ANNÉLIDES
mâle reste encore ici étranger aux préoccupations maternelles, il en est de même chez la grande majorité des insectes : ce que les araignées nous permettent d'observer n'est pas très fréquent même chez eux : la femelle continuant ses soins aux œufs longtemps après la ponte, les enfermant dans une boule de fils en forme de cocon, les portant partout avec elle ainsi enveloppés, et prenant la peine, au moment précis de l'éclosion, de délivrer les jeunes un à un de ce berceau qui, sans elle, leur deviendrait une prison. La Nemesia Eleanora (Moggride) vit même quelque temps dans son nid à trappes, avec ses petits, au nombre de vingtquatre à quarante-un.
Nous arrivons aux insectes proprement dits. Nous avons cité quelques orthoptères dont une espèce offre l'exemple d'une sollicitude analogue à celle de la poule pour ses poussins. Les Acridiumei les genres voisins, qui sont les plus remarquables de l'ordre, déposent leurs œufs en paquets dans la terre où ils creusent un trou peu profond qu'ils recouvrent ensuite quand la ponte est finie. Le reste de l'ordre n'offre rien de particulier à signaler. Les Termites exceptés, les Névroptères se contentent de déposer leurs œufs dans l'eau où doivent se développer leurs larves. Les Hémiptères aquatiques font de même ; d'autres ont des tarières (cigales) avec lesquelles elles introduisent leurs œufs dans le bois mort. Les cochenilles (Coccus) font de leur corps une sorte de toit qui recouvre les œufs et les protège contre l'intempérie des saisons ; une espèce enfin, la Pentatoma grisea, mérite une mention spéciale. « Elle ne couve pas, il est vrai, ses œufs, ni ne
protège pas ses petits de son corps comme la forficule, mais ceux-ci, qui sont ordinairement de trente à quarante, la suivent sans cesse ; dès qu'elle commence à marcher, ils se mettent en mouvement et se rassemblent autour d'elle quand elle s'arrête. Elle ne s'envole même pas quand un danger vient à la menacer, elle et ses petits, ce qu'elle fait promptement en toute autre circonstance (1). » On sait avec quelle perspicacité les mouches découvrent les objets où leur ponte peut utilement s'effectuer. Elles sont, de plus, remarquables par quelques faits de parasitisme ingénieux analogues à celui des Ichneumonides , par l'art avec lequel les Culicides fabriquent pour leurs œufs des nacelles insubmersibles, enfin par l'instinct, jusqu'ici inexplicable, qui pousse les Œstres à choisir pour leur ponte les seuls endroits, dit-on, que peut atteindre la langue de la bête qui sera l'hôte de leurs larves. Les Coléoptères se bornent d'ordinaire à déposer leurs œufs dans la terre aux endroits que la larve préfère pour son développement. Cependant on doit distinguer les Nécrophores dont l'industrie est bien connue, un Hydrophile qui enveloppe ses œufs dans un cocon en forme de bateau, et les Coprophages, si habiles à construire et à rouler les boules où sont déposés leurs œufs. Ici paraît quelque chose de tout nouveau. On dit que les Araignées maçonnes et les Argyromètes aquatiques vivent avec les mâles : le fait est douteux ; mais il n'est pas douteux que les Nécrophores mâles aident leurs femelles à enfouir l'animal mort où seront déposés les
t^'L^co^^iVe^l^rodUction, v. II, p. 480.
HYMÉNOPTÈRES SOLITAIRES ioO
œufs ; il n'est pas douteux non plus que YAteuchus encourage sa femelle à rouler sa boule et que la femelle s'arrête dans son travail, dès que l'observateur, ayant enlevé le mâle, celui-ci cesse de faire entendre ses stridulations. Ce n'est pas tout : et les Nécrophores et les Ateucbus s'entr' aident quand leurs travaux présentent quelque difficulté insolite, non seulement d'un sexe à l'autre, mais d'un individu quelconque à un autre. Rien à remarquer cbez les Lépidoptères, si ce n'est le choix des substances auxquelles les mères confient leurs œufs et la précaution que prennent quelques-uns de recouvrir les leurs d'un toit formé de poils ou d'une coque glutineuse. Ce sont les Hyménoptères qui vont nous offrir les faits de société domestique de l'ordre le plus haut auquel puisse s'élever la classe tout entière des insectes.
Voici d'abord les Hyménoptères, dits solitaires; les Tenthrédines, les Urocènes, les Gallicoles, dont les femelles, munies de tarières, déposent dans des entailles faites aux différentes parties des végétaux un œuf accompagné d'une liqueur corrosive, et déterminent ainsi des excroissances variées, séjour de la larve; les Ichneumonides , dont on connaît l'étonnante manœuvre, fléau des autres insectes; les Sphex, les Pompiles, les Ammophiles des sables, les Philanthes, etc., qui creusent dans le sable des trous où elles introduisent avec l'œuf la nourriture de la larve encore à naître ; les Bembex, qui nourrissent la leur de victimes récentes sans cesse renouvelées ; d'autres espèces de la même famille des fouisseurs (Pelopœus, Chlorion, Crabro , Ceramia, Odynera,
lOU SOCIÉTÉS DOMESTIQUES MATERNELLES
Eumene coarctata, etc.), qui confectionnent avec de la terre des loges à cellules plus ou moins nombreuses dans des situations diverses; les Mellifiques, enfin, dont l'organisation acquiert un perfectionnement nouveau de la plus haute importance, et qui joignent à leur rôle de mère celui de nourrices. Dès lors, la matière offerte aux larves n'est plus un produit de la chasse, conquis le plus souvent au prix de mille dangers, c'est une substance végétale que la mère recueille sans péril et conserve toujours prête. Mais ce qu'il y a de remarquable dans cette différenciation nouvelle, c'est qu'elle peut, transportée de l'individu à la société, donner lieu à un concours harmonique. Imaginons en effet qu'une catégorie d'individus garde la faculté procréatrice, tandis qu'une autre acquiert, en devenant stérile, l'aptitude nourricière; la société domestique maternelle sera fondée par leur collaboration. Mais tous les Mellifiques ne se sont pas élevés jusqu'à ce degré d'organisation sociale; les Anthophores, les Andrènes, les Collètes, les Mégachiles, les Anthidies, les Xylocopes et les Osmies fabriquent elles-mêmes la miellée au pollen qu'elles confient à des constructions délicates pour le jour où, elles mortes, leurs larves écloront.
C'est ce partage des attributions maternelles en deux fonctions conspirantes, c'est, en un mot, l'apparition des neutres qui a produit les grandes sociétés d'hyménoptères. En d'autres termes, elles sont constituées par une différenciation au sein de l'organisme reproducteur, de l'organe féminin, jusqu'ici unique, en deux organes distincts, nécessairement appelés à concourir.
APPARITION DES NÉUTHES 187
Les observations qui sont le plus propres à faire comprendre cette vue sont celles que M. Forel a recueillies sur l'appareil dont se servent les fourmis pour dégorger les sues nourriciers à leurs compagnes et à leurs larves. Il a découvert et décrit avec soin cet appareil qu'il appelle le jabot, et qui est situé dans l'abdomen; il a vu une fourmi, qu'il avait gorgée de miel teint en bleu, le dégorger en faveur d'une autre et son ventre se dégonfler, pâlir, tandis que celui de la seconde se distendait de liquide bleuâtre. Et la conclusion qu'il tire de ce fait a une grande portée : « On peut, dit-il, diviser le canal intestinal des fourmis en une partie antérieure qui sert plus à la communauté qu'à l'individu, et une partie postérieure spécialement réservée à la nutrition de ce dernier (1). » Il est vrai que chez les trois sexes le canal digestif a la même structure ; mais, quel que soit le sens de ce fait qui relève sans doute de l'hérédité, il n'en est pas moins vrai que les femelles et les neutres manifestent seuls la fonction correspondante, et que c'est cette fonction qui constitue le trait distinctif des immenses sociétés qu'elles renferment. On pourrait imaginer des neutres chassant pour les larves et dépourvues de la faculté de dégorger des sucs; certains Névroptères sociaux offrent, dit-on, — bien que la chose nous paraisse encore des plus douteuses, — un exemple de ce mode d'élevage; aussi ne prétendons-nous pas que, sans la faculté mellifique, les sociétés d'insectes les plus parfaites eussent été impossibles. Nous croyons seulement que cette faculté
(1) Fourmis de la Suisse, p. 111.
a favorisé au plus haut point la formation de telles sociétés, et qu'elle est pour celles que nous connaissons une attribution fondamentale. Ce sont des sociétés dont l'élevage est la raison d'être, des sociétés maternelles, comme nous les avons appelées. La famille y atteint une de ses phases essentielles, sans cependant s'y élever (et il s'en faut de beaucoup) à son plus haut point de perfectionnement, qui suppose l'accession active ,des mâles. Or ici les mâles sont réduits à la fonction physiologique, et, dans certains cas, reçoivent la mort des membres femelles auxiliaires auxquels leur faiblesse et leur inintelligence les subordonne d'une manière absolue. A plus forte raison ne méritent-elles pas les noms de monarchies et de républiques qu'on leur a donnés; encore une fois, ce ne sont pas même des familles complètes, comment pourraient-elles scientifiquement passer pour des cités ou des Etats? Il y manque, pour qu'elles justifient ces appellations, deux caractères essentiels qui ne seront acquis que beaucoup plus tard, dans la série que nous parcourons , par des sociétés infiniment plus complexes : premièrement, d'être composées d'individus groupés en familles distinctes; secondement, de présenter un gouvernement. La prétendue reine n'exerce dans la ruche aucun pouvoir; centre auquel tout aboutit, aucune action ne retourne d'elle aux abeilles nourrices, et elle se borne à leur fournir en pondant la matière de leurs travaux. Comme toutes les femelles des sociétés d'hyménoptères, elle est, non pas la reine, mais une mère, et les ouvrières sont, par rapport à elle, non des sujets, mais des mères auxiliaires ou des