‹ Des sociétés animales [electronic resource]Chapitre 22 sur 91 · BRUITS ET SONS · texte numérisé non relu

BRUITS ET SONS

aptitudes de chacun et suivant le hasard des circonstances. On le voit, nous inclinons encore ici à expliquer les manifestations de la vie animale, non par une sélection inconsciente, mais par la représentation consciente à quelque degré d'un avantage à obtenir. Il a fallu, en effet, que les animaux les plus humbles, entendant le bruit produit par leurs organes, sachent obscurément que ce bruit serait entendu de leurs semblables de l'autre sexe, pour arriver à s'en servir intentionnellement. Et même on pourrait remonter plus haut, car cela même implique qu'ils avaient remarqué les effets des bruits extérieurs avantageux ou nuisibles sur leurs propres organes auditifs, pensée que l'on peut faire aussi obscure qu'on le voudra, mais qui a été nécessairement le principe déterminant de leur action. La sélection est intervenue ensuite pour la fixer dans l'espèce et en faire une habitude congénitale.

Commençons par ces bruits produits au moyen d'un choc sur des corps retentissants. Les insectes qui les font entendre sont rares ; nous ne pouvons citer que YAnob ium ou vrillette, petits coléoptères appelés presque partout, en raison de ce fait, .horloges de la mort, et la famille du Moluris striata du cap de Bonne-Espérance, s'il faut en croire le récit contesté de Lacordaire. Chez les oiseaux, plusieurs pics choisissent une branche sèche, et sonore et la frappent de leur bec pour appeler leur femelle. Celle-ci est-elle présente, ils frappent encore pour la charmer. Ce bruit est si bien lié dans leur esprit à l'idée de la possession de leur compagne, qu'ils entrent en fureur dès qu'un autre mâle le fait entendre. Or qu'il s'agisse des insectes dont

nous venons de parler, ou des pics, n'est-il pas évident que dans l'un et l'autre cas une intelligence s'est servie de bruits produits soit fortuitement soit pour une autre fm, et lésa employés intentionnellement par une destination nouvelle ?

D'autres animaux se servent de diflérentes parties de leur corps, comme les timbalistes et les violonistes de leur instrument. Il y a des insectes chez lesquels des bruits sont produits par le frottement des cuisses ou des jambes postérieures contre les bords latéraux des élytres ; ce sont les moins communs de tous (Megacephala chalybea, Euprosopus quadrinotatus, Coxycheila tristis, Cacicus americanus, et le genre Acridium). D'autres, plus nombreux, produisent des sons semblables en frottant les derniers arceaux supérieurs de leur abdomen contre les élytres (Trox, Necrophorus, Pœlobius hermani, Copris, certains Scarabœas, S. acteon, S. pan, S. philodetes , plusieurs Lamillicornes exotiques). Maintenant que l'on imagine que le pédoncule du mésothorax rentre dans le prothorax en frottant contre sa paroi, le frottement produira un bruit analogue aux précédents et dont l'animal pourra songer à se servir comme moyen d'appel. C'est ce qui a lieu en effet chez un grand nombre d'insectes (Lema, Donacia, Megalopus, Hispa, Ueduvius) (1). Le même effet peut être et est en réalité obtenu par le frottement du premier article de la jambe contre le bord de la cavité où il s'emboîte (Geotrupes). Nous ne poursuivrons pas plus loin cette revue. Darwin a étudié, au point de vue phy-

(1) Lacordaire, I, p. 268 et suiv.

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siologique, les stridulations des nécrophores, des grillons, des cigales et des sauterelles ; et ses recherches ne font que confirmer notre vue ; à savoir que l'insecte quelquefois mâle et femelle, le plus souvent le mâle seulement, se sert d'un bruit produit accidentellement par le frottement des parties cornées de son corps les unes contre les autres pour en faire un signal intentionnel. Ensuite l'exercice répété de la fonction concourt avec la sélection pour perfectionner de génération en génération l'organe stridulateur. D'autres faits empruntés à des régions plus élevées du règne animal viennent soutenir l'hypothèse. C'est ainsi que la cigogne s'est fait avec le claquement de son bec tout un langage, surtout employé par elle au temps des amours et lors de la construction du nid. C'est ainsi que le butor, ayant remarqué que sa voix est modifiée par l'eau et y reten tit davantage, y plonge son bec pour faire entendre sa chanson d'amour (1).

Les bruits et sons produits par les poissons méritent une attention spéciale. Ils ont été étudiés avec une sûreté de méthode vraiment remarquable par M. Dufossé. Nous nous bornons à analyser son travail. Il divise les signes acoustiques usités chez les poissons en deux classes : 1° les bruits, qui sont produits tantôt par frottement, tantôt par émission de gaz ; 2" les sons, qui sont produits tantôt par des muscles indépendants de la vessie, tantôt par un appareil vésico-pneumatique. De simples bruits ont été remarqués chez lesSaurels, qui

11 (1) Brehm. Nous ne renverrons plus aux pages : c'est à lui que nous empruntons presque tout ce qui concerne les oiseaux et les mammifères

les font entendre au moyen du frottement de leurs os pharyngiens, — ici le phénomène aurait un caractère social mais non sexuel, le saurel vivant habituellement en troupe, comme tous les poissons bruyants de nos mers, — et chez les loches d'étang, les meuniers et les barbeauxquilesproduisentenexpulsantl'airpar l'anus, quand ils viennent en foule se jouer à la surface de l'eau. Ces bruits sont très variés, paraît-il, mais ils ne sont pas musicaux. Les Trigles et les Malarmats émettent de véritables sons, les mâles avec plus d'intensité que les femelles, et au printemps qui est la saison du frai. Ce sont donc bien des phénomènes acoustiques d'appel entre les sexes, tels que ceux que nous sommes en train de relever dans tout le règne animal à partir des insectes, les mollusques écartés. Ils sont produits par la contraction des muscles. Les Gottus scorpius (chaboisseau vulgaire) et le Gottus bubalus frémissent de même en contractant les muscles de la paroi inférieure de la bouche; la tête, qui est très grosse, renforce les sons. Mais les plus musicaux des poissons sont les Maigres et les Ombrines, grands animaux, les uns (les seconds) de un mètre, les autres de deux mètres de longueur, auxquels il faut joindre les perlons, beaucoup plus petits. C'est surtout au temps du frai qu'on voit les maigres et les ombrines, rassemblés en troupes très nombreuses et quelquefois en véritable banc. Par une contraction des muscles autour delà vessie qui sert d'organe résonnateur, ils produisent dans ces moments des sons qui, monotones pris à part, ont quelque chose de frap pant par la combinaison de leurs timbres divers. On les entend à dix-huit mètres de profondeur. Après une

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