‹ Des sociétés animales [electronic resource]Chapitre 26 sur 91 · JEUX ET PARADES · texte numérisé non relu

JEUX ET PARADES

au milieu d'une vingtaine de leurs semblables réunis en assises solennelles. Le Saxicole, vulgairement traquet motteux, pratique une sorte de voltige semblable à celle de l'alouette. Les Pétrocincles sont des danseurs terrestres : « Au temps des amours , le mâle chante avec la plus grande ardeur. Il danse le corps droit, les ailes et la queue frottent contre le sol, les plumes du dos hérissées , la tête rejetée en arrière, le bec largement ouvert, les yeux presque fermés. » Ainsi des moqueurs : « Le mâle cherche, par tous les moyens, à charmer la femelle. Il étale la queue, laisse pendre ses ailes, et se promène ainsi, grave et fier, sur le sol ou sur une branche ; ou bien il voltige autour de sa compagne en battant des ailes comme un papillon ; il danse littéralement dans l'air, il exprime ses sentiments de mille façons. » Parmi les Sylviadés, lesPyrophtalmes mâles se tiennent d'ordinaire à un endroit élevé, hochent la queue, hérissent les plumes de leur cou, se baissent et saluent à plusieurs reprises. Le Phragmite des joncs monte dans les airs par coups d'ailes cadencés, puis plonge en chantant, les plumes hérissées. Le Pipi des arbres a des évolutions un peu différentes. Celles de l'Accenteur des Alpes se rapprochent de celles de l'alouette. Un roitelet saute autour de sa femelle en hérissant sa huppe, et le Lophophane, ainsi que les Mésanges bleues, « cherchent par toutes sortes de postures et de gestes à se rendre aimables. » On se rappelle que les Pics, suivant l'expression de Brehm, tambourinent leur chanson d'amour. Chez un des Picidés, le Colapte, les mâles se réunissent au nombre de douze environ pour exécuter cette chanson de

concert, puis ils « s'approchent de la femelle, baissent la tête, étalent la queue, avancent, reculent, prennent -les postures les plus diverses et se donnent mille peines pour la convaincre de la violence et de la sincérité de leur amour. » Le Bucorax se livre aux mêmes démonstrations que notre dindon domestique, sauf le pouhhl si caractéristique que celui-ci lance de temps en temps. Tous ceux qui observent, même superficiellement, les mœurs de nos oiseaux, ont été témoins des révérences que font nos pigeons quand ils se pressent à plusieurs mâles autour d'une femelle sur la crête d'un toit. Le Tétras exhale son ardeur au moyen d'un exercice indescriptible qui rappelle sans doute les mouvements et le" bruit de la roue du rémouleur, puisqu'on dit qu'il remoud. Après des danses analogues à celles que nous avons décrites, le Lyrure « applique son bec à terre, frottant et usant les plumes du menton. En même temps, il bat des ailes et se tourne sur lui-même. A la fin, on croit voir un animal complètement fou. » Ce sont encore des oiseaux dansants que le faisan et la perdrix rouge, quand ils sont sous l'empire de la même excitation. M.Hardy a décrit le mâle de l'Autruche dans cet état : « Il s'accroupit devant sa femelle sur les jarrets, puis balance pendant huit à dix minutes, d'une manière cadencée, la tête et le cou ; se frappe alternativement avec le derrière de sa tète le corps de chaque côté, en avant des ailes. Ses ailes s'agitent en mesure par des mouvements fébriles, tout son corps frémit; il fait entendre une sorte de roucoulement sourd et saccadé ; tout son être paraît en proie à un délire hystérique. » Le Nandou exécute

debout des danses non moins singulières. Chez certains échassiers, comme l'Outarde, le Canepetière, l'Œnicdème criard, la danse se réduit à une marche ou course plus ou moins rythmée; mais chez d'autres, comme le Syphéotide du Bengale et le Pluvier, la cour est accompagnée des évolutions aériennes les plus variées. Les exercices de haut vol de la Bécassine mâle ont été décrits par Nauman. La Guignette les égale presque. Le Jabiru danse ; les Grues de différentes espèces mêlent à des danses et à une mimique des plus actives les mêmes exercices, tandis que l'Agami saute comme un clown. Arrêtons ici cette liste déjà longue, mais qu'on aurait pu allonger encore de faits analogues empruntés à la classe des mammifères, et venons aux questions philosophiques qui s'en dégagent.

Le trait commun de tous les faits cités, qu'ils appartiennent à l'une ou à l'autre de nos trois dernières catégories (parures, sons, mouvements), est de présenter un caractère agréable et d'avoir pour fin de plaire. Cet agrément est-il de même ordre que l'émotion esthétique ? Il nous paraît difficile de le nier quand on voit l'homme se servir de la parure et de la voix de Tanimal pour charmer ses semblables et lui-même. Je ne parle pas des odeurs empruntées aux sécrétions des moschidés qui sont chez l'homme mis en usage parles deux sexes comme un attrait d'ordre inférieur; les papillons et les coléoptères ne font-ils pas chez les peuples civilisés partie de la toilette des femmes comme les coquilles chez les peuples sauvages? Les plumes des oiseaux ne figurent-elles pas à titre d'embellissement dans la coiffure des élégantes, sur le chapeau des

soldats et sur les dais de nos dignitaires ecclésiastiques? Les aigrettes et les crinières n'ajoutent-elles pas quelque chose à la beauté des casques? Les fourrures n'ornent-elles pas les vêtements qu'elles bordent et les appartements qu'elles tapissent? Et si les hommes enfants n'avaient pas trouvé quelque charme au chant même des insectes, lui auraient-ils comparé les chants des poètes et les discours des vieillards? Les auraientils tenus en cage pour jouir de leur musique monotone, comme les Africains l'ont fait pour les Grillons, les Grecs anciens et les Chinois pour les Cigales? En auraient-ils fait de même pour les oiseaux chanteurs de toute espèce? Auraient-ils consacré tant d'efforts ingénieux au développement de leur faculté musicale? Non, il n'est pas de distinction psychologique, si savante qu'elle soit, qui nous empêche de croire que le chant du rossignol, par une nuit de printemps, est vraiment beau. Maintenant, nous reconnaîtrons sans peine que la manière dont la femelle du rossignol entend la beauté en général, et sent la beauté des chansons de son mâle en particulier, diffère considérablement de la manière dont nous sentons l'une et comprenons l'autre. Il en est du sentiment de la beauté dans l'animal comme des opérations de l'intelligence ; la réflexion leur fait défaut, c'est-à-dire qu'ils sont composés d'un bien moins grand nombre d'éléments distincts et liés à un bien moins grand nombre d'autres sentiments et d'autres pensées ; mais il en est de même des sentiments et des idées du sauvage par rapport aux sentiments et aux idées de l'homme civilisé. Cette différence de clarté et d'extension dans la conscience

n'empêche pas la similitude fondamentale des actes ou états de cette conscience. Du reste, une telle similitude de nature peut à peine être l'objet d'une discussion ; elle est le postulat nécessaire de toute psychologie comparée. C'est aux résultats qu'il faut juger la science qui la rejette et la science qui la repousse. L'une reste nécessairement confinée dans le moi humain et encore dans une partie de ce moi, l'entendement scientifique ; l'autre, en ouvrant le moi pour y faire, en quelque sorte, entrer tout ce qui vit, acquiert l'explication de toute conscience en dehors de nous, et en nous de tous les états de la conscience, même les plus rudimentaires et les plus obscurs.

Il était inévitable que les phénomènes par lesquels les animaux s'appellent et se lient moralement les uns aux autres revêtissent le caractère esthétique. Tout d'abord ils ne servent pas directement à l'accomplissement d'une fonction ; ils la préparent mais de loin et seulement en ce qu'ils la représentent. Ils constituent, dans une sorte de jeu, une fiction. Ce vaste langage, aux formes infiniment multiples, mime et symbolise l'amour avant sa consommation. Mais c'est qu'en réalité il est dû dans son principe aux mouvements produits chez le mâle par l'excitation érotique s'irradiant dans toutes les parties de l'organisme, et à ce point de vue, il est le préambule de l'union sexuelle; il en constitue le premier acte. Par lui l'image du mâle se grave dans la conscience de la femelle et l'imprègne en quelque sorte pour déterminer chez elle, à mesure que les effets de cette représentation descendent dans les profondeurs de son organisme, les modifications physio-

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logiques nécessaires à la fécondation. Ainsi, d'une part, les phénomènes que nous venons de passer en revue sont des symboles, d'autre part ce sont aussi des phénomènes biologiques. Comme tels, ils devaient subir la loi de tout processus organique. Il n'est donc pas étonnant, dès lors, qu'ils montrent de l'ordre, de l'harmonie, de la beauté en un mot. Car qu'est-ce que la beauté, sinon l'organisation rendue sensible, la vie manifestée? Par exemple, les insectes chanteurs devaient, en vertu de la loi biologique du rythme, loi qui régit les contractions des muscles, les mouvements du sang, les émissions du souffle, etc., procéder, eux aussi, par sons détachés, à intervalles et par groupes de sons, coupés d'intervalles plus prolongés. De là une certaine variété et une certaine unité, bref, de l'harmonie. Les sons émis par les oiseaux, sortant d'un organisme plus complexe, devaient être plus complexes aussi et plus variés. Mais aussi ils devaient être partagés par des intervalles plus distincts et plus habilement rythmés, former des airs en un mot. Il en est de même des évolutions et des jeux. Les danses des oiseaux ne sont pas autre chose que des mouvements de marche exécutés sur place et participant, mais à un plus haut degré, à la cadence de la marche : ainsi des battements d'aile. La grâce qu'ils déploient dans leurs exercices de haut vol n'est que la puissance même et l'aisance de ce vol rendues plus sensibles, parce que, à ces moments, il n'a pas d'autre but que lui-même et qu'il est favorisé par une surabondante émission de forces. On pourrait suivre, tous les degrés d'harmonie et de beauté croissantes dans les chants, à partir du

grésillement des criquets jusqu'au chant du rossignol, dans les mouvements à partir des battements d'aile décousus du papillon blanc jusqu'aux spirales majestueuses des aigles, des milans et des condors; on trouverait toujours les productions esthétiques parallèles aux ressources de la vie. Les manifestations de l'amour sont comme les organismes d'où elles émanent et suivent en général dans leur richesse et leur éclat la même progression que ceux-ci dans leur complexité.

Cette théorie; il est vrai, souffre plusieurs difficultés, celle-ci entre autres. Comment est-il possible que les seules lois qui régissent le processus biologique dans la formation des organes expliquent aussi le processus du langage animal sous toutes ses formes, alors que ce langage offre des caractères esthétiques si éminents, si supérieurs à toutes les autres manifestations de la vie. Pourquoi cette concentration de la beauté sur certains points et ce dénuement esthétique sur certains autres? Comment rendre compte d'effets aussi différents en s' appuyant sur les mômes principes ? Si la beauté est la vie, pourquoi tout organe vivant n'est-il pas également beau? On peut répondre que les attributs sexuels sont la floraison de la vie en chaque individu, qu'ils en résument plus ou moins complètement les caractères, et cela parce qu'ils sont destinés à l'exprimer tout entière pour ainsi dire en raccourci. Exprimer, c'est résumer et concentrer. Le sort de l'animal comme reproducteur dépend de l'idée qu'il donnera de lui à la femelle dans ce court moment de la poursuite sous la forme d'expression qu'il a adoptée. La nécessité s'impose à lui de présenter de lui-même un

symbole qui contienne, élevée à la plus haute puissance possible, ce qu'il y a en lui de vitalité. Un organe inutile en soi représente donc à lui seul tout l'organisme : il n'est pas surprenant qu'il ait au plus haut degré cette variété et cette unité, cette harmonie en un mot qui est le propre de toute organisation vivante.

Mais, objectera-t-on encore, d'où vient la diversité de ces moyens d'expression ? Tout simplement des différences d'organisation qui rendent les uns plus aptes à une démonstration, les autres à une autre. Eh quoi ! les animaux se sont-ils donné à eux-mêmes ces attributs et facultés si dignes d'admiration ? N'est-ce pas outrager le Créateur que de le prétendre ? Nous répondrons que la science ne nie en rien une intervention transcendante dans les choses de la nature quand elle s'efforce de rattacher un phénomène à un autre phénomène. A ce compte, toute explication naturelle des phénomènes serait un outrage à la divinité, et il serait impie au physicien de ne pas se borner à dire que c'est Dieu qui tonne. Qu'on veuille bien remarquer d'ailleurs qu'attribuer à l'action divine sans plus d'explication les instincts des oiseaux chanteurs, ce n'est rien dire en dernière analyse ; car si Dieu fait tout, ce qui est évident par définition, il est tout à fait superflu de répéter à propos de chaque chose qu'elle vient de lui. Le seul point intéressant par où la science peut s'accroître est d'expliquer comment chaque chose se fait, c'est-à-dire quel est l'enchaînement de phénomènes (psychiques ou mécaniques) qui la produit. Une théorie des instincts est toute dans le déterminisme de leurs conditions. — Mais alors il faut recourir au Darwi-

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