RAPPORTS AVEC LA FAMILLE
élever. Et quand le nombre des petits est multiplié en cas de polygamie par celui des femelles, bien que la bande ainsi formée soit plus considérable, le lien qui unit les parents aux jeunes ne change pas pour cela de nature; nous sommes toujours en présence d'une famille, bien que cette famille soit composée. Que si la femelle et le mâle s'attachent à d'autres individus de la même espèce, ce ne peut être, par conséquent, que le temps des amours passé, et sous l'empire de penchants qui n'auront rien de commun avec les sentiments domestiques. Quant aux jeunes, ils forment en effet entre eux une société qui ne repose sur aucun lien ni de sexe, ni de filiation, et qui n'a point la reproduction pour but ; les affections qui la cimentent peuvent s'étendre sans obstacle à un nombre bien plus considérable d'individus, et ainsi on conçoit que, quand la famille se dissout, une peuplade puisse naître des fruits qu'elle laisse après elle.
2** Suivons maintenant cette agglomération des jeunes, germe du groupe ethnique. Jusqu'à ce que les individus qui la composent deviennent adultes, la société subsistera, du moins les sentiments domestiques n'y auront mis aucun obstacle. Mais que va-t-elle devenir à ce moment? La jalousie, comme un dissolvant énergique y pénétrera ; elle y suscitera entre les mâles des batailles furieuses ; elle séparera les femelles pour les unir à des mâles ennemis. Les couples une fois formés, les besoins de la famille croissant avec le nombre de ses membres, la recherche des aliments allumera entre eux de nouvelles hostilités. Un territoire de plus en plus étendu ne tardera pas à les séparer. La
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peuplade sera dispersée au moins pendant un temps, et cela précisément sous Faction des affections domestiques. C'est par ces causes que, comme nous Favons dit, les deux tiers des sociétés d'animaux sont rompues pendant la belle saison. Quant aux espèces qui ne sont pas sociables du tout, c'est le plus souvent encore parce que la voracité des jeunes étend le territoire de chasse des parents et fait la solitude autour d'eux. Chez les mammifères, même antagonisme entre la famille et la société. Il n'est pas parmi eux une bande composée de familles qui ne soit troublée et, sinon toujours dissoute, au moins relâchée par les effets de l'amour et les nécessités de l'éducation. Et là où la famille est étroitement unie, nous ne voyons pas de peuplade se former, du moins le cas est-il rare et suppose-t-il des circonstances éminemment favorables, entre autres l'absence du régime carnassier. Livingstone {Journal)^ raconte qu'une espèce de chimpanzé, appelée Soko par les naturels, forme des peuplades de dix ou douze couples monogames. Au contraire, les peuplades s'établissent en quelque sorte naturellement là où règne soit la promiscuité, soit la polygamie. Les peuplades de singes polygames sont beaucoup plus nombreuses que celles dont nous venons de parler. Nous voyons donc que partout la cohésion de la famille et les probabilités pour la naissance des sociétés sont inverses. Il faut, pour que la horde prenne naissance, que les liens domestiques se soient détendus en (pielquo sorte et que Tindividn ait repris sa liberté. C'est pouninoi les peuplades organisées sont si rares chez les oiseaux. Les familles juxtaposées, eu
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nombre immense quelquefois, s'y rencontrent souvent ; mais nulle paré elles ne montrent hiérarchie ni gouvernement. En revanche, c'est parmi les mammifères que nous trouvons des sociétés quelque peu organisées, précisément parce que dans cette classe l'individu ne se laisse pas absorber par la famille. On comprend, du reste, que les affections domestiques liées de si près à Tamour de soi aient les mêmes effets , par rapport à la formation de sociétés plus amples, que régoïsme individuel, ou mieux, des effets plus énergiques, Uégoïsme domestique est d'autant plus impérieux qu'il a pour centre un moi plus compréhensif et qu'il y a en lui du dévouement. La conscience collective de la peuplade ne peut donc pas avoir à sa naissance de plus grande ennemie que la conscience collective de la famille. N'hésitons pas à le dire : si une société supérieure à la famille s'est établie, ce ne peut être qu'en s'incorporant des familles profondément altérées, sauf à leur permettre plus tard de se reconstituer dans son sein à l'abri de conditions infiniment plus favorables.
3" Ce n'est donc pas à l'origine le couple ni la famille en qui nous devons voir l'élément essentiel d'une société supérieure. Il est certain que si l'individu qui entre comme élément dans une peuplade n'était pas sexué (hypothèse absurde, car comment existerait-il comme individu sans exister comme espèce?) la peuplade ne pourrait durer au delà de sa vie. Il est certain — et cette raison est plus sérieuse — que si les jeunes n'étaient façonnés dès leur naissance par leur éducation commune à la vie sociale,] amais ils ne se fussent con-
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stitués en peuplade sur aucun point de la série zoologique. On ne soutient donc pas que la société ethnique eût pu se former sans être précédée de Torganisation domestique ; on ne nie pas que la famille soit la condition prochaine de la peuplade. Ce qu'on soutient, c'est que, quand l'individu se trouve amené à vivre avec ses frères, à former avec eux un groupe permanent, ce n'est ni le penchant sexuel, ni Tun des sentiments qai attachent les parents aux jeunes et les jeunes aux parents qui l'y pousse, mais une disposition qui n'attend pas l'âge des amours pour se manifester, qui dure après que cet âge est passé, une disposition, enfin, qui rencontre le plus souvent dans les affections domestiques, non des appuis, mais des obstacles. Mais, dira-t-on, c'est de l'amour fraternel qu'il s'agit ; n'est-ce pas une affection domestique? Nous répondrons que l'amour fraternel lui-même doit son existence à la disposition que nous venons de signaler, qu'il en est un effet. L'affection des frères les uns pour les autres ne résulte pas des lieyis dxi, sang : ces liens sont ignorés des animaux. Un jeune d'une autre famille élevé avec les petits d'une famille de même espèce sera considéré par eux comme un frère sans aucune restriction. L'influence de la famille dans la formation de la société se réduit donc à assurer pour les premiers temps qui suivent la naissance la vie eu commun à un certain nombre déjeunes; quant à la disposition qui se développe pendant ce temps et d'où doit sortir la société, elle se manifeste en dehors de la famille comme en elle, elle unit tout animal avec son semblable. C'est en effet en raison de leur ressemblance seule que deux