ORIGINE DE LA PEUPLADE
Cependant cette corrélation nécessaire peut être ensuite voilée aux yeux et en apparence suspendue sous l'action de l'hérédité. Une représentation, maintes fois répétée dans les expériences individuelles de la race, peut finir par engendrer une conformation spéciale de l'appareil nerveux, en sorte que les jeunes individus héritent en naissant du fruit de ces expériences sans avoir eu à les recueillir eux-mêmes. Dans ce cas, la seconde partie du processus double indiqué plus haut subsiste seule ; l'activité de l'être se trouve sollicitée par des impulsions appropriées aux circonstances et répond aux excitations venues de l'extérieur par des combinaisons de mouvements convenables, et pourtant son intelligence n'a pu recueillir les renseignements, enchaîner les vues qu'exigent de telles combinaisons. En faut-il conclure que l'intelligence en est absente? Assurément non ; puisque l'activité n'a été sollicitée et le besoin ressenti que grâce aux effets des opérations antérieures. L'intelligence est là, dans les organes qu'elle a façonnés, dans l'inConscient qu'elle a éclairé, dans le mécanisme qu'elle a semé d'intentions. Telle est la sympathie; née de la représentation, elle devient, dans l'individu d'abord, dans la race ensuite, un penchant de plus en plus confirmé par les causes qui lui ont donné naissance ; et quand le psychologue l'envisage, elle ressemble à un désir irrationnel, aune inclination irréductile : la rupture semble définitive, en cette occurence comme en tant d'autres, entre l'entendement et la sensibilité.
La sympathie se trouve dans la famille mêlée en une large proportion à tous les penchants qui relient entre
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eux les parents et ceux-ci aux jeunes, mais elle n'est pas le ressort principal de cette association. Elle y apparaît comme le couronnement, comme la forme ultime de tous les sentiments domestiques ; elle n*est pas un sentiment domestique proprement dit. Au contraire, elle est la cause première essentielle de la société ethnique. C'est sur ce fond commun que se dessinent les sentiments particuliers qui sont propres à chacun des membres de la peuplade selon sa fonction. Nous allons en étudier les déterminations Variées.
Les oiseaux nous offrent d'abord deux sortes de peuplades bien différentes, les unes qui ne durent que pendant le temps de Tamour et de l'élevage, les autres qui ne durent qu'en dehors de ce temps. La première catégorie ne comprend que les sociétés d'oiseaux de mer ; toutes les autres sociétés de la classe rentrent dans la seconde catégorie. On sait quel singulier spectacle offrent quelques points des côtes continentales (surtout au nord de TEurope et, dans les contrées du sud, partout où Thomme n'a que peu ou point pénétré) et les îles inhabitées. Le nombre des oiseaux de mer qui pondent leurs œufs et élèvent leurs petits en ces endroits dépasse l'imagination. Les espèces qui présentent cette particularité do mœurs sont les Lummes, les Mergulos, les Macareux, les Alques, les Manchots, les Bernaches, les Eiders, les Sternes, les Goélands, les Risses Iridactyles, les Chroïcocéphales, les Fous, les Frégates et les Cormorans. Nulle organisation ne préside à ces sociétés qui sont presque toujours des juxtapositions de familles innombrables. Le seul con-
cours général que se prêtent les membres a pour but la défense commune contre les oiseaux de proie ; mais leurs principaux ennemis sont les grands poissons contres lesquelesilsne peuvent rien. Certaines espèces donnent l'exemple d'un concours plus restreint, mais plus efficace. Ainsi, les jeunes de certains plongeurs, qui ont perdu leurs parents sont élevés par d'autres couples ; chez les lummes les femelles se suppléent pour l'incubation, et chez les eiders elles pondent et couvent à plusieurs dans le même nid. Chez les manchots, en revanche, Jes femelles voisines s'enlèvent les œufs de vive force, ce qui engage les mâles à se fixer sur le nid aussitôt qu'elles le quittent. L'avantage de la société est, dans ce cas, fort douteux. Les même manchots nous offrent un exemple curieux de l'attraction du même au même, ce Ceux qui sont sur terre, dit Bennet, (Brehm, vol. II, p. 893) sont organisés comme un régiment de soldats, et rangés, non seulement en lignes, mais d'après leur âge. Les jeunes sont à une place, les adultes, les couveuses et les femelles libres à l'autre. Le triage est fait si rigoureusement que chaque catégorie repousse impitoyablement les oiseaux des autres catégories. » On ne voit pas quel profit ils peuvent tirer de cette habitude. Tels sont les faits : si nous cherchons quelle conclusion on en doit tirer au sujet de l'origine de ces sociétés, il ne semble pas que l'assertion de Brehm puisse être acceptée sans réserve. « S'ils forment, pour nicher, dit-il en parlant des sternes, des sociétés nombreuses, c'est probablement qu'ils ont conscience de pouvoir mieux résister à leurs ennemis en réunissant leurs forces qu'en agissant iso-
lément » (Brehm, II, p. 788). Nous ne nions pas que, chez les sternes particulièrement, l'association n'ait cet effet ; et quand le même auteur affirme, par exemple, que les Chroïcocéphales adultes sont continuellement occupés à prévenir les dangers qui menacent leurs petits, quand il nous dit que tout autre oiseau de proie qui paraît dans le lointain cause une agitation dans la colonie, qu'il s'en élève aussitôt d'épouvantables clameurs, et qu'on voit d'épaisses phalanges s'élancer à l'instant pour fondre sur l'ennemi, son témoignage est assurément incontestable : il suffit à établir que la coopération défensive est pratiquée dans une telle société. Mais il en est tout autrement de la question de savoir si cette coopération est le résultat ou la cause du groupement de tant de couples sur les « montagnes d'oiseaux. » Il est probable, d'abord, que roccasion en a été rencontrée dans des circonstances fortuites qui ont amené simultanément un grand nombre de ces animaux à nicher en des lieux favorables, falaises ou rochers, non loin les uns des autres ; ils ne pouvaient, en effet, nicher sur la vague, et devant, pour subvenir à leur alimention, rester près de la mer, ne trouvaient sur les côtes qu'un nombre restreint de places avantageuses. Quanta la cause déterminante de leur rapprochement progressif, c'est encore à notre avis cette attraction du même au mùine qui a opéré petit à petit entre les bandes de manchots le triage dont nous avons été témoins tout à l'heure. Ces animaux ont pris plaisir à vivre réunis parce (jue nulle représentation n'est aussi agréable à un être vivant que celle de son semblable. A mesure qu'ils ont été rapprochés de la sorte,
chaque individu a senti l'idée qu'il avait de sa force accrue par l'idée qu'il a prise de la force de ses semblables, et c'est ainsi que l'habitude de la coopération défensive s'est établie chez quelques-uns d'entre eux. Entre la dispersion primitive et le concours normal, la sympathie nous semble offrir un intermédiaire indispensable. Aussi voyons-nous ce dernier sentiment cultivé par eux avec une sorte de passion. Les cris qu'ils poussent constamment tous ensemble sur des tons variés, les évolutions simultanées, les stations en lignes aux endroits favoris occupent dans leur existence une bien plus grande place que les opérations défensives, nécessairement espacées. On voit que c'est un besoin pour eux de se sentir vivre côte à côte et qu'hidépendamment de tout autre but ils cherchent pour lui-même le plaisir correspondant. Du reste, il serait peu dangereux d'insister trop vivement sur les différences qui séparent des phénomènes psychiques éminemment complexes et toujours si voisins les uns des autres. Quelle part le sentiment d'un accroissement de sécurité a-t-il eue dans Tagglomération première de ces oiseaux, c'est ce qu'il serait aventureux de vouloir déterminer avec une entière exactitude ; qu'il nous suffise de constater que le sentiment sympathique a très promptementété cultivé pour lui-même et qu'il a contribué pour une large part au développement des autres.
C'est un principe très juste que celui si souvent invoqué par Darwin que nul être ne revêt un attribut nouveau si ce n'est un attribut avantageux à l'espèce. Et pour le cas présent on voit que nous ne contestons
pas les résultats avantageux de la sympathie. Cependant il arrive très fréquemment : d'abord, que Tattribut nouvellement acquis, bien qu'utile pour ravenir, soit acquis sous Tempire de motifs tout autres que celui de l'utilité ; ensuite, que cet attribut, utile en général et dans un grand nombre de circonstances, soit défavorable dans des circonstances particulières. Ainsi, il n'est certainement pas avantageux aux eiders de nicher en masse dans des lieux voisins des habitations humaines où ils sont exploités, non pas seulement pour leur duvet, mais aussi pour leur chair et pour leurs œufs ; et il n'est pas avantageux aux mergules de s'attrouper en groupes tellement compactes sous le fusil du chasseur que celui-ci peut en abattçe trente-deux d'un seul coup. Mais le penchant social n'a pas été cultivé en vue de ces résultats ; il leur survit cependant. De même, les pingouins de l'île Saint-Paul n'ont pas pris l'habitude de nicher sur le haut des rochers, où ils ne se hissent qu'à grand'peine et où ils sont, eux et leurs jeunes, une proie facile pour les oiseaux carnassiers, en vue de subir ces inconvénients : Thabilude demeure en dépit d'eux. Il est donc possible que les nécessités de la défense collective ne soient venues qu'en seconde ligne parmi les causes qui ont déterminé les mœurs sociales des oiseaux de mer : sans cela pourquoi leur union ne subsisterait-elle pas toute raniiée? Nous inclinons à admettre que Toc-casion fournie par le rapprocherneul inévitable des nids a contribué pour beaucoup à les faire naître, puis, que la sympathie croissante née de ces circonstances favorables a resserré lus agglomérations et qu'ainsi elles n'ont servi que plus
tard à une action concertée qui n'a pu se produire tout d'un coup. En tout cas, il n'est pas besoin de recourir, pour expliquer la fixation de cette habitude, à une élimination des peuplades où elle n'aurait pas existé ; il en est qui ne la manifestent à aucun degré et qui n'en prospèrent pas moins dans les lieux où l'homme n'est pas établi.
D'autres sociétés également temporaires ne durent, avons-nous dit, qu'en dehors du temps consacré à la reproduction. Cette opposition est remarquable, et nous devons tenter de l'expliquer. Remarquons d'abord que les aliments ne se présentent pas au milieu des continents avec la même prodigalité qu'au bord des mers poissonneuses. Rien ne s'oppose à ce que les oiseaux de mer nichent en aussi grandes quantités qu'ils peuvent le souhaiter sur le même rivage ; les poissons, les mollusques ne leur manquent jamais, quel que soit le nombre des couvées à nourrir. De même certains pécheurs, qui vivent solitaires sur nos rivières épuisées et près des bords où les armes à feu retentissent souvent, habitent par joyeuses bandes les rivages à demi solitaires du Nil (Céryle-pie). Il n'en est pas de même au milieu des terres, où la nourriture, en proportions restreintes, est ardemment disputée. Il n'est donc pas étonnant que les oiseaux continentaux aient des habitudes différentes sur ce point de celles des oiseaux maritimes, quand on songe surtout qu'un grand nombre d'entre eux, qui se nourrissent de graines pendant l'hiver, se nourrissent d'insectes pendant la saison des amours. Ace moment, force leur est donc de s'écarter les uns des autres, sans préjudice
des autres motifs qui les invitent à s*isoler et que nous avons signalés ailleurs. L'oiseau est-il petit, les aliments sont-ils, relativement à ses besoins, abondants, ou les couples se poseront à petite distance, comme le font les alouettes, ou ils cesseront de s'écarter et, laissant libre carrière à leurs sentiments sympathiques, ne formeront qu'une seule sociétéw Du reste, cette cause n'agit pas seule, comme on le devine. De telles généralisations sont toujours dangereuses, et il convient de revenir aux faits pour s'en tenir le plus près possible.
Les oiseaux qui nichent par couples et se réunissent en bandes le reste du temps sont en majorité les passereaux et les perroquets, auxquels il faut ajouter quelques échassiers. Un certain nombre de passereaux errent Thiver en familles composées des vieux et des jeunes de l'année ; nous n'avons plus à nous en occuper ici. D'autres errent en grandes bandes, souvent môlées d'espèces différentes, souvent aussi composées d'oiseaux d'une seule espèce. Ces peuplades n'offrent rien de remarquable comme organisation. L'imitation, fruit de la sympathie, entraîne d'une manière presque fatale la simultanéité des mouvements. Les perroquets n'offrent pas, du moins si nous en croyons une lecture attentive de Brehm, un état social plus élevé. Dans de telles bandes, les yeux de chaque individu incessamment fixés sur ses compagnons et ses oreilles incessamment tendues vers leurs cris le rivent en quelque sorte à la masse mobile dont il fait partie, et de même la masse est attachée à chaque individu. La cohésion n'est pas toujours aussi forte. Mais le nombre n'est pas
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petit des sociétés où les liens de la représentation réciproque sont si étroits qu'ils donnent aux actes de leurs membres toutfe l'apparence d'un dévouement absolu. En voici des exemples empruntés à différents groupes. Audubon témoigne que, quand on a frappé quelques individus dans une bande de perroquets, les autres se lèvent, crient, volent en cercle pendant cinq ou six minutes, reviennent près des cadavres de leurs compagnons, les entourent en poussant des cris plaintifs et tombent eux-mêmes à leur tour, victimes de leur amitié (Brehm, vol. I, p. 42). Wilson ajoute (I, p. 54) que, dans de telles circonstances, les coups répétés des chasseurs semblent surexciter le dévouement des perruches et qu'elles s'approchent de plus en plus de celles qui ont succombé. On en tue ainsi des centaines. « Ce qui domine tout son être, dit Brehm du bouvreuil, c'est l'amour de ses semblables. Un d'eux est-il tué, tous les autres se lamentent, ne peuvent se décider à quitter le lieu où gît leur compagnon ; ils veulent l'emmener avec eux» (p. 93). Même témoignage au sujet des Sizerins, des Mésangeais, des Cardinaux, des Orites à longue queue, etc. Ces faits, bien que limités à quelques espèces, expriment aux yeux en quelque sorte l'unité de conscience qui tient attachés en un seul tout ces êtres inconstants, mais capables de représentation et hantés de l'image de leurs congénères.
L'organisation, toute faible qu'elle est en de telles bandes, n'est pas entièrement absente. Les perroquets et les passereaux vulgaires ont des gardes à l'imitation desquels toute la peuplade picore en paix ou s'enfuit précipitamment. Ces fonctions toutes spontanées et qui
n'impliquent aucun commandementsont,paraît-il,reinplies chez les perroquets parles plus âgés. Il y a aussi chez ces derniers oiseaux une certaine entente, puisqu'ils savent, au moment où ils dévastent les récoltes, étouffer tous ensemble leurs cris, d'ordinaire si épou* vantables, de sorte que l'on n'entend que le bruit des graines qui tombent à terre. Mais les échassiers sont passés maîtres en ce genre de précautions et leurs peuplades sont bien mieux organisées. Les vanneaux rendent toute chasse impossible ; ils servent d'avertisseurs non seulement à leurs semblables, mais à tous les oiseaux. Ils savent agir de concert : « Des vanneaux, attaquant une buse, un milan, un corbeau ou un aigle, offrent un spectacle des plus divertissants. Dans ces circonstances les vanneaux se prêtent mutuellement secours, et leur courage augmente avec leur nombre. L'oiseau de proie en est tellement harcelé que, de guerre lasse, il fmit par abandonner la partie » (vol. II, p. 567). La grue mérite d'être prise comme type de la famille tout entière au point de vue où nous sommes en ce moment. « Réunie à ses semblables, elle pose toujours des sentinelles qui ont à veiller au salut commun ; a-t-cUe été dérangée d*un endroit, elle y envoie des éclaireurs avant d'y retourner. En Afrique, lorsqu'elles eurent connu nos procédés hostiles, elles envoyaient un éclaireur, puis plusieurs; ceux-ci examinaient tout, cherchaient s'il n'y avait plus rien de suspect, revenaient vers la communauté qui n'avait pas toujours pleine confiance; alors d'autres éclaireurs étaient envoyés comme pour contrôler leurs rapports; puisenfinla bande arrivait» (vol. II,
p. 575). Si Ton demande à quoi tient cette supériorité sociale des échassiers sur les perroquets, qui pour le reste ne leur cèdent en rien, peut-être le trouvera-t-on dans le régime de ces oiseaux : les seconds sont arboricoles et se nourrissent de substances végétales; ils sont, à rétat libre, bruyants et étourdis; les premiers sont des marcheurs; ils pèchent des poissons méfiants ou chassent de petits mammifères agiles ; pour surprendre les uns et les autres, ils sont forcés de rester de longues heures silencieux et ainsi s'instruisent à l'observation. Leurs démarches doivent être plus posées et plus réfléchies.
De telles coutumes sont évidemment profitables et nous ne doutons pas que les avantages ainsi obtenus ne soient de puissants motifs pour le développement de la société. Cependant il ne faut pas oubUer que l'agglomération n'est pas toujours un avantage et qu'à suivre le principe Darwinien de l'utilité directe les oiseaux cités plus haut auraient parfois le plus grand intérêt à y renoncer, et y renonceraient en effet, si le penchant sympathique ne les tenait enchaînés. Ainsi, il ne peut être profitable aux perroquets pas plus qu'à certains passereaux de se laisser massacrer jusqu'au dernier quand l'un d'eux est tombé sous le premier coup du chasseur, ce Leurs instincts de sensibilité les perdent, dit Brehm des Sizerins; l'un d'entre eux est-il pris, il attire les autres qui se font prendre à leur tour » (I, p. 118). D'autre part, si la société limitée éveille la prudence, comme elle augmente la sécurité, elle doit inspirer en proportion une confiance de plus en plus marquée : l'oiseau se repose sur ses
compagnons. Qu'onsuppose, dès lors, la société étendue jusqu'à un nombre considérable, ses membres devront éprouver une sotte confiance en leur nombre et oublier toute précaution. Les Loriquets d'Australie nous en fournissent un exemple : les Toucans, bien que différents des perroquets, nous en présentent un autre qui peut trouver place ici : « Ils sont curieux comme les corneilles dont ils paraissent avoir le régime ; ils poursuivent en commun les oiseaux de proie et se réunissent en grand nombre pour harceler leurs ennemis » (I, p. 29). Voilà donc des oiseaux habiles à Faction concertée. Cependant, s'il faut en croire Bâtes, « craintifs et défiants tant qu'ils sont en petites sociétés, ils perdent toute prudence lorsqu'ils sont réunis en grand nombre » (Vol. II, p. 203). Et en dehors des familles citées jusqu'ici, on sait à quel degré de stupidité arrivent les pigeons, quand ils traversent l'Amérique, formant ces bandes immenses qu'Audubon a décrites. Ainsi donc, la nombreuse société n'est pas toujours une garantie de sécurité à elle seule, et quand elle se produit sans être accompagnqe d'une organisation capable de la régir, c'est sans doute plutôt à un autre motif qu'à celui-là qu'elle doit son existence; car alors elle irait trop évidemment contre son but.
Les peuplades dont les membres restent toujours réunis ne sont pas à beaucoup près aussi fréquentes que les précédentes : mais elles occupent le sommet d'une série dont plusieurs formes sociales intermédiaires marquent les degrés. Il ne manque pas de sociétés où les couples sont assez rapprochés pour ne pas se perdre de vue môme pendant le temps consacre à
la reproduction : les combats entre les mâles, les nécessités de rélevage troublent ces sociétés et les relâchent sans parvenir à triompher complètement du penchant qui les a formées. Telles sont les sociétés d'alouettes et d'Embérizidés (bruants). Les hirondelles de rivage et nos martinets, certains perroquets, les Céryles, les Guêpiers, les Coccolarynx construisent déjà leurs nids plus rapprochés ; les hérons placent le leur sur des arbres voisins et plusieurs passereaux ainsi que les ibis sur le même arbre.
Quand les nids sont juxtaposés, certaines modifications peuvent résulter de leur voisinage, soit dans la part que chaque oiseau prend à la construction, soit dans l'architecture du nid lui-même. Les Salanganes présentent ce fait curieux que, comme chez les abeilles, chaque oiseau travaille indifféremments à tous les nids de la peuplade, ou peut-être seulement aux nids voisins du sien propre. Le Républicain social construit un nid ou plutôt un amas de nids recouverts d'une toiture commune. L'Alecto de Dinemelli, oiseau assez petit (20 centimètres de longueur), dispose également sur des arbres des branches de mimosas en si grandes quantités qu'elles forment un monceau de un mètre 50 à deux mètres de diamètre. A rintérieur de ce buisson artificiel une peuplade peu nombreuse de trois à huit couples établit des couches moelleuses où les œufs sont disposés (Brehm, vol. II, p. 190). Tels sont les spécimens les plus accomplis de l'industrie collective chez les oiseaux (1). Si l'industrie d'une société est le miroir
(1) Citons encore les dindes, les Leipoaa et le Mégapodes; couvaison en common naturelle ou artificielle.
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fidèle des relations réciproques entretenues par ses membres, il faut reconnaître que celles-ci sont chétives du moins pendant le temps des amours. C*est en effet le moment où même chez les peuplades qui ne se dispersent jamais les relations sont le plus faibles. A d'autres époques, on voit les vols d'oiseaux adopter certaines formes géométriques qui expriment en effet la nature de leur coopération : il s'agit pour eux de voir loin et de voler longtemps (1). Les pintades marchent à la file. Les manchots et les autruches, oiseaux dont l'aile est atrophiée, ont des sentiers battus, aplanis, autour de leur demeure (2). Mais tous ces phénomènes ne constituent aux peuplades d'oiseaux que des titres médiocres au point de vue sociologique. Agglomérations assez cohérentes, et capables d'une coopération dont le but est d'assurer le salut commun, elles n*offrent pas d'autres partages des fonctions que celui d'où résultent les familles et celui qui suscite les sentinelles ou éclaireurs. Nulle part on ne trouve un chef commandant la troupe. Aucune délégation d'autorité, partant aucune véritable organisation sociale. Du reste, le langage dont se servent les oiseaux, d'autant plus bruyant et plus tumultueux d'ordinaire que la société est plus nombreuse et plus cohérente, ne semble en aucune façon se prêter à l'expression d'idées précises. Bon à chanter l'amour, il paraît pauvre en inflexions explicites. A moins qu'il ne soit considéré dans la
(1) IbU, grues, oies sauvages, cygnes noirs, etc.
(2) L'attaque concertée d*uu lii^vre par deux corbeaux aux deux boncbes d'un couloir souterrain où il s'était réfugié (Bkehm), lapêclie en cercle de« pélicans, la première accidentelle, la seconde normale, se rattocbeot à ce groupe de faits.
famille comme moyen de communication entre la mère et les petits, chez la poule domestique, par exemple, il est destiné plutôt à faire sentir aux membres d'une peuplade la présence de leurs compagnons qu'à leur transmettre des représentations ou des sentiments distincts. Pour toutes ces raisons, la société ethnique semble chez les oiseaux, en dépit du grand nombre d'individus qu'elle embrasse quelquefois, fort loin d'acquérir la perfection dont elle est capable. Du reste, si la loi que nous avons posée quant aux rapports de la famille et de la peuplade est vraie, la classe d'animaux où la famille est le plus hautement organisée devait être celle où la société supérieure le serait le moins.
L'organisation de la peuplade est un peu plus élevée chez les mammifères , mais non pas dans les espèces où la famille est elle-même organisée. Les grands carnassiers ne vivent jamais réunis. La plupart des chiens se groupent en meutes à l'état sauvage, et ce sont précisément ceux dont les sexes ne forment que des paires momentanées. 11 est à remarquer que ces penchants de sociabilité si prononcés, et auxquels l'homme a dû de réussir presque partout dans la domestication de cet animal, sont accompagnés chez le chien d'une fécondité extrême, certaines femelles ayant de quatre à neuf et même quinze petits en une seule portée. Pour former des meutes de cinquante à soixante individus, il suffit donc d'un petit nombre de ces groupes naturels, accoutumés dès le jeune âge à l'action concertée sous la direction de la mère. Les Colsuns {Canis primœvu8)j
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qui habitent le Dekhan, viennent à bout, grâce à cet esprit de combinaison, des proies les plus redoutables. Ils coupent la retraite au cerf et au léopard, et tandis que les uns attaquent le sanglier par devant, d'autres le saisissent par les côtés. Ils livrent des combats au tigre même et à Tours, combats où les individus sont plus ou moins maltraités, mais où la meute est souvent victorieuse. La bande formée par les Colsuns n'atteint que le nombre de huit à douze individus, en sorte qu'on ne peut, faute de témoignages précis, décider si elle est famille ou peuplade. Celles des chiens errants en Egypte sont bien plus considérables; elles montrent une certaine cohésion comme le témoignent les luttes soutenues de Tune à l'autre, ce Malheur au chien qui s'égare sur le territoire d'un voisin ! J'ai vu bien des fois les autres chiens se ruer sur le malheureux et le déchirer, à moins qu'une prompte fuite ne le mît à l'abri » (Brkhm, d'après Hacklaînder). Quartier par quartier, nos chiens domestiques laissent voir de faibles traces de cette solidarité. La plupart des rongeurs sociaux, étant monogames, sont incapables d*une organisation collective centralisée. Les maimottes se gardent au moyen de sentinelles et confient ce soin aux mâles; les chiens des prairies (Cynomys ludovicianus) font de même et vivent en étroites relations les uns avec les autres ; les lapins de garenne montrent des habitudes analogues; les couloirs des différents couples sont rehés entre eux. La Viscache construit des terriers plus centralisés où huit ou dix familles vivent tout près les unes des autres au fond de couloirs qui débouchent au dehors par une cinquantaine d'ouver-
tures, chaque groupe restant distinct des autres au sein d'une vaste agglomération. La Gerboise et TAlactaga forment des peuplades moins nombreuses, mais dont l'économie est la même. Enfin, les castors, bien que séparés par famille (chaque hutte en contient une), construisent en commun ces digues étonnantes où se révèle l'unité de conscience de chaque peuplade. Cette opération complexe nécessite la convergence des volontés et des intelligences pour une multitude d'actions préparatoires dont la plus remarquable est le choix, rincision, le transport et la disposition des grosses branches qui forment les pièces essentielles de Tédifice. Là se borne, du reste, la coopération dans ce groupe de mammifères. Les fourmis des bois semblent les égaler par leur industrie ; mais il ne faut pas oublier la différence capitale qui sépare les invertébrés les plus parfaits des vertébrés sous le rapport qui nous occupe : les premiers constituent des sociétés domestiques confuses dans lesquelles les mâles ne jouent qu'un rôle physiologique; les seconds constituent des peuplades dans lesquelles les familles ont une existence distincte et manifeslent, chacune prise à part, une organisation élevée. Enfin, la texture des parois dans les huttes des castors est autrement compliquée que celle des murs dans la fourmilière , sans parler du caractère spécial que présentent nécessairement des substructions aquatiques. Ajoutons que les peuplades de castors ont été beaucoup moins exactement observées que les familles de fourmis. La prudence avec laquelle les mammifères savent se soustraire à nos investigations est à elle seule un témoignage de l'économie supérieure de leurs so-
ciétés. Ce sont les plus parfaites, et par conséquent les plus intéressantes, sur lesquelles nous avons le moins de renseignements (1).
C'est encore un fait sur lequel il convient d'insister que le changement d'habitudes des castors partout où rhomme envahit leur domaine. Dans ce cas, ils ne tardent pas, comme on le sait, à transformer leurs constructions ostensibles en terriers semblables à ceux de la loutre et creusés comme les siens isolément dans la berge des fleuves. Un assez grand nombre de faits de • cette nature ont été recueillis. Il en résulte que, si le danger modéré resserre au premier abord les liens sociaux, le péril extrême les relâche et quelquefois les rompt tout à fait. Ainsi, les perdrix ont appris à se garder sous la pression des poursuites hostiles de l'homme, mais sont-elles trop vivement pressées, elles se débandent ; et Ton sait que c'est le premier point de la tactique des chasseurs que de viser à ce résultat. Les peuplades des Kittes de la Chine, en présence de la brusque attaque d'un oiseau de proie, se dispersent à un signal, puis, le danger disparu, se reforment en s'appelànt de tous côtes. Les femelles des Anis qui couvent en commun dans de grands nids, au nombre de trois ou quatre, au milieu de la sécurité profonde que leur offrent les savanes de la Guyane, renoncent à cette habitude dans les régions habitées du Brésil. Il est probable que plusieurs espèces solitaires qui appartiennent à des
(l) Voir un article que M. Wandt a caniacré à Tcxaraen de noire ouvrage dans le Vierteljahrsschn'ft fur wissenschnftiiche Philosophie, soiu ce tilre : «De l'élat actuel de la psychologie animale. » Il reconnaît Tin* Bullljanco ded reoseignements dont dispose la psychologie animale, notamment en ce qui concerne les singes.
familles sociables ont perdu leur penchant à la sociabilité sous la pression de semblables circonstances. Les conditions les plus favorables à la société tant ethnique que familiale sont donc celles qui assurent aux animaux, doués d'ailleurs de facultés intellectuelles suffisantes, une sécurité relative. La raison première de cette loi est que la crainte des derniers périls absorbe les facultés de l'individu, et lui interdit tout effort pollectif. On ne s'associe paspour mourir, mais pour vivre et pour améliorer la vie. Un poète contemporain a exprimé cette pensée dans un beau vers :
0 Et chacun se sentant mourir, on était seul »
Il s'y joint cette autre raison que le penchant social a besoin pour subsister d'être entretenu par la vie en commun en dehors des moments où se produit la coopération active. Des jeux, des évolutions simultanées, la jouissance paisible des émotions sympathiques-son t indispensables au développement de ce penchant. Comment ces conditions seraient-elles réaUsées là où chaque individu ne peut se montrer sans avoir à redouter des cqjips inévitables? A côté des sociétés humaines aucune société ne peut subsister que celles que rhomme épargne volontairement.
C'est pourquoi les peuplades de ruminants, de chevaux et de singes ne se rencontrent plus que dans les vastes espaces de l'Asie, de l'Australie, de l'Afrique et du Nouveau-Monde où l'homme ne s'est point encore multiplié. Les bovidés vivent en troupes considérables qui comprennent des femelles et des jeunes en grand nombre et aussi des mâles. C'est parmi ceux-ci que se
recrutent par voie de compétition violente les chefs ou guides, ceux qui veillent à la sécurité de la peuplade et sont suivis spontanément par les individus plus fai* blés. Les gouvernants ne sont pas non plus, ici, investis d'une action directe très marquée sur les gouvernés ; il semble que leur initiative se borne à imposer leur autorité à ceux-là seulement qui ambitionnent le même pouvoir ; le reste se range à la suite du vainqueur. Cependant jamais la primauté n'est exercée sans conteste pendant longtemps, et les chefs vieillis voient surgir à côté d'eux dans les jeunes plus robustes des rivaux capables de les surpasser. Dès que le combat en a jugé, les vieux, incapables de subir la domination qu'ils ont exercée, s'exilent du troupeau; ils vivent à l'écart et deviennent redoutables à l'homme (1). Les bisons ne se prêtent que difficilement à des observations suivies ; mais ces faits sont constatés tous les jours dans les troupeaux de bœufs à demi sauvages de l'Australie et de l'Amérique. Darwin, parlant de la manière dont l'industrie de l'élevage est pratiquée sur les bords de la Plata, expose ainsi l'un des procédés qu'elle emploie : (c Le principal travail que nécessite une estancia est de rassembler le bétail deux fois par semaine en un lieu central pour l'apprivoiser un peu et pour le compter. On pourrait penser que celte opération présente de grandes difficultés, quand 12 à 15,000
(1) Il ea est de môme des vieux mâles cbez les bisons, les éléphaDli, les hippopotames. Dans Tlnde anglaise on donne des primes, dit Anquetii , à ceux qui débarrassent la contrée de ces redoutables élépbanti solitaires. Nous ne savons si le fait est exact. Mais il est certaia qu*ila sont très redoutés, en Afrique et en Asie, pour leur caractère faroache et irritable.
têtes sont réunies dans le même endroit. On y arrive cependant assez facilement en se basant sur ce principe que les animaux se classent eux-mêmes en petites troupes de 40 à 100 individus. Chaque petite troupe se reconnaît à quelques individus qui portent des marques particulières ; or le nombre de têtes dans chaque troupe étant connu, on s'aperçoit bien vite si un seul bœuf manque à l'appel au Ynilieu de 10,000 autres » (Darwin, Voyage, p. 155). Darwin ne dit pas comment chaque animal réussit à reconnaître sa bande. Un observateur qui a visité les pâturages d'Australie, M. de Castella, a exposé, dans le Tour du Monde^ la raison de ce groupement volontaire. Comme les bœufs de la Plata proviennent, ainsi que ceux de TAustraliè, de races européennes jadis soumises au joug uniforme de la domestication, nous pouvons, sans forcer l'analogie, appliquer aux unes ce qu'on nous rapporte ici des autres. Il s'agit d'un colon qui fait faire un long voyage à un grand troupeau de bœufs et se trouve au bout d'un certain temps plus conduit par eux qu'ils ne le sont par lui. a Les animaux comme les hommes reconnaissent des chefs. Après quelques jours de route, l'œil exercé du squatter remarquait facilement les bêtes influentes parmi les autres, ceux qu'on appelle les leaders, les conducteurs. Quand tout le troupeau avaitété dispersé, il suffisait de s'assurer de la présence de ceux-ci pour savoir qu'il était bien au complet. Si quelqu'un de ces conducteurs manquait, commeiln'étaitcertainement pas seul, il fallait s'arrêter et passer trois ou quatre jours à chercher les fugitifs d {Toxir du Monde^ 1861, p. 122). Ainsi, c'est moins sa bande que son
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chef que chaque animal reconnaît; c'est ce chef qui fait Tunité du groupe. La réunion de plusieurs chefs constitue le gouvernement de l'immense troupeau ; mais là s'arrête la concentration de la peuplade ; entre les têtes prépondérantes, il n'y a point et il ne peut y avoir d'accord organisé.
Les antilopes, excepté au temps des migrations, vivent plutôt par familles que par peuplades ; en dehors de ce temps, quand plusieurs familles se réunissent, la cohésion n'est jamais bien forte. Des seatinelles, cependant, gardent toujours un troupeau qui paît ou se repose, et quand. un animal a fini sa faction un autre se lève pour le remplacer. Les mâles jouent partout le rôle de guides. Les rennes, qui se séparent par couples distincts au moment des amours, forment, le reste de Tannée, des peuplades assez considérables de 300 à 400 têtes. Même pendant cette saison, les jeunes restent unis sous la conduite d'animaux plus âgés. Ce sont les doyens d'âge qui conduisent aussi la grande troupe. c( Quand tous les autres sont à se reposer ou à ruminer, le conducteur est debout, en sentinelle. Se couche-t-il, un autre aussitôt se relève et prend sa place i (Breiim, vol. II, p. 483). Il exerce une sorte de gouvernement. Dans leur expédition au pôle nord, les hommes de la Germania furent témoins de la scène suivante. Pendant que les voyageurs faisaient halte euxmêmes, une troupe de 20 ou 30 rennes vint se reposer sur une plaine de glace. Quand les hommes reprirent leur route, Tavant-garde des rennes se releva et se remit en chemin. Mais le gros du troupeau restait couché. Le conducteur a fit signe aux premiers d'arrêter, re-
broussa chemin vers les retardataires et, les frappant un à un avec ses cornes, il n'eut point de répit que tous ne se fussent relevés et remis en route comme une file d'oies vers les pâtis nouveaux » (Tour du monde^ 1874, 2* sem., p. 107). Ici, ce n'est donc pas la force, mais la prudence qui appelle au pouvoir tels individus plutôt que tels autres ; et cela se conçoit dans une peuplade qui ne peut compter au même degré que les bœufs sauvages sur la résistance ouverte et doit mettre tous ses soins à éviter Tennemi. Les lamas sont utilisés au Pérou en troupes considérables pour le transport de lourds fardeaux; mais cet emploi ne leur enlève pas, à vrai dire, leur liberté; la bande garde ses allures naturelles dans les longs voyages qu'elle fait à travers les montagnes. Elle est dirigée par un seul mâle richenflent caparaçonné, qui porte une clochette au cou et un drapeau sur la tête. Les chevaux sauvages forment des peuplades douées d'une certaine cohésion. La volonté des mâles résolus à garder les femelles sous leur domination, quand d'autres étalons tentent de les leur enlever, est le lien extérieur qui maintient l'unité des bandes. Là se trouve, en même temps que les phénomènes ordinaires d'obéissance et de protection spontanées, un phénomène d'un ordre un peu plus élevé et qui touche au gouvernement. L'organisation sociale des éléphants n'est pas complètement connue. « Un mâle, dit Brehm, a d'ordinaire avec lui huit femelles», et ailleurs il estime que les troupeaux sont de 30 à 50 individus. Mais que sont ces individus? Des jeunes ou des adultes? Si les observations de M. Th. Anquetil (Aventures et chasses dans Vextrême Orient, vol. II) sont
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exactes, la peuplade serait bien caractérisée, puisque certains troupeaux s'élèveraient en Birmanie à cent ou cent cinquante individus. Il a vu un troupeau moins nombreux se livrer en sécurité à ses ébats sous la garde attentive de deux énormes mâles, placés sur les flancs de la bande aux extrémités de la clairière (p. 150). Aperçu, ce sont eux qui Font attaqué successivement; les autres prirent la fuite, quand deux balles explosibles eurent jeté bas les conducteurs.
Parmi tous les animaux que nous venons de passer en revue, il n'en est aucun qui possède le don d'exprimer différentes émotions avec quelque souplesse. Le chien sauvage aboie, mais il n'aboie que pour chasser (Colsun, Dingo). Les autres animaux sociables se bornent, pour avertir leurs semblables d'un péril, soit à fuir eux-mêmes, soit à frapper la terre de leurs pieds. Le singe est capable, au contraire^ d'émettre des sons variés, et c'est sur cette faculté que repose le développement de ses aptitudes sociales. Plusieurs espèces cultivent cette faculté vocale pour elle-même dans des réunions qui n'ont pas d'autre but. « Ils se réunissent, dit Livingstone des Sokos, espèce de chimpanzés, et tambourinent, — les gens du pays disent que c'est avec des arbres creux, — puis tous ensemble poussent des hurlements fort bien imités par les indigènes dans leur musique embryonnaire » ( Journal, Tour du Monde^ 1875, 2* sem., p. 55). Un gibbon produit une octave complète (v. Darwin, Expression des émotions). Mais quelle est Toriginc de ce perfectionnement de la voix môme, si ce lï'est Tintelligence? Nous n'avons pas a rechercher la cause qui fait du singe le plus intelligent
(les mammifères. Certes sa main sert beaucoup au développement de son discernement, car elle lui donne de chaque objet des représentations beaucoup plus nettes que celles qu'un ruminant peut recueillir avec ses lèvres et son pied rigide. Mais n'est-il pas d'une science superficielle d'expliquer un ensemble de faits aussi étendu par un détail aussi mince, et ne convient-il pas mieux de dire que toute l'organisation du singe e^t sinon la cause, du moins la condition nécessaire de son développement intellectuel? La main et le cerveau, les sensations précises et l'esprit qui les combine ne sont certainement pas produits successivement et à part; ces deux ordres de faits sont connexes et ont dû prendre naissance ensemble, puis s'accroître parallèlement, grâce à un mutuel concours. Quoi qu'il en soit, c'est sans aucun doute à cette intelligence supérieure que sont dus et les signes multiples par lesquels ces animaux communiquent entre eux et la haute organisation de leurs sociétés. Celle-ci à son tour a réagi utilement sur leur intelligence.
Parmi les singes, les uns vivent en familles restreintes, les autres en bandes nombreuses. D'où vient cette différence, c'est ce qu'on ne pourrait dire sans une connaissance approfondie des mœurs de chaque espèce, et (si la théorie darwinienne est admissible) des mœurs des espèces souches. Peut-être un plus grand nombre étaient-ils sociaux autrefois, dans des circonstances plus favorables; les gorilles, par exemple, qui habitent des forêts sillonnées continuellement par les excursions de nombreuses tribus nègres, vivent seuls ou en petites
familles, et les chimpanzés paraissent avoir été vus en troupes tantôt plus, tantôt moins nombreuses, selon le degré de sécurité dont ils jouissaient; une espèce (Soko, des indigènes ) forme des bandes permanentes de plusieurs couples monogames, et on a trouvé au sein des forêts tranquilles qu'ils habitent, jusqu'à cinq de leurs nids à parasols, ou huttes de feuillage, réunis sur un même arbre. Il est certain, d'ailleurs, que la grande taille du gorille le réduit à l'isolement par l'énorme quantité d'aliments végétaux de nature spéciale qu elle lui rend nécessaires. Enfin, ce singe parait le moins intelligent, et de beaucoup, des quatre espèces anthropoïdes. Mais nous nous sommes déjà trop longtemps arrêté à ces conjectures ; mieux vaut attendre, pour agiter cette question complexe, de plus amples informations.
Ce qui distingue les troupes de singes de celles des autres animaux, c'est premièrement le concours que chaque individu y apporte aux autres, ou la solidarité de ses membres, secondement, Tobcissance de tous, mùme des màlos, à un seul chef chargé de veiller au salut commun, ou l^isubordinalion,
La solidarité ne se manifeste pas ici par des travaux élevés en commun, mais par des secours directs accordés par chacun aux personnes mûmes de ses compagnons. Ainsi, les singes se débarrassent réciproquement de la vermine; ils s'enlèvent, après une course à travers les buissons, les épines qui se sont attachées à leur peau; ils forment une chaîne pour franchir le vide entre deux arbres ; ils s'unissent à plusieurs pour lever, au besoin, une pierre trop lourde; les adultes défendent tous indistinctement les jeunes, dont l'éducation est très
longue (1). Lorsque les ouistitis sont réunis en captivité et que Tun d'eux tombe malade, les autres s'empressent autour de lui, et il est vraiment touchant de les voir lui prodiguer leurs soins. Aucun animal n'est capable de prêter secours à ses semblables, comme le fait celui-ci, parce qu'aucun ne possède les instruments de préhension dont celui-ci dispose. Houzeau a observé plusieurs fois l'indifférence absolue avec laquelle une vache voit sa compagne tomber dans la vase au bord des fleuves; et, en effet, comment un penchant secourable aurait-il pu se développer en l'absence de tout moyen capable de le satisfaire? Il est vrai que les troupeaux de chevaux et de ruminants concourent souvent à la défense commune ; mais , impuissant en beaucoup de cas comme celui que nous venons de citer, leur instinct de solidarité ne s'élève nulle part aussi haut que celui du singe. En voici un exemple : Un grand aigle avait attaqué un petit Cercopithèque. « Aussitôt, dit Brehm, toute la bande se mit sur pied, et en moins d'une minute l'aigle se vit entouré d'une dizaine de grands singes, qui se jetèrent sur lui avec des grimaces horribles et en poussant de grands cris ; saisi de tous côté, le ravisseur avait oublié sa capture et ne cherchait qu'à sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait engagé. Les singes tenaient bon et l'auraient étranglé si, après de grand efforts, il n'avait fini par échapper à leur étreinte. Il s'envola rapidement, et de nombreuses plumes qui voltigèrent dans
(1) Au Muàéain, un jeune papion, dont la mère était morte, était l'objet de soins très attentifs de la part de son père, et dormait chaque nuit entre ses bras. // avait déjà trou ans, (Leur, et Grat., I, p. 538.)
soi PEUPLADES
l'air témoignèrent qu'il avait payé cher sa liberté. Je doute que cet aigle ait jamais depuis attaqué des singes » (Vol. I, p. 02). Danvin a emprunté à Brehm le récit d'un acte de dévouement accompli par un vieux Cynocéphale pour sauver un petit de sa bande des dents des chiens. Les Cynocéphales vont jusqu'à tenir en respect, par leur étroite solidarité, le léopard et le lion(l). L'homme lui même, sans armes à feu, trouverait en eux de redoutables adversaires : dans les vallées en pente où ils se tiennent, ils lâchent tous ensemble d'énormes pierres qui font courir un sérieux danger à Tagresseur ; souvent même, quand le chasseur n'est pas armé, ils se précipitent de plusieurs côtés contre lui (2), comme nous avons vu les Cercopithèques le faire contre un aigle. Nous avons montré la famille de singes obéissant à un chef; la peuplade est aussi fortement organisée. Chaque mère s'occupe de son petit (3), mais le chef veille sur tous; et les mâles qui sont la partie militante de la troupe, règlent tous leurs mouvements sur les siens. Le commandement s'exerce parla
(1) BunTON, Tour du Monde, 1860, p. 381. « Depx de ces sinpes noirs vieuuent faollemcnt à bout d'un lioa , car taudis que Tuu attaque ranimai en tâtc, l'autre lui saisit les jarrets et les brise » {Rev, scient, da 20 nov. 1873).
(â) Brehm, I, p. 83. a Quant aux chimpanzés, ce n^est que dans le ras où le chasseur a tué un des membres de la bande que tous les m&le? se précipitent sur lui, et malheur au chasseur si la bande est nombreuse » (B., p. 28).
(3) Duvaucel, a ayant tiré et atteint près du cœur une femelle qui portiit un jeune sur son dos, vit cette pauvre bête réunissant le peu de forces qui lui restaient saisir son petit, raccrocher à une branche et, oprès cet acte, tomber morte à ses pieds » (Brehm, vol. I, p. 52). Voir plus loin un fait analogue raconté par M. IM. André, au sujet ci*uue femelle de siugc hurleur^ dans le Tour du Monde de celte aouée.
voix : « De temps en temps, dit Brehm des Cercopithèques, le guide prudent monte au sommet d'un grand arbre et du haut de cet observatoire examine chaque objet d'alentour ; lorsque le résultat de Texamen est satisfaisant, il l'apprend à ses sujets en faisant entendre des sons gutturaux particuliers; en cas de danger, il les avertit par un cri spécial » (Breiim, vol. I, p. 62). Ainsi, nous atteignons le plus haut degré d'organisation collective dont une troupe d'animaux soit capable : entre les membres, une solidarité, non pas seulement passive, comme celle des antilopes, mais active comme celle des chiens, des chevaux et des bisons, une solidarité coopérante, se manifestant d'une manière beaucoup plus constante encore, dans des cas plus variés, — et une subordination obtenue non pas seulement par l'imitation des mouvements, mais par la transmission des pensées au moyen de signes, subordination exigée d'ailleurs par un chef qui commande en même temps qu'il conduit, et par qui s'établissent les communications les plus complexes et les plus difficiles que la bande ait à soutenir avec le monde extérieur.
A défaut de la voix, la mimique seule suffirait presque à la transmission des idées entre les membres d'une même peuplade. Le singe a une physionomie individuelle et cette physionomie reflète avec vivacité ses impressions (Darwin, Expression des émotions), La mesure de cette puissance expressive nous est fournie par ses effets sur l'homme même. Les passages suivants empruntés à diff'érents chasseurs de singes en sont la preuye manifeste. « Il m'est arrivé, dit
Brehm (vol. I, p. 01), en chassant des singes ce qui est arrivé à beaucoup de mes prédécesseurs : je fus un jour radicalement dégoûté de cette chasse. Je venais de tirer sur un Cercopithèque qui tournait la face de mon côté ; il fut atteint, tomba sur le sol, resta tranquillement assis, et essuya, sans pousser le moindre cri, le sang qui coulait de ses nombreuses plaies. Il y avait en ce moment quelque chose de si humain, de si noble et de si calme dans son regard que j'en fus ému, au point que je me précipitai sur le pauvre animal pour lui passer mon couteau de chasse à travers le corps et mettre ainsi fin à ses souffrances. Depuis, je n'ai plus tu*é sur de petits singes et j'en détourne ceux que des travaux scientifiques ne forcent pas à le faire. Il me semblait toujours que je venais de tuer un homme et l'image du singe mourant m'a réellement poursuivi, quoique j'eusse déjà tué maint et maint animal ». « A l'issue du repas, écrit le capitaine Jonhson, je pris mon fusil pour aller chasser les singes et j'en tirai un qui se sauva rapidement au milieu des branches, où il s'assit en essayant d'arrêter avec ses mains et de faire coaguler le sang qui coulait de ses plaies. Ce spectacle me causa une grande émotion et me fit perdre toute envie de continuer ma chasse ». Quand à la mimique muette s'ajoute la voix désolée de l'animal, l'effet est irrésistible; Schomburk, qui avait sacrifié des êtres vivants sans nombre dans ses longues excursions de naturaliste, éprouve une émotion semblable : « A la vue de ces animaux, je voulus naturellement essayer aussitôt ma chance de chasseur. Je tuai un maie et une femelle, mais je ne pus m'empôcher de le regretter
en entendant les gémissements plaintifs de la femelle que je n'avais que fortement blessée. Ces plaintes ressemblaient à celles d'un enfant » (BREHM,p. 118). L'impression de M. Ed. André est la même : a Sur les cédrèles et les jacarandas, de grands singes hurleurs riaient et grimaçaient à l'envi. Ils appartenaient à Tespèce au pelage noir (Stentor niger), la plus grande des Alouates. L'un d'eux nous a laissé un souvenir empreint de tristesse. C'était une femelle qui allaitait son petit. Au lieu de fuir devant nous, elle s'assit à Tenfourchement d'un Cecropia et nous regarda. Les naturalistes sont sans pitié : une balle vint frapper la pauvre mère en pleine poitrine... Au lieu de s'accrocher à la branche par la main ou par la queue, comme presque tous ses congénères blessés à mort, elle serra son petit sur son cœur, étendit les bras, poussa un cri déchirant et tomba. Ce sanglot d'agonie a longtemps retenti à mes oreilles » (Voyage dans V Amérique équinoociale ^ Tour du Monde 1878, 1" semestre, p. 133). Et à propos d'un Cercopithèque fort attaché à un petit singe qu'il avait adopté et qui venait de mourir : « Sans cesse, dit Brehm, il s'efforçait de ranimer l'être qu'il venait de perdre, mais en vain, et il recommençait ses plaintes et ses gémissements. La douleur l'avait ennobli et il nous avait tous profondément émus » (Brehm, p. 74). De telles manifestations de sentiments tristes ou gais constamment échangées d'un individu à l'autre de la peuplade établissent entre ses différents membres une communauté étroite d'émotions et de pensées; on peut donc dire que l'unité sociale, si nettement représentée par le
chef, est une unité de conscience dont les rapports physiologiques ne sont que la condition : c'est une véritable individualité. Nous n'avons plus besoin d'établir par de longs développements et il nous suffit de remarquer que le penchant qui unit les membres d'une telle peuplade est la sympathie telle que nous l'avons définie, diversifiée en deux penchants plus spéciaux, d'une part le penchant de subordination du faible au fort, d'autre part le penchant à la domination du fort sur le faible (1). Tels sont les liens purement psychiques par lesquels cet organisme social est constitué. Les penchants domestiques y exercent leur empire; mais seulement pour constituer au sein de l'organisme total les groupes partiels qui entrent dans sa composition. Ils affermissent la base d'un édifice vivant dont la sympathie occupe le sommet.
Ici, plus rien de géométrique. L'intelligence cstpar-
(1) « C^est une cliosc assez 8ingulièrn que la manière dont les nouveaux venus acquièrent le droil de domicile dans la vasle ca^^e où les singes de la ménagerie se réunissent pour jouer. Presque lous cherchent querelle à celui qu'ils voient pour la première fois; cependant, ce n'est pas sans prendre quelque précaution, celle, par exemple, de savoir s'il est fort et si ses dents sont longues. Uu de leurs premiers mouvements est d'ouvrir leurs lèvres pour montrer leurs dents, et il est arrivé qu>n présence du gardien un bonnet chinois est allé lui-même écarter les lèvres d'un arrivant, pour juger s'il fallait le respecter ou le battre. Celle habitude des singes obligerait à tenir les petits constamment éluigués des autres, si quelques singes des plus forts, les papions et les hamadryas, ne se faisaient les protecteurs des plus faibles. Les cynocéphales, quoique niturellonient cruels, aiment beaucoup les petits et, comme ils sont de nature changeante , ils préfèrent les nouveaux venus à ceux qu'ils connaissent déjà. On protlte de cette disposition et on place avec eux pour dormir dans la même case les singes auxquels il faut un protecteur. Leur connaissance est bientôt faite, et on peut les laisser aller ensemble sans rien craindre pour les plus faibles » (Leuret et Ghatiolet, toI. I, p. 336).
tout et varie à l'infini les combinaisons des individus dans la marche, l'attaque et la défense, suivant les exigences variées du milieu. Un grand nombre de mammifères vont à la file dans leurs marches comme le font, parmi les oiseaux, les pintades et aussi les oies sauvages qui volent en file double. Ce sont les Kanguroos qui sautent en colonne (1), les Ichneumons d'Egypte (2), les loups, les cariacous de Virginie qui se suivent de même un à un. Les buffles se défendent en formant un cercle au milieu duquel se placent les jeunes, et les chevaux adoptent la même tactique. Mais les mammifères qui tracent des chemins (éléphants, hippopotames) ne leur font suivre aucun plan régulier : et dans les. peuplades de singes, si le chef marche souvent le premier, sa vigilance l'appelle aussi ailleurs : chacun suit, sous sa garde, ses convenances personnelles. L'unité de la peuplade n'est jamais visible aux yeux sous une forme concrète géométrique; elle ne se révèle qu'à Tesprit, quand il envisage la cohésion continue du groupe.
(1) De Castrlla^ Tour du Monde, 1861, p. 107. «L*homme marche en avaDt, portanl ses arineâ Beulomenl ; la femme vieDt ensuite , puis Ua enfants par rang de taille, tous les uns derrière les autres, comme font les kanguroos et les cygnes noirs. Sans doute cet usage vient aux natifs de la crainte des serpents, car où un premier a passé, les autres peuvent marcher sans danger. Jamais on ne rencontre plusieurs noirs de front, môme quand ils sont très nombreux. Lorsque toute la tribu voyage à travers les plaines, on voit de loin une longue file noire se mouvoir audessus des hautes herbes. »
(2) En été on voit i'ichneumon rarement seul, mais presque toujours accompagné de sa famille. Le mâle marche le premier, puis vient la femelle, derrière laquelle arrivent les petits Tun après l'autre, et de si près qu^on dirait que la bande ne forme qu*uD seul animal, une sorte de long serpent. (Brehu.)
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Cette cohésion s'affirme par des luttes, non pas seulement contre des ennemis comme les chiens et les léopards, mais contre d'autres peuplades de singes. Dans les montagnes abyssiniennes, les Géladas et les Hamadryas ne se rencontrent jamais sans en venir aux mains. Du reste, les mêmes conflits existent entre les troupeaux de chevaux tartares pour la possession des femelles et entre les troupeaux de bisons en Amérique. Cependant, il faut reconnaître que les instincts destructeurs sont de beaucoup effacés chez les singes par les instincts sociaux. Certains d'entre eux se mêlent spontanément à d'autres groupes, par exemple les Sajous, tels que les Capucins et les Appelles. On sait ce qui se passe dans une ménagerie où l'on a enfermé plusieurs singes; une certaine camaraderie ne tarde pas à s'établir entre eux, et le plus fort exige bientôt des plus faibles la même obéissance qu'il obtiendrait de ses pareils dans une peuplade de formation naturelle. « En captivité, dit Brehra, toutes les espèces vivent en bonne amitié, et on observe alors les mêmes lois de domination que dans une colonie libre ». Les espèces anthropoïdes, le chimpanzé surtout, considèrent les autres animaux, même les singes, comme leurs inférieurs : vis-à-vis de l'homme, il est tout différent; il lui témoigne autant de considération qu'il a de mépris pour les autres animaux. Le singe s'attache à tous les mammifères domestiqués comme lui, surtout aux jeunes ; l'instinct de sociabiUté ne saurait être poussé plus loin et suppose, arrivé à ce développement, une culture très avancée et très généralisée des sentiments sympathiques. Mais, par là, nous sommes ramené aux