POISSONS
le mâle s'approche et les fait passer par aspiration dans la cavité buccale. De là il les fait cheminer entre les feuillets des branchies. La pression exercée sur les œufs par les lamelles branchiales suffit pour les maintenir. Là au milieu des organes respiratoires, les œufs subissent leurs métamorphoses; les petits prennent rapidement un volume considérable et paraissent bien gênés dans leur étroite prison. Ils en sortent par l'ouverture qui fait communiquer la cavité branchiale avec la bouche et non par les ouïes. Ils restent dans la bouche, pressés les uns contre les autres comme les grains d'une grenade mûre. La bouche du père nourricier est alors tellement distendue que les mâchoires ne peuvent se rapprocher... On ne sait à quelle époque de leur vie les petits quittent la bouche paternelle (Compies rendus de V Académie des sciences^ séance du 20 décembre 1875). C'en est assez pour nous permettre de croire qu'en effet, chez les poissons, le mâle joue d'emblée un rôle prépondérant dans l'éducation là où les petits ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. Cherchons la signification sociologique do ce fait.
Nous nous sommes demandé quelle était la cause de l'affection maternelle chez les Invertébrés et nous avons dû renoncer à la découvrir. Nous n'avons pu admettre ni que chaque insecte comprît le besoin qu'ont de son secours des œufs qu'il ne doit jamais voir éclore ni que la race tout entière reçût par voie d'hérédité une impulsion appropriée, alors que les progéniteurs possibles ne présentaient aucune des conditions nécessaires à la naissance d'un tel instinct. La question se présente à nous encore une fois en des termes nou-
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veaux. Ce n'est pas seulement la femelle, c'est le mâle dont il faut expliquer l'affection. On pourrait ici recourir à une influence héréditaire qui aurait transmis aux deux sexes un penchant d'abord propre à l'un d'eux ; mais pour que cela fût possible, il faudrait que rhéritage de linslinct maternel fût possible dans la classe thème des Poissons. Or si nous en croyons le représentant le plus autorisé des doctrines zoologiques nouvelles, Haeckel, les premiers des Poissons, les Vertébrés acraniens se sont séparés des Vers à une période très peu avancée du développement de ces derniers, et il est infiniment peu probable qu'à ce moment les Versaient pu éprouver les sentiments et concevoir les représentations que suppose la naissance de l'amour maternel. La voie est donc fermée encore de ce côté : c'est ailleurs qu'il nous faut chercher une cxphcation rationnelle des instincts qui fondent la famille. Il nous semble certain que ces instincts n'ont pas été produits en une fois dans la série organique pour y être ensuite seulement étendus et affermis.
Une autre voie s'ouvre dans une direction tout à fait différente, bien qu'encore sur le terrain de l'évolution. On se demande si les soins donnés aux jeunes ne sont l)as l'effet d'impulsions organiques qui auraient toujours été telles, c'est-à-dire qui n'auraient jamais été l'effet d'une volonté en quelque degré intelligente. Des modifications avantageuses aux œufs ou aux jeunes se seraient produites dans l'organisme de Tun ou de Tautredes parents au. moment où ils se débarrassaient des produits de la génération ; ces modifications auraient été développées par la sélection naturelle, et
c'est ainsi qu un besoin impérieux pousserait actuellement les parents à tel ou tel acte d'où dépend lu préservation de leur progéniture ; ils y seraient contraints par le jeu même de leur organisme. Ainsi, les œufs ou les nids de plusieurs poissons (1) sont agglutinés avec des mucosités sécrétées par eux à ce seul moment de la ponte ou de Télevage; il est certain que la sécrétion ne dépend pas à Torigine de leur volonté, car elle exige un arrangement organique préétabli, héréditaire. Dès lors elle devient un besoin inné qui s'impose à la volonté même et qui lui imprime^ à un moment donné, une certaine direction. 11 en est de même des organes par lesquels l'incubation est favorisée chez les oiseaux. Une certaine fièvre se développe en eux au moment de la ponte ; fièvre générale, mais ayant surtout son siège dans le plexus de vaisseaux sanguins situé sous le ventre et qui a reçu le nom de plexus incubateur. Cette fièvre doit leur imposer le repos et leur faire un besoin de la sensation rafraîchissante (2) que les œufs leur procurent. Elle les dispense également de nourriture. Les petits sontils éclos ? plusieurs espèces leur dégorgent une substance sécrétée parfois dans le gosier du mâle comme dans celui de la femelle, et ce que nous avons dit de la sécrétion des poissons s'applique à celle-ci : elle est un besoin. C'est par un acte mécanique en quelque sorte ou du moins réflexe que les oiseaux s'en débairassent
(1) Œufâ de mollusques, œufs dea crabes, œufi de la perche, œufs des batraciens; presque tous les nids cités plus haut.
(t) M. JoLY, thèse sur rimtinct, prem. édil., p. 69. — A-t-on songé que cette sensation doit durer bien peu de temps?
en faveur de leurs jeunes. La sécrétion avec laquelle les salanganes construisent leurs nids est soumise à la même loi. Du reste, les femelles des mammifères euxmêmes y obéissent quand elles donnent le sein à leurs petits. L'amour, dans toutes ces circonstances, est un accompagnement possible du phénomène , il n'en constitue pas la cause déterminante. C'est lui, au contraire, qui résulte des actes réflexes dont nous venons de parler, comme l'amour sexuel naît du penchant physique qui pousse les sexes l'un vers l'autre dès que le jeu des organes reproducteurs cesse de pouvoir s'accomplir isolément.
Cette théorie dont malheureusement la preuve n*a pas été poursuivie dans le détail des faits pour tous les groupes du règne animal parait reposer sur des fondements plus solides. Un mouvement organique initial est le plus souvent, en effet, la cause déterminante du processus mental destiné à le servir. Et il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer par des représentations la constitution même de l'organisme, en tant qu'il assure dans ses premières phases la reproduction de l'espèce. Que la sélection naturelle ou une création spéciale soit invoquée pour expliquer la conformation (les organes, celle-ci exige indubitablement une autre cause que l'intelligence des sujets qui en sont doués, car, au moins dans les dernières régions du règne animal, chez les Ascidies, par exemple, qui gardent leurs œufs sous leur manteau, et chez les Astéries qui leur font une place sous la partie centrale de leur corps, aucune représentation déterminée , encore moins aucune prévision ne peut être raisonnablement admise
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à expliquer le phénomène. Cependant quelle que soit la part du mécanisme inconscient dans la première naissance des organes reproducteurs et des appareils auxiliaires, nous ne croyons pas que cette part puisse être légitimement étendue dans le reste du règne animal au point de bannir toute action de l'intelligence. Il y a dans la croissance de tout animal d'organisation quelque peu complexe deux époques, Tune où sa conservation est assurée comme sa naissance par un processus de phénomènes plus ou moins exclusivement organiques, l'autre où son développement est protégé par un processus de phénomèues plus ou moins intellectuels ou représentatifs, et où la vie de relation. joue un grand rôle. Le plus souvent même et dans la première époque et dans la seconde, les deux groupes de phénomènes physiologique et psychologique concourent à l'exercice de la fonction de reproduction d'une manière simultanée, bien que dans des proportions variables. Ainsi (nous croyons l'avoir suffisamment prouvé), dès la classe des insectes, les manifestations esthétiques exercent une action considérable dans le rapprochement des sexes, et inversement les nécessités physiologiques exercent une action considérable dans le développement de l'amour, sinon du père, du moins de la mère pour ses jeunes, même chez les Vertébrés , supérieurs. Il y a donc là, quant à l'importance relative des deux ordres de phénomènes, une question de degré que l'examen de chaque groupe zoologique peut seul résoudre définitivement. Mais nous pouvons dès maintenant affirmer que le second groupe de phénomènes, les phénomènes psychologiques, croît en importance
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à mesure qu*on s'élève dans l'échelle des organismes sociaux et que la solidarité des consciences y efface de plus en plus la correspondance des organes dans les rapports qui unissent les diiTéi*ents membres de la famille. L'industrie collective, telle qu'elle vient denous apparaître dans les sociétés d'hyménoptères, n'est certainement pas Teffet d'impulsions automatiques; elle n'a rien de leur rigidité et de leur monotonie. Que sera-ce quand nous aborderons l'étude des sociétés supérieures? Peu à peu, si nous ne nous faisons illusion, le lecteur sentira naître en lui cette conviction que les divers procédés, d'élevage et d'éducation, loin d'être de pures combinaisons mécaniques, sont euxmêmes la source de modifications organiques nouvelles et que si l'organe ébauche la fonction, la fonction peu à peu achève l'organe et le modèle par l'habitude qu'elle lui impose. C'est là la cause déterminante d'un grand nombre d'attributs esthétiques sexuels ; c'est la cause aussi d'un grand nombre de perfectionnements accessoires apportés dans l'échelle des organismes à la fonction de reproduction. On peut se demander si au lieu que la sécrétion des. pigeons engendre en eux Tamour maternel, ce n'est pas l'amour maternel qui développe on eux la sécrétion nutritive, à l'origine purement automatique. On peut se poser la même question à propos de la lactation (1), et ici la tendance de notre Lamarck ne nous paraît pas devoir le céder à celle de DarAvin
(I) Ou sait qun celle fonction 8c perd ot que l'or^rauc corrcspoDdanl is*atrophie faute d'exercice. Les clu>vre8, rendues à la vie cauvage, ont des mamelles beaucoup moins Tolumincuscs. — Une femelle de Torcol à <{ui ou enleva sou œuf ressentit de nouveau rexcilalion amoureiiiie.
dans les luttes ultérieures entre les différentes écoles zoologiques.
Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur notre pensée. En invoquant dans une large mesure les influences psychiques, nous ne faisons pas appel à des forces occultes qui n'auraient rien de commun avec Texpérience. La question est seulement de savoir si les adaptations qui assurent la croissance des jeunes au milieu de circonstances de plus en plus variées et de plus en plus périlleuses sont produites par immédiation et grâce à une liaison directe entre le jeu d'un organe et le jeu d'un autre, ou bien si elles sont l'effet d'un organe intermédiaire (la masse nerveuse centrale ou du moins l'un des centres principaux) lequel serait chargé d'établir la correspondance entre le monde et les fins de la vie d'une manière infiniment plus complexe et détournée, mais beaucoup plus intelligible pour nous dans ses résultats généraux. Bref^ le concours entre les individus dans le règne animal est-il seulement l'œuvre d'un mécanisme prodigieux dont nous ne pouvons, en beaucoup de cas, nous faire aucune idée, ou est-il en même temps l'œuvre de la pensée agissant par des procédés qui sont en grande partie les nôtres et qui sont par conséquent accessibles à de prudentes investigations? Dans ces termes notre doctrine n'est faite pour étonner ni les psychologues spi-
puis, le second œuf pondu, cessa de rechercher le mâle, et ainsi de suite, plus de vingt fois, jusqu'à ce qu'elle mourût. L'enlèvement de Tœuf ne déterminait-il pas ici le retour de Tezcitation amoureuse par le moyen d'une représenUlioii, d'une idée? (Fait cité par Hartmann, Phil. de finconscient, y. I, p. 91.)
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ritualistes qui tendent à expliquer partout Tinférieur par le supérieur et la nature par ses uns, ni les physiologistes qui ne nient pas, que je sache, la réalité des phénomènes psychiques, bien qu'ils s'appliquent surtout à en découvrir les conditions. Si ces derniers pouvaient dans l'explication des phénomènes qui nous occupent remonter jusqu'à leurs plus délicates conditions, la science serait achevée sur ce point ; mais le peuventils et le pourra-t-on prochainement ? Dans cette situation l'esprit humain n'est pas sans ressources; par exemple^ il est certain que l'historien ne doit pas penser à analyser les mouvements physiologiques d*où dérivent les événementsde l'histoire ; mais, en prenant ces événements comme des résultats, en bloc, tels qu'ils :^e présentent à l'esprit, il est encore parfaitement en état de déterminer leur ordre de succession, de les rattacher ainsi les uns aux autres d'une manière nécessaire, bref, de les expliquer scientiGqucment. lien est de même du statisticien ; et le biologiste lui-même, quand il fixe le nombre moyen d'œufs ou de jeunes produits dans chaque espèce, quand il détermine le poids moyen des organes dans le corps de Thomme, ou la force moyenne de propulsion du cœur chez tel et tel animal, s'en lient le plus souvent à des phénomènes généraux, à des sonwies qu'il est encore intéressant de constater. Peut-être môme tous les phénomènes sont-ils pour nous de véritables sommes de phénomènes plus délicats, car la matière est d'une complication infinie, même dans ses qualités les plus simples, et on sait que toutes nos sensations sont des composés de sensations élémentaires. T.es phénomènes
psychiques ne seraient, d'après ce point de vue, que des sommes plus complexes de^ phénomènes mécaniques dont la complexité nous échappe, et, à ce titre, ils auraient le môme droit que tous les autres à figurer dans
la science.
Nous ne nous dissimulons pas que le mode général d'expUcation proposé ici échoue dans la plupart des cas présentés par les animaux inférieurs. Là, le mécanisme semble régner seul ; mais aussi l'industrie est presque nulle. Mais à mesure qu'on s'élève, il devient de plus en plus insuffisant. Si la sécrétion avec laquelle les poissons mâles agglutinent leurs œufs trouve, pour une part, son explication dans la sélection naturelle, rindustrie qu'ils manifestent ne s'explique en aucune façon par les mêmes principes. Construire un nid parfois compliqué, y amener la femelle, y garder longtemps les œufs après leur fécondation, produire incessamment auprès de ces œufs des courants d'eau vive qui les empêchent de s'altérer, ce sont là des actes qui s'élèvent de beaucoup au-dessus de l'automatisme, non pas seulement de Tautomatisme cartésien, qui n'a plus que des partisans timides, mais au-dessus de l'automatisme darwinien qui, fondé sur l'utilité, prête aux phénomènes organiques les plus aveugles quelque chose d'intentionnel fait pour séduire. Quelque admirables effets qu'on lui attribue, nous ne pouvons nous empêcher de croire, en présence d'habitudes comme celle que nous venons de rappeler, que la combinaison est d'un autre ordre et se rattache à une autre cause. Il faut que l'utiUté à laquelle il est pourvu ici par des moyens aussi complexes soit ressentie à quelque degré ;
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aatrement ranimai ne s^emploierait pas à la servir avec cette unité de vues, avec celte persévérance de volonté. Ainsi nous arrivons, à propos de Tamour paternel des poissons, à une conclusion qui s'appliquerait aussi bien à l'amour maternel des insectes si les insectes pouvaient ou avaient pu jadis voir la naissance de leurs larves, car je sentiment est le même dans les deux sexes. Celte conclusion, la voici : les parents des animaux, même en dehors des oiseaux et des mammifères, savent quelque chose de ce que renferme Toeuf, et c^est là le motif déterminant des actes complexes par lesquels se manifeste leur amour.
Eh quoi ! des poissons nés de Tannée précédente savent que de leurs œufs d'autres poissons doivent naître ! Nous ne le prétendons pas ; nous voudrions seulement qu'on admit avec nous les deux points suivants : i^ que ces animaux ressentent un puissant intérêt pour les œufs qu'ils ont fécondés ; 2^ qu'ils ont une obscure idée que ces œufs sont vivants comme ils le sont eux-mêmes et demandent des soins déterminés. Nous ne pouvons expliquer sur quoi repose cet intérêt et cette idée qu'en revenant aux résultats de nos premiers chapitres.
On se rappelle qu'un être vivant quelconque nous est apparu comme une société. La substance fécondante, d'une part, les œufs de l'autre, ont appartenu au corps des parents ; ils en ont été partie intégrante ; ils ont compté au nombre de ces éléments dont chacun est vivant au môme titre que le tout. Quand leur séparation d'avec l'organisme total s'est ciTectuée, et avant même, pendant que cette sépara-
tion se préparait, un trouble général s*est emparé de toute la société, et ce trouble a été profondément ressenti. Qu'on se rappelle l'état d'extraordinaire exaltation où est la poule qui vient de pondre et chante, éperdue, sur son nid. Si donc l'ensemble des éléments vitaux composants est ordonné de manière à ce que les perturbations des parties aient leur écho dans un centre (et les poissons sont dans ce cas, ayant un système nerveux déjà développé), au moment de l'expulsion des œufs comme des corpuscules fécondants, les uns et les autres doivent être l'objet de l'attention de l'animal. Celui-ci doit voir en eux une partie de luimême et comme tels les poursuivre en quelque sorte de sa sollicitude. L'intérêt qu'il a pour lui-même et pour les différentes parties de son corps restées associées, il l'éprouve pendant quelque temps à un degré presque égal pour ces éléments qui se sont détachés de lui sans lui être étrangers encore. Mais l'intérêt qu'il a pour lui-même, il le satisfait en pourvoyant à ses besoins, comment Tintérêt qu'il porte à ses œufs ne se traduirait-il pas par des services analogues ? ïDe là peut-être (tout ceci n'est qu'une hypothèse, nous le reconnaissons), quelque essai de plus en plus heureux d'élevage, un abri creusé, un nid tissé, des périls écartés; l'intelligence est là au commencement de ce processus, elle ne manquera pas de génération en génération à son rôle universel de variation et de perfectionnement. Vienne l'éclosion ; les mêmes soins, avec la nutrition en plus, pourront être continués si le jeune ne s'affranchit pas dès l'abord en témoignant de son indépendance par rapport à l'organisme paternel. Telle
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serait, suivant nous, la cause de Tamour paternel des poissons cités plus haut : le père s'intéresse aux œufs fécondés, parce qu'il les considère comme une partie de son propre corps, et il les soigne parce qu'il les sait vivants. Bref, notre théorie de l'amour paternel se rattache à notre théorie de l'individu ; et la société domestique ne nous semble possible que comme un développement delà société organique individuelle (1). Cette hypothèse n'est qu'une grossière ébauche. Elle soutient cependant assez bien l'épreuve des faits. Pourquoi au-dessous des insectes ne trouve-t-on que peu ou point de témoignages d'intérêt accordés à leurs œufs par les parents ? Parce que le consensus organique est, dans ces régions, trop faible pour que Texpulsion des produits de la génération sollicite l'activité générale et provoque de sa part un mouvement d'attention à l'égard de ses produits. Pourquoi le mâle des insectes est-il si indifférent à sa progéniture? parce qu'il y a chez les insectes fécondation intérieure et que le mâle ne peut suivre à Tintérieur du corps de la femelle le sort de ces éléments organiques colonisants. La femelle, au contraire, qui suit sans difficulté ses
(t) On a essayé de rattacher les faiU d'affeclioD paternelle et maternelle & ceux de parusilUme. Nous ne croyons pas celte assimilation légilime. Le parasite est Tennemi de son hôte, ou du moins il le devient dès qu*il cesse de vivre du superflu qu'il lui emprunte et s*en prend doo plus seulement à sa subsistance, mais à sa substance. La conscience de Tun se développe en opposition avec celle de l'autre ; or, ni l'œuf, ni le jeune mammifère ne sont les ennemis, si ce n'est en des cas exceptionnels, de l'organisme maternel. Ou objecte que le parasite devient, au besoin, commensal et que le commensalUme confine à la mutualité. Nons ne serions plus opposé à cette vue, puisque la mutualité entre individo* de même espèce c'est le concours, et que le concours, c'est la société. La gestation diffère encore du parasitisme par son caractère normal.
œufs une fois pondus, leur accorde presque toujours quelques soins. Pourquoi le mâle des poissons est-il le plus souvent chargé du rôle qui ailleurs appartient à la mère? Parce que c'est lui qui le dernier répand son produit générateur sur les œufs et que la femelle qui en est par là écartée ne peut plus les reconnaître dans le milieu instable où ils sont projetés. La théorie concorde donc avec les faits dans les classes d'animaux étudiés jusqu'ici ; on va la voir chemin faisant confirmée par quelques faits nouveaux.
Il nous reste à élucider une difficulté d'ordre psychologique. On se demande en effet de quelle nature est la connaissance qu'ont les parents des liens étroits qui les attachent à leurs œufs et à leurs jeunes, et quelle sorte d'idée les leur représente comme vivants (1). Assurément ces connaissances ne sont pas de même sorte que les connaissances les plus explicites dont l'esprit de l'homme est capable. Mais elles confinent de très près à certaines connaissances que l'on observe aussi dans l'intelligence humaine. Depuis plusieurs années les recherches de la psychologie expérimentale ont suffisamment établi dans l'homme, à côté des combinaisons réfléchies d'idées abstraites, l'existence de combinaisons directes d'idées concrètes. Entre les premières et les secondes il y a une différence de degré
(1) On remarquera que les animaux n'ont aucun moyen de se représenter un être non vivant; ils ne connaissent qu^eux-mêmes et par eux tout le reste. On sait que les enfants personnifient tout : le feu> la cheminée^ la voiture, etc. « La conception scientifique d*uue matière inerte, insensible, dit Lewes, ne s*obtiént que par une longue éducation qui rend Tespril capable d'abstraire ; très certainement les animaux et les sauvages n'y atteignent jamais. » {The physical basis of mind, p. 308.)
dans la complexité et la précision, c*est-à-diFe une différence de mode qu'on a prise, faute de connaître les intermédiaires, pour une différence de nature. Les idées et sentiments qui touchent au sexe et à la parenté sont précisément chez l'homme le plus semblables à ceux dont nous supposons en ce moment l'existence chez l'animal même inférieur. L'analyse que Longus a faite des phénomènes psychiques sexuels montre par quelles voies obscures la nature plie à ses fms les intelligences les moins prévenues de ses projets. Nous ne doutons pas, d'autre part, qu'une femme près de devenir mère, livrée à elle-même dans la plus profonde ignorance des conseils de l'art, ne sache se délivrer et nourrir son enfant (1). Qu'on songe au caractère des pensées qui président à de telles actions et qu'on mesure la distance qui les sépare des connexions d'idées scientifiques! Nous sommes, a-t-on dit, des intelli-
(1) Le fait que uoas préseulions ici comme vraisemblable a élé constaté. Nous empruntons les lignes suivantes à l*ouvragc de M. H. Mandsley, professeur de médecine légale au collège de rUniversité de Londres: Body and mind, p. 47 : a Le D' Carpcnter signale le cas d'une jeune fille idiote qu'un misérable avait séduite et qui, quand elle fut délivrée, déchira de ses dents le cordon ombilical comme le font les animaux. Et le DrCrIcbton (du West Riding asylum] relève uu cas semblable chez une jeune femme qui u*élaît pas idiote naturellement, mais qui était tombée en démence complète après une attaque de folie. Elle avait l'habitude de s'échapper de la maison et de vivre dans la solitude des bois, se nourrissant de fruits sauvages ou de ce qu'elle pouvait obtenir en mendiaiil dans quelques fermes, et dormant dans les broussailles. Elle a fréquemment vécu de cette façon quinze jours de suite. Pendant l'une de ces absences, elle donna le jour à deux jumeaux. Elle avait chorrhé un crenx abrité, et là, revenant à un instinct primitif, avait coupé avec ses dents le cordon onibilii!al. Les jumeaux étaient pleins de vie quand on les trouva deux jours après la naissance; mais la mère était dans un étnt d'épuisement extrême , n'ayant eu depuis sa délivrance ni nourriture ni vêtements. »