LOCKE
Hobbes est en effet une vaste machine où les individus dénués d'initiative reçoivent le mouvement du souverain qui garde seul une apparence de vie. A vrai dire, si dans ce système les individus ne sont rien , FEtat n'a pas plus de réalité , car il est absorbé dans la personne du prince : l'Etat, c^'est lui (Id., V. 9).
La conception de Locke laisse aux individus leur personnalité entière, mais c'est au détriment de l'Etat. Les citoyens qui entrent dans l'association politique y apportant des droits déjà définis (on ne sait d'où ni comment), et restant toujours prêts à une sécession si le moindre de ces droits est seulement menacé, leur ensemble n'est plus qu'un tout de collection, un groupe nominal. On se demande même quelle est sa raison d'être; car, de deux choses 1 une, ou les individus revêtent des droits en entrant dans la société, et les tiennent d'elle , ou ils en jouissent déjà quand ils s unissent et la société n'est plus pour eux qu'un luxe inutile. La théorie sociale de Locke est donc une application de son nominalisrne philosophique. Sa méthode, qui est, comme celle de Hobbes, purement logique, à la rigueur près, explique la conformité fondamentale des deux doctrines. Tous les deux prennent leur point de départ dans Tindividu. Mais quel est cet individu? un être de raison sans sexe ni âge, que Ton suppose parvenu seul, hors de la famille et de la société, pendant le mystérieux a état de nature », à ce qu'il faut de culture et de maturité pour construire de toutes pièces un système poUtique. Peu importent ici les conséquences pratiques que, suivant ses goûts par-
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ticuliers, chacun des deux philosophes tirera d'une telle hypothèse. Dès Tabord , nous sommes certains que, composée de pareils éléments, la société civile ne peut être que convention et qu'artifice. Comment une unité vivante résulterait-elle d'un assemblage d'abstractions toutes identiques?
Spinoza passe généralement pour un géomètre intraitable. Et cependant son Traité politique commence par un éloge de la méthode expérimentale. Nous le voyons, en tout cas, aboutir à des résultats tout autres. Il semble, il est vrai, abonder dans le sens de Hobbes. Les hommes, selon lui, vivent à l'origine sous l'empire de la passion, et leurs droits, qui égalent leur puissance, sont en perpétuel conflit. Chacun sentant alors qu'il encourt un plus grand dommage à vivre sous l'empire de la passion que sous celui de la raison, tous forment ensemble un pacte par lequel ce qu'ils ont de droit, c'est-à-dire de puissance — l'une est la mesure de l'autre — est transféré à la société qui devient ainsi souveraine. Mais ici Spinoza se sépare de Ilobbes. La société ainsi formée n'est point en dehors de la nature; elle reste un tout physique où chaque individu agit en vertu de ses impulsions natives, et qui est soumis, comme tous les agrégats d'individus qui composent l'univers, aux lois constitutives de ses parties. L'ensemble de ses lois, que la société ne change en rien, mais utilise au contraire à son profit, sur lesquelles elle repose, s'appelle droit naturel. Il n'y a donc pas lieu de l'opposer au droit civil. La société est un système de forces. Elle n'a de puissance ou de réalité que ce que les individus lui en confèrent à tout