données intelligibles. Tout problème ne mérite pas de figurer dans la science ; celui-là, sous la forme où on le pose d'ordinaire, est un

ORDRE A SUIVRE 3 il

pur non-sens. Peut-être d'autres psychologues Tagiteront-ils après nous dans le même esprit et seront-ils

plus heureux. Du reste, nous n'avons pas dit notre dernier mot à ce sujet; nous y reviendrons à propos de l'amour maternel chez les vertébrés ; le lecteur jugera si, en rapprochant les deux passages, il ne peut pas en tirer quelque lumière (1).

Cette lacune signalée, exposons les principales manifestations de l'amour maternel dans le règne animal, et voyons, en les passant en revue, comment la famille gagne par elles dans le temps et dans l'espace une unité croissante. La division la plus rationnelle qui puisse présider à cet exposé est celle qu'on tirerait de la complication croissante de la fonction ; on examinerait d'abord les groupes où la mère et le père, également indifférents à leurs œufs, ne reçoivent de leur rapport avec leur progéniture aucune autre spécialisation que celle des organes reprodticteurs. Puis, on parcourrait les différents degrés de spécialisation résultant d'une intervention de plus en plus active de la mère : premièrement, le choix d'un emplacement favorable à l'éclosion des œufs; secondement, le choix d'un emplacement favorable à leur conservation ; troisièmement, l'invention des moyens destinés à les fixer ou à les enfouir ; quatrièmement, la construction d'un véhicule ou d'un abri distinct; cinquièmement, la

(1) Le problème semble iosoluble à Darwin. Voir The descent of Man^ vol. I, p. 80 : a Wilh respect to tbe origin of the pateroal and filial affections, wich apparently lie at the basis of the social affections, it is kopelesâ to speculate. »

ponte près d'une substance capable de nourrir les larves ou jeunes une fois éclos ; sixièmement, la construction d'un abri et la préparation d'une nourriture spéciale pour ces mêmes jeunes ; septièmement, leur élevage par l'apport d'une nourriture dégorgée ou simplement offerte. C'est alors seulement que le père peut intervenir et que la différenciation commence. à l'atteindre. Tel est l'ordre théorique, et il est difficile que la logique des ch(i3es, si conforme ailleurs à celle de l'esprit, s'écarte beaucoup d'un plan aussi rationnel. Mais comme ce plan est poursuivi d la fois dans plusieurs groupes d'êtres vivants, jusqu'à des degrés d'achèvement fort divers, comme, le langage ne peut suivre ces différents processus dans leur simultanéité, et que, obligé de mentionner, comme appartenant à la môme catégorie, plusieurs groupes naturels de la classification, puis d'y revenir pour la catégorie suivante, nous ne manquerions pas de tomber dans une confusion sans remède, nous préférons adopter résolument l'ordre linéaire et suivre successivemeyit, au point de vue qui nous occupe, chaque classe d'animaux, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés.

Commençons par les Mollusques. Nous ne trouvons guère parmi eux que les Çalyptries, genre voisin des Patelles, qui témoignent quelque intérêt à leur progéniture. La Calyptrie dépose ses œufs sous son ventre et les conserve comme empiisonnés entre son pied et le corps étranger auquel elle adhère (1). Les jeunes,

(1) Le» Astéries (Ecliinoderiues) font de mùine: noua avions renconln'î ce fait dans nos lectures, mais nous n'avions [xas cru devoir le mcntiouuer, taut il nous avait paru invraisembable. M. Giard nous Ta confirmé

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