MONTESQUIEU
des corpjs ef la commutation indéfinie des mouvements, d'autre part, Timpersonnalité et l'universalité do la raison? La page fameuse où Pascal compare l'humanité à un seul homme, est évidemment inspirée par la métaphysique cartésienne.
Le mouvement se continue au siècle suivant. Montesquieu avait débuté par des éludes de physique générale et d'histoire naturelle. Ces pensées de jeunesse imprimèrent pour toujours leur marque sur son esprit. Si la société, même la société civile, est pour lui soumise à des lois, c'est qu'elle fait partie de la nature où rien n'échappe à leur empire. L'organisation du corps social, en effet, avant de reposer sur des idées repose sur des impulsions instinctives, le sentiment confus de la faiblesse individuelle, le besoin d'aliments^ le penchant sexuel et les incHnations sympathiques. La société ne se constitue qu'ensuite en Etat. Mais l'Etat, œuvre de l'esprit-, ne cesse pas de tenir par ses racines au milieu physique où il s'est développé : il en subit les hifluences et les reflète dans su constitution. Les lois expriment cette constitution, c'est-à-dire formulent les rapports essentiels qu'ont entre elles les différentes parties du corps social ; elles sont liées intimement les unes aux autres; leur ensemble forme un tout rationnel, systématique, tel qu'on peut, si l'on connaît bien les principales, par exemple celles qui touchent à la forme du gouvernement (nous les appelons organiques), en voir dériver toutes les autres comme de leur source. Chaque peuple a les siennes propres; elles sont essentiellement individuelles; celles d'une nation ne conviennent à nulle autre et ne se ren-
contrent en effet chez nulle autre. De plus celles qui ont convenu à un temps ne conviennent plus à un autre et ne' se retrouvent plus en effet ce temps passé, sinon modifiées profondément. Les Etats ont, comme les individus vivants, leur naissance, leur accroissement, leur décadence et leur mort : leurs institutions disparaissent à jamais avec eux.
Ces principes posés, il n*y avait plus qu'à les développer par l'étude expérimentale des phénomènes sociaux et de leurs lois. C'est ce que firent los économistes. « La société humaine, dit Quesnay, est un fait nécessaire et régi par des lois providentielles... Lu mission du gouvernement, de l'autorité, est, non pas de faire les lois, mais de déclarer, de proclamer les lois naturelles et d'en assurer le maintien. » Mais les phénomènes ne peuvent être connus d'une manière exacte, leurs rapports constants ne peuvent être déterminés que s'ils sont susceptibles de mesure. Aussi l'économie politique s'appli(iuet-elle dès sa naissance à embrasser les faits qu'elle étudie sous des formules mathématiques. Tel est le but de Hallez (IG93), de Jean de Witt, de Vauban, de Quesnay, de Turgot, de Lavoisier, de Stewart et de Smith. C'est par la confection des tables de mortalité et leur interprétation au mojen du calcul des probabilités que la science débuta. Elle ne tarda pas à étendre cette méthode à l'élude d'autres classes de phénomènes, particulièrement à celle des phénomènes de la richesse. Bientôt même les mouvements de la richesse devinrent pour quelques-uns l'objet exclusif de l'économie. Mais les esprits philosophiques du xviir siècle se refusèrent
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toujours à cette limitation de la méthode mathématique appliquée aux faits sociajux. Quand le siècle finit, cette méthode avait atteint dans l'esprit de quelques hommes (en France plus qu'ailleurs) sa plus haute généralité, et sa portée la plus étendue. Condorcet écrivait : « En méditant sur la nature des sciences morales, on ne peut s'empêcher de voir qu'appuyées comme les sciences physiques sur l'observation des faits elles doivent suivre la même méthode, acquérir une langue également exacte et précise, atteindre au même degré de certitude. Tout serait égal entre elles pour un être qui, étranger à notre espèce, étudierait la société humaine comme nous étudions celle des castors ou des abeilles. Mais ici l'observateur fait partie lui-même de la société qu'il observe, et la vériié ne peut avoir que des juges ou prévenus ou séduits. La marche des sciences morales sera donc plus lente que celle des sciences physiques (4). » Et plus tard, dans un Ta^ bleau général de la science qui a pour objet ï application du calcul aux sciences politiques et morales : a L'étendue de ces applications permet de les regarder comme formant une science à part... Comme toutes ces applications sont immédiatement relatives aux intérêts sociaux ou à l'analyse des opérations de l'esprit humain, et que dans ce dernier cas elles n'ont encore pour objet que Thomme perfectionné par la société, j'ai cru que le nom de Mathématique sociale était celui qui convenait le mieux à cette science... Cette exposition en montrera toute l'utilité. On verra
[\) Discoara de réception à r Académie fraot^aise^ 187:2.
qu'aucun de nos intérêts individuels ou publics ne lui est étranger, qu'il n'en, est aucun sur lequel elle ne nous donne des idées plus précises, des connaissances plus exactes; on verra combien, si cette science était plus répandue et plus cultivée, elle contribuerait et au bonheur et au perfectionnement de l'espèce humaine. » Condorcet répète en effet en plusieurs endroits de cet ouvrage que la politique ne peut pas plus se régler efficacement d'après les principes généraux do la justice que l'industrie d'après les données de la physiciue populaire; que les découvertes de la science sociale sont nécessaires à la vie quotidienne du genre humain, que le rapport, enfin, entre la spéculation et la pratique est le même dans l'ordre des faits humahis que dans tout autre. 11 en conclut que, comme la nature offre à la science une mine inépuisable de découvertes, il n'y a pas de limites aux avantages qu'on peut retirer de ses progrès ; la perfectibilité de notre espèce est indéfinie. Rien désormais ne peut arrêter l'humanité dans sa marche, si ce n'est une révolution du globe qui la porte. La vitesse et la direction de son mouvement à venir peuvent même être calculées d'après la vitesse et la direction de son mouvement passé. En résumé, mesurer les phénomènes sociaux pour en connaître les lois, tirer de la connaisstince des lois la prévision des phénomènes futurs, fonder sur cette prévision des combinaisons (lui assurent avec un succès croissant le bien-être et ramélioration de la race humaine, telle était, suivant Condorcet, la tache, tfllo était la puissance de la science sociale enVisagée comme la plus élevée des sciences naturelles.
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C'étaient là de séduisantes applications de la méthode d'Aristote en politique : faisons un instantabstraction des autres doctrines que vit surgir le xviii^^ siècle ; il semble qu'à partir de ce moment les applications pacifiques d'une telle doctrine n'ont plus qu'à se dérouler, favorisant le progrès social et favorisées par lui (1). Mais il n'en devait pas être ainsi. Cette conception du problème était sans doute trop simple et s'en tenait trop à la surface. Une élaboration nouvelle était nécessaire, et par conséquent une nouvelle et plus radicale contradiction. Quoiqu'il en soit, pendant ce même siècle une idée était apparue qui, bouleversant la science politique et la société elle-même, devait suspendre tout à coup les progrès théoriques et les applications pratiques de la méthode expérimentale, et renvoyer à un demi-siècle plus tard la continuation du mouvement d'idées si heureusement résumé par Condorcet. Cette idée, c'est l'idée d'absolu : c'est dans le Contrat social qu'elle apparaît nettement pour la première fois. Là devait aboutir la réforme cartésienne, avec sa méthode a priori, toute géométrique, avec son dédain de la coutume et son ignorance des voies cachées par lesquelles la raison se fait jour à la longue dans les masses populaires. Une constitution où tout s'ensuivrait nécessairement comme dans une série de théorèmes, une constitution fabriquée en une fois par la raison d'un seul homme et instantanément appliquée, tel est, malgré les réserves et les précautions de langage dont il s'entoure, l'idéal politique de Descartes.
(1) Œuvres, II, p. 33. On sait que Turgot était Tami de Condorcet.
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Le Contrat social est en germe dans la troisième partie du discours de la méthode.
Comment la doctrine qui fait de la société une partie de la nature a-t-elle pu rencontrer un adversaire dans Rousseau, l'apôtre de la'nature et des droits naturels de l'homme? Rien de moins surprenant pour qui sait le sens tout platonicien que prêtent à ce mot de nature le Coyilrat social et les autres écrits du même auteur (1). La nature n'est pas un état primitif d'imperfection d'où l'homme se serait élevé péniblement jusqu'au point où nous le voyons parvenu ; c'est un état de perfection, celui où serait l'homme qui aurait développé toutes ses puissances, seul état dont on puisse dii*e que c'est le vrai état de l'homme, puisque l'être qui s'en écarte est par cela même incomplet et dégradé. En ce sens, la société, telle que la veut la nature, est la société idéale, parfaite. Le droit naturel est le droit absolu, aussi complet du moins que la raison peut le concevoir. La méthode consiste des lors à déduire de l'idéal une fois posé les conséquences qu'il implique. Quant à la réalité , l'idéal ne l'explique pas , il la juge. Conception de la raison, il ne se dégage pas des faits comme une lumière qui leur serait propre et s'aviverait par leur contact; il projette sur eux, à la
(1) RooMean a beaucoup emprunté à Platon. VEmile et le Contrat social renferment un très grand nombre iTiJées et de prcceptcs évidemment tirés de la Réimblique et des Lois-
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façon de l'éclair, des lueurs soudaines qui les condamnent.
C'est de l'individu qu'il faut partir ici encore. Il nUît libre. Non d'une liberté de fait, mais d'une liberté de droit. Le droit est invariable, égal, absolu, imprescriptible ; telle est la liberté en chacun de nous. Elle est inaliénable, puisqu'elle tient à la qualité d'homme : on se séparerait plutôt de sa propre nature que de son droit d'homme libre. Contre tout faux droit tendant à opprimer le droit primitif, la revendication est éternellement ouverte parce qu'éternellement l'homme est libre. Les jeux de la force et du hazard ne changent rien à notre nature. Certes, la liberté est souvent violée : elle l'est chez Tenfant qui se trouve incorporé malgré lui dans une société qu'il ignore ; chez les peuples opprimés, chez les citoyens môme des Etats en apparence les plus réguliers : la force règne partout et la liberté absolue n'est nulle part. Mais le triomphe de la force n'abolit pas le droit ; ils ne sont pas de môme ordre; Tune est toute physique, l'autre appartient à une sphère supérieure, à la moralité. Chaque homme, à ce point de vue, est un monde qui se suffit ; monde absolu et indépendant: il est cette réalité auguste qu'on appelle une personne. Contre la personne et son autonomie native, nulle puissance de fait ne saurait prévaloir.
Ce n'est pas une tâche facile que d'organiser entre eux, c'est-à-dire de subordonner les uns aux autres des éléments de valeur absolue. C'est cependant le but du Contrat social. Une s'agit de rien moins que de « trouver une forme d'association qui défende et protège de toute
la force commune la personne et les biens de chaque associé et par laquelle chacun s'unissanl à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. » Une telle association ne peut d'abord se former que du consentement exprès de ses membres. Emile choisit la société civile où il aime le mieux vivre ; il ne naît pas citoyen d'un pays, il se fait tel au jour de sa maturité. Il reste libre, du reste, de se retirer de l'association dès qu'il le voudra. Chaque génération qui naît jouit de la même faculté ; l'Etat reste ainsi sans cesse en question dans le fait même de son existence. Et cela est juste; loin d'opprimer les volontés libres qui le composent, il doit être incessamment leur œuvre, a La constitution de l'Etat est l'ouvrage de l'art. » De là résulte la nécessité pour chacun des membres de l'association d'intervenir à chaque moment dans l'entretien de ce frêle artifice : leur assemblée doit être pour ainsi dire permanente pour que la volonté qui maintient l'Etat reste perpétuellement en acte; sans cela, il n'y a plus d'Etat. Que les citoyens ne s'aviseot pas de se préoccuper des intérêts publics : « ce mol de finances est un mot cVesclaves; » qu'ils se gardent surtout d'en confier lo dépôt à un petit nombre d'hommes choisis : toute délégation est une abdication. La souveraineté est intransmissible, comme la liberté. « La volonté ne se représente point; elle est la même ou elle est autre, il n'y a point de miUeu... Le peuple anglais croit être libre ; il se trompe foit. Il ne Test que durant l'élection des membres du Parlement. Sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. » Lu souveraineté réside donc dans le peuple, en tant