REPTILES
gences servies par des organes ; le mot est juste, mais il arrive aussi que sur certains points nous soyons des intelligences au service de l'organisme, et que môme les plus hautes de nos opérations aient à traverser d'abord d'humbles états pour émerger par des degrés insensibles de l'activité réflexe, inconsciente, à l'activité consciente et réfléchie.
L'hypothèse que nous venons de proposer sur la cause de l'amour paternel veut que partout où la fécondation est extérieure et où l'espèce est douée d'un certain degré d'intelligence le mâle prenne part aux soins de l'élevage. C'est ce qui arrive en effet chez les Batraciens. Plusieurs aident la femelle à expulser ses œufs du cloaque et montrent pour ces œufs une remarquable sollicitude. « Chez le crapaud accoucheur ^ où les œufs sont réunis en chapelet glaireux, le mâle s'en empare à mesure que la ponte s'effectue, entortille ce cordon autour de ses pattes postérieures et le transporte avec lui à sec jusqu'au moment où l'éclosion doit avoir lieu; mais alors.il se plonge dans l'eau... Le Pipa^ ou crapaud de Surinamy présente sous ce rapport des particularités encore plus remarquables ; le mâle aide la femelle à accouchef et place les œufs sur le dos de celle-ci»..; chacun se trouve bientôt logé dans une espèce d'alvéole. Le dos de la femelle se creuse ainsi d'une cinquantaine de petites loges qui sont autant de chambres incubatrices dans lesquelles les embryons se forment et se développent. » (M, Milne Edwards, Physiologie^ tome VIII, p. 496 et suiv.) Au contraire, les Batraciens urodèles qui fécondent les œufs dans le corps de la femelle n'ont point jusqu'ici
donné lieu à de telles observations. « Les Reptiles proprement dits ne forment point d'union durable, dit M. Duméril (Erpétologie^ p. 213), le seul besoin de la reproduction est une nécessité instinctive qu'ils satisfont ; c'est pour l'un et pour l'autre une excrétion à opérer... aussi cette fonction naturelle ne semble-telle pas avoir exercé la moindre influence sur l'état social des individus... Il est très rare que les mâles se joignent à la femelle afin de préparer un nid ou une place convenable pour y déposer les œufs. Comme les reptiles ne développent pas de chaleur, ils ne les couvent pas. Quelquefois la mère cherche à protéger les petits dans le premier âge ; mais ceux-ci qui naissent agiles et peuvent déjà subvenir eux-mêmes à leurs premiers besoins paraissent bientôt ne plus la reconnaître et lui deviennent à elle-même fort indifférents.» Il nous semble -que si Duméril admet ici quelques exceptions, c'est, comme il l'ajoute plus loin, parce qu'il comprend sous ce nom de reptiles, avec les Ophidiens, les Batraciens, les Sauriens, les Crocodiliens et les Chéloniens eux-mêmes. Ces différents ordres ont en effet des mœurs différentes. Les Sauriens vivent par paires. Les femelles des Crocodiles conduisent avec elles leurs petits. Plusieurs Ophidiens femelles, notamment certains serpents aquatiques de Cochinchine observés par le docteur Morice, font de même (Herpeton y Homalopsis). Le Cobra capello femelle défend ses œufs avec dévouement (Tour du Monde 1875). Enfin les Chéloniens inaugurent d'une manière décidée le régime familial dont les oiseaux ont fourni le type. Si proches des oiseaux par leurs affinités zoolo-
giques et particulièrement leur embryologie, ils sont comme eux très ardents au moment des amours ; comme le mâle des oiseaux, le mâle de certaines tortues (Iles Gallapagos) fait entendre des sons bruyants que Darwin compare à un mugissement ; comme les oiseaux, les deux sexes forment un couple. La femelle vient sur les plages sablonneuses au moment de la ponte, accompagnée du mâle, et construit un nid en forme de four où la chaleur du soleil fait éclore les œufs. On sait que plusieurs oiseaux ont des habitudes semblables. Nous sommes donc amenés par les rapports naturels de cet ordre de reptiles avec la classe des oiseaux à traiter des nombreuses sociétés domestiques que celle-ci nous présente, non sans remarquer que cette fois les ressemblances d'organisation correspondent à des ressemblances sociçlogiques. Chez les Tortues, chez les Crocodiliens et chez les Ophidens, la fécondation des œufs se fait avant leur expulsion ; il n'est donc pas étonnant que ce soit la femelle qui leur accorde des soins (i). ^
Deux faits très saillants, dont la portée échappe parfois précisément parce qu'ils sont bien connus, donnent aux familles des oiseaux et. à quelques-unes de celles que nous venons de passer en revue leur véritable caractère. D'abord les œufs sont en petit nombre : tandis
(1) Uq cerlaiu nombre de serpeDts, Eutœnia sirtaiis, Eutœnia saurita, Caudisona hoiTida, et généralemenl loua les serpents du genre Crotale^ ont riiabitude de donner à leurs petits un refuge temporaire dans leur gorge, d'où ils sortent ensuite quand le danger est passé. Un lézard, Zooloca vivipara, ferait de même. Il y a sur te sujet un travail de M. Brown Goode.
que les poissons qui restent indiiïérents au sort de leur progéniture répandent leurs œufs par centaines de mille, les poissons incubateurs et constructeurs, puis les Batraciens accoucheurs, enfin les Tortues et les Crocodiles ne pondent qu'un petit nombre d*œufs. Le nombre des œufs est donc en raison inverse de la sollicitude et de Tintelligence des parents. Traduisons cette loi en d'autres termes : nous pouvons dire que le sort des jeunes est confié, dans certains cas dès la classe des poissons et toujours dans celle des oiseaux, non plus à des lois physiques dont les eflfets sont souvent contrariés par le conflit d'autres lois, mais à des combinaisons variées, à des prévisions ingénieuses, à des soins persévérants. L'intelligence reprend donc dans l'organisme social des Vertébrés toute Timportance qu'elle a eue dans Torganisme social des Insectes ; et cette importance s'est accrue encore. Car ici (et c'est là le second fait que nous devons signaler) les jeunes ne se suffisent pas à eux-mêmes ; après l'incubation, rélevage est nécessaire, et surtout après l'élevage, réducation. Ce n'est donc pas assez pour les parents de les mettre au jour, il leur faut les accompagner, les guider, les défendre pendant quelque temps. Le père a dès lors un rôle tout nouveau qui est (le présider aux relations de la famille entière avec le monde extérieur. Ce trait nous paraît être la véritable caractéristique de l'ordre de sociétés dont nous commençons l'étude. Par là la vie individuelle se trouve subordonnée pendant sa première phase et rattachée pendant les autres par des liens étroits à la vie sociale ; en sorte que si l'on veut embrasser l'histoire
des êtres vivants dans son ensemble, il faut faire à la «sociologie une place indépendante au-dessus de la biologie.
Un grave embarras nous attend ici : il n'y a pas de classirication de la classe des oiseaux, du moins il n'y en a pas qui soit universellement acceptée. Brehm eu compte vingt-cinq et en propose une vingt-sixième, qui ne paraît pas définitive. Il faut croire que la tâche est difficile, car Haeckel n'a pu remarquer d'un groupe à l'autre aucune différence qui lui permit de les disposer suivant un ordre généalogique. « Cette classe, dit-il, s'est adaptée de mille manières aux conditions du milieu extérieur, sans pour cela s'écarter notablement du type héréditaire de la structure anatomique {Histoire de la création^ p. 530). » Si un ordre rationnel est à ce point difficile à établir parmi les oiseaux au point de vue zoologique, il faut nous attendre à ce que leur organisation sociale soit elle-même très variée, sans que ces variations se laissent ramener à de grandes lignes. Et ce n'est pas assez dire ; car Inorganisation sociale dépendant de l'intelligence, qui se comporte différemment en présence de circonstances différentes sans que les organes qui la servent subissent aucune modification apparente, l'organisation sociale, disons-nous, doit, dans l'enceinte des limites que la constitution anatomique lui impose, varier bien plus encore que celle-ci. En sorte que même les groupes naturels établis par les zoologistes d'après la conformation du bec et des pieds doivent offrir d'espèce à espèce les habitudes les plus diverses. C'est ce qui arrive en effet. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple
(une énumératioQ 'complète de ces difTérences serait fastidieuse) si nous examinons les Pulvérulateurs .de Bretim, groupe zoologîque assez naturel, nous y trouvons les Gangas, les Syrrhaptes, qui vivent par paireSi à côté des Tétras, dont les mâles sont insociables en quelque temps que ce soit, tandis que les Lyrures des bouleaux, tout proches voisins des Tétras, vivent en troupes permanentes. La Gelinotte des bois, autre Tétraonidé, ce diffère notablement du précédent par ses mœurâ et son genre de vie ; c'est un gallinacé monogame. » (Brehm, V. II, p. 325.) Poursuivons-nous, nous rencontrons dans le Lagopède, encore un prétendu gallinacé, un fidèle époux et un père assidu. Les perdrix, dira-t-on, bien que rangées par Brehm parmi les Pulvérulateurs, ne sont pas de vrais gallinacés ; les Hoccos pas davantage (M. Gervais, dans sonManuel de Zoologie, dit le contraire), mais dans un même groupe que de différences, si nous comparons la caille au colin et à la perdrix ! Nous verrions de môme, dans d'autres familles, les mœurs varier d'espèce à espèce. Nous sommes donc tenu à la plus grande réserve dans les généralisations que nous serons appelé à tenter sur les rapports sociaux des oiseaux entre eux. A vrai dire, aucune ne peut être parfaitement exacte dans l'état actuel de la classification ; mieux vaut s'en tenir à une distribution logique des faits appuyée de nombreux exemples.
La femelle redevient, à partir des oiseaux, d'une manière normale le centre de la famille ; sauf en des cas très rares (autruches), c'est elle qui se charge de l'incubation, qui donne les [iremiers soins aux jeunes
une fois éclos, et les défend contre tous les dangers avec une intrépidité qui ne tient pas compte des forces de l'adversaire. Désireux de ne pas allonger outre mesure notre exposition, nous éviterons de donner ici des exemples de l'amour maternel chez les vertébrés supérieurs ; il n'est personne qui n'ait dans la mémoire des f^its de ce genre en assez grand nombre pour rendre toute démonstration inutile. (Voir le livre de M. Menault sur V Amour maternel chez les animaux^ Bibliothèque des Merveilles). Autour de ce centre s'organisent peu à peu les diilérents éléments de la société domestique ; les jeunes d'abord, puis le mâle. Nous examinerons ultérieurement les premiers. Celui-ci nous intéresse davantage en ce moment ; il s'agit de savoir comment il est arrivé à vivre avec la femelle au-delà de la saison des amours, après l'accouplement, alors que la fécondation étant intérieure et la ponte non immédiate, il ne semble, d'après notre hypothèse, avoir aucune raison de ressentir pour ses jeunes quelque sollicitude .
Énumérons rapidement les faits. Dans de rares espèces, le mâle se tient toujours éloigné de la famille. Aussitôt après l'accouplement, le Tétras, par exemple, et le coucou se remettent à errer en quête de nouveaux adversaires et de nouvelles compagnes. Chez d* autres espèces, le *màle, qui a quitté la femelle soit quand elle a commencé à construire le nid, soit quand elle s'est mise à couver, revient auprès d'elle au moment de réclosion, ou quand les petits sont déjà assez agiles pour la suivre, et dès lors reste avec la famille. Telles senties habitudes de plusieurs gallinacés. Enfm,
un troisième groupe d'espèces (et celui-ci contient, sauf les exceptions précitées, presque tous les oiseaux: perroquets, passereaux, rapaces, grimpeurs, échassiers, palmipèdes) nous montre le mâle aux côtés de la femelle pendant toute la belle saison, père aussi vigilant qu'époux assidu. Au delà, la famille ne peut plus chez les oiseaux que croître en durée, sans changer de type. Mais hâtons-nous de quitter ces généralités pour entrer dans le détail des causes.
Les oiseaux mâles qui abandonnent leur femelle aussitôt après l'accouplement sont précisément les moins intelligents de tous. D'une part, ils sont entraînés loin d'elle par l'ardeur inassouvie de leurs passions; d'autre part, ils ne peuvent, dans le temps trop court d'une poursuite brutale, se graver son image assez profondément pour que cette image les attache à elle et les détermine à imiter ses démarches quand elle commence le nid. Enfin, leur extrême agitation, la fièvre erotique qui les anime ne leur permet pas de se livrer aux travaux pacifiques de la ponte et de Télevage. L'immobilité de la femelle et les soins minutieux auxquels elle s'astreint les ennuient. Plus tard, quand leur fièvre s'est amortie, le penchant social peut reprendre sur eux quelque empire, à moins que, comme chez les Tétras,- une humeur batailleuse et inconstante n'y mette un perpétuel obstacle. Ils reviennent auprès des femelles après réclosion des jeunes. Celles-ci, d'ailleurs, ne les recevraient pas toujours avant ce moment, l'amour paternel étant si faible chez ([uelques-uns (les dindons, par exemple) qu'ils dévorent les œufs et obligent la femelle à les cacher. Telles
sont donc les causes qui prolongent jusqu'à Téclosion l'absence du mâle. Auprès de quelle femelle revient-il? C'est ce qu'on ignore : car il a .dû en visiter plusieurs durant ses courses amoureuses. On sait seulement que quand il revient, c'est pour se faire chef de bande, c'est-à-dire pour régner en maître' sur une famille qu'il est prêt, en revanche, à protéger au prix de sa vie. 11 est moins dès lors un père qu'un maître, et c'est ce qui nous explique sa présence. L'amoflr ne semble y avoir aucune part ; le temps en est passé, et nul animal plus que le gallinacé ne subit l'influence des saisons ; son amour tout physique croît et décroît avec l'ardeur du soleil. Ce n'est pas cette impulsion temporaire, c'est un penchant permanent qui explique son séjour auprès de ses jeunes. Ce penchant, c'est celui qui se manifeste chez tous les oiseaux forts et querelleurs placés dans une volière avec d'autres oiseaux. Non seulement ils veulent s'assurer la meilleure place auprès de la mangeoire pour le présent et pour l'avenir, mais ils aspirent à la domination en vue de la domination elle-même. La poule, moins bien armée, les poussins, qui ne le sont pas du tout, s'empressent d'accepter cette domination qui leur promet un appui. Et en effet, le coq s'attache à eux comme à des créatures qui, dépendant de lui, sont à lui^ et les protège comme étant des parties de sa propre personne. De là cette condescendance et cette bonté, de là cet empressement du coq à signaler ses trouvailles, à courir contre l'ennemi. Une société organisée se forme ainsi, cimentée par le sentiment de la force, par l'amour de soi, par l'instint de domination, c'est-à-dire
par des penchants égoïstes; résultat qu*on est tenté de trouver merveilleux, mais nécessaire en définitive : avec quoi Tamour d'autrui peut-il être obtenu, si ce n'est avec l'amour de soi? Ex nihilo nihil.
Faut-il encore rattacher au même ordre de sentiments la compagnie de femelles que Tautruche mâle et le faisan se constituent au moment même des amours? 11 est probable que, en raison même de l'heure où se forme cette compagnie, il se mêle dans une proportion large aux sentiments orgueilleux que nous venons de décrire Tinfluence du penchant sexuel. La polygamie est sans doute chez -cet oiseau comme chez le sauvage un effet à la foi d'instincts dominateurs et d'une sorte d* avidité de possession. Il esta remarquer que l'autruche mâle après ce séjour quelque peu prolongé avec les femelles prend part à l'incubation. Aucun coq ne va jusque-là.
Mais la plupart des oiseaux sont monogames. Ceux dont l'union est la plus étroite sont certains Passereaux, certains Rapaces, certains Echassiers, et les Perroquets. Diverses causes favorisent dans ces différentes familles la restriction de l'attachement réciproque qu'éprouvent les deux sexes à une seule tête, Quand un grand nombre de couples s'établissent à petite distance les uns des autres, les tentatives des mâles même appariés sur d'autres femelles que la leur doivent être fréquentes, à plus forte raison celles des mâles qui n'ont point trouvé de compagne et qui restent auprès de leurs congénères avec lesquels ils sont accoutumés à vivre. Les espèces faibles ne peuvent pas toujours dans les luttes qui s'ensuivent protéger
efficacement leur domaine. Mais les espèces bien armées et belliqueuses, ayant du reste besoin d'un vaste espace pour y exercer leurs rapines (Leroy, Lettres, p. 60), vivent solitaires au milieu d'un territoire étendu : d'où il résulte que les couples ainsi constitués ne peuvent manquer d'être étroitement unis. D'autre part, le genre de vie des rapaces développe leur intelligence, et leur imagination est dominée pour ainsi dire par l'image de leur compagne au point de n'en pas admettre d'autre facilement. Il est vrai que les instincts sanguinaires d'un petit nombre doivent lutter contre leurs instincts domestiques. « Entre eux, ditBrehm, les Asturidés ne se témoignent pas plus d'attachement qu'ils n'en témoignent aux autres animaux. L'amour parait être chez eux un sentiment inconnu. La femelle mange son mâle, le père ou la mère dévore ses petits et ceuxci une fois qu'ils sont devenus assez forts dévorent leurs parents. » Mais si ce penchant destructeur est assez fort pour empêcher la plupart des rapaces de s'unir à d'autres couples, il faut croire qu'il ne l'est pas assez pour rompre les liens de la famille d'une manière aussi constante que les expressions de Brehm le font supposer. Autrement, comment l'espèce aurait -elle résisté à cette extermination générale? Elle aurait disparu depuis longtemps. Presque tous les prédateurs, y compris les vautours, les plus farouches et les moins intelligents d'entre eux, sont monogames pendant plus d'une année, plusieurs pendant toute la vie. Les Pics et les Mar tins-pêcheurs ont pour les mêmes causes des habitudes pareilles. Il n'est pas nécessaire d'invoquer ces causes extérieures (vie soli-
taire et prédatrice) pour expliquer dans tous les cas les affections exclusives. Les Perroquetsqui vivent en vastes communautés sont aussi monogames; mais il suffit d'avoir observé un perroquet en captivité pour admettre sans peine que chez de tels oiseaux les liens formés par la représentation réciproque peuvent lutter avan* tageusement contre les inconvénients du voisinage. Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, se séparent au moment des amours pour vivre à deux dans là solitude. Quant aux Echassiers, ce sont aussi des animaux fort sagaces (Aristote et Platon l'avaient remarqué), et plusieurs, comme nous l'avons vu, servent de guides et d'avertisseurs aux autres oiseaux : aussi leur union conjugale est-elle en général étroite et fidèle. La famille des Poules d'eau est un modèle- de concorde ; « grands et petits, jeunes et vieux, ces oiseaux ne font tous qu'un cœur et qu'une âme si je puis m'exprimer ainsi » (Brehm). Les Cygnes offrent parmi les Lamellirostres un exemple assez isolé de constance et d'affection paternelle; dans tout ce groupe la sociabilité est d'ordinaire tellement développée, les nids tellement voisins qu'en l'absence, sans doute, d'obstacles représentatifs assez forts il règne souvent entre eux une certaine promiscuitéjusqu'aumomentde la ponte. Aussi le père chez les canards est-il fort indillérent à sa progéniture; il ne partage ni les soins de Tincubation, ni ceux de l'éducation. Nous pouvons établir cette loi, qu'il serait facile de soutenir si nous ne craignions de dépasser toute mesure par un nombre plus considérable de faits, à savoir, que toutes choses égales d'ailleurs, le développement de la société domestique chçz les oiseaux
est en raison directe de leur faculté de représentation et de discernement. Là où en présence d'une intelligence marquée la société fait défaut, c'est qu'une cause accidentelle apporte quelque obstacle à sa formation ; ces exceptions, qui sont rares, ne sont pas de nature à infirmer la loi.
Ce rapport général constaté, montrons dans leur détail les faits psychologiques sur lesquels il repose. Nous avons vu dans l'un des chapitres précédents à quelles démonstrations se livrent les mâles devant les femelles pendant la saison des amours. Chez les gallinacés polygames cette poursuite est tellement ardente qu'elle paralyse les facultés; un Tétras qui rémoud, c'est-à-dire qui siffle devant sa femelle en balançant la tête comme un ours blanc, perd conscience de ce qu'il fait et de ce qui passe autour de lui; il n'entend rien, ne voit rien; un coup de fusil ne l'effraie pas. La plupart du temps ses congénères- brutalisent la femelle au lieu de se soumettre à ses choix. L'amour est chez eux plutôt un délire des sens qu'un sentiment affectueux. Tel n'est pas le caractère de l'amour chez la plupart des espèces d'oiseaux. C'est un sentiment plus doux quoique non moins profond et plus durable. Il se traduit par des chants, des caresses, des postures suppliantes ou des mouvements rythmés ; pendant ce temps les deux sexes apprennent à se reconnaître, à se tenir unis dans la pensée au point de ne plus pouvoir se séparer l'un de l'autre. On connaît les Perruches dites inséparables, qui ont été si fort à la mode. Mais la classe des oiseaux nous offre un certain nombre d'exemples du même attachement, a Quand
mourait, dit un observateur cité avec confiance par Brehm, quand mourait Tun des Hypolaîs des saules qui avaient ainsi vécu ensemble pendant deux ou trois ans, son compagnon lui survivait à peine un mois. Sous ce rapport THypolaïs des saules se rapproche tout à fait des Perruches inséparables. » « Ces oiseaux, dit des Panures le comte de Gourcy, ont Tun pour l'autre une grande tendresse. Le mâle et la femelle sont toujours perchés l'un à côté de l'autre; et lorsqu'ils s'endorment, l'un d'eux, le mâle d'ordinaire, recouvre sa compagne de son aile. La mort de l'un, ajoute Brehm, amène sûrement celle de l'autre. » En liberté, THédydipne métallisé vit aussi étroitement uni avec sa femelle qui l'accompagne de fleur en fleur. Il est probable que, réduit en captivité, il en serait de lui comme du Colapte doré. Le Colapte est un grimpeur, et nous savons que ces oiseaux s'appellent en frappant sur les branches. «La femelle, dit le frère de Brehm d*un couple qu'il avait en cage, la femelle tomba malade et mourut... Rien ne fut plus touchant alors que la conduite du mâle. Pendant toute la journée, il ne cessait d'appeler sa femelle; il tambourinait, manifestant ainsi son deuil comme quelque temps auparavant il avait manifesté son amour. La nuit même ne lui apportait pas de repos. Peu à peu il devint plus calme : mais il ne retrouva plus son ancienne gaîté, et maintenant que tous ses compagnons ont péri, il est devenu complément silencieux. » Même attachement entre le mâle et la femelle de la Tourterelle. « L'un vient-il à périr? la douleur de l'autre est immense. Je tuai une femelle, raconte mon père, le mâle so réfiigiu dans la forêt;
mais, comme sa femelle ne le suivait pas, il revint et se mit à roucouler pour l'appeler. Ce pauvre isolé me fit pilié (4). » Gurney dit du Jabiru, un échassier, due la plus grande fidélité règne entre le mâle et la femelle, et qu'ils se charment mutuellement par une sorte de danse. L'un d'eux est-il tué? l'autre reste longtemps solitaire et s'accouple très difficilement à nouveau. Ces faits établissent suffisamment que les oiseaux monogames éprouvent l'un pour l'autre une affection désintéressée qui survit à l'entraînement des premières rencontres et qui prolonge bien au delà la durée de leur union. Un attachement de cette nature est tout entier fondé sur l'idée que les deux oiseaux se font l'un de l'autre; il est surtout intellectuel ; et cependant il tient aux fibres les plus profondes ; rompu, il entraîne la mort.
Suffirait-il pour fonder la famille ? Aucun des exemples cités plus haut ne nous autorise à l'affirmer. La plupart des oiseaux que nous venons de signaler pour leur attachement n'étaient sans doute unis à ce point que pour avoir élevé ensemble une couvée : mais une affection aussi vigoureuse suffit à expliquer l'assiduité du mâle auprès de la femelle, du moinsjusqu'à la ponte et môme, quand la ponte est déjà effectuée, jusqu'à l'éclosion des jeunes. C'est lui et lui seul qui justifie l'empressement avec lequel les mâles aident pour la plupart les femelles dans la confection du nid, leur apportant les matériaux qu'elles emploient ou les disposant eux-mêmes. C'est lui et lui seul qui nous donne un
(i) VoirBREHM, vol. I, p. 721, 771; vol. II, p. 71, 262; et d'autres passages non cités, I, p. 49, 76, 116, etc. (ara, liootte, cardiual, bec croisé).
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motif plausible de leur présence pendant rincubation, des chants ou des évolutions aériennes par lesquels ils charment l'inaction de leur compagne, de la complaisance enfin avec laquelle ils la nourrissent pendant ce temps ou la remplacent. Comprennent-ils ce qui se prépare dans les limites où la femelle semble, comme nous l'avons dit, le comprendre? Il n'est pas nécessaire de le supposer. Même il y a des faits qui paraissent indiquer le contraire : ainsi ce n'est pas le mâle, c'est la femelle qui construit les parties les plus délicates du nid, la couche molle où doit reposer un être vivant. Dans plusieurs cas le mâle apporte les matériaux et la femelle les met en œuvre. On voit de plus, dans bien des cas, la femelle appeler le mâle à grands cris pour qu'il prenne sa place sur les œufs. Quel motif le détermine alors en dépit de son peu d'empressement? C'est sans doute la prière et la lassitude de la femelle, bien plus que le sentiment paternel si rare, même chez rhomme, avant la naissance des jeunes. L'amour sexuel nous semble donc être le premier lien de la famille, jusqu'à Tapparition de la progéniture. Celle-ci une fois née, le père ne peut manquer d'éprouver pour les petits les sentiments que nous avons décrits plus haut. Mais alors ces sentiments corroborent ceux qu'il éprouve pour la mère : tous deux ne peuvent éprouver pendant de longs mois, pour les objets de leur tendresse commune, tant de craintes et tant de désirs , tant d'émotions joyeuses ou inquiètes sans en être encore plus intimement unis.
Est-il besoin d'insister sur les liens qui unissent les jeunes à leurs parents? Non seulement ils ont tout à en
attendre et meurent s'ils sont séparés d'eux, mais, à mesure qu'ils grandissent, ils sentent cette dépendance et correspondent de toutes leurs forces aux désirs de leurs guides. Une véritable éducation peut donc se développer dans la famille des Oiseaux : commerce incessant de signaux (1), d'avertissements, d'encouragements et de' reproches, dans lequel les jeunes réagissent pour leur part avec énergie. Les parents les instruisent avec une patience inépuisable. Un rapace, le Pygargue à tète blanche, porte les siens sur son dos pour, du haut des airs, les exercer au vol : plusieurs oiseaux d'eau font de même en nageant ; les Héliornes de Surinam, les Cygnes, les Eiders et les Grèbes. Ces derniers « lorsqu'un danger menace leurs petits, les prennent sous leurs ailes et disparaissent avec eux sous l'eau ; il leur arrive même de les cacher au milieu des plumes de la poitrine et de les emporter dans leur vol. » La bécasse fait de même quelquefois ( Catalogue des Oiseaux de la Côte-d'Or, Marchanb, 1869). Au sujet de ces mêmes Grèbes, Jaeckel nous rend témoins d'une scène d'éducation assez curieuse. Au commencement, les parents mettaient toujours la nourriture sur l'eau devant les poussins; vers le huitième jour de leur existence commença leur éducation. « Le vieux nagea encore deux ou trois fois devant les petits qui voulaient s'emparer immédiatement de la nourriture et plongea avec le poisson pour les engager à le suivre. Cependant,
(1) Voir une intéressaDte étude sur le langage de la poule à ses poussins, dans Touvrage de M. Houzeau, Paculiëi mentales des animaux, t. II, p. 346. Sur l'éducation chez les animaux, voir encore Hartmann, Pkii. de l'Inconscient, vol. I, p. 837. Nous ne lui aTons rien emprunté.
comme ils étaient encore trop maladroits, il leur tendit la nourriture de loin. Il appela les jeunes avec de bruyants quony qiwny; ils vinrent alors en ramant sur la surface et franchirent une assez grande distance ; le meilleur nageur obtint le poisson comme récompense. » On sait que chez les gallinacés les petits obéissent aux signaux de la mère et savent se raiser à terre si bien qu'on ne les retrouve quelquefois plus malgré les plus actives recherches. Mais nous n'avons pas l'intention de raconter les phénomènes dans leur infinie variété. En voilà iissez pour nous autoriser à dire qu'une double chaîne invisible attache les parents aux jeunes et que cette communication incessante, ce partage constant de toutes les fonctions intellectuelles, cette solidarité étroite d'émotions, de pensées et de désirs fait de la famille des oiseaux un organisme moral individuel, une seule et même conscience. De ce point de vue ce n'est pas un groupe d'êtres, mais un être.
La solidarité de plusieurs êtres successifs suppose dans celui qui les embrasse tous une durée, et cette durée une tradition ; la conscience collective ne peut être douée à ce point d'unité sans jouir aussi de quelque continuité de souvenir. Les leçons des parents transmises aux jeunes font profiter ceux-ci de l'expérience acquise par leurs devanciers immédiats et on voit, en effet, que les modifications d'industrie ou de tactique inventées par les premiers se perpétuent dans les seconds. Les perdrix ont, depuis quelques années, pris dans nos pays l'habitude de se garder au moyen de sentinelles; les jeunes, dès la première année, se li-
vrent à cette pratique dans la compagnie même dirigée par leurs parents. C'est ainsi que l'indication des dangers à redouter se communique des vieux aux jeunes : les ouvrages des ornithologistes abondent de passages décisifs où est constaté le changement d'allures 'des oiseaux en présence de nouveaux périls. Partout la présence de l'homme, d'abord accueillie avec indifférence et curiosité développe au bout de peu de temps une défiance justifiée par la portée de ses armes (1). La confiance se développe inversement par les effets de l'éducation ; c'est ainsi que dans un jardin public récemment ouvert au milieu d'une grande ville les moineaux deviennent peu à peu de plus en plus familiers et que les pigeons se laissent approcher dans les rues à moins de deux mètres ; c'est ainsi encore que nos pies sont devenues en peu d'années indifférentes au bruit des trains au point de poser leurs nids sur les talus de nos voies ferrées. Des lièvres se blottissent souvent dans les fosses d'emprunt de la ligne ; eux si timides, ils se sont accoutumés au fracas de la locomotive qu'ils savent inoffensif. Plus les couvées sont fréquentes, plus la transmission des enseignements de
(1) De Castella, Tour du Monde, 1861, p. 81. — DARWIN, Voyage du Beagie, p. 48, 214, 420, 430 de la IraductioQ française. C*est une étude complète sur ia question. Eu voici le^ conclusions : «Ces faits, dit Darwin, nous permelleut, je crois, de conclure : l» que la sauvagerie des oiseaux vis-â vis de Tbomme est un insfinct particulier dirigé contre lui ( doue chaque danger exige une éducation spéciale) ; instinct qui ne dépend en aucune façon de Texpérience qu*ils ont pu acquérir contre d*autre8 sources de danger; S» que les oiseaux n'acquièrent pas individuellement cet instinct en peu de temps, môme quand on les pourchasse beaucoup, mais que daus le cours des générations successives il devient hôrédilaire. » Voir encore Livingstone, Missionary travels, passim.
Texpérience est rapide, plus les jeunes restent longtemps dans la compagnie de leurs parents et de leurs aines, plus elle est sûre. Quelquefois, comme chez les Perroquets, ces deux avantages sont réunis (Br£HM| V. I, page 49). Mais si la société conjugale dure toute la vie de ses membres, la société domestique est le plus souvent bornée à la durée d'un an, et je ne sais guère que les poules d'eau où elle comprend deux couvées à la fois, formant un groupe distinct. Au-delà de ces limites, la famille est absorbée par la société d'ordre supérieur que plusieurs groupes forment en s' unissant. Dans un couple pris à part, la société familiale complète finit à chaque automne pour recommencer à chaque printemps.
Celte continuité, toute intermittente et sporadique qu'elle paraisse, suffit à expliquer le perfectionnement qu'a reçu l'industrie animale dans la classe des oiseaux. Puisque la tradition des enseignements de l'expérieuce est possible dans une certaine mesure des parents aux jeunes, on comprend qu'il y ait eu dans la race accumulation de lumières sur les avantages à retirer ou les périls à craindre du commerce avec le monde extérieur et, par conséquent, amélioration progressive de la tactique comme de Tindustrie. Dans des régions entières de la France la tactique des perdrix s'est améliorée, comme s'est améliorée dans toutes les régions visitées par l'homme la tactique des animaux exposés à ses coups. Tous ceux quiphassent depuis vingt ans dans les départements du centre assurent que la perdrix, (jui s'envolait jadis, surtout au début de la chasse, par individus isolés et sous le nez du chien, s*envole mainlenaul par
compagnies et à une grande distance du chasseur (4). A la Plata, le même progrès n'a pas été réalisé ; « ces oiseaux, dit Darwin, ne vont pas en compagnies et ne se cachent pas comme en Angleterre ; c'est au contraire un animal fort stupide. Un homme à cheval n'a qu'à décrire autour de ces perdrix un cercle ou plutôt une spirale qui le rapproche d'elles chaque fois davantage pour en assommer à coups de bâton autant qu'il en peut désirer. Un enfant monté sur un cheval tranquille peut, avec un nœud coulant au bout d'un bâton, en attraper 30 ou 40 en un seul jour » (Voyage, etc., page 48). Ce qui a eu lieu dans ces dernières années pour cette espèce dans nos contrées s'est produit certainement partout vis-à-vis de chaque ennemi dont les oiseaux ont dû éviter les atteintes, de chaque circonstance dont ils ont été invités à profiter, de chaque nécessité qui les a poursuivis. Quand on voit par exemple les corbeaux, pour briser les mollusques à coquille trop dure, s'élever jusqu'au sommet d'une falaise et les laisser retomber sur les rochers, les vautours se servir du même moyen pour briser des os ou la carapace des tortues, et cela toujours sur la même pierre, les goélands, enfin, en user de même avec les mollusques et les crustacés dont ils font leur nourriture, les Torche-
(1) Nous avous vu des perdrix que nous avions acculées le soir, vers rheure du rappel, tout près d*une route couverte de voitures et de piétons, au moment où nous allions parvenir k portée de fusil, s'élever verticalement jusqu'à une grande hauteur, et là, en vol serré, parcourir comme l'eussent fait des canes pétières plusieurs kilomètres d*an seul trait. A une lieue de là, dans une chas^ gardée, d'autres compagnies ne s'envolaient qu'à quelques mètres du chasseur, et presque horixontaiement, suivant les habitudes autrefois caractéristiques de l'espèce.
pots se servir d*uii trou creusé exprès dans un arbre pour casser toutes leurs noisettes et déposer çà et là dans les fentes des vieux troncs des provisions quUIs savent retrouver, les Mélanerpes garnir des troncs de pins de glands fichés dans des trous exactement taillés pour les recevoir, les Colaptes du Mexique emmagasiner pour rhiver, dans les tubes creux des hampes d'agave, des glands qu'ils vont chercher à dix lieues de la, on ne peut s'empêcher de croire que des actions aussi précises, répondant à des besoins divers, aient leur origine dans une invention partielle^ transmise ensuite de génération en génération par renseignement direct. C'est ainsi que les nids eux-mêmes se sont perfectionnés. On sait que les qids diffèrent en perfection suivant Tàge des individus qui les ont construits, a On ne peut,ditLeroy(Op.cit., page 89), observer avec quelque attention et quelque suite les nids des oiseaux sans s'apercevoir que ceux des jeunes sont la plupart mal façonnés ot mal placés ; souvent même les jeunes femelles pondent partout sans avoir rien prévu.» Mais les nids ne diffèrent pas seulement suivant l'âge des individus ; ils diffèrent encore dans la même espèce, d'un individu à Tautre. suivant les facultés inventives et rhabileté d'exécution des constructeurs, comme aussi suivant les circonstances extérieures et les traditions reçues dans la localité. M. Pouchet a remarqué, parmi les nombreux nids d'hirondelles qui couvrent les vieux édifices tle Rouen, une amélioration récente, qui est propre aux nids de ce pays. Brehm rapporte une grande (|uantité de modifications ih» ce LÇenre, la plupart «lues à l'iiivil ilioii îles circonslanci's