ABEILLES
contact vient-il à être rompu, la source de ces communications vient-elle à manquer, c'est en vain que la femelle féconde sera là au milieu d'elles ; si elle ne peut se faire comprendre au moyen de ses antennes, le désordre est jeté rapidement dans la foule des travailleuses. Cette communication n'est d'ailleurs pas la seule qui unisse celles-ci à la femelle mère. A certains moments la mère fait entendre comme un chant particulier ; aussitôt les ouvrières s'arrêtent, restent immobiles et paraissent frappées de stupeur. C'est encore une représentation de qui dépend l'avenir de la société quand, la mère commençant à pondre des œufs de mâles et annonçant ainsi son départ prochain, les ouvrières se mettent aussitôt à élargir quelques cellules pour y élever les femelles qui la remplaceront. C'est une représentation enfin qui détermine le départ d'un essaim après que la vieille mère a parcouru en tous sens la ruche en manière d'avertissement. Ainsi les liens qui unissent les divers membres de cette société domestique sont ceux d'une connaissance réciproque et d'une espérance commune ; bien que la mère représente l'unité collective et que la fonction sociale ait en elle sa personnification, la ruche tout entière n'en forme pas moins un organisme moral, une véritable conscience dont la mère n'est que la partie prépondérante, « ridée directrice ».
4^ Le rôle considérable attribué à l'intelligence dans la constitution sociale des abeilles fait de l'organisme qui en résulte le plus souple, le mieux résistant que» nous ayons examiné jusqu'ici. L'organe essentiel vient • il a être enlevé, des mesures sont prises aussitôt pour
le remplacer, et, pourvu qu'il y ait lieu d'espérer le succès, quinze jours peuvent s'écouler avant réclusion des nymphes « royales » sans que le découragement pénètre dans la ruche. La vie de l'organisme que nous considérons est donc suspendue à une idée, à la représentation d'un fait à venir; quel organisme purement physiologique serait capable de franchir ainsi l'intervalle qui séparerait la suspension de sa fonction essentielle du rétablissement de cette fonction? C'est grâce à de telles ressources que les sociétés d'abeilles durent, même dans nos pays, en quelque sorte indéfiniment» tandis que celles des guêpes ne vivent qu'une année. L'essaimage dépend lui aussi de cette faculté de reviviscence et il assure à l'espèce des chances éminemment favorables dans le combat pour la vie. On sait que les sociétés de guêpes en sont incapables.
En résumé, les sociétés d'abeilles offrent, par rapport à ces dernières, une organisation sociale à la fois plus concentrée et plus différenciée, plus individuelle par conséquent, plus cohérente et plus durable. Les fourmis présentent un type social très différent quoique appartenant au même groupe. Examinons-le brièvement.
La grande différence entre la fourmilière et la ruche, c'est que celle-ci ne contient jamais qu'une mère fécondée et pondant, tandis que celle-là en contient fréquemment plusieurs. Les mâles restent indifférents aux travaux de la société, et les neutres sont encore ici des femelles stériles ; mais l'organe maternel fécond n'est plus unique; lui-même est sinon différencié, du moins multiplié en plusieurs individus, d'ailleurs pou
nombreux par rapport aux ouvrières. Les ouvrières ont ici une importance croissante : les ouvrières, c'està-dire la partie intelligente et agissante de la société. Les femelles, s'il faut en croire M. A. Forel, auraient, dans la fondation d'une colonie, une part beaucoup moins active que celle qu'on leur attribue d'ordinaire. On croit généralement, en effet, qu'elles s'arrêtent dans quelque coin propice, s'arrachent les ailes, se font un nid, y pondent ety soignent elles-mêmes leur progéniture. Suivant cet exact observateur, une femelle serait incapable, à elle seule, de suffire à l'élevage des larves ; elle réussit, il est vrai, à creuser une petite galerie pour y déposer ses œufs, mais elle ne peut aller plus loin et ne laisse point de postérité. Un seul animal ne peut exécuter les travaux multiples et simultanés que suppose l'élevage d'un certain nombre de larves (M. Forel, op. cit., p. 253). Tout l'avenir, comme la naissance même d'une fourmilière, dépend donc des ouvrières ; bien que les femelles fécondes se mêlent quelquefois à leurs travaux, c'est sur ces femelles stériles que tout repose, puisque si elles ne retenaient pas les femelles fécondes la communauté périrait. A parler comme Rousseau, un certain artifice se superpose donc ici à la « nature ». La fonction reproductive se subordonne à la vie de relation. L'activité intelligente prend de plus en plus le rang de fin, la fonction physiologique celui de moyen.
Mais si cette multiplicité des mères dans une société ne fait pas descendre les fourmis au-dessous des sociétés d'abeilles, fautil y voir un caractère assez important pour que la société où il se manifeste mérite le
nom d'Etat? (1) M. JîBger, naturaliste allemand, divise à pou près comme nous Pavons fait — et cette coïncidence nous est précieuse — les groupes permanents d'êtres vivants en trois ordres. L'individu collectif, formé d'éléments anatomiques continus, pour lequel nous avons proposé le nom de blastodème, il l'appelle, avec Hîekel, bion. Il voit,. comme nous, dans la famille, l'individualité collective secondaire; elle est formée de bions j suivant son degré de concentration, il la divise en famille acéphale et en famille céphalée. Enfin, l'individualité collective tertiaire, /brm^e des /omilles, est l'Etat. Elle est caractérisée par une division du travail souvent assez avancée pour entraîner des différences morphologiques ; elle comporte différents métiers. Selon lui, les sociétés d'abeilles et de fourmis i constituent de véritables Etats. Nous ne pouvons nous ranger à cet avis. La ruche n'est évidemment composée que d'une seule famille, puisqu'il n'y a qu'une seule mère. Quant aux fourmilières, bien qu'il y ait plusieurs mères, et que, par ce fait, le type essentiel de la famille soit nécessairement modifié, comme les œufspondus par ces mères multiples y sont soignés et les larves ([ui en proviennent élevées indifiéremment par toutes les femelles stériles, comme entre les femelles fécondes et les mâles il n'y a pas de société conjugale permanente, comme enfin il y a dans beaucoup de sociétés
'1) V. Maur. Girard, Métamorphoses, p. 174 : «Nous avons la manie i]*dlTubler les animaux de dos gouverocmeuts. La rucbe n'est ni une monarchie , ni nue république , c'est une communauté de trois sortes d'individus d'une utilité forcée pour la reproduction et chez qui tous les instants de l'existence concourent à ce but avec la plus parfaite concordance harmonique, o
domestiques des différences morphologiques tout aussi grandes entre le mâle et la femelle qu'entre les neutres et les individus sexués, nous nô pouvons reconnaître en elles des sociétés politiques. Elles ne forment qu'une seule famille, bien que monstrueuse en ses proportions, et par conséquent n'atteignent pas, d'après la définition même de M. Jaeger, le troisième degré de l'évolution sociale. Autrement, il faudra donner le nom d'Etat à tous les groupes permanents où il y a plus d'une femelle, ce qui est évidemment contraire aux habitudes de langage et de pensée les mieux établies. M. Forel a trouvé dans le Simplon (page 257), sous une pierre, une cinquantaine de fourmis femelles fécondées {Formica rufa) agglomérées étroitement; ailleurs, dans le Tessin, à Loco, une fourmilière de Formica fusca, dont une moitié se composait de femelles aptères et l'autre moitié seulement d'ouvrières. Faut-il voir dans ce double fait une figure de ce qui s'est passé à l'origine lorsque, dans un groupe nombreux de femelles, la division du travail s'est progressivement établie, les unes gardant la faculté reproductrice, les autres la perdant pour devenir plus aptes aux travaux de l'élevage? C'est ce que nous ne saurions affirmer. Des observations ultérieures sur des faits de même sorte viendront sans doute jeter quelque lumière sur cette question si obscure des origines. Quoi qu'il en soit, si le partage des attributions maternelles entre plusieurs individus met, ce semble, la fourmiUère au-dessous de la ruche quant à la concentration organique, les fourmis ont sur les abeilles un considérable avantage quant à la souplesse de leur
374 SOCIÉTÉS DOVESnQCES VATCB^IBLLES
organisation sociale, à la variété de leurs traraux, à rénergie de leur coopération. Leur supériorité est attestée du reste par le jugement le plus décisif de tous : celui du combat. En Amérique, les fourmis Elcitones attaquent fréquemment, au témoignage de Bâtes (l)y les nids de guêpes dont Forganisation est la même que celle des abeilles, et malgré une défense furieuse, emportent leurs œufs et leurs larves ; la victoire est complète.
Ce qui donne aux fourmis cette supériorité, c'est qu'elles ont des habitudes terrestres. L'assertion peut sembler paradoxale , mais qu'on songe aux avantages exceptionnels qu'offre pour le développement des facultés intellectuelles le milieu terrestre comparé au milieu aérien. Dans Tair, de longues routes sans accident, des courses étourdies loin des objets réels, une instabilité, un vagabondage, un oubli sans fin des choses et de soi-même. Sur terre, au contraire, pas un mouvement qui ne soit un contact et n'apporte un enseignement précis, pas une marche qui ne laisse ses souvenirs ; et comme les courses sont limitées, il est inévitable qu'une partie du sol occupé se peigne avec ses ressources et ses dangers dans Timaginalion de ranimai qui le traverse incessamment. De là une communication beaucoup plus directe et plus étroite avec le monde extérieur. Mais de plus, l'usage de la matière est beaucoup plus facile à l'animal terrestre qu'à Tani-
th Cité par BlandiarJ, H'iiue des Deux-Monfief , 15 ool. 1875, p. 809. Le docteur Morioe affirme qu'aurun insecte oe peut lutter cootre le« fourmis reiioulables qaM a observées en Cochinchine; elle sont mattrc53e« de Tarbre qu*elled ocoupeot. lu mammifère attaché '.j^iuge, veau, etc.] succombe à lemrs morsures.
mal aérien. Faut-il construire? Celui-ci devra sécréter comme rabeille la matière de son nid ou, comme Tabeille encore quand elle récolte la propolis, comme la guêpe quand elle recueille les éléments de son papier, Taller chercher au loin. L'animal terrestre a près de lui les matériaux de son travail, et comme ces matériaux sont variés, son architecture pourra Télre aussi. C'est donc vraisemblablement à leur habitat que les fourmis doivent leur supériorité sociale et industrielle. S'il y a eu une fourmi qui la première a eu l'idée de se débarrasser de ses ailes en les tordant pour travailler plus aisément sur le sol, elle a rendu à sa race un immortel service. Mais il n'est pas probable que les choses se soient passées ainsi, pas plus dans ce cas que dans d'autres.
Ce sont les fourmis qui nous fournissent le premier exemple de propriété. Les animaux inférieurs ne possèdent que le sol qu'ils occupent ; les fourpais, en sillonnant incessamment de leurs convois un vaste terrain, se l'approprient sans l'occuper d'une manière permanente. Ce terrain est leur, parce qu'elles y sont fixées et qu'elles y ont leur demeure. La propriété nous apparaît donc d'abord comme un effet direct, puis comme une extension de l'industrie. Le champ où les ouvrières circulent régulièrement en longues files porte en quelque sorte l'empreinte affaiblie de l'organisation, imprimée si nettement sur toutes les parties du nid. Ce champ est un instrument à l'usage des fourmis, comme le nid lui-même, quoique à un moindre degré. En effet, les sentiers battus sont la suite des galeries et, comme les galeries, les fourmis
sont prêtes à les défendre contre les incursions étrangères. Comme les différentes parties du nid communiquent entre elles, de même un courant non interrompu d'informations unit les sentiers à la fourmilière. C'est ainsi que l'activité animale conquiert le sol et Tincorpore à son organisme. Nous étudierons dans la suite le développement de ce fait curieux qui se présente à nous pour la première fois.
Tandis que les guêpes et les abeilles des différentes espèces n'exécutent qu'un petit nombre de travaux presque toujours semblables, les fourmis appliquent leur activité d'une manière presque indéfiniment variable à toutes les circonstances qui se présentent. Les unes creusent, les autres sculptent, les autres bâtissent^ les autres accumulent, un grand nombre chassent, quelques-unes récoltent et emmagasinent (4), celles-ci sucent le suc des fleurs, celles-là broutent leur corolle, nous les voyons ici se faire esclavagistes, là élever des pucerons, et tous ces actes divers sont susceptibles de modifications sans limites, suivant les tendances héritées et les circonstances particulières. Il résulte de cette aptitude de leur activité à varier ses effets que la
(1) Nous D^dvoDs pa3 voulu parler daiiâ noire première étlition de c**i f )urmiâ agricoles (agricuUural anls) qui, disait-on, sèmenl clleâ-iU(>uies lt*5 graines pour eu recoller le produit. M. Couk les a récemmeut ob:^rvôes au Texas. Elles ne sèment pas volouluiremcnt les graines; on pouvait ê'y attendre. En les allant chercher dans les environs, elles eu laissent seulement tomber par mégarde un certain nombre. Mais voici ce cpril y a de curieux dans leur instinct : dès que les jeunes pousses apparaissent mtMées à d'autres végétaux, elles coupent avec leurs mandibules, tout autour de leur nid, toutes les autres espèces de plantes, ne laissant croître que l'espèce dont elles emmagasinent les graines. Nous devons ces détails à Tobligeaucc de M. Forel , qui les lient directement de l'observateur.
division du travail doit être, dans une fourmilière donnée, poussée beaucoup plus loin que dans une ruche. En efiet, on pourrait, en examinant une fourmilière au travail, déterminer plusieurs catégories de travailleuses; mais(et c'est là le propre d'un organisme élevé) la division du travail n'a rien de rigide et n'entraîne des modifications organiques que chez un nombre d'espèces relativement restreint. M. Forel, corrigeant Lacordaire, montre que, parmi les fourmilières indigènes, une très petite proportion présente la différenciation morphologique en quatre sortes d'individus : mâles, femelles, ouvrières et soldats. Il ne Ta observée que chez la P/ieidoZepusîZZa. Mais il assure que ces soldats n'exercent qu'une action individuelle et ne jouent jamais le rôle de chefs. <( Huber, dit-il, a déjà montré que les fourmis n'ont jamais de chefs, et que même les Formica fuscaj auxiliaires des Polyergusrufescens^ ne subissent pas la moindre contrainte. Je ne puis que confirmer son opinion ; je n'ai jamais vu une fourmi jouer envers ses semblables un rôle prééminent » (page 355). Il est vrai que Lacordaire, après Lund, assure avoir vu de ses yeux les soldats des Ecitones se comporter à la Guyane et au Brésil en véritables officiers dans une marche en colonne de ces fourmis {Introd., t. II, p. 499). Cela suffit pour étabUr que la société des fourmis peut atteindre une différenciation morphologique aussi marquée que la société d'abeilles (car cette différenciation est plus marquée que celle des ouvrières d'une ruche en cirières et en nourrices), sans cependant qu'on puisse en inférer la supériorité des premières, vu le peu de généraUté du fait.
378 SOCIÉTÉS DOUBSnQUES HATERNELLES
Un autre fait, bien connu maintenant, nous parait autoriser cette conclusion ; c'est Taptitude des fourmis à se soumettre comme on dit des esclaves. On va voir que la différenciation obtenue ainsi et le partage d'attributions qui en résulte dépassent de beaucoup les faits d'ordre analogue observés chez les abeilles, et placent à ce point de vue les fourmis bien au-dessus d'elles.
Mais nous devons nous arrêter un instant sur ce fuit pour lui donner sa véritable signification sociologique. Ce ne sont pas, en effet, des esclaves que s'adjoignent les fourmis Pohjergusrufescens et Formica sanguinea. « Les P. rufescens, dit M. Forel (p. 308), sont, comme Hubcr Ta montré, dans une dépendance absolue de leurs auxiliaires. Ils ne savent ni maçonner, ni soigner leurs larves, ni même manger cnx-mànes. » S'il y a des tentatives de contrainte exercées par les unes sur les autres, c'est par des fourmis conquises sur leurs conquérantes et non par celles-ci sur celles-là. Nous avons vu nous-même certaines amazones rentrant à vide d'une expédition, mal accueillies et houspillées par des ouvrières noir cendrées ; Huber avait constaté le fait (p. 21 i). M. Forel raconte qu'au premier départ de Tannée C4 juillet) les amazones furent tiraillées pai* les Fusca et même que celles-ci couraient après leurs compagnes de l'autre espèce, puis les chargeaient sur leur dos et les ramenaient â la fourmilière commune. Nées en cette saison même, elles n'avaient jamais vu d'expédition et ramenaient ainsi au niJ celles qu'elles prenaient pour des fugitives (p. 311 ). Le même observateur a vu aussi les mêmes Fusca pendant des jour-
nées de grande sécheresse, importunées des sollicitations des amazones à qui elles n'avaient plus rien à dégorger, se jeter sur elles, les mordre et les tirailler vivement jusqu'à ce que celles-ci se servissent de leurs terribles mandibules. Rien de tout cela ne ressemble à la conduite d'esclaves. Il est donc fâcheux que l'on se soitservi, cette fois comme tant d'autres, d'un terme poétique pour désigner le phénomène au lieu de chercher un mot scientifique qui en exprime la véritable nature. Eu général, ces assimilations des faits présentés par l'animalité inférieure avec les faits manifestés par la société humaine sont périlleuses. La distance entre les mobiles qui déterminent les uns et les autres est si énorme que, môme lorsque les faits revêtent la même apparence, il n'ont pas la môme nature. A plus forte raison, doit-on se garder de réunir sous une même appellation des faits aussi dissemblables. La confusion des termes entraîne, dans de tels cas, une durable confusion d'idées. Il nous semble donc que cette métaphore qui fait de l'une des deux espèces cohabitant dans une fourmilière une esclave de l'autre, métaphore peut-être inévitable au début de la science sociologique, doit être soigneusement évitée.
Reste à savoir quelle idée nous devons concevoir du fait lui-même et, par conséquent, quel nom nous devons lui donner. Si nous pouvions remonter à son origine nous en connaîtrions la nature. Ici encore nous repoussons le hasard, qui n'est cause de rien. Ce ne sont pas, d'ailleurs, des possibilités indéterminées qu'il convient à la science d'invoquer, mais des vraisemblances positives, tirées de faits réels, aussi analogues
que possible au fait inexpliqué. Or M. Fore! a noté un certain nombre de cas qui nous conduisent bien près de l'établissement d'une fourmilière où deux espèces hostiles servent chacune la communauté suivant son génie. «Croirait-on, dit-il (p. 371), que des espèces de fourmis fort différentes, ennemies naturelles, et qui à l'ordinaire vivent en fourmilières simples, des fourmis chez lesquelles on n'a jamais observé d'instincts esclavagistes se trouvent dans certains cas fort rares former entre elles des fourmilières mixtes ?» Et il cite cinq observations décisives par lesquelles une union intinoe a été constatée entre des Formica exsecta et des F. fuscay entre des Tapinoma et des BolriomyrmeXy entre des F. fusca et des F. truncicola^ entre des F. prateiisis y enfin y et encore d'autres F. fusca. Ces observations prouvent déjà que le fait d'annexion n'est pas exclusivement propre à une ou deux espèces, qu'il n*est pas chez elle un attribut natif et pour ainsi dire fatal, bref qu'il ne résulte pas d'un instinct spécifique immuable (1), mais qu'il se produit çà et là sur Tinvitationdes circonstances dans des fourmilières quelconques. Quelles sont les circonstances où peut naître une telle habitude? Il y en a plusieurs. En vertu de la loi qui veut que Tanimosité des combattants soit proportionnée à leur nombre, les individus des espèces les plus hostiles, réduits à un petit groupe, s'allient et travaillent en commun. M. Forel a retiré du milieu de
(I) n II y a des F. sanguinea qni n'ont pas d'esclaves du tout et êlèvonl elU»ji-mt>me^ leur? larves.» ;Forf.l, p. 359.}.. Ailleurs : «j*ai vu an col de Mallojffid des fourmilièreâ sanguiftea sans esclaves et d*dutres qui eo avaient beaucoup. •»
deux armées de F. pratensis^ engagées dans une mêlée ardente, sept individus, dont quatre d'un camp et trois de Fautre : mises dans un bocal, elle se traitèrent amicalement (page 269). Donc, première. circonstance favorable : réduction de deux fourmilières ou de deux fractions de fourmilières à un petit nombre ; en voici une seconde. On sait que des espèces sont très friandes des cocons d'autres espèces. Les Formica sanguinea mangent avidement des cocons de F. fiisca et de F. ruftbarbis.,. Lorsqu'on donne à des F.pratensis ou exsecta des cocons de F. fusca, elles les mangent toujours. Enfin les cocons de ces mêmes F. pralensis sont un mets de choix pour les Sanguinea. Or les espèces qui forment pour la plupart (1) des fourmilières mixtes sont précisément celles-là, c'est-à-dire celles qui mangent les cocons avec celles dont les cocons sont mangés. L'expérience a du reste été faite et a parfaitement réussi. Des Sanguinea^ ayant déjà noué une alliance avec des Rufibarbis ou des Fusca et à qui M. Forel a offert des cocons de F. pratensis, tantôt les ont mangés, tantôt les ont fait éclore pour s'allier avec les produits, tantôt en ont mangé une partie et ont élevé l'autre (p. 321). Il est démontré par cette expérience que les fourmilières qui pUlent les cocons des fourmilières voisines pour les manger ont pu, si elles y ont trouvé
(1) Nou9 di30D3 pour la plupart; la vérilé nous oblige à recoonallrc quMl y a certaines fourmilières mixtes où l'espèce paresseuse est actuellement incppable de piller Tautre (Forel); par exemple celles qui sont composées de Tetramorium et de Stronyyloguathus, Les neutres de Tespèce paresseuse (les itrongylognathus) sont en train de disparaître. Il y aurait là comme uue dégénérescence sociale résultant du parasitisme U^jà fort ancien.
un avantage et l'ont compris, les piller pour les faire éclore. Il faut remarquer en effet que les fourmis dites esclavagistes devaient nécessairement, au moment où elles ont commencé à le devenir, élever leurs larves et délivrer elles-mêmes leurs nymphes de leurs cocons : le sentiment maternel était donc en elles très développéy et il est difficile de croire qu'en présence des cocons pillés comme un aliment, ce sentiment n'ait pas lutté contre la faim. On n'a plus dès lors à se mettre en grands frais d'imagination pour deviner dans quel cas il a triomphé. Mais voici une troisième et une quatrième circonstances non moins favorables que les précédentes à la naissance des fourmillières mixtes. Deux fourmilières ennemies (F. sangninea et pralensis) enlevées subitement de leurs nids bouleversés et mises dans un même sac, y restent une heure; après ce temps on les fait descendre dans un appareil. 11 y a des morts qui indiquent comment l'heure a été employée ; mais les survivants^ après quelques tiraillements et quelques démonstrations hostiles, prennent le parti de déménager ensemble leurs cocons dans le logement qu'on leur offre. L'alUance est définitivement scellée (page 279). Les situations désespérées sont donc propices aux alliances inattendues. Les fourmis qui viennent d'éclore, d'autre part, apprennent d'abord les travaux domestiques et le soin des larves ; elles n'arrivent que plus tard à distinguer un ami d'un ennemi et à se conduire en conséquence. M. Forela disposé une expérience pour démontrer le fait; elle est concluante. En confiant des cocons de diverses espèces à déjeunes fourmis également de diverses espèces, il
eut, dit-il, le plaisir de voir naître sous ses yeux une fourmilière on ne peut plus artificielle, composée de cinq espèces vivant toutes dans la meilleure intelligence (page 262). Par conséquent, si le fait s'est présenté dans la nature une fourmilière mixte a pu en résulter. On remarquera qu'il se présente quotidiennement dans les fourmilières qui pillent pour les manger les cocons d'autres fourmilières, puisque de jeunes fourmis y sont en contact avec des cocons étrangers dont elles ne savent pas la provenance. Le lecteur choisira entre ces diverses sortes de circonstances favorables; la question est de savoir laquelle a dû le plus souvent naître jlu concours des événements. Mais quoi qu'on en puisse penser, on voit avec clarté par quelle sorte de rapports ont pu être unies les fourmis des différentes espèces que les circonstances ont amenées à cohabiter. Ces rapports ne sont pas ceux de maîtresses à esclaves, mais ceux de nourrices à nourrices empressées autour d'une même mère et d'une même progéniture. Toutes, aussitôt réunies, obéissent à leur penchant maternel et se mettent à soigner les larves de la communauté avec une égale sollicitude ; toutes s'empressent de dégorger leur miel dans la bouche de leurs nouvelles compagnes ou de les porter sur leur dos, comme elles se portent entre elles. C'est donc bien une association qui résulte de ces mélanges d^espèces. Une nuance légère la rapproche de la domestication, puisque la contrainte est à l'origine ; mais ce premier moment passé, — alors la fourmi n'est pas encore éclose, — il y a incorporation réciproque des deux familles. Seulement chacune suit ses aptitudes et ap-
porte à la communauté le concours le plus conforme à sa tendance et à ses moyens naturels. Les guerrières deviennent de plus en plus exclusivement guerrières, les autres donnent carrière de plus en plus à leurs goûts pacifiques et vaquent avec une préférence de plus en plus marquée aux travaux intérieurs. De là une division du travail toute spontanée qui devait produire les résultats qui sont sous nos yeux.
Ce n'est pas, disions-nous tout à l'heure, la différenciation des formes, mais aussi et surtout la différenciation des actes et des fonctions qui atteste la supériorité d'un organisme social. Or, à ce point de vue, le rôle de chaque individu est chez les fourmis des plus frappants. Il faut, pour le bien comprendre, les observer soi-même ou lire quelqu'un de ces recueils d'observations minutieuses auxquels nous empruntons ici tant de faits intéressants. Dans les espèces supérieures l'individu développe une initiative étonnante. On sait maintenant comment débutent les travaux, les expéditions ou les migrations des fourmis. Il n'y a pas entre elles la moindre trace de consultation ni de résolution collective. La seule éloquence que ces animaux aient à leur service, c'est l'éloquence d'action ; je veux dire que, quand un individu désire persuader aux autres de Taider dans quelque projet, il commence simplement par exécuter lui-même ce projet sous leurs yeux après en avoir heurté le plus grand nombre possible pour attirer leur attention, (le fameux langage antennal, sin* lequel on a fait tant de conjectures, se réduit à des différences dans la manière dont se rencontrent deux corps délicats pourvus de nerfs nombreux. L'altouche-
ment léger est une caresse ou une prière : le battement est un avertissement d'autant plus grave qu'il est plus fort, plus pressé qu'il est plus rapide. Avec cela et le penchant à l'imitation fondé sur les raisons psycho -physiologiques exposées plus haut, on peut expliquer toutes les démarches des fourmis. Nous avons nommé les principales : examinons-les. Une fourmi veut-elle émigrer? l'habitude où elle est de vivre avec ses compagnes a engendré un besoin correspondant; elle ne peut émigrer seule. Elle va donc auprès des autres fourmis, les frappe de ses antennes, et part. Refuse-t-on de la suivre? elle recommence son manège. La vue du mouvement, avons-nous dit, entraîne le mouvement; une ou deux la suivent; puis celles-ci se joignent à la première pour déterminer les autres et peu à peu l'émigration devient générale. Au besoin on porte les récalcitrantes ; c'est un moyen simple à l'usage des intelligences obtuses (M. Forel, p. 333). Du reste le seul exemple est presque toujours compris. Nous-mêmes ne .le comprenons-nous pas quand un chien jappe et bondit avec insistance dans la même direction, regardant alternativement le maître qu'il appelle et le point où il veut l'appeler? Le chat fait de même ; il miaule et il marche, revenant et recommençant jusqu'à ce qu'on le suive. C'est sur des indications semblables qu'une personne dont le témoignage est pour nous absolument certain suivit un chat à travers un long corridor et une cour jusque dans une pièce éloignée, près d'un placard qu'elle ouvrit et où elle trouva au milieu d'une abondante fumée des Unges en feu. Rien ne s'oppose à ce que nous accordions aux
fourmis, sauf la voi^, le même mode de commmiication. Il suffit à expliquer les migrations ; il suffit de même à expliquer les expéditions des Amazones et des San-' guinea. Faut-il rendre compte de l'assurance avec laquelle l'armée s'engage dans une direction qu'elle n'a jamais parcourue? Plusieurs observations y pourvoient ^de la manière la plus satisfaisante. On a vu maintes fois des amazones, marchant par saccades, à l'aventure, explorer les environs de leur fourmilière en assez grand nombre et, à plus de trente pas de leur nid, inspecter les retraites des F. fusca pour en trouver les ouvertures (pages 308-321). Que ces éclaireurs spontanés veuillent entraîner le soir même ou le lendemain leurs compagnons à une expédition générale , rien de plus naturel. Mais dans ce cas, la rectitude (d'ailleurs souvent fort imparfaite) de la marche collective dépendra de la netteté des souvenirs de ces éclaireurs. Il faut que dans certains cas les souvenirs ds ces éclaireurs soient bien précis, car les armées montrent parfois une très ferme résolution. Nous avons vu en septembre 1872 une forte colonne d'amazones aller en droite ligne, avec de très courtes hésitations, jusqu'à un escarpement de sable de deux mètres au moins de profondeur qui descendait à pic d'abord, puis se creusait au-dessous en une assez profonde cavité. Elle était â plus de dix mètres du nid et nous croyions l'expédition manquée, puisqu'elle rencontrait par là le vide devant elle, quand nous vîmes le flot continuer sa marche vers l'escarpement et y disparaître. Descendant nous-méme au plus vile, nous vîmes l'armée tout entière qui se laissait choir en pluie de toute la hauteur de cette ter-
rasse. Le saut terminé, elle alla encore à Vingt mètres de là piller un nid deFusca. Puis elle revint par le même chemin, grimpant Tescarpement malgré la charge et les chutes. Certes il fallait que le chemin fût bien connu de quelques-unes de ces fourmis pour qu'elles déterminassent la troupe à de pareilles évolutions. On objecte que la direction ue peut être donnée par une seule amazone, puisque la tète de la colonne est au bout de quelque temps dépassée et forme bientôt la queue. D'abord, ce n'est pas une seule amazone, mais plusieurs qui entraînent la troupe. Ensuite, quand l'impulsion donnée par l'une d'elles s'épuise, en admettant qu'il n'y en ait point d'autres capables de la renouveler d'instant en instant, une hésitation devra se produire à la tète de la colonne, et c'est ce qui arrive en effet très fréquemment ; mais, au bout d'un certain temps, le mouvement incessant de tête en queue ramène au premier rang les éclaireurs et l'armée reprend sa marche. Mais comment comprendre que les explorateurs puissent avertir leurs compagnes qu'il y a une expédition à tenter? n'est-il pas nécessaire d'admettre ici une résolution prise en commun? Pas davantage. Ici encore une observation de M. Forel tranche la difficuté. Il suffit d'admettre une trépidation de quelques-unes accompagnée de coup d'antennes et suivie de départ pour expliquer Tirruption de l'armée hors du nid et son ébranlement. On peut en effet provoquer ce départ artificiellement en passant simplement le doigt au milieu des amazones qui errent sur le nid. L'émotion qui se répand de proche en proche est prise pour uu signal d'expédition : tant il est vrai que le langage des
fourmis consiste bien plutôt en impulsions tactiles de signification très générale qu'en signes doués d'un sens précis. Il nous reste à expliquer par ce même principe de l'initiative individuelle suivie d'imitation les travaux des fourmis. Nous pouvons présenter sur ce point notre propre témoignage. Nous avons vu par une nuit d'été, à la lumière d'une lampe, la fourmi des jardins exécuter en se servant de brins d'herbe pour charpente ses délicates constructions. Y a-t-il un arceau à bâtir sur un brin d'herbe, une seule des travailleuses commence certainement à en avoir l'idée ; toute possédée de son projet, elle apporte activement les grains de terre pour le réaliser, sans prendre garde qu'elle les enlève parfois aux constructions de ses voisines. Les autres n'accordent d'abord aucune attention à ce qu'elle fait. Bientôt cependant une fourmi inoccupée qui passe se joint à elle , puis deux, puis trois : évidemment l'idée a été comprise, et les voilà qui travaillent ensemble, déterminées par le seul exemple de la première à l'exécution d'une même œuvre. Les observations des deux Huber et de M. Forel ne laissent sur ce point aucun doute. C'est ainsi que sont accomplis tous les travaux des hyménoptères vivant en société. Kst-ce à dire que les imitateurs du mouvement initial ne modifient pas les vues de finventeur alors qu'ils s'y associent? Bien au contraire, et non seulement ils doivent le modifier, mais en le modifiant ils le perfectionneront. Car ils ne peuvent le comprendre sans le comprendre à leur point de vue, ni combiner leurs différents points de vue sans que la meilleure direction possible ne soit par là imprimée à leurs edorls.
L'intelligence, bien qu'on ne le croie pas communément, même en des individus différents, est susceptible d'addition et d'accumulation, et il est impossible que chacune des pensées, si rudimentaîres qu'on les suppose, d'une grande multitude s'applique aux détails d'une œuvre collective sans apporter dans l'exécution de ces détails des variations sans nombre et, par suite, sans que l'ensemble n'en profite. C'est ce que font les fourmis à un plus haut point que les abeilles. L'individu, chez elles, apporte dans la construction des abris une bien plus grande liberté de conception que les abeilles. Celles-ci, l'imagination attachée à une forme régulière, ne savent s!en départir qu'exceptionnellement quand on leur suscite des obstacles ; et encore plus dans la position que dans la forme des alvéoles. Les fourmis sont aflranchies, pour ainsi dire, de toute régularité géométrique ; elles n'ont pour mobile que la particularité des circonstances, et c'est ce qui fait la dignité de leur industrie. C'est par cette puissance inventive qu'elles ont conquis le sol sur une si vaste étendue, car partout où h culture n'a pas pénétré il leur appartient. On le voit, pourvu qu'on accorde aux hyménoptères sociaux un peu d'intelligence, les phénomènes qu'ils manifestent s'expliquent sans grande difficulté. Ils n'ont rien de merveilleux. Ils ne passent pour des prodiges qu'auprès de ceux qui ôtent à ces animaux toute faculté de penser ou de ceux qui leur accordent étourdiment autant de réflexion qu'à l'homme même. La plupart de ces contempteurs ou de ces admirateurs à outrance n'ont sans doute que peu observé les animaux ou n'ont que peu analysé leurs mobiles. Plus on le fait,
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plus on se convainc de la vérité de cette sage parole d'Huber jeune : « Ainsi le grand secret de Tharmonie qu'on admire dans ces républiques n'est point un mécanisme aussi compliqué qu'on le suppose : c'est dans leur affection réciproque qu'il faut lechercher »(p.l38). Je dirais plutôt dans leur commune affection pour leurs larves, et j'ajouterais (car à côté de la fin il faut indiquer le moyen) dans la faible dose d'intelligence individuelle dont jouissent les hyménoptères, multipliée par les lois d'imitation et d'accumulation que nous avons invoquées.
Si la division du travail est poussée à ce point dans les fourmilières, si les individus qui les composent y manifestent ce degré d'initiative personnelle, l'individu total qui résulte de leur concours doit offrir une concentration énergique; son unité sociale doit être plus marquée qu'aucune de celles que nous avons étudiées jusqu'ici, malgré le nombre considérable de ses éléments intégrants (1). Cette unité se révèle dans la forme définie du dôme, véritable appareil d'éclosion et d'élevage, dans le concert des travaux, dans la solidarité des travailleurs, dans toutes les manifestations, en un mot, de la vie sociale, mais surtout dans l'opposition de chacune des familles avec les familles voisines, même entre fourmilières de la mCme espèce, même entre métropoles et colonies (page 285). La conscience commune est une conscience fermée, par cela même
(I) Voir le calcul, flabli sur des* observations po^ilivos, «raiir^s lequel M. Forci, qu'où ne trouve nulle part enrlin ;i l'exaijrralion, attribue à une fourmilière de F. fimtensis 400,000 individu?, p. zcw.
qu'elle est une conscience définie. Il faut pour l'entamer des circonstances exceptionnelles, des vicissitudes inouïes. Certaines fourmilières sont doubles, en ce sens que dans l'épaisseur même des parois d'un grand nid vivent de petites fourmis qui n'ont avec les grosses que des rapports d'inimitié; le voisinage ne fait qu'exaspérer les haines. Aucun fait ne montre mieux cette vigueur de haine que le suivant, provoqué par M. Forel dans un appareil; deux fourmilières ayant été placées successivement dans cet espace resserré, la seconde assiégea la première, bien qu'elle fût de la môme espèce (Tapinoma erraticum), avec un acharnement qui n'eut d'égal que l'acharnement de la défense; des murs eu terre élevés par les assiégés furent percés par les assiégeants, puis rétablis plus loin et de nouveau pénétrés pendant un mois et demi, jusqu'à ce que, l'appareil ayant été exposé au soleil de mai, les assiégés, réduits à un étroit espace, furent forcés dans leurs retranchements et annexés à la fourmilière victorieuse. Ils étaient restés un mois et demi sans manger. Que l'on compare cette expérience aux perpétuels mélanges de ruches que raconte Huber, on verra que l'énergie avec laquelle l'individualité de la conscience collective s'affirme dans l'une et dans l'autre famille varie considérablement.
Mais, dira-t-on, quelle conscience est-ce donc que celle que l'on peut scinder en deux parties, ou annexer à une autre conscience? Qu'est-ce qu'une individualité qu'on fractionne ou qu'on augmente? Ce sont assurément, répondrons-nous, une conscience et une individualité inférieures, mais qui ne perdent pas
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cependant leur droit à porter de tels noms. La transfusion du sang qui rend à un anémique désespéré l'abondance des pensées et le plein sentiment du moi, alors que l'instant d'avant sa conscience s'évanouissait, à peine traversée ça et là de pensées rares et confuses, n'empêche pas plus l'individualité d'exister que ne le fait une blessure par où le sang s'échappe, entraînant par sa perte des phénomènes opposés ; l'unité du moi est seulement raftermie dans un cas, aiïaiblie dans l'autre cas. Il en est de même de Tindividualité sociale; elle est, elle aussi, susceptible de plus ou de moins. Mais une conscience aflaiblie est une conscience dispersée. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans les régions inférieures de l'échelle des sociétés des individualités collectives dont les éléments mal liés peuvent se désagréger et s'adjoindre à des touts différents. Nous verrons bientôt que toutes les sociétés n'ont pas le même et insuffisant degré de concentration : il en est au sommet de Téchellc dont les éléments ne peuvent se désagréger sans périr ni sans entraîner la perte de Tensemble. Deux fœtus peuvent, dans le sein de leur mère, se fondre en un seul; mais les mêmes êtres arrivés à l'état adulte restent invinciblement séparés.
Tout est relatif : malgré cette infériorité, les familles d'hyménoptères nous montrent déjà un type élevé d'organisation sociale, si on envisage le point de départ de la série tout entière. Deux êtres vivants sont, au début, une proie l'un pour l'autre, rien de plus. Ici nous voyons les jeunes soignés avec sollicitude et l'individu qui transmet la vie entouré d'attentions inquiètes par