CHAPITRE V.—DE LA VARIÉTÉ
ne le sachiez peut-être pas. La lecture, qui est souvent la seule occupation à laquelle le malade puisse se livrer, n’est pas d’un si grand secours que les autres occupations. Souvenez-vous donc toujours que vous avez toutes ces occupations variées que le malade ne peut avoir, souvenez-vous donc, par conséquent, de lui procurer toutes les distractions dont il peut jouir.
Il est superflu d’ajouter que l’excès du travail à l’aiguille ou à la plume, ou de toute autre occupation continue, produirait la même irritabilité nerveuse que celle qui est produite par la privation absolue des occupations manuelles.
DE LA NOURRITURE
Absence de réflexion quant aux heures fixées pour la nourriture.
Ceux qui ont une grande habitude des malades reconnaissent qu’il y en a des milliers qui meurent de faim au milieu de l’abondance, par le peu de réflexion quel’on apporte àleur faciliter les moyens de se nourrir. Cette absence de réflexion se remarque également dans ceux qui pressent les malades de manger quand ils ne le peuvent pas, et dans les malades eux-mêmes, qui ne veulent pas essayer de le faire quand ils le pourraient parfaitement.
Par exemple : il est impossible à la plus grande majorité des malades très - affaiblis de prendre aucune nourriture solide avant onze heures du malin, ni même à cette heure-là, si leurs forces ont été épuisées par le jeûne du matin. Cela vient
de ce que ces malades ont ordinairement des nuits fiévreuses et la bouche sèche le matin; et qu’ils leur serait nuisible de manger avec la bouche sèche. Une cuillerée de bouillon ou d’arrow-root et de vin, ou de lait de poule toutes les heures, leur sera une nourriture suffisante, et les empêchera d’arriver à un degré d’épuisement qui leur rende impossible de prendre plus tard la nourriture solide nécessaire à leur convalescence. Un malade en état d’avaler quelque chose peut, s’il le veut, avaler ces liquides; mais nous entendons souvent ordonner de faire manger à un malade, pour son déjeuner, un œuf, une côtelette de mouton, un morceau de Jambon, à une heure où, si nous y pensions bien, nous verrions qu’il lui est absolument impossible de manger des choses aussi substantielles.
On prescrit à la garde de donner toutes les trois heures au malade une lasse à thé pleine de tel ou tel aliment; l’estomac du malade rejette cette quantité ; essayez alors une cuillerée à soupe toutes les heures; si cela ne réussit pas encore, essayez une petite cuillerée à café, tous les quarts d’heure.
À mon avis, dans les maisons particulières, plus encore que dans les hôpitaux, on perd un grand hombré de malades par le manque de soin et d’intelligence dans ces importantes minuties, et jë
DE LA NOURRITURE
crois aussi qu'il y a plus d’entente cordiale pour s’assister Tun l’autre, entre le médecin et là surveillante en chef dans les salles d’hôpitaux, qu’entre le médecin et les amis du malade, dans les maisons particulières.
La vie dépend souvent de quelques minutes dans l’exactitude des heures où la nourriture doit être donnée.
Si nous connaissions les conséquences qui peuvent résulter pour les malades dont la faiblesse est extrême d'un retard de dix minutes, ou d’un excès de fatigue (et ce qui cause l’excès, c’est la précipitation avec laquelle la garde, par suite de son inexactitude, place les différentes fonctions à des intervalles trop rapprochés) ; si, dis-je, nous en savions l’importance, nous mettrions le plus grand soin à éviter cette irrégularité qui semblé à peine sensible. Les malades très-épuisés éprouvent souvent à avaler une difficulté nerveuse tellement accrue par les autres efforts qu’ils sont obligés de faire, que s’ils ne reçoivent pas leur nourriture au moment fixé, et ce moment concorde avec un traitement qui a aussi sa minute indiquée, ils ne peuvent rien prendre avant un nouvel intervalle, de sorte qu’un retard de dix minutes peut très-bien devenir une attente de plusieurs heures. Est-il donc si difficile d’être exact.
quand la vie dépend littéralement de ces minutes ?
Dans les cas aigus^ quand la vie ou la mort peuvent être décidées en quelques heures, on sait l’importance qu’il faut mettre à cette exactitude rigoureuse, et on l’observe surtout dans les hôpitaux. Grand est le nombre de cas où le malade est pour ainsi dire sauvé par l’extrême vigilance du médecin et de la garde ; l’un en ordonnant, l’autre en donnant la nourriture avec la ponctualité la plus parfaite.
On laisse souvent les malades périr d’épuisement dans les affections chroniques.
Mais dans les maladies chroniques, qui se prolongent pendant des mois et des années, où l’issue fatale a été souvent déterminée par l’épuisement. Je ne pourrais pas compter les cas où un peu d'invention et une grande persévérance n’eussent probablement empêché un tel résultat. Choisir les moments où le malade peut prendre sa nourriture, connaître les heures favorables, les varier, les anticiper, lorsqu’il est trop faible afin de prévenir les défaillances ; tout ceci exige de l’esprit d’observation, de l’invention, de la persévérance (qualités qui constituent la bonne garde-malade), et a pu conserver bien des existences.
DE LA NOURRITURE
Ne laisser jamais d’aliments sous les yeux du malade.
Laisser à côté du malade la nourriture dont il n’a pas \oulu goûter, dans l’espoir qu’il en mangera plus tard, c’est tout simplement l’empêcher de prendre aucune nourriture! Par ce procédé, les malades souTent ne peuvent pas avaler des aliments qu’ils ont devant eux. Que la nourriture soit apportée au moment fixé et remportée, qu’elle ait été ou non touchée, avec la même exactitude ; mais gardez-vous de la maladroite attention de laisser toujours quelque chose à sa portée, si vous n’avez pas résolu de le dégoûter de tout.
D’un autre côté, la vie d’un malade qui se mourait d’inanition a été sauvée par cette simple question du médecin : « Mais n’y a-t-il aucune heure où vous sentiez que vous pourriez manger?»— c( Oh! oui, répondit-il, je pourrais toujours prendre quelque chose à... telle ou telle heure. » L’essai en fut fait et il réussit. Les malades peuvent très-rarement donner une réponse aussi nette ; c’est à vous à observer et à deviner.
Il ne faut pas montrer au malade une autre nourriture que la sienne.
Il faut éviter, autant que possible, qu’un malade voie ou sente la nourriture des autres, ou
CHAPIIRE VI.
même que la sienne lui soit présentée sous un plus grand volume que celui qu’il peut consommer en une fois. Il ne faut pas qu’il entende parler du manger ou qu"il voie ses aliments avant qu’ils soient préparés. Je ne connais point d’exception à cette règle; on ne peut l’enfreindre sans produire plus ou moins, chez le malade, l’incapacité de se nourrir.
Dans les salles des hôpitaux, il est matériellement impossible d’observer cette règle; de même, dans une chambre particulière, où le malade ne doit jamais rester seul, il est souvent impossible de remplacer la garde, de façon qu’elle puisse prendre elle-même ses repas hors de la chambre; mais il n’en est pas moins vrai que, dans ces cas-là, même lorsque le malade n’a pas la conscience de ce qui se passe autour de lui, la possibilité de se nourrir est fort diminuée pour lui, lorsqu’il voit la personne qui le soigne manger en sa présence. Dans des cas semblables, quelquefois le malade s’en aperçoit et se plaint. Je me souviens maintenant d’une circonstance où le malade qu’on supposait insensible en fit la remarque dès qu’il fut en état de parler.
Remarquez que l’extrême ponctualité du service dans les hôpitaux bien ordonnés, la règle établie de ne rien faire dans les salles pendant que lès nialades prennent leur nourriture contre-
DE LA NOURRITURE. 123
balance Tinconvénient qui résulte de Taggloméralioil des malades en un même lieu. On voit souvent, au contraire, les gardes dans les maisons particulières, rangeant ou époussetant la chambre, tandis que le malade prend son repas ou essaye de le prendre. Il vaut mieux encore que le malade soit seul dans ces moments-là, et la garde ne doit pas lui permettre de parler en mangeant, ni lui parler surtout de nourriture pendant qu’il mange.
Lorsqu’un malade est forcé, par Turgeiice de ses affaires, de continuer à s’en occuper, il ne faut permettre à personne; et ceci est ene bègle^sans A üCüNE EXCEPTION, de Venir lui parler d’affaires, tandis qu’il prend sa nourriture ; on ne doit pas traiter avec lui des sujets intéressants au moment même où on lui apporte son repas, ni lui demander de s’en occuper immédiatement après, afin qu’il n’ait alors aucune préoccupation d’esprit.
De l’observation de ces règles, spécialement de la première, dépend souvent, pour le malade, la possibilité.de prendre sa nourriture, ou bien, s’il ne mange que par complaisance, il n’en résulte pour lui aucune nutrition.
On ne saurait être trop soigneux quant à la qualité des aliments.
Une garde ne .doit jamais mettre devant le malade du lait aigri, du bouillon tourné, un œuf qui
n’est pas frais, ou des légumes mal cuits. Cependant ces objets sont souvent apportés au malade, dans un étal dont les yeux et le nez de chacun sont frappés, excepté ceux de la garde. C’est dans ce cas qu’une bonne garde fait des preuves; elle n’apporte pas au malade l’article altéré; mais, pour ne pas tromper son attente, en peu de minutes elle improvise quelque autre chose. Souvenez-vous que la préparation des aliments est pour la moitié dans le travail de la digestion, pour un estomac débile. Si vous le nourrissez d’ahments avariés, je ne sais ce qu’ils deviendront, ni ce que deviendra le malade.
Si la garde est une créature intelligente, et ne se borne pas à apporter et à remporter la nourriture de son malade, elle doit ici montrer son discernement. Combien de fois ai-je vu un malade ne rien manger de toute la journée parce qu’on avait laissé près de lui les mets auxquels il n’avait pas touché à cause qu’il lui était impossible de manger au moment où on les avait apportés. Pour un autre, le lait était aigre. Le troisième était dégoûté par quelque autre raison; et il ne venait jamais à la pensée de la garde d’inventer quelque expédient, il ne lui venait pas à l’esprit que puisque son malade n’avait point pris de nourriture solide ce jour-là, il pourrait manger, le soir, un petit morceau de pain grillé avec son thé, ou
DE LA NOURRITURE
prendre un léger repas une heure plus tard. Un malade qui n'aura pu toucher à son dîner à deux heures après-midi acceptera Yolontiers qu'il lui soit apporté à sept heures du soir; mais combien de gardes-malades rty ont jamais pensé. 11 semble qu'elles ne sont pas exercées à exercer leur Jugement ; elles laissent ce soin au malade ; cependant, je suis persuadée qtfil vaut mieux qu’il souffre de ces négligences que d'axoir la peine lui-même d'enseigner à sa garde à le soigner^ si elle ne sait comment s'y prendre. Cet effort l'excède surtout parce qu'il s’agit de lui. Les remarques qui précèdent sont beaucoup plus à l’usage des familles que des hôpitaux.
Ayez des principes, relativement au régime du malade.
Je recommande instamment aux gardes-malades d’y réfléchir d’axance et de se faire une règle relativement au régime du malade; de savoir ce qu’il a eu, ce qu’il doit avoir dans la journée; généralement, la garde ne connaît pas d'autre moyen que de donner ce qu'elle a ; il est vrai qu'elle ne peut donner ce qu’elle n’a pas, mais l’estomac du malade n’est pas soumis à cette condition, ni même à cette nécessité. S’il est accoutumé à prendre quelque chose qui le réconforte, son cordial à une heure aujourd’hui, et que demain il ne puisse en avoir, parce que la garde aura oublié de se le
procurer, il en souffrira certainement. Elle doit Constamment exercer son intelligence, poiir suppléer à ce qui manque et remédier aux accidents qui peuvent survenir dans la meilleure administration, mais dont le malade ne souffre pas moins, malgré cette bonne raison qu’on ne pouvait faire autrement.
Régler les Heures aussi bien que le régime.
Pourquoi, si la garde n"a pas pu avoir tel aliment aujourd’hui, pourquoi le malade attendraitil pendant quatre heures, tandis qu’il n’a pu hier attendre deux heures? G’est cependant la seule réponse qu’on fasse ordinairement. En revanche, et ceci n’est pas moins nuisible, la garde donne au malade une certaine nourriture, parce qu’elle Va. S’il lui arrive d’avoir de la gelée nouvellenient faite ou des fruits, elle en donne à son malade une demi-heure après son dîner, ou à son dîner, quand il ne peut plus manger à la fois, et son bouillon, et ces autres choses, ou bien, ce qui est encore pis, elle les laisse à côté de son lit, jusqu’à ce que cette vue le dégoûte, au point qu’il n’en puisse plus manger.
Que le dessous de la tasse soit toujours bien essuyé.
Je ne veux pas négliger une précaution trèsminutieuse : ayez bien soin que la soucoupe né
DE LA NOURRITURE. 127
soit pas mouillée, de manière que le dehors de la tasse soit parfaitement propre et sec. Si chaque fois que le malade porte la tasse à ses lèvres, il est obligé de porter aussi la soucoupe, ou bien répand le liquidé sur lui et mouille ses draps, sa camisole de nuit ou son oreiller, ou sa robe de chambre, s’il est hors de son lit, vous n’avez aucune idée de la différence que ce manque de soin de votre part, dans un détail qui semble si minutieux, peut produire sur son bien-être, et même sur l’envie qu’il aurait de manger.
CHAPITEE VII