HYMÉNOPTÈRES SOCIAUX
éleveuses; toute autre dénomination est de la plus entière inexactitude au point de vue sociologique; la poésie peut seule s'en accommoder.
Nous sommes malheureusement, pour ces nouveaux effets de l'amour maternel, comme pour sa première origine, dépourvus d'une explication rationnelle. Mais la sociologie, pas plus que la biologie, n'est l'œuvre d'un jour et d'un homme, c'est une des qualités de l'esprit scientifique que de savoir ignorer. Ce que nous pouvons constater dès maintenant, c'est la notable unité de conscience réalisée dans l'espace et dans le temps par les sociétés d'Hyménoptères, en d'autres termes, la solidarité et la continuité qui unissent entre eux les individus multiples et successifs qui les composent.
Une représentation réciproque unit les deux sexes dans toute la classe des insectes ; mais, dès que cette représentation a produit ses effets, elle s'efface, et le mâle écarté, la femelle l'oublie, tandis qu'il meurt. Puis, une représentation plus persistante, bien que plus confuse, unit la mère à sa progéniture, mais la plupart du temps, comme nous l'avons vu, la mère meurt à son tour, avant la naissance de ses jeunes ; en sorte que ces rudiments de la société domestique ne parviennent à former qu'une conscience fragmentaire et dispersée. Ici, bien que les mâles subsistent quelque temps, ils n'entrent d'ordinaire dans la pensée des femelles que pour y être honnis comme compromettant l'entreprise commune; d'autres fois, ils sont même ignorés. Mais la mère, les nourrices et les jeunes, à mesure qu'ils naissent, ces derniers,' au nombre de
i»U SOCIÉTÉS DOMESTIQUES MATERNELLES
plusieurs milliers, se connaissent, éprouvent les mêmes émotions, aiment et haïssent les mêmes objets, participent, en un mot, à une même conscience. Il n'est pas un de ces membres de la communauté qui ne porte en lui l'image de ses compagnons et de la mère commune, pas un chez lequel cette image ne soit prépondérante au point de lui faire oublier entièrement, dans ses appréhensions comme dans ses désirs, dans son concours pacifique ou périlleux, la représentation de soi. On sait combien les abeilles, les guêpes et les fourmis méprisent toute fatigue et négligent tout danger personnel dès que les intérêts de la société sont en jeu ; comment, d'autre part, la mère morte ou disparue, toute ardeur au travail, tout goût de vivre leur est enlevé. Ainsi donc, les membres des sociétés que nous étudions ne font qu'un dans la mère, et cela, grâce à la représentation simultanée des espérances qu'ils fondent sur elle; à eux tous, elle comprise, ils n'ont qu'une seule vie et forment un même être, un organisme moral unique. Les éléments qui composent cet organisme sont plus étroitement cohérents que les éléments constitutifs d'un organisme individuel (blastodème), car les feuilles d'un arbre, les polypes d'un polypier, une fois séparés, ne se retrouvent pas, et ne se rejoignent plus; moins encore pourraient-ils ranimer leur circulation si elle était abolie ; tandis que les Hyménoptères sociaux les plus élevés savent non seulement se rallier après une dispersion accidentelle, mais encore se susciter une Mère en qui renaisse, comme le dit Réaumur, Y âme de la ruche. Mais sans qu'il soit besoin de recourir à ces réso-