VIE DE RELATION
pour repousser un intrus, combattre un ennemi, s'emparer d'une proie. Les corbeaux réunis attaquent des lièvres, des agneaux, de jeunes gazelles, qu'ils ne pourraient capturer seuls. Les loups se réunissent de même pour des expéditions difficiles. Mais le fait est d'ailleurs assez rare ; il est probable que, dans les cas ou l'action concertée est d'ordinaire utile à un groupe, ce groupe devient permanent. Ainsi, les chiens qui chassent en meute restent constamment unis. Les plus extraordinaires des réunions temporaires sont celles qui ontliea entre les oiseaux d'une môme contrée dans le seul but de se trouver ensemble et de satisfaire le besoin de la vie sociale indépendamment de tout autre. Ce fait éclaire tous les autres d'une vive lumière en ce qu'il nous montre chez les oiseaux un penchant social latent, toujours prêt à se manifester quand nul autre penchant ne le combat, à plus forte raison quand un but utile peut être poursuivi en commun. Ainsi, le matin, à la lisière des bois, on voit tous les oiseaux non carnivores des alentours s'attrouper ot saluer joyeusement Taurore. a Vers le soir, dit Brehm des corneilles, elles se réunissent en grand nombre à des endroits déterminés pour se communiquer, les impressions de la journée... elles ne s'y rendent qu'avec une prudence extraordinaire et après avoir eu soin d'envoyer plusieurs fois des espions pour inspecter la localité » (vol. I, p. 293). Nous avons vu à Dijon, chaque hiver, des bandes immenses de corneilles (l)se rendre tous les soirs, à la nuit tombante,
(1) Certaines haïKlcâ comjilaieL'l plus de cim] ccntâ oUeaux ; ras^eiuhléc eu (ompreiiait plus de dix mille. IMu<i(Mird bandes devaient fraucliir au muiiid 15 kilum. pour alteiodrc le lieu de réuuiou.
de tous les points de rhorizon vers le Parc des Condé et, là, se livrer au plus haut des airs à de majestueuses évolutions accompagnées de grandes clameurs, avant de s'endormir. Vers la fin de l'hiver, elles firent au milieu de la journée les mêmes exercices ; à partir de ce moment (1), les rassemblements devinrent chaque jour moins nombreux pour cesser bientôt tout à fait. « Dès que les jeunes étourneaux sont éclos, les deux parents s'occupent de les nourrir et le père n'a plus le temps de faire entendre sa voix. 11 sait cependant dérober une heure à ses devoirs paternels, et, vers le soir, on voit les mâles se réunir et chanter de concert (I, p. 244). » Au Havre, les passereaux de tout le quartier du port se donnent rendez- vous chaque soir par milliers sur un bouquet d'arbres, devant le théâtre, à une place où nul aliment ne peut les tenter, et là, ou immobiles, ou sautillant de branche en branche, poussent des cris assourdissants jusqu'à la nuit : ils recommencent le lendemain dès l'aube avant de se séparer. Un très grand nombre d'oiseaux qui vivent épars pendant le jour se réunissent ainsi le soir et chantent, puis conversent encore quelque temps le matin. (Ex : serins des Canaries, Meinas, Paleornis, Parasididés, Streptopélies.) Dans la haute Guinée, les chimpanzés font de même (p. 20). Les gibbons qui vivent en troupes poussent tous ensemble de grands cris au lever et au coucher du soleil. Le Semnopilhèque nasique a la même habitude. Houzeau raconte qu'il a vu, «dans un
(1) 29 février 1876. Nous avons assisté au même speclacle sur la rivière de Morlaix^ au poiut du jour, en janvier 1873. Le nombre des oiseaux ainsi assemblés dépasse l'imaginHliou.
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seulement du Texas, les jeunes chieuâ des coloas se réunir à la même place, tous les jours dans Taprésmidi, pour se livrer à leurs exercices et à lears jeux. Après une heure et demie ou deux d* absence, chaque animal retournait chez lui. Les chiens adultes ne prenaient aucune part à ces assemblées » (vol. Il, p. 67).
La périodicité de ces réunions nous conduit à celles qui durent un certain temps, comme un mois ou une saison de Tannée, d^une manière continue. Une seule promenade dans nos campagnes, à rapproche de rhiver, montre à qui veut y prêter quelque attention, les bandes d'étourneaux et d^alouettes qui se forment dès le mois de septembre ; les roitelets eux-mémes-se rapprochent au nombre de 6 ou de 8 ; ainsi font les pa.s3ereaux, les mésanges et bien d'autres. Mais nous avons déjà touché en passant un trop grand nombre de faits analogues pour que nous nous y arrêtions
Ce sont, dans toutes les classes, les jeunes qui se forrnont le plus facilement en bandes. Nous en verrons tout à l'heure la raison. Les sociétés quelque peu durables composées de tels éléments sont très communes chez les oiseaux. Tandis que les grands corbeaux adultes vivent par paires, les jeunes forment dtiS bandes; ainsi des jeunes hiboux, des jeunes Téléphones, etc. ; mais il est inutile de prolonger cette énu- Hiération, puisque tous les oiseaux dits sociables (1)
'I, Non» s'Tons forc« <ïft donner, couformônieDt ;i l'usage, le nom Je Hor.i.'iMe» aux uuiniaux qui vivnit en ijuiidcs jjreynrioui des Ani;Ui<i',, WiKiï que, rtiiivaut nous, ceux ifui lui vivent qu*eii familles fonueiil n\x^*i
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qui ne prennent pas leur livrée d'amour dès la première année, et se séparent par paires du printemps jusqu'à rautomne, sont évidemment dans ce cas, les jeunes restant seuls et unis ensemble toute la belle saison. Plusieurs jeunes mammifères manifestent les mêmes habitudes, particulièrement chez les cervidés, et aussi les vieux mâles. Dans certaines espèces d'oiseaux et de mammifères, les femelles fécondées forment de grandes troupes d'où les autres individus sont exclus. Chez les chauves-souris, les mâles, sauf le court moment de Taccouploment, vivent toujours séparés des femelles. Mais en général, dans les espèces sociales, après la naissance des petits, la peuplade se reforme au complet sous l'empire des penchants étudiés plus haut.
Nous voici arrivé en présence de la peuplade , le plus élevé des groupes sociaux qu'il nous soit donné d'observer chez les animaux. Elle est, ce semble, composée de familles. Nous devons chercher tout d'abord quels rapports la société ethnique soutient avec la société domestique dans l'ensemble de la série zoologique au-dessous de l'humanité.
Nous nous efforcerons d'établir les trois propositions suivantes :
1° Le seul passage qu'il y ait de la famille à la peuplade se trouve non dans les relations du. père avec la mère et de ceux-ci avec les jeunes, mais dans les relations des jeunes entre eux ;
2° Même à l'origine, la famille et la peuplade sont antagoniques; elles se développent en raison inverse l'une de l'autre ;
3" Le véritable élément de la peuplade est Tindividu; et Tamour d'un être pour ses semblables en tant que tels, ou la sympathie, y est la source de la conscience collective.
!• Si l'on se demande par quelle voie on peut passer de la famille à la société supérieure, on s'aperçoit, non sans quelque surprise, que tant que la famille subsiste il ne s'en trouve aucune. En effet, d'jipres ce que nous avons essayé de démontrer, le père, en général, est surtout attaché à la mère, et la mère à ses jeunes. Or, la possession sexuelle réciproque ne peut être étendue qu'à un petit nombre d'individus ; elle est nécessairement jalouse, de la part du mâle tout au moins, et cela suftit pour clore la famille de ce côté. Celui-ci ne peut manquer de déchaîner sa colère contre toute atteinte portée au droit qu'il s'attribue, et, comme il a la force, la femelle est condamnée par sa volonté à lui rester unie. On comprend qu'elle se résigne à partager son privilège avec un certain nombre de compagnes; maits enfui ce nombre est nécessairement limité, et le fùt-il moins, la nature du lien qui unit ces femelles multiples au mâle reste la même, quelle que soit, son étendue. Donc, Tafloction réciproque du mâle et de la femelle ne soufTre point de partoge dans la plupart des cas, et quand elle en admet, ce n'est que d'un côté et dans des Umites assez étroites. D'autre part, la mère ne peut suffire à Téducation que d'un petit nombre de jeunes. De même que les forces du màlo restreignent le nombre des femelles sur lescjuelles il s'arroge Tempire, de même les forces de la femelle limitent le nombre des petits qu'elle peut