‹ Des sociétés animales [electronic resource]Chapitre 37 sur 91 · GUÊPES · texte numérisé non relu

GUÊPES

sera isolée, à vingt mètres de son nid. » C'est par le même principe que s'expliquent les faits relatés par M. Rouget au sujet des Vespides. Plus les frelons qu'il a observés étaient nombreux, plus il les a trouvés irritables. L'ensemble de ces remarques fera comprendre comment les sentinelles peuvent communiquera toute la société des frelons non seulement leur agitation, mais l'irritation dont ils sont transportés, et comment en peu d'instants la colère de tous ces animaux une fois avertis peut prendre des proportions redoutables.

Mais il reste à savoir de qui ces sentinelles tiennent leur fonction. Voilà un partage d'attribution remarquable. Quelle en est l'origine, et quelle est l'origine en générai des différenciations jusqu'ici opérées dans l'organisation des sociétés maternelles. Il est très probable qu'elles sont toutes spontanées. Nul ordre n'est transrais de la mère aux ouvrières. Celles-ci prennent chacune la tâche qui leur paraît le plus utile à la fin générale. Le concours a son point de départ dans l'initiative absolue de chaque individu. Nous voyons se dessiner ici plus nettement la loi que nous n'avions fait qu'entrevoir en examinant la formation du cormus d'ascidies. Toute société est formée par épigénèse, c'est-à-dire par apparition successive et adjonction spontanée de chacune de ses parties. La mère ne fait dans le cas présent que produire les éléments matériels de la société ; ce n'est qu'ensuite que ces éléments se différencient et se groupent de manière à produire un organisme. Une société est donc toujours le produit de sa propre activité ; elle se fait elle-même et suscite

les énergies qui concourent ensuite à sa formation : tout organisme suit la même loi.

Les sociétés de guêpes ne durent qu'un an dans nos pays; cependant M. Blanchard assure que les gros nids ne cessent pas, même pendant l'hiver, d'être habités par un certain nombre d'ouvrières ; et Lacordaire a observé à Cayenne des sociétés qui durent plusieurs années, ce qui prouve que ce qui arrête le développement de celles de nos pays, ce n'est pas l'insuffisance de leur structure mais le froid de nos hivers. Les nids de ces guêpes exotiques témoignent aussi d'une industrie bien supérieure à celle des nôtres, corrélative à la durée supérieure de leur existence. C'est que l'économie de leur organisation permet aux guêpes, en général, d'atteindre dans des circonstances favorables le même développement social que les abeilles. Elle est fondée en effet sur un principe déjà fort élevé : la délégation de la fonction commune à un seul individu. Une seule guêpe ayant gardé la fécondité, toutes les autres (dont le nombre va jusqu'à vingt et vingt-cinq mille), font concourir leur activité au service de ta sienne, en sorte qu'elle est le centre visible de la société tout entière. Nous avons vu qu'une telle délégation d'une fonction essentielle est la condition de tout progrès social. La mère personnifie l'individualité collective formée par le concours de ces milliers d'individus ; « lorsque la femelle fondatrice vient, dit M. Rouget, à être tuée ou à périr au dehors par accident, la colonie diminue rapidement, et ses habitants, qui perdent alors une grande partie de leur activité, disparaissent peu de

temps après l'éclosion des dernières nymphes renfermées dans les cellules (1).

Les Bourdons, les Mélipones et les Abeilles marquent trois phases progressives d'un même plan social. De même que les Vespides inférieurs sont moins nombreux, que leur industrie est moins complète et leur union moins capable de durée, de même les Bourdons ne s'élèvent guère en moyenne au delà du nombre de deux cents individus qui construisent des loges isolées ou grossièrement agglomérées et périssent tous au bout d'un an, sauf les femelles fécondées. Les abeilles ont en général la même organisation sociale que les guêpes ; mais soit qu'elles aient été mieux observées, soit qu'en effet elles soient supérieures, elles doivent aux particularités suivantes un rang certainement plus élevé dans nos classifications.

1° Premièrement on a remarqué chez les abeilles un degré de division du travail dont les Vespides n'offrent pas d'exemple, du moins à en croire le silence des études les plus complètes. Non seulement en effet des sentinelles gardent l'entrée de la ruche (2), mais les ouvrières se distinguent en deux classes, les cirières et les nourrices, dont les premières se chargent spécialement de la construction, les «econdes de l'élevage. On ne sait jusqu'ici si les individus composant ces deux groupes adoptent ces deux genres de travaux successivement, en sorte que la même abeille, d'abord

(1) Op. cit., p. 180.

(2) Huber, vol. II, p. 413.

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nourrice, devienne ensuite cirière, ou si les divers individus gardent toute leur vie la même fonction une fois adoptée. La première de ces hypothèses ne paraît devoir être accueillie qu'avec défiance.

2° Secondement la mère n'est pas, dans la ruche, unique dès l'origine, elle le devient par son triomphe sur des rivales, et ce triomphe ne peut être obtenu que par une certaine sélection. La femelle la plus vigoureuse, la plus adroite, la plus tôt apparue a des chances de l'emporter sur ses rivales. Ce fait est encore , une preuve du caractère spontané de toute organisation. Nul pouvoir central n'existe encore qui provoque ce combat pour l'utilité générale; les femelles s'y livrent d'elles-mêmes, poussées par un mobile qui leur est propre, j'allais dire personnel, la jalousie (1). Par là elles servent d'une manière presque consciente leur intérêt particulier, et d'une manière absolument inconsciente l'intérêt de la société. C'est de même spontanément que les ouvrières exécutent tous leurs travaux. Loin de recevoir les ordres de celles qu'on a appelées les reines, elles exercent souvent une sorte de pression sur leurs actes, soit quand celles-ci sont molles au combat, soit quand elles veulent indûment détruire les nymphes prêtes à éclore. En toutes choses elles ont l'initi^ive dans le choix d'un emplacement, dans la construction des cellules, dans l'élevage des larves, dans le massacre des mâles, jusque dans la fixation de l'heure où les jeunes femelles fécondes peuvent sortir de leurs cellules. Singulier état en vérité que

(1) Huber, v. 1, p. 168.

celui où il n'y a pas l'ombre de gouvernement ! L'amour maternel, également fort chez toutes les ouvrières, et l'intérêt personnel, tels sont les deux mobiles (le second subordonné au premier) qui obtiennent sans aucune contrainte de ces milliers d'individus la plus harmonieuse conspiration. Il résulte de ces remarques deux choses, l'une que le consensus social est obtenu de plus en plus à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des sociétés par la coopération spontanée des individus, en sorte que l'organisme collectif se crée lui-même bien plus qu'il n'est produit, — l'autre que cette coopération n'a pas besoin d'être expressément voulue pour être efficace, car ce n'est pas le seul cas où la prospérité collective est assurée par des efforts tentés sinon à rencontre, du moins en dehors des intérêts communs.

3° Des observations nombreuses ont montré que l'intelligence a une part considérable dans l'organisation sociale des abeilles. Des idées, ou (si le mot convient mieux) des représentations sont les ressorts de tous ces mouvements concei tés dont se compose la vie d'une ruche, D'abord il est certain que les ouvrières se connaissent entre elles ; un jour qu'il était né dans une ruche observée par Huber des ouvrières noirâtres, d'aspect singulier, elles furent toutes massacrées et leurs corps jetés hors de la ruche. Ensuite elles connaissent la mère; leur en donne-t-on une autre dans les premières heures qui suivent l'enlèvement de la première, elles lui refusent toute coopération et Pétouffent sous leur masse. Non seulement elles la connaissent, mais encore elles ne cessent d'avoir son

image présente, car si on la leur ravit, une heure n'est pas écoulée que la ruche est en éhullition. La raison de ce trouble est que d'ordinaire la mère est en communication constante par ses antennes avec un grand nombre d'ouvrières et que celles-ci à leur tour tranquillisent par leur attouchement leurs compagnes plus éloignées. La société tout entière se sent donc pour ainsi dire dans son unité de moment en moment ; ce contact vient-il à être rompu, la source de ces communications vient-elle à manquer, c'est en vain que la femelle féconde sera là au milieu d'elles, si elle ne peut se faire comprendre au moyen de ses antennes, le désordre est jeté rapidement dans la foule des travailleuses. Cette communication n'est d'ailleurs pas la seule qui unisse celles-ci à la femelle mère. A certains moments la mère fait entendre comme un chant particulier; aussitôt les ouvrières s'arrêtent, restent immobiles, et paraissent frappées de stupeur. C'est encore une représentation de qui dépend l'avenir de la société quand, la mère commençant à pondre des œufs de mâles, et annonçant ainsi son départ prochain, les ouvrières se mettent aussitôt à élargir quelques cellules pour y élever les femelles qui la remplaceront. C'est une représentation enfin qui déterminé le départ d'un essaim après que la vieille mère a parcouru en tous sens la ruche en manière d'avertissement. Ainsi les liens qui unissent les divers membres de cette société domestique sont ceux d'une connaissance réciproque et d'une espérance commune ; bien que la mère représente l'unité collective, et que la fonction sociale ait en elle sa personnification, la ruche tout entière

n'en forme pas moins un organisme moral, une véritable conscience dont la mère n'est que la partie prépondérante, « l'idée directrice. »

4° Le rôle considérable attribué à l'intelligence dans la constitution sociale des abeilles fait de l'organisme qui en résulte le plus simple, le mieux résistant que nous ayons examiné jusqu'ici. L'organe essentiel vientil à être enlevé, des mesures sont prises aussitôt pour le remplacer, et pourvu qu'il y ait lieu d'espérer le succès, quinze jours peuvent s'écouler avant l'éclosion des nymphes « royales » sans que le découragement pénètre dans la ruche. La vie de l'organisme que nous considérons est donc suspendue à une idée, à la représentation d'un fait à venir ; quel organisme purement physiologique serait capable de franchir ainsi l'intervalle qui séparerait la suspension de sa fonction essentielle du rétablissement de cette fonction? C'est grâce à de telles ressources que les sociétés d'abeilles durent, même dans nos pays, en quelque sorte indéfiniment, tandis que celles des guêpes ne vivent qu'une année. L'essaimage dépend lui aussi de cette . faculté de réviviscence et il assure à l'espèce des chances éminemment favorables dans le combat pour la vie. On sait que les sociétés de guêpes en sont incapables.

En résumé, les sociétés d'abeilles offrent, par rapport à ces dernières, une organisation sociale à la fois plus concentrée et plus différenciée, plus individuelle par conséquent, plus cohérente et plus durable. Les fourmis présentent un type social très différent quoique appartenant au même groupe. Examinons-le brièvement.

La grande différence entre la fourmilière et la ruche, c'est que celle-ci ne contient jamais qu'une mère fécondée et pondant, tandis que celle-là en contient fréquemment plusieurs. Les mâles restent indifférents aux travaux de la société, et les neutres sont encore ici des femelles stériles; mais l'organe maternel fécond n'est plus unique ; lui-même est sinon différencié, du moins multiplié en plusieurs individus, d'ailleurs peu nombreux par rapport aux ouvrières. Les ouvrières ont ici une importance croissante : les ouvrières, c'està-dire la partie intelligente et agissante de la société. Les femelles, s'il faut en croire M. A. Forel, auraient, dans la fondation d'une colonie, une part beaucoup moins active que celle qu'on leur attribue d'ordinaire. On croit généralement, en effet, qu'elles s'arrêtent, dans quelque coin propice, s'arrachent les ailes, se font un nid, y pondent et y soignent elles-mêmes leur progéniture. Suivant cet exact observateur, une femelle serait incapable, à elle seule, de suffire à l'élevage des larves ; elle réussit, il est vrai, à creuser une petite galerie pour y déposer ses œufs, mais elle ne peut aller plus loin et ne laisse point de postérité. Un seul animal ne peut exécuter les travaux mutiples et simultanés que suppose l'élevage d'un certain nombre de larves (1). Tout l'avenir, comme la naissance même d'une fourmilière, dépend donc des ouvrières; bien que les femelles fécondes se mêlent quelquefois à leurs travaux, c'est sur ces femelles stériles que tout repose, puisque si elles ne retenaient pas les femelles

(1) M. Forel, op. cit., p. 253.

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fécondes, la communauté périrait. Un certain artifice se superpose donc ici à la nature. La fonction reproductive se subordonne à la vie de relation. L'activité intelligente prend de plus en plus le rang de fin, la fonction physiologique celui de moyen.

Mais si cette multiplicité des mères dans une société ne fait pas descendre les fourmis au-dessous des sociétés d'abeilles, faut-il y voir un caractère assez important pour que la société où il se manifeste mérite le nom d'Etat? M. Jœger, naturaliste allemand, divise à peu près comme nous l'avons fait — et cette. coïncicidence nous est précieuse — les groupes permanents d'êtres vivants en trois ordres. L'individu collectif, formé d'éléments anatomiques continus, pour lequel nous avons proposé le nom de blastodème, il l'appelle, avec Hœkel, Mon. Il voit, comme nous, dans la famille, l'individualité collective secondaire ; elle est formée de bions ; suivant son degré de concentration, il la divise en famille acéphale et en famille céphalée. Enfin, l'individualité collective tertiaire, formée des familles, est l'Etat. Elle est caractérisée par une division du travail souvent assez avancée pour entraîner des différences morphologiques ; elle comporte différents métiers. Selon lui, les sociétés d'abeilles et de fourmis constituent de véritables Etats. Nous ne pouvons nous ranger à cet avis. La ruche n'est évidemment composée que d'une seule famille, puisqu'il n'y a qu'une seule mère. Quant aux fourmilières, bien qu'il y ait plusieurs mères, et que, par ce fait, le type essentiel de la famille soit nécessairement modifié, comme les œufs pondus par ces mères multiples y sont soignés et les

larves qui en proviennent élevées indifféremment par toutes les femelles stériles ; comme entre les femelles fécondes et les mâles il n'y a pas de société conjugale permanente, comme enfin il y a dans beaucoup de sociétés domestiques des différences morphologiques tout aussi grandes entre le mâle et la femelle qu'entre les neutres et les individus sexués, nous ne pouvons reconnaître en elles des sociétés politiques. Elles ne forment qu'une seule famille, et par conséquent n'atteignent pas, d'après la définition même de M. Jœger, le troisième degré de l'évolution sociale. Autrement, il faudra donner le nom d'Etat à tous les groupes permanents où il y a plus d;une femelle, ce qui est évidemment contraire aux habitudes de langage et de pensée les mieux établies.

M. Forel a trouvé dîftis le Simplon (1), sous une pierre, une cinquantaine de fourmis femelles fécondées (Formica rufa) agglomérées étroitement; ailleurs, dans le Tessin, à Loco, une fourmilière de Formica fusca, dont une moitié se composait de femelles aptères et l'autre moitié seulement d'ouvrières. Faut-il voir dans ce double fait une figure de ce qui s'est passé à l'origine lorsque, dans un groupe nombreux de femelles, la division du travail s'est progressivement établie, les unes gardant la faculté reproductrice, les autres la perdant pour devenir plus aptes aux travaux de l'élevage? C'est ce que nous ne saurions affirmer. Des observations ultérieures sur des faits de même sorte viendront sans doute jeter quelque lumière

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sur cette question si obscure des origines. Quoi- qu'il en soit, si le partage des attributions maternelles entre plusieurs individus met, ce semble, la fourmilière audessous de la ruche quant à la concentration organique , les fourmis ont sur les abeilles un considérable avantage quant à la souplesse de leur organisation sociale, à la variété de leurs travaux, à l'énergie de leur coopération. Leur supériorité est attestée du reste par le jugement le plus décisif de tous : celui du combat. En Amérique, les fourmis Ecitones attaquent fréquemment, au témoignage de Bâtes (1), les nids de guêpes dont l'organisation est la même que celle des abeilles, et malgré une défense furieuse, emportent leurs œufs et leurs larves ; la victoire est complète.

Ce qui donne aux fourmis cette supériorité, c'est qu'elles ont des habitudes terrestres. L'assertion peut sembler paradoxale, mais qu'on songe aux avantages exceptionnels qu'offre pour le développement des facultés intellectuelles le milieu terrestre comparé au milieu aérien. Dans l'air, de longues routes sans accident, des courses étourdies loin des objets réels, une instabilité, un vagabondage, un oubli sans fin des choses et de soi-même. Sur terre, au contraire, pas un mouvement qui ne soit un contact et n'apporte un enseignement précis, pas une marche qui ne laisse ses souvenirs; et comme les courses sont limitées, il est inévitable qu'une partie du sol occupé se peigne avec ses ressources et ses dangers dans l'imagination de l'animal qui le traverse incessamment. Delà une com-

(1) Cité par Blanchard, Revue des Deux-Mondes, lo oct. 1875, p. 809.

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munication beaucoup plus directe et plus étroite avec le monde'extérieur. Mais de plus, l'usage de la matière est beaucoup plus facile à l'animal terrestre qu'à l'animal aérien. Faut-il construire? Celui-ci devra sécréter comme l'abeille la matière de son nid, ou comme l'abeille encore quand elle récolte la propolis, comme la guêpe, quand elle recueille les éléments de son papier, l'aller chercher au loin. L'animal terrestre a près de lui les matériaux de son travail, et comme ces matériaux sont variés, son architecture pourra l'être aussi. C'est donc vraisemblablement à leur habitat que les fourmis doivent leur supériorité sociale et industrielle. S'il y a eu une fourmi qui la première a eu l'idée de se débarrasser de sjës ailes en les tordant pour travailler plus aisément sur le sol, elle a rendu à sa race un immortel service. Mais il n'est pas probable que les choses se soient passées ainsi, pas plus dans ce cas que dans d'autres.

Ce sont les fourmis qui nous fournissent le premier exemple de propriété. Les animaux inférieurs ne possèdent que le sol qu'ils occupent ; les fourmis, en sillonnant incessamment de leurs convois un vaste terrain, se l'approprient sans l'occuper d'une manière permanente. Ce terrain est leur, parce qu'elles y sont fixées et qu'elles y ont leur demeure. La propriété nous apparaît donc d'abord comme un effet direct, puis comme une extension de l'industrie. Le champ où les ouvrières circulent régulièrement en longues files porte en quelque sorte l'empreinte affaiblie de l'organisation, imprimée si- nettement sur toutes les parties du nid. Ce champ est un instrument à l'usage

des fourmis, comme le nid lui-même, quoique à un moindre degré. En effet, les sentiers battus sont la suite des galeries, et comme les galeries, les fourmis sont prêtes à le défendre contre les incursions étrangères. Comme les différentes parties du nid communiquent entre elles, de même un courant non interrompu d'informations unit les sentiers à la fourmilière. C'est ainsi que l'activité animale conquiert le sol et l'incorpore à son organisme. Nous étudierons dans la suite le développement de ce fait curieux qui se montre à nous pour la première fois.

Tandis que les guêpes et les abeilles des différentes espèces n'exécutent qu'un petit nombre de travaux presque toujours semblables, les fourmis appliquent leur activité d'une manière presque indéfiniment variable à toutes les circonstances qui se présentent. Les unes creusent, les autres sculptent, les autres bâtissent, les autres accumulent, un grand nombre chassent, quelques-unes récoltent et emmagasinent; celles-ci sucent le suc des fleurs, celles-là broutent leur corolle, nous les voyons ici se faire esclavagistes, là élever des pucerons, et tous ces actes divers sont susceptibles de modifications sans limites, suivant les tendances héritées et les circonstances particulières. Il résulte de cette aptitude de leur activité à varier ses effets que la division du travail doit être, dans une fourmilière donnée, poussée beaucoup plus loin que dans une ruche. En effet, on pourrait, en examinant une fourmilière au travail, déterminer plusieurs catégories de travailleuses; mais (et c'est là le propre d'un organisme élevé) la division du travail n'a rien de rigide et n'entraîne des

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modifications organiques que chez un nombre d'espèces relativement restreint. M. Forel, corrigeant Lacordaire, montre que parmi les fourmilières indigènes, une très petite proportion présente la différenciation morphologique en quatre sortes d'individus : mâles, femelles, ouvrières et soldats. Il ne l'a observée que chez la Pheidole pusilla. Mais il assure que ces soldats n'exercent qu'une action individuelle et ne jouent jamais le rôle de chefs. « Huber, dit-il, a déjà montré que les fourmis n'ont jamais de chefs, et que même les Formica fusca, auxiliaires des Polyergus rufescens, ne subissent pas la moindre contrainte. Je ne puis que confirmer son opinion; je n'ai jamais vu une fourmi jouer envers ses semblables un rôle prééminent (1). » Il est vrai que Lacordaire après Lund assure avoir vu de ses yeux les soldats des Ecitones se comporter à la Guyane et au Brésil en véritables officiers dans une marche en colonne de ces fourmis (2). Cela suffit pour établir que la société des fourmis peut atteindre une différenciation morphologique aussi marquée que la société d'abeilles (car cette différenciation est plus marquée que celle des ouvrières d'une ruche en cirières et en nourrices), sans cependant qu'on puisse en inférer la supériorité des premières, vu le peu de généralité du fait.

Un autre fait, bien connu maintenant, nous paraît autoriser cette conclusion; c'est l'aptitude des fourmis à se soumettre comme on dit des esclaves. On va voir

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(2) Introd., t. II, p. 499.

que la différenciation obtenue ainsi et le partage d'attributions qui en résulte dépasse de beaucoup les faits d'ordre analogue observés chez les abeilles, et place à ce point de vue les fourmis bien au-dessus d'elles.

Mais nous devons nous arrêter un instant sur ce fait pour lui donner sa véritable signification sociologique. Ce ne sont pas, en effet, des esclaves que s'adjoignent les fourmis Polyergus rufescens et Formica sanguinea. (c Les P. rufescens, dit M. Forel(l), sont, comme Huber l'a montré, dans une dépendance absolue de leurs auxiliaires. Ils ne savent ni maçonner, ni soigner leurs larves, ni même manger eux-mêmes., » S'il y a des tentatives de contrainte exercées par les unes sur les autres, c'est par des fourmis conquises sur leurs conquérantes et non par celles-ci sur celles-là. Nous avons vu nous-même certaines amazones rentrant à vide d'une expédition, mal accueillies et houspillées par des ouvrières noir cendrées; Huber avait constaté le fait (2). M. Forel raconte qu'au premier départ de l'année (4 juillet) les amazones furent tiraillées par les Fusca et même que celles-ci couraient après leurs compagnes de l'autre espèce, puis les chargeaient sur leur dos et les ramenaient à la fourmilière commune. Nées en cette saison même, elles n'avaient jamais vu d'expédition et ramenaient ainsi au nid celles qu'elles prenaient pour des fugitives (3). Le même observateur a vu aussi les mêmes Fusca pendant des journées de grande sécheresse, importunées des sollicitations des amazones à

qui elles n'avaient plus rien à dégorger, se jeter sur elles, les mordre et les tirailler vivement jusqu'à ce que celles-ci se servissent de leurs terribles mandibules. Rien de tout cela ne ressemble à la conduite d'esclaves. Il est donc fâcheux que l'on se soit servi, cette fois comme tant d'autres, d'un terme poétique pour désigner le phénomène au lieu de chercher un mot scientifique qui en exprime la véritable nature. En général, ces assimilations des faits présentés par l'animalité inférieure avec les faits manifestés par la société humaine sont périlleuses. La distance entre les mobiles qui déterminent les uns et les autres est si énorme que, même lorsque les faits revêtent la même apparence, ils n'ont pas la même nature. A plus forte raison, doiton se garder de réunir sous une même appellation des faits aussi dissemblables. La confusion des termes entraîne, dans de tels cas, une durable confusion d'idées. Il nous semble donc que cette métaphore qui fait de l'une des deux espèces cohabitant dans une fourmilière une esclave de l'autre, métaphore peutêtre inévitable au début de la science sociologique, doit être soigneusement évitée.

Reste à savoir quelle idée nous devons concevoir du fait lui-même, et par conséquent quel nom nous devons lui donner. Si nous pouvions remonter à son origine nous en connaîtrions la nature. Ici encore nous repoussons le hasard, qui n'est cause de rien. Ce ne sont pas, d'ailleurs, des possibilités indéterminées qu'il convient à la science d'invoquer, mais des vraisemblances positives, tirées de faits réels, aussi analogues que possible au fait inexpliqué. Or M. Forel a noté un

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certain nombre de cas qui nous conduisent bien près de l'établissement d'une fourmilière où deux espèces hostiles servent chacune la communauté suivant son génie. « Croirait-on, dit-il (1), que des espèces de fourmis fort différentes, ennemies naturelles, et qui à l'ordinaire vivent en fourmilières simples, des fourmis chez lesquelles on n'a jamais observé d'instincts esclavagistes se trouvent dans certains cas fort rares former entre elles des fourmilières mixtes ? » Et il cite cinq observations décisives par lesquelles une union intime a été constatée entre des Formica exsecta et des F. fusca, entre des Tapinoma et des Botriomyrmex, entre des F. fusca et des F. truncicola, entre des F. pratensis enfin et encore d'autres F. fusca. Ces observations prouvent déjà que le fait d'annexion n'est pas exclusivement propre à une ou deux espèces, qu'il n'est pas chez elle un attribut natif et pour ainsi dire fatal, bref qu'il ne résulte pas d'un instinct spécifique immuable (2), mais qu'il se produit çà et là sur l'invitation des circonstances dans des fourmilières quelconques. Quelles sont les circonstances où peut naître une telle habitude ? Il y en a plusieurs. En vertu de la loi qui veut que l'animosité des combattants soit proportionnée à leur nombre, les individus des espèces les plus hostiles, réduits à un petit groupe, s' allient, et travaillent en commun. M. Forel a retiré du milieu de

(2) « Il y a des F. sanguinea qui n'ont pas d'esclaves du tout et élèvent elles-mêoies'leurs larves.» (Forel, p. 359.) ....Ailleurs «j'ai vu au col de Malloggia des fourmilières sanguinea sans esclaves et d'autres qui eu avaient beaucoup, o

deux armées de F. pratensis, engagées dans une mêlée ardente, sept individus, dont quatre d'un camp et trois de l'autre : mises dans un bocal, elle se traitèrent amicalement (1). Donc, première circonstance favorable : réduction de deux fourmilières ou de deux fractions de fourmilières à un petit nombre ; en voici une seconde. On sait que des espèces sont très friandes des cocons d'autres espèces. Les formica sanguinea mangent avidement des cocons de F. fusca et de F. rufibarbis... Lorsqu'on donne à des F. pratensis ou exsecta des cocons de F. fusca, elles les mangent toujours. Enfin les cocons de ces mêmes F. pratensis sont un mets de choix pour les Sanguinea. Or les espèces qui forment pour la plupart (2) des fourmilières mixtes sont précisément celles-là, c'est-à-dire celles qui mangent les cocons avec celles dont les cocons sont mangés. L'expérience a du reste été faite et a parfaitement réussi. Des Sanguinea, ayant déjà noué une alliance avec des Rufibarbis ou des Fusca et à qui M. Forel a offertdes cocons de F .pratensis, tantôt les ont mangés, tantôt les ont fait éclore pour s'allier avec les produits, tantôt en ont mangé une partie et ont élevé l'autre (3). Il est démontré par cette expérience que les fourmilières qui pillent les cocons des fourmilières voisines pour les manger, ont pu, si elles y ont trouvé un avantage et l'ont compris, les piller pour les faire éclore.

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(2) Nous disons pour la plupart; il y a certaines fourmilières mixtes où l'espèce paresseuse est incapable de piller l'autre (Forel); mais, dans ce cas, ne serait-ce pas elle qui a été pillée?

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Il faut remarquer en effet que les fourmis dites esclavagistes devaient nécessairement, au moment où "elles ont commencé à le devenir, élever leurs larves et délivrer elles-mêmes leurs nymphes de leurs cocons : le sentiment maternel était donc en elles très développé, et il est difficile de croire qu'en présence des cocons pillés comme un aliment, ce sentiment n'ait pas lutté contre la faim. On n'a plus dès lors à se mettre en grands frais d'imagination pour deviner dans quèls cas il a triomphé. Mais voici une troisième et une quatrième circonstances non moins favorables que les précédentes à la naissance des fourmilières mixtes. Deux fourmilières ennemies (F. sanguinea et pratensis) enlevées subitement de leurs nids bouleversés et mises dans un même sac, y restent une heure ; après ce temps on les fait descendre dans un appareil. Il y a des morts qui indiquent comment l'heure a été employée ; mais les survivants, après quelques tiraillements et quelques démonstrations hostiles, prennent le parti de déménager ensemble leurs cocons dans le logement qu'on leur offre. L'alliance est définitivement scellée (1). Les situations désespérées sont donc propices aux alliances inattendues. Les fourmis qui viennent d'éclore, d'autre part, apprennent d'abord les travaux domestiques et le soin des larves ; elles n'arrivent que plus tard à distinguer un ami d'un ennemi et à se conduire en conséquence. M. Forel a disposé une expérience pour démontrer le fait ; elle est concluante. En confiant des cocons de diverses espèces à

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de jeunes fourmis également de diverses espèces, il eut, dit-il, le plaisir de voir naître sous ses yeux une » fourmilière on ne peut plus artificielle, composée de cinq espèces vivant toutes dans la meilleure intelligence (1). » Par conséquent si le fait s'est présenté dans la nature, une fourmilière mixte a pu en résulter. On remarquera qu'il se présente quotidiennement dans les fourmilières qui pillent pour les manger les cocons d'autres fourmilières, puisque de jeunes fourmis y sont en contact avec des cocons étrangers dont elles ne savent pas la provenance. Le lecteur choisira entre ces diverses sortes de circonstances favorables; la question est de savoir laquelle a dû le plus souvent naître du concours des événements. Mais quoi qu'on en puisse penser, on voit avec clarté par quelle sorte de rapports ont pu être unies les fourmis de différentes éspèces que les circonstances ont amenées à cohabiter. Ces rapports ne sont pas ceux de maîtresses à esclaves, mais ceux de nourrices à nourrices empressées autour d'une même mère et d'une même progéniture. Toutes, aussitôt réunies, obéissent à leur penchant maternel et se mettent à soigner les larves de la communauté avec une égale sollicitude; toutes s'empressent de dégorger leur miel dans la bouche de leurs nouvelles compagnes ou de les porter sur leur dos, comme elles se portent entre elles. C'est donc bien une association qui résulte de ces mélanges d'espèces. Une nuance légère la rapproche de la domestication, puisque la contrainte est à l'origine ; mais ce premier moment passé. —

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alors la fourmi n'est pas encore éclose ! — il y a incorporation réciproque des deux familles. Seulement chacune suit ses aptitudes et apporte à la communauté le concours le plus conforme à sa tendance et à ses moyens naturels. Les guerrières deviennent de plus en plus exclusivement guerrières, les autres donnent carrière de plus en plus à leurs goûts pacifiques et vaquent avec une préférence de plus en plus marquée aux travaux intérieurs. De là une division du travail toute spontanée qui devait produire les résultats qui sont sous nos yeux.

Ce n'est pas, disions -nous tout à l'heure, la différenciation des formes, mais aussi et surtout la différenciation des actes et des fonctions qui atteste la supériorité d'un organisme social. Or à ce point de vue le rôle cte chaque individu est chez les fourmis des plus frappants. Il faut pour le bien comprendre les observer soi-même, ou lire quelqu'un de ces recueils d'observations minutieuses auxquels nous empruntons ici tant de faits intéressants. Dans les espèces supérieures l'individu développe une initiative étonnante. On sait maintenant comment débutent les travaux, les expéditions ou les migrations des fourmis. Il n'y a pas entre elles la moindre trace de consultation ni de résolution collective. La seule éloquence que ces animaux aient à leur service, c'est l'éloquence d'action; je veux dire que quand un individu désire persuader aux autres de l'aider dans quelque projet, il commence simplement par exécuter lui-même ce projet sous leurs yeux après en avoir heurté le plus grand nombre possible pour attirer leur attention. Ce fameux langage autennal sur

lequel on a fait tant de conjectures, se réduit à des différences dans la manière dont se rencontrent deux corps délicats pourvus de nerfs nombreux. L'attouchement léger est une caresse ou une prière ; le battement est un avertissement d'autant plus grave qu'il est plus fort, plus pressé qu'il est plus rapide. Avec cela et le penchant à l'imitation fondé sur les raisons psycho-physiologiques exposées plus haut, on peut expliquer toutes les démarches des fourmis. Nous avons nommé les principales : examinons-les. Une fourmi veut-elle émigrer? l'habitude où elle est de vivre avec ses compagnes a engendré un besoin correspondant; elle ne peut émigrer seule. Elle va donc auprès des autres fourmis, les frappe de ses antennes, et part. Refuse-t-on de la suivre? elle recommence son manège. La vue du mouvement, avons-nous dit, entraîne le mouvement ; une ou deux la suivent ; puis elles se joignent à elle pour déterminer les autres et peu à peu l'émigration devient générale. Au besoin on porte les récalcitrantes; c'est un moyen simple à l'usage des intelligences obtuses (1). Du reste le seul exemple est presque toujours compris. Nous-mêmes ne le comprenons-nous pas quand un chien jappe et bondit avec insistance dans la même direction, regardant alternativement le maître qu'il appelle et le point où il veut l'appeler? Le chat fait de même ; il miaule et il marche, revenant et recommençant jusqu'à ce qu'on le suive. C'est sur des indications semblables qu'une personne dont le témoignage est pour nous absolu-

Ci) M. Forel, p. 333.

ment certain suivit un chat à travers un long corridor et une cour jusque dans une pièce éloignée, près d'un placard qu'elle ouvrit et où elle trouva au milieu d'une abondante fumée des linges en feu. Rien ne s'oppose à ce que nous accordions aux fourmis sauf la voix le même mode de communication. Il suffit à expliquer les migrations; il suffit de même à expliquer les expéditions des Amazones et des Sanguinea. Faut-il rendre compte de l'assurance avec laquelle l'armée s'engage dans une direction qu'elle n'a jamais parcourue? Plusieurs observations y pourvoient de la manière la plus satisfaisante. On a vu maintes fois des amazones, marchant par saccades, à l'aventure, explorer les environs de leur fourmilière en assez grand nombre et, à plus de trente pas de leur nid inspecter les retraites des F. fusca pour en trouver les ouvertures (1). Que ces éclaireurs spontanés veuillent entraîner le soir même ou le lendemain leurs compagnons à une expédition générale, rien de plus naturel. Mais dans ce cas, la rectitude (d'ailleurs souvent fort imparfaite) de la marche collective dépendra de la netteté des souvenirs de ces éclaireurs. 11 faut que dans certains cas les souvenirs .de ces éclaireurs soient bien précis, car les armées montrent parfois une très ferme résolution. Nous avons vu en septembre 1872 une forte colonne d'amazones aller en droite ligne, avec de très courtes hésitations, jusqu'à un escarpement de sable de deux mètres au moins de profondeur qui descendait à pic d'abord, puis se creusait au-dessous en une assez pro-

(1) Pages 308-321.

fonde cavité. Elle était à plus de dix mètres du nid et nous croyions l'expédition manquée puisqu'elle rencontrait par là le vide devant elle, quand nous vîmes le flot continuer sa marche vers l'escarpement et y disparaître. Descendant nous-même au plus vite, nous vîmes l'armée tout entière qui se laissait choir en pluie de toute la hauteur de cette terrasse. Le saut terminé, elle alla encore à vingt mètres de là piller un nid de fusca. Puis elle revint par le même chemin, grimpant l'escarpement malgré la charge et les chutes. Certes il fallait que le chemin fût bien connu de quelques-unes de ces fourmis pour qu'elles déterminassent la troupe à de pareilles évolutions. On objecte que la direction ne peut être donnée par une seule amazone, puisque la tète de colonne est au -bout de quelque temps dépassée et forme bientôt la queue. D'abord ce n'est pas une seule amazone, mais plusieurs qui entraînent le gros de la troupe. Ensuite quand l'impulsion donnée par l'une d'elles s'épuise, en admettant qu'il n'y en ait point d'autres capables de la renouveler d'instant en instant, une hésitation devra se produire à la tête de la colonne, et c'est ce qui arrive en effet très fréquemment ; mais au bout d'un certain temps, le mouvement incessant de tête en queue ramène au premier rang les éclaireurs et l'armée reprend sa marche. Mais comment comprendre que les explorateurs puissent avertir leurs compagnes qu'il y a une expédition à tenter? n'est-il pas nécessaire d'admettre ici une résolution prise en commun? Pas davantage. Ici encore une observation de M. Forel tranche la difficulté. Il suffit d'admettre une trépidation de quelques-unes

accompagnée de coups d'antennes et suivie de départ pour expliquer l'irruption de l'armée hors du nid et son ébranlement. On peut en effet provoquer ce départ artificiellement en passant simplement le doigt au milieu des amazones qui' errent sur le nid. L'émotion qui se répand de proche en proche est prise pour un signal d'expédition : tant il est vrai que le langage des fourmis consiste bien plutôt en impulsions tactiles de signification très générale qu'en signes doués d'un sens précis. Il nous reste à expliquer par ce même principe de l'initiative individuelle suivie d'imitation les travaux des fourmis. Nous pouvons présenter sur ce point notre propre témoignage. Nous avons vu par unenuit d'été, à la lumière d'une lampe, la fourmi des jardins exécuter en se servant de brins d'herbe pour charpente ses délicates constructions. Y a-t-il un arceau à bâtir sur un brin d'herbe, une seule des travailleuses commence certainement à en avoir l'idée ; toute possédée de son projet, elle apporte activement les grains de terre pour le réaliser, sans prendre garde qu'elle les enlève parfoïs aux constructions de ses voisines. Les au tres n'accordent d'abord aucune attention à ce qu'elle fait. Bientôt cependant une fourmi inoccupée qui passe se joint à elle ; puis deux, puis trois: évidemment l'idée a été comprise et les voilà qui travaillent ensemble, déterminées par le seul exemple de la première à l'exécution d'une même œuvre. Les observations des deux Huber et de M. Forel ne laissent sur ce point aucun doute. C'est ainsi que sont accomplis tous, les travaux des hyménoptères vivant en société. Est-ce à dire que les imitateurs du mouvement

initial ne modifient pas les vues de l'inventeur alors qu'ils s'y associent? Bien au contraire, et non seulement ils doivent le modifier, mais en le modifiant ils le perfectionneront. Car ils ne peuvent le comprendre sans le comprendre à leur point de vue, ni combiner leurs différents points de vue , sans que la meilleure direction possible ne soit par là imprimée à leurs efforts. L'intelligence, bien qu'on ne le croie pas communément, même en des individus différents, est susceptible d'addition et d'accumulation , et il est impossible que chacune des pensées, si rudimentaires qu'on les suppose, d'une grande multitude s'appliquent aux détails d'une grande œuvre sans varier presque à l'infini leur activité dans l'exécution de ces détails et par suite sans que l'ensemble n'en profite. C'est ce que font les fourmis à un plus haut point que les abeilles. L'individu chez elles apporte dans la construction des abris une bien plus grande liberté de conception que les abeilles. Celles-ci, l'imagination attachée à une forme régulière, ne savent s'en départir qu'exceptionnellement quand on leur suscite des obstacles ; et encore plus dans la position que dans la forme des alvéoles. Les fourmis sont affranchies, pour ainsi dire, de toute régularité géométrique; elles n'ont pour règle que la particularité des circonstances, et c'est ce qui fait la dignité de leur industrie. C'est par cette puissance inventive qu'elles ont conquis le sol sur une si vaste étendue, car partout où la culture n'a pas pénétré, il leur appartient. On le voit, pourvu qu'on accorde aux hyménoptères sociaux un peu d'intelligence, les phénomènes qu'ils manifestent s'expliquent sans grande

difficulté. Ils n'ont rien de merveilleux. Ils ne passent pour des prodiges qu'auprès de ceux qui ôtent à ces animaux toute faculté de penser, ou de ceux qui leur accordent étourdiment autant de réflexion qu'à l'homme même. La plupart de ces contempteurs ou de ces admirateurs à outrance n'ont sans doute que peu observé les animaux ou n'ont que peu analysé leurs mobiles. Plus on le fait, plus on se convainc de la vérité de cette sage parole d'Huber jeune : « Ainsi le grand secret de l'harmonie qu'on admire dans ces républiques n'est point un mécanisme aussi compliqué qu'on le suppose : c'est dans leur affection réciproque qu'il faut le chercher (1). » Je dirais plutôt dans leur commune affection pour leurs larves, et j'ajouterais (car à côté de la fin, il faut indiquer le moyen) dans la faible dose d'intelligence individuelle dont jouissent les hyménoptères, multipliée par les lois d'imitation et d'accumulation que nous avons invoquées.

Si la division du travail est poussée à ce point dans les fourmilières, si les individus qui les composent y manifestent ce degré d'initiative personnelle, l'individu total qui résulte de leur concours doit offrir une concentration énergique ; son unité sociale doit être plus marquée qu'aucune de celles que nous avons étudiées jusqu'ici, malgré le nombre considérable de ses éléments intégrants (2). Cette unité se révèle dans la forme définie du dôme, véritable appareil d'éclosion et

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(2) Voir le calcul, établi sur des observations positives, d'après lequel M.Forel, qu'on ne trouve nulle part enclin à l'exagération, attribue à une fourmilière de F. pratenais 400,000 individus; p. 36C.

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d'élevage, dans le concert des travaux, dans la solidarité des travailleurs, dans toutes les manifestations, en un mot, de la vie sociale, mais surtout dans l'opposition de chacune des familles avec les familles voisines, même entre fourmilières de la môme espèce, même entre métropoles et colonies (1). La conscience commune est une conscience fermée, par cela même qu'elle est une conscience définie. Il faut pour l'entamer des circonstances exceptionnelles, des vicissitudes inouïes. Certaines fourmilières sont doubles, en ce sens que dans l'épaisseur même des parois d'un grand nid vivent de petites fourmis qui n'ont avec les grosses que des rapports d'inimitié ; le voisinage ne fait qu'exaspérer les haines. Aucun fait ne montre mieux cette vigueur de haine que le suivant, provoqué par M. Foret dans un appareil ; deux fourmilières ayant été placées successivement dans cet espace resserré, la seconde assiégea la première, bien qu'elle fût de la même espèce (Tapinoma erraticum) avec un acharnement qui n'eut d'égal que l'acharnement de la défense ; des murs en terre élevés par les assiégés furent percés par les assiégeants, puis rétablis plus loin et de nouveau pénétrés pendant un mois et demi, jusqu'à ce que l'appareil ayant été exposé au soleil de mai, les assiégés, réduits à un étroit espace, furent forcés dans leurs retranchements et annexés à la fourmilière victorieuse. Ils étaient restés un mois et demi sans manger. Que l'on compare cette expérience aux perpétuels mélanges de ruches que raconte Huber, on verra que l'énergie avec

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laquelle l'individualité de la conscience collective s'affirme dans l'une et dans l'autre famille varie considérablement.

Mais, dira-t-on, quel conscience est-ce donc que celle que l'on peut scinder en deux parties, ou annexer à une autre conscience? Qu'est-ce qu'une individualité qu'on fractionne ou qu'on augmente? Ce sont assurément, répondrons nous, une conscience et une individualité inférieures, mais qui ne perdent pas cependant leur droit à porter de tels noms. La transfusion du sang qui rend à un anémique désespéré l'abondance des pensées et le plein sentiment du moi, alors que l'instant d'avant sa conscience s'évanouissait, à peine traversée çà et là de pensées rares et confuses? n'empêche pas plus l'individualité d'exister que ne le fait une blessure par où le sang s'échappe, entraînant par sa perte des phénomènes opposés ; l'unité du moi est seulement raffermie dans un cas, affaiblie dans l'autre cas. Il en est de même de l'individualité sociale ; elle est, elle aussi, susceptible de plus ou de moins. Mais une conscience affaiblie est une conscience dispersée. Il ne faut donc pas s'étonner de voir dans les régions inférieures de l'échelle des sociétés des individualités collectives dont les éléments mal liés peuvent se désagréger et s'adjoindre à des touts différents; nous verrons bientôt que toutes les sociétés n'ont pas le même et insuffisant degré de concentration, il en est au sommet de l'échelle dont les éléments ne peuvent se désagréger sans périr, ni sans entraîner la perte de l'ensemble. Deux fœtus peuvent, dans le sein de leur mère, se fondre en un seul; mais les mêmes

être arrivés à l'état adulte restent invinciblement séparés.

Tout est relatif : malgré cette infériorité, les familles d'Hyménoptères nous montrent déjà un type élevé d'organisation sociale, si on envisage le point de départ de la série tout entière. Deux êtres vivants sont, au début, une proie l'un pour l'autre, rien de plus. Ici nous voyons les jeunes soignés avec sollicitude, et l'individu qui transmet la vie entouré d'attentions inquiètes par une immense multitude d'individus dénués de ce pouvoir, mais étroitement unis dans un même sentiment d'amour maternel. Nous trouvons dans dételles sociétés des preuves de dévouement, aveugle encore, mais absolu. Des fourmis malades sont portées par leurs compagnes (1). A côté d'exécutions impitoyables, on voit parfois des ennemis affamés secourus en dehors du feu de la bataille (2). Quelque chose comme de la bonté et de la pitié semble donc déjà apparaître ici. Pour retrouver des familles offrant des traits aussi relevés, nous devrons remonter pendant longtemps l'échelle des formes animales, dès que nous aurons quitté la classe des insectes. La série qui leur succède prend naissance à un point beaucoup plus bas de l'arbre de la vie; elle doit, il est vrai, monter beaucoup plus haut.

Mais avant de quitter la classe des insectes, disons un mot des Névroptères sociaux, les Termites. Ils sont mal connus. Nous ne pouvons affirmer d'eux que trois

(1) M. Forel, p. 367.

(2) Ici., p. 277.

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