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CARACTÈRES ESSENTIELS

au développement de leur vie, tandis qu'ils tiennent d'une autre sécrétion du mâle l'impulsion vitale non moins nécessaire à ce développement. De là, la nécessité d'un concours organique des deux parents euxmêmes dans la production des jeunes. La nutrition et la reproduction exercées en commun sont donc vraiment les traits distinctifs d'un groupe de faits sociaux, et ils ont pour conséquence nécessaire la dépendance réciproque absolue des êtres associés. C'est ce mode de groupement vraiment organique, c'est-à-dire reposant sur une communauté ou correspondance d'organes qui est pour nous normale, tandis que les modes de groupements étudiés jusqu'ici sont plus ou moins accidentels.

Les sociétés normales ainsi caractérisées, on peut les diviser en deux groupes. Ou les êtres associés pour une fonction essentielle se trouvent en naissant unis organiquement et mis en communication soit par leurs tissus, soit par leurs cavités, — ou bien cette union ne se fait que plus tard, et la communication des tissus ou des cavités ne s'établit que postérieurement à la naissance. Nous sommes par là autorisés à classer les «sociétés normales en sociétés primitives ou natives et en sociétés consécutives ou adventives. Disons tout de suite que les sociétés natives sont précisément celles où généralement la fonction exercée en commun est l'une des fonctions de nutrition, tandis que la fonction de reproduction sert en général de lien aux sociétés adventives, qu'on peut à ce point de vue appeler aussi électives, en raison du choix qui intervient nécessairement en quelque degré dans leur formation.

Nous ne nous dissimulons pas ce qu'ont d'abstrait ces premiers linéaments de notre classification, et nous allons nous hâter de leur donner un corps, en entrant dans le détail des sociétés concrètes qu'ils renferment. Mais nous sommes arrêtés par une difficulté préalable qu'il faut écarter avant de passer outre. Où devonsnous faire commencer l'étude des sociétés? La question est délicate, comme on va le voir.

Si nous examinons le point le plus élevé où l'on ait placé la limite inférieure du domaine sociologique, nous rencontrons l'opinion de M. Guarin de Vitry qui n'est que celle de M. Spencer, plus vigoureusement accentuée. Selon cet auteur, la société humaine mérite seule le nom de société. La sociologie a essentiellement l'humanité pour objet. Les manifestations de la vie sociale qui se rencontrent chez l'animal (troupeaux, vols, meutes, ruches, fourmilières) ne peuvent donner lieu qu'à une étude préliminaire ou présociologie. Le principe de cette délimitation est exprimé dans la phrase suivante : « Bien qu'au fond il n'y ait que de simples différences de degrés dans les diverses manifestations de la vie, nous devons, pour acquérir la connaissance scientifique de chacune d'elles et de leur ensemble, considérer chaque ordre de phénomènes à son maximum de développement, et l'étudier dans la catégorie où il se produit avec le plus d'ampleur et d'intensité (1). » Nous ne nions pas que l'ordre indiqué ici ne soit avantageux, mais à une condition, c'est que les clartés recueillies dans l'examen des formes parfaites

(1) Revue de philosophie positive, mai-juin 1875.

soient appliquées ensuite à l'étude des formes transitoires par lesquelles celles-là sont préparées, car enfin une forme inférieure ne cesse pas, pour être telle, de mériter une place dans la science. Il y a ici deux extrêmes à éviter. Il serait fâcheux de prendre en un sens exclusif le beau précepte d'Aristote, opposé à celui-là : « Etudier les phénomènes de la vie en commençant par les rudiments premiers, c'est suivre, en politique comme dans toutes les sciences, la meilleure méthode. » Rien de plus juste que ce principe, si l'on veut y voir un des moments essentiels de laméthode; rien de plus faux, si l'on veut réduire à ce momentlaméthode tout entière. L'objet de la science, c'est l'évolution totale de chaque groupe de phénomènes, à partir de l'instant où il devient perceptible, jusqu'à l'instant où il cesse de l'être. Or, les faits sociaux sont trop notables dès le règne animal pour qu'on n'y cherche pas les premières phases de l'évolution sociologique. Il serait tout à fait arbitraire de les exclure sous prétexte qu'ils ne sont qu'un rudiment, comme aussi il serait arbitraire d'exclure de la science sociale les nations civilisées pour ne s'occuper que des sociétés primitives. Mais, dit M. Guarin de Vitry, les sociétés animales ne se distinguent ni du monde extérieur ni des autres sociétés ; elles n'ont pas d'elles-mêmes une conscience définie, qui leur permette de s'opposer nettement à ce qui n'est pas elles. — D'abord, exiger qu'une société ait une conscience distincte pour étendre jusqu'à elle les limites de la science, c'est exclure de la science les sociétés de sauvages ; ensuite, est-il nécessaire que la conscience sociale aille jusqu'à se donner un nom et à se conser-

ver dans une tradition pour exister'? La conscience collective n'est-elle pas, comme la conscience individuelle, susceptible de degrés? Cesse-t-elle d'exister pour être obscurcie, et si elle subsiste là où elle s'oublie, pourquoi renoncerait-on à l'étudier là où elle se cherche ? Il nous semble donc que l'étude des sociétés animales forme non pas un chapitre préliminaire, mais le premier chapitre de la sociologie.

C'est en vain que l'auteur assure que si la limite qu'il offre n'est pas acceptée, il nous faudra descendre jusqu'aux sociétés de plantes et jusqu'aux sociétés d'astres. Que si un observateur exact réussissait à montrer dans les rapports des plantes entre elles ou dans les rapports des parties d'une même plante des faits sociaux, nous ne verrions aucune difficulté à ce que ces études entrent dans le corps même de la science sociale, et nous ne doutons pas qu'on n'y trouve appliqués les principes généraux de cette science (1). Les astres ne sont pas des êtres vivants. Masses de matière inorganique, aucune réciprocité de fonctions ne peut les unir; à moins qu'on n'abuse du langage jusqu'à appeler de ce nom la gravitation universelle.

La sociologie comprend donc, à titre de moments divers d'une même évolution, les faits sociaux manifestés par l'animal comme ceux manifestés par l'homme. De même que l'on doit comprendre dans l'étude biologique de l'être humain la vie fœtale, sans que la démarcation entre cette phase de la vie et les autres cesse d'être nettement tranchée ; de même, sans cesser

(1) M. de Quatrefages, Métamorphoses de V homme et des animaux, p. 299 et suiv.

de voir dans la société humaine l'épanouissement de la vie sociale, on doit en étudier les rudiments dans leë sociétés inférieures.

Faut-il aller plus loin ? Faut-il comprendre dans la sociologie les phénomènes de groupement permanent qui nous sont offerts par les éléments organiques constituant l'individu? Nous le croyons encore. Si la netteté de la conscience, si l'opposition de soi au monde, si la mémoire et la prévision sont les caractères distinctifs de la société dans la cité humaine, pourquoi ces mêmes attributs seraient-ils exclusifs de l'association dans l'individu humain ? Et de fait, nous sommes composés de millions de petits êtres dont le concours a été comparé par les plus illustres physiologistes (1) au travail des ouvriers clans une vaste usine, des habitants dans une ville immense, les artères étant comme les routes et les canaux qui portent les aliments aux différents quartiers, tandis que les nerfs ressemblent aux fils télégraphiques qui transmettent les informations et les impulsions des parties au centre, du centre aux parties. Aucun fait biologique n'est mieux établi que la composition de l'individu.

Les objections sérieuses ne peuvent venir que du côté de la psychologie. Il semble, en effet, que le nom d'individu implique l'existence d'atomes spirituels, d'êtres absolument simples. Sans parler de l'individua-

(1) Hœkel, Histoire nature/le de la création, p. 292. — Virchow, Pathologie cellulaire, chap. xv: vie des éléments, migration et mobilisation des cellules, voracité, etc., p. 319 et suiv. - G. Bernard, Revue des cours scientifiques, 1804, 1er sept., et 1875, p. 778. - Robin, Des éléments anatomu/ucs, p. 2, etc. - Milne Edwards, Leçons de physiologie, vol. VIII p. /,40. - Bert, Conférence faite à Auxerre, citée par Gaëian Delaunav' Programme de sociologie. *

lité humaine qui reste en dehors de notre sujet, que faut-il penser de l'individualité animale? Assurément, elle n'a rien d'absolu; elle est relative aux différents états du sujet, aux différentes phases de son existence. Pendant le sommeil elle est beaucoup moins décidée qu'à l'état de veille ; dans le jeune âge, mais surtout avant la naissance, elle est toute virtuelle, au point que le fœtus peut devenir un monstre double où la conscience est partagée comme le sont les fonctions vitales. Que penser de la simplicité de la conscience chez un chien empoisonné par le curare, sur lequel on pratique la respiration artificielle? Qu'on arrête le mécanisme qui entretient la respiration, les fonctions cessent de concourir, s'isolent en quelque sorte Tune après l'autre; le chien va mourir : qu'on maintienne ce mécanisme en activité, le chien vivra, grâce au rétablissement progressif de leur concours. Dans l'un et l'autre cas, c'est aussi sa conscience qui se disperse et se ressaisit avec sa vie. Par la section des diverses parties de l'encéphale, on peut diminuer à volonté la concentration de la conscience. Que l'animal soit sacrifié, une partie de son corps greffée sur un autre corps entrera dans la sphère de la conscience de ce nouvel hôte, en sorte qu'elle aura participé successivement à deux consciences; chose impossible, si la conscience est indivisible. Qu'y a-t-il de commun, qu'y a-t-il de distinct entre la conscience de la mère et celle du fœtus chez les mammifères? Question fort embarrassante encore si le principe qui anime chacun d'eux est un atome psychique. Enfin, la même question sera posée au sujet des animaux qui, dans l'échelle zoologique,

occupent un rang inférieur, précisément parce que leur système nerveux (et partant leur conscience) est formé de centres épars dont chacun se suffit, comme par exemple les lombrics et d'autres annélides; Il est donc plus conforme aux données de l'expérience de considérer la conscience animale comme un tout de coalition que comme une chose absolument simple. Dans ce qu'on appelle ordinairement l'individu animal, comme dans la société composée d'individus, l'individualité est susceptible de degrés, et partant suppose partout l'association dont elle est, en un sens, la cause, en un sens le résultat. A ce point de vue encore, l'individu, simple en apparence, rentre, en tant que constitué lui-même par d'autres individus, dans le cadre de la sociologie.

Certaines considérations morphologiques, c'est-àdire tirées de l'aspect des êtres vivants, jouent un rôle prépondérant dans notre conception de l'individu. Nous nous prenons nous-mêmes comme types de l'individualité et la refusons à tout être qui s'écarte de ce type. Dès qu'un vivant cesse d'offrir des contours définis et de jouir du mouvement indépendant, il cesse de nous paraître un comme nous le sommes. Cependant il n'y a aucune raison de croire que nous soyons la mesure absolue des choses. L'homme même ne cesse pas d'être individuel, quand sa forme extérieure vient à être mutilée et sa faculté locomotrice suspendue. Un cul-de-jatte idiot est encore un individu, quoique à un moindre degré. Un animal greffé sur un autre, comme le mâle de certains crustacés parasites l'est sur sa femelle, est encore individuel; il l'est moins seulement

que d'autres animaux à forme plus définie et à mouvements plus indépendants. Un fragment de ténia ou de Myrianide à -bandes offre ces mêmes caractères encore atténués. Nous arrivons ainsi jusqu'au polype qui est fixe, qu'on peut, dans certains cas, couperet retourner de mille manières sans que sa chétive unité vitale cesse de subsister; jusqu'à l'éponge, jusqu'à l'amibe. Il ne faut donc pas dire que telle forme déterminée, tel degré do motilité indépendante est le type absolu de l'individualité. Mieux vaut reconnaître que ces deux caractères sont susceptibles de degrés infiniment nombreux, et placer l'individualité commençante là où l'un ou l'autre commencent à se montrer. Or, c'est la cellule simple, mobile ou non mobile, qui est le plus bas degré d'unité organique, comme peut-être d'unité psychique. C'est donc aux premiers groupements de cellules que la sociologie doit commencer. Or tout individu est un groupement de cellules ou autres éléments organiques ; par là l'individu est un genre particulier de société qui relève de la sociologie.

Le cadre de cette science comprendrait donc d'abord les sociétés à conscience définie et à traditions' constantes, c'est-à-dire les sociétés humaines supérieures, puis, soit dans le règne humain, soit dans le règne animal, les sociétés à conscience confuse et à traditions éphémères, enfin la série tout entière des individus, depuis ceux où le concours des éléments organiques constitue une individualité faible jusqu'à ceux qui sont capables de conscience et de réflexion. Mais cette conception souffre une objection nouvelle. Ne semble-t-il pas en effet qu'ainsi comprise la sociologie se confonde

dans les régions inférieures de son domaine avec la biologie? Cette dernière science n'apparaît-elle pas, depuis quelques années, comme l'étude des formes et des fonctions des organismes élémentaires, en d'autres termes l'histologie n'y prend-elle pas une place de plus en plus prépondérante ? Les lois qui régissent le groupement de ces éléments vitaux irréductibles ne sont-elles pas l'objet de ses plus actives recherches, et dire que la sociologie a aussi ces lois pour objet, n'estce pas lui proposer un empiétement aussi téméraire qu'inutile?

Nous répondrons à cette objection d'abord que les sciences supérieures se forment toujours, comme on l'a dit, d'un résidu delà science plus vaste et plus simple qui les a logiquement précédées. La biologie, constituée avant la sociologie, ne peut être achevée sans son secours. Elle constate en effet les groupements des organismes élémentaires et même elle en fixe les lois partielles ; mais jusqu'ici elle a été impuissante à trouver la loi générale qui les explique. Quand les plus éminents biologistes comparent, comme nous l'avons vu tout' à l'heure, l'association de ces organismes à une colonie, à une usine, à une cité, ils obéissent au besoin de trouver une formule plus haute qui coordonne les faits biologiques en les embrassant tous; et leur accord spontané dans le choix de cette similitude permet de lui attribuer la valeur d'un rapprochement scientifique. Dès 1827, M. Milne Edwards l'entendait ainsi. Seulement, tout en admettant que certaines lois de la société humaine se trouvent observées dans le groupement des éléments organiques, on ne

voyait pas par quel passage ces deux mondes pouvaient être unis. Depuis Comte, on le comprend mieux. Les sociétés animales forment le lien entre les sommités de la sociologie et la biologie proprement dite, celle-ci offrant à l'état de linéaments les phénomènes que l'animalité d'abord, pais l'humanité, nous montrent sous une forme plus achevée. Il n'est donc pas étonnant que les comparaisons citées se rencontrent si naturellement sous la plume des biologistes ; mais, dès lors, il faut reconnaître qu'elles confirment nos vues, et que plus elles sont justes, plus elles ouvrent à la sociologie de jour sur la science de la vie. Non que le détail des phénomènes et des lois biologiques appartienne à la science sociale : la connaissance humaine veut des limites entre ses différentes provinces, quelque incertaines qu'en soient souvent les frontières naturelles. Mais on comprend que sans se confondre ces deux sciences puissent s'accompagner quelque temps, l'une sortant de l'autre, comme une branche latérale quelque temps parallèle au rameau qu'elle doit dépasser.

D'ailleurs, si la sociologie étudie certains groupes de faits concurremment avec la biologie, c'est à un point de vue tout différent. Plusieurs propriétés appartiennent aux corps organisés. La nutrition et la reproduction sont les plus importantes. La sociologie n'étudie ni l'une ni l'autre ; elle ne s'attache qu'à une propriété spéciale, celle de se grouper pour concourir à l'une ou à l'autre de ces actions, ce qui lui assigne un rôle spécial dans l'étude des phénomènes mêmes où elle se rencontre avec la science de la vie. On verra bientôt d'une manière plus précise dans quelles limites cette

étude est circonscrite : elle ne peut, en effet, comprendre que ce que les phénomènes de groupements offrent de plus général, sans quoi elle entrerait dans l'économie des fonctions vitales elles-mêmes et sortirait de son domaine. C'est par la pratique des sciences plus que par des considérations abstraites que ces questions de frontières, toujours délicates, veulent être tranchées.

Nous allons donc commencer l'examen des sociétés normales par celles où des éléments organiques simples se trouvent assemblés. Nous considérons ces derniers, d'après les raisons exposées ci-dessus, comme étant les vrais individus, les seuls qui méritent ce nom dans toute sa rigueur. M. Robin a nettement établi ce caractère. Entre la matière organisée et le molécule inorganique, il y a, suivant lui, les différences suivantes. D'abord la matière organisée se coagule et ne se cristallise jamais. Ensuite elle donne naissance à des éléments anatomiques dont chacun possède une individualité, en ce sens qu'il a ses caractères propres par lesquels il se distingue de tous ceux de son espèce. Tous les cristaux qui se forment dans un composé chimique ont les angles égaux, tandis qu'aucun des éléments anatomiques appartenant à un même tissu n'est identique aux autres. Enfin, l'élément anatomique est le résultat d'un mode particulier d'association entre des principes chimiques appartenant à trois groupes distincts, temporairement indissolubles. C'est à ce mode d'association que la notion d'organisation peut être réduite. Il ne suffit pas, en effet, que ces trois principes soient réunis, il faut qu'ils soient unis, associés d'une certaine

façon pour que le composé qu'ils forment soit organique. Ainsi, dans le véritable individu organique, l'analyse ne peut rien trouver de plus simple qui soit de la même sorte ; elle en obtient quand elle le détruit, non d'autres vivants dont il serait composé, mais des principes chimiques incapables dans l'état actuel de revêtir spontanément les propriétés qui lui sont inhérentes. Il est donc bien l'atome biologique, l'élément vital audessous duquel le domaine de la biologie finit et celui de la chimie commence. Qu'on l'appelle élément anatomique, cellule, organisme élémentaire, organite, plastide ou d'autres noms, peu importe, son caractère irréductible, primitif, n'est nié par personne. Le domaine de la sociologie commence donc à ses premiers groupements.

Mais, — il y a encore cette difficulté, — est-ce que cet organite existe quelque part non groupé, hors d'un corps vivant? Gommence-t-il donc par nous apparaître à l'état libre? Assurément; car la cellule par laquelle tout individu composé se manifeste d'abord, l'utricule primordiale d'où sort tout être vivant est un organite et n'est que cela. Quelque innombrables que deviennent les organites qui constituent l'un des animaux supérieurs, ils sont tous engendrés par ce premier germe. Ce fait, qui est universel, suffit pour nous autoriser à rapprocher les organites engagés dans un organisme quelconque des cellules libres qui vivent dans les eaux pour la plupart, et portent le nom d'Infusoires. Bien qu'en effet les animalcules des deux sortes n'aient pas les mêmes destinées, ils sont de la même nature au point de vue sociologique comme au point

de vue biologique. Ils naissent également au sein du protoplasma, ils s'accroissent et se multiplient suivant certains modes semblables (ex. : la Segmentation). Il n'y a donc pas lieu de faire dans notre étude une place à part à ce que l'on désigne d'ordinaire sous le nom d'individus : ce sont des organismes polycellulaires, et ils doivent être rapprochés des groupements de cellules beaucoup moins parfaits qui ont lieu dans les derniers rangs du règne animal. Nous ne prétendons pas qu'une filiation directe existe des plus humbles aux plus élevés, cette question étant étrangère à notre sujet; nous soutenons seulement que ces divers groupements sont de même nature et s'expliquent par les mêmes lois générales.

M. Giard (l)voudrait que l'on réservât le nom d'individu pour les êtres composés d'organes, lesquels à leur tour seraient composés d'éléments histologiques (plastides). Ce système de dénomination a l'avantage de rester d'accord à la fois avec le langage commun, et cet avantage n'est pas à dédaigner. Mais il nous paraît impossible de rester d'accord à la fois avec les faits et avec le langage commun. La logique veut qu'on aille et plus haut et plus bas que cette limite idéale. La nation, d'une part, est un individu. D'autre part, à l'autre extrémité de l'échelle, l'élément histologique jouit vraiment d'une individualité propre, bien que le langage la lui refuse; et cette autonomie atteint, comme nous venons de le voir, un haut degré dans tous les êtres vivants, si l'on considère le moment décisif de la première naissance-

(1) Des synascitlies , p. 92.

A ce moment, la cellule primitive n'est pas une partie composante; elle est un tout, un animal dans toute la force du terme, et cet animal est monocellulaire. Pourquoi dès lors ne le mettrait-on pas sur le même rang que les autres animaux monocellulaires? Nous savons que MM. Claparède et Lachmann répugnent à voir dans les infusoires de simples cellules. La plupart sont, suivant eux, trop compliqués dans leur structure pour se prêtera cette assimilation. Des cellules qui sont munies d'une bouche, d'un pharynx, d'une cavité digestive, d'un anus, des cellules qui nagent, qui rampent et qui courent, quoi de plus bizarre, disent-ils. Ils refusent d'assimiler à la cellule simple même les Amœba, car ce qu'on appelle nucléus au centre de l'amibe n'a rien de commun à leurs yeux avec le nucléus de la cellule; ce n'est pas autre chose qu'une glande sexuelle, embryogène; de plus, l'amibe a, comme tous les infusoires, cette tache claire qui se contracte à intervalles à peu près égaux et qui est, suivant les vues de ces auteurs, l'analogue du cœur chez les organismes plus élevés. « La vésicule contractile est un organe bien embarrassant à loger dans une simple cellule (1). » Nous laissons débattre aux micrographes la question de savoir si le nucléus de toute cellule ne pourrait être assimilé, comme celui des amibes, à une glande embryogène. Mais nous pouvons remarquer, avec MM. Claparède et Lachmann eux-mêmes, que la solution du débat sur la monocellularité des infusoires dépend en effet de la définition qu'on donne de la cellule. Pour

(1) Des infusoires, p. 430.

nous, nous nous bornons à appeler de ce nom tout organisme dans lequel aucun élément défini plus simple n'est saisissable. Or, ils reconnaissent eux-mêmes qu'avec les moyens d'observation dont nous disposons aucun élément histologique plus simple ne peut être saisi chez les infusoires. Quand un infusoire disparaît sous l'action d'un acide, il ne se divise pas en éléments figurés, il se dissout véritablement. Dans l'état actuel de la science, l'infusoire est donc bien l'analogue des éléments histologiques qui constituent les organismes polycellulaires; comme eux il est un atome biologique, c'est-à-dire au-dessous duquel il n'y a rien que la substance chimique, privée des attributs de la vie. Nous n'attribuons donc pas à ce mot de cellule un sens trop rigoureux ; nous l'employons faute d'autre, et nous reconnaissons que la cellule est susceptible d'offrir, tout en gardant son caractère d'élément vital irréductible, des configurations et des degrés d'organisation très divers. Ce que nous avançons se réduit à ceci : c'est que les éléments histologiques des corps hautement organisés nous offrent, comme les organismes élémentaires irréductibles à l'état libre, un point de départ défini pour l'étude des groupements ultérieurs; c'est que les infusoires simples peuvent être placés au point de vue sociologique sur le même rang que la vésicule germinative et que les spermatozoaires par où commence. l'évolution de tout individu composé. Nous ne prétendons pas donner à cette limite un caractère absolu. Si l'observation venait à découvrir dans les infusoires et dans la vésicule germinative des éléments vitaux définis plus simples encore; eh bien, la sociolo-

gie étendrait jusqu'à eux son domaine; mais jusqu'à présent, elle ne peut dépasser ce que M. Milne Edwards appelle l'organite, que cet organite d'ailleurs soit libre ou engagé dans un tissu. Si le véritable individu physiologique est celui qui se suffit à lui-même pour l'accomplissement des fonctions vitales essentielles, c'est ici que se réalise pour la première fois dans cette sphère le type de l'individualité.

Sociétés de nutrition. — Nous avons vu que les sociétés de nutrition ont ce caractère commun que les individus qui les composent, attachés les uns aux autres d'une manière permanente sont ainsi attachés dès leur naissance et n'ont jamais vécu libres. C'est le fait môme de leur mode de naissance qui les constitue en sociétés. Dujardin a le premier établi cette loi, qui a reçu depuis des corrections légères, mais n'a pas été infirmée. Voici les paroles de Dujardin (1) : « Entre des animaux primitivement séparés, on n'a point observé d'une manière positive de soudure organique. Je crois que les soudures des polypes sont le résultat de la gemmation, et non le produit de la réunion de plusieurs animaux. Si les jeunes ascidies composées qu'on a vues nager librement ne sont pas déjà des réunions de plusieurs jeunes animaux, je n'en conclus pas cependant que des animaux primitivement séparés se soient soudés pour former des amas, mais bien plutôt que ces amas proviennent d'une gemmation continuelle, puisqu'on trouve toujours dans la même masse des in-

(4) Infusoires (1841), p. 28, en note.

SANS COMMUNICATION VASCULAIHE 79

dividus de tous les âges. » Et il ne perd pas une occasion de combattre les vues de ceux qui veulent élever au rang de fait normal les réunions d'infusoires. Selon lui, cette juxtaposition est toujours fortuite et n'intéresse jamais l'intimité des tissus. Ici, son affirmation est trop étendue, comme nous le verrons à la fin de ce chapitre ; mais nous pouvons dire avec lui que dans l'immense majorité des cas les sociétés de nutrition sont composées non d'individus primitivement séparés, mais d'individus nés ensemble ou successivement d'une même masse ou sur une même souche.

§ Ier. Sociétés de nutrition sans communication vasculaire, ou par accrescence. — L'individualité est le caractère dominant dans les derniers rangK du règne animal, l'individualité en quelque sorte absolue. Des êtres d'espèces multiples, et dont le nombre est prodigieux, vivent dans les eaux, sur la terre et sur les autres animaux à l'état d'isolement complet. Les Foraminifères, dont les carapaces ont formé des continents, sont isolés physiologiquement. De tels êtres sont faibles, non seulement parce qu'ils sont petits, mais encore parce qu'ils sont seuls. Cependant, dès les premiers degrés de l'échelle de la vie, l'association apparaît. Elle se montre encore dès la première phase de la croissance individuelle chez tous les animaux supérieurs.

Les infusoires se reproduisent de plusieurs manières. Le plus simple est le fractionnement; le plus souvent, le fractionnement opéré, la cellule qui en résulte

s'éloigne et mène une vie indépendante. D'autres fois, et le cas est relativement rare, la cellule engendrée reste attachée à la cellule mère et le fractionnement continuant, un groupe de cellules juxtaposées ne tarde pas à se former. Ce groupe, simple agglomération muriforme, se revêt ailleurs de cils qui lui permettent de se mouvoir. Telles sont les Synamibes de Hœkel (Monadiens agrégés de Dujardin). « A l'île de Eis-oe, près de Bergen, dit le naturaliste allemand (1), je trouvai nageant à la surface de la mer des petites sphères très élégantes composées de trente à quarante cellules piriformes et ciliées, se réunissant toutes en étoiles par leur extrémité amincie au centre de la sphère. Au bout d'un certain temps, la masse se désagrège ; les cellules vaguent isolément dans l'eau à la manière de certains infusoires ciliés. Elles coulent ensuite au fond, et peu à peu prennent la forme d' une amibe rampante. Elles se revêtent ensuite d'une membrane, puis, par une scission réitérée, elles se divisent en un grand nombre de cellules, tout à fait comme l'ovule se segmente. » Ce mode de développement appartient à toute la famille des Volvocinés (2). Mais déjà ici, un certain perfectionnement s'est opéré. Presque toujours la division des cellules s'accomplit à l'abri d'une enveloppe commune ou Kyste. C'est le cas, du moins chez les Stephanosphœra. a Chaque Stephanosphœra se compose normalement de huit individus associés en famille dans une enveloppe glutineuse commune. Une triple division binaire (2, 4, 8) s'effectue chez chaque individu,

(1) Histoire rie la création, trad. française, p. 380.

(2) Claparède et Lachmann, 2e mémoire, p. 52.

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