I.XEMPLE d’imprévoyance
Étrangers entrant dans une chambre de malade.
A une heure avancée de la soirée, une blanchis-
seuse du dehors entre brusquement dans la chambre d’un malade qui dormait de son premier sommeil. Elle le réveille en sursaut et lui cause un mal irrémédiable, quoiqu’il prenne la chose en riant et ne songe pas à s’en plaindre. La garde qui était à souper, ce qui est bien permis, n’avait pas prévu que la blanchisseuse pourrait se tromper de chemin et entrer dans une chambre qui lui était interdite.
L’air de la chambre d’un malade se répand dans la maison entière.
11 se peut que les fenêtres soient ouvertes dans la chambre du malade, mais celles du corridor sur lequel donne sa porte ne le sont peut-être jamais, parce qu’on ne pense pas que les soins particuüers donnés à cette chambre doivent s’étendre encore au delà. Alors on voit souvent la garde, avec un grand zèle, renouveler l’air de cette chambre de malade en y introduisant les mauvaises émanations de toute la maison.
Une chambre inhabitée infecte toute une maison.
Une pièce inhabitée ou peinte nouvellement un garde-manger ou un cabinet malpropres peuvent devenir le réceptacle du mauvais air qui infecte la maison, parce que la personne qui devrait en surveiller la propreté ne s’arrange pas de ma-
nière que tous ces endroits soient aérés et bien tenus. Elle se contente seulement d’en ouvrir les fenêtres, quand elle passe par là.
La durée de l’odeur de la peinture indique un manque de soin.
Un excellent journal, le Builder {l’Entrepreneur de bâtiments), cite la persistance de Fodeur de la peinture pendant un mois, dans une maison, comme une des preuves du défaut de ventilation. Cela est incontestable; et là où il y a de larges fenêtres, si l’odeur persiste, il est évident qu’on n’a pas fait usage des moyens d’aérer la maison. Naturellement, l’odeur persistera pendant des mois; pourquoi s’en irait-elle?
Lettre, message, visite reçus ou refusés mal à propos.
Une lettre ou un message qui peuvent agiter le malade lui seront transmis ; ou bien on ne lui remettra pas une lettre ou un message important. Un visiteur qu’il avait intérêt à recevoir sera refusé, tandis qu’un autre, qu’il aurait mieux valu qu’il ne vît pas sera admis, parce que la personne à laquelle le malade est confié ne se sera jamais fait cette question ; Comment se passent les choses quand je ne suis pas là ?
Pourquoi laissez-vous votre malade exposé à toutes les surprises, excepté à celles des voleurs ?
Je n’en sais rien. En Angleterre, personne ne descend par la cheminée ou n’entre par la fenêtre, à moins que ce ne soit un voleur. Les gens entrent par la porte, et il y a quelqu’un pour la leur ouvrir; ce quelqu’un chargé d’ouvrir cette porte, c’est une, deux, trois ou quatre personnes au plus. Quelle difficulté y a-t-il que quatre personnes soient bien averties de ce qu’eUes ont à faire, lorsqu’elles entendent sonner à la porte d’entrée?
La sentinelle qui garde un poste est changée beaucoup plus souvent que ne peuvent l’être les domestiques d’une maison particulière ou d’une institution ; et cependant, que penserions-nous de cette excuse? L’ennemi a surpris le poste, parce que A et non pas B était de garde. C’est pourtant une excuse semblable qu’on entend constamment dans les maisons et que l’on admet; c’est-à-dire que telle personne a été reçue ou refusée, et que ce papier a été remis à tort ou oublié, parce que A et non pas B avait ouvert la porte. Il est incontestable qu’une garde ne peut à la fois être avec son malade, ouvrir la porte, prendre son repas et recevoir un message. Cependant elle ne semble jamais regarder cela comme impossible. Ajoutez encore que cet excès de bonne volonté qui est en elle fatigue le pauvre malade et augmente son angoisse nerveuse.
Les mesures prises pour se trouver à un moment donné augmentent l’inquiétude d’un malade au lieu de la calmer, parce que ces mesures vous rendent nécessaire.
Il ne faut pas que le malade ait à se préoccuper des choses que vous pourriez oublier. Non-seulement vous êtes cause qu’il s’inquiète si la lettre ou la visite qu’il attend vont arriver^ mais encore si vous serez là au jour où à l’heure où elles arriveront. De sorte que vos propres efforts pour être là à un moment donné sont un tourment pour sa pensée. Si^ au contraire, vous pouviez tout arranger pour que les choses fussent faites, que vous y fussiez ou non, le malade ne s’en troublerait pas.
Pour les raisons ci-dessus, laissez faire à un malade tout ce qu’il peut faire lui-même. Vous lui épargnerez ainsi l’inquiétude ; à moins cependant que vous ne possédiez à un haut degré l’intelligence de tous ces soins bien entendus.
11 y a évidemment moins de tourments pour un malade à répondre lui-même à une lettre par le retour du courrier, que d’avoir à ce sujet quatre conversations, d’attendre cinq jours, de se préoccuper six fois jusqu’à ce que la personne qui devait répondre à sa place soit en mesure de le faire.
L’appréhension, l’incertitude, l’attente, l’espérance, la crainte des surprises, font plus de mal à
un malade que les efforts qu’il peut faire. Songez que, durant l’attente, il est face à face avec son ennemi, qu’il lutte intérieurement ayec lui, qu’il s’entretient longuement avec lui, tandis que votre pensée est ailleurs. Délivrez-le promptement de son adversaire ; c’est l’une des premières règles à suivre avec un malade.
Il y a beaucoup d’opérations chirurgicales où, toutes choses égales d’ailleurs, le danger est en raison directe du temps que dure l’opération, et où le succès de l’opérateur sera en raison directe de sa promptitude. Eh bien, il y a un grand nombre d’opérations intellectuelles où la même règle doit être observée avec les malades; leur aptitude à les supporter dépend directement de la rapidité sans précipitation avec laquelle vous les leur ferez traverser.
Pour la même raison, dites-leur toujours, à l’avance, lorsque vous devez sortir et à quel moment vous serez de retour, fùt-ce dans un Jour, une heure ou dix minutes. Tous vous imaginez peut-être qu’il serait meilleur pour lui qu’il ne s’aperçût pas de votre absence, que vous n’eussiez pas l’air de vous croire trop nécessaire, ou encore que vous ne pouvez supporter de lui donner l’agitation ou le chagrin d’une séparation momentanée.
Ce sont là des idées fausses. Tous devez, Je le
suppose, vous éloigner de lui; votre santé, d’autres devoirs l’exigent. Alors, prévenez-en tout simplement votre malade ; si vous vous éloignez sans qu’il le sache et qu’il l’apprenne plus tard, il ne retrouvera jamais sa sécurité et ne sera jamais bien persuadé que les choses qui dépendent de vous ne souffriront pas de votre absence ; et neuf fois sur dix, il aura raison. Si vous vous éloignez sans lui annoncer lé moment de votre retour, il ne prendra aucune mesure de précaution pour les soins qui vous sont communs et ceux qui vous concernent seule.
Quelle est la cause de la moitié des accidents?
Si vous jetez les yeux sur les rapports des procès ou des accidents, et spécialement des suicides, ou sur l’histoire médicale des maladies dont l’issue a été funeste, vous aurez peine à croire combien ces catastrophes sont causées souvent par la seule raison que lui, ou plus souvent encore, elle, n’était pas là. Mais ce qui est encore plus incroyable, c’est la facilité avec laquelle cette raison est acceptée souvent, presque toujours, comme une justification, une cause plausible de l’événement; tandis que le fait seul de l’accident est une preuve que la cause qui l’a produit ne peut pas être sa justification. Le gardien ou la garde sont, en apparence, dans leur droit en n’étant pas là, parce qu’ils
étaient appelés au dehors par des raisons parfaitement valables, ou bien ils s’étaient éloignés pour les be'soins de leur service journalier; mais aucune précaution n’avait été prise pour suppléer à leur absence ; leur tort n’a pas été d’être absents, mais d’avoir oublié les mesures de prudence qu’il fallait prendre durant cètte absence. Lorsque le soleil doit disparaître sous une éclipse totale ou simplement durant la nuit, nous allumons des flambeaux. Mais il ne nous viendrait pas à la pensée que nous devons aussi remplacer la personne à qui est confié le-soin des malades ou des enfants, soit pendant une éclipse passagère, soit durant une absence régulière?
Dans les institutions publiques où un grand nombre d’existences pourraient être exposées, où les effets de l’imprévoyance pourraient avoir des conséquences terribles et notoires, la négligence est beaucoup moins commune que dans les maisons particufières.
Les précautions sont mieux prises dans les institutions publiq^ues que dans les maisons particulières.
Cela est si vrai que je pourrais citer deux femmes, d’une condition très-élevée dans le monde, qui sont mortes, l’une et l’autre de la même manière, des conséquences d’une opération chirurgicale; et les meilleures autorités m’ont assuré
que, pour toutes les deux, ce dénoûment funeste ne serait pas arrivé dans un hôpital de Londres.
Mais à l’égard des soins minutieux que l’on prend dans les hôpitaux, je dois avouer qu’ils sont complètement négligés dans les hôpitaux militaires ; je déclare solennellement que j’ai vu des accidents funestes tels que le suicide, pendant des accès de delirium tremens des hémorrhagies mortelles, des mourants tirés hors de leur lit par des officiers de santé ivres et beaucoup d’autres faits moins frappants qui ne seraient pas arrivés à Londres dans un hôpital civil soigné par les femmes. Les chirurgiens militaires doivent être, dans ces occasions, absous de tout blâme; comment pourraient-ils monter la garde, jour et nuit, auprès d’un malade atteint du delirium tremens? Le tort vient de l’absence d’une organisation régulière de surveillance. Si l’on confiait l’inspection de chaque salle, ou même d’une série de salles à
1 La simple précaution d’éloigner les cordes avec lesquelles un malade peut se pendre, les rasoirs avec lesquels il peut'se couper la gorge, est rarement prise dans les maisons particulières, ainsi que le prouvent les enquêtes faites en cas de suicide ; et les personnes qui donnaient leurs soins sont toujours absoutes par le verdict; de même, dans un hôpital militaire, un officier supérieur s’est coupé la gorge dans le delirium tremens, avec un rasoir que personne n’avait songé à mettre hors de sa portée.^ui d’entre nous n’a le souvenir de quelque aventure tragique du même genre?
un infirmier en chef digne de confiance, non comme gardien temporaire, mais comme surveillant en chef (et dans l’état actuel du service, le meilleur infirmier militaire ne peut en remplir les fonctions, faute d’un mandat spécial), il est probable que de te^ls malheurs n’arriveraient pas; mais s’il y avait une femme sûre et digne de confiance pour exercer ces fonctions, il est alors certain que ces événements tragiques n’auraient pas lieu, parce qu’ils n’arrivent pas partout où une femme a la direction des soins. Ces réflexions ne s’appliquent pas seulement au temps exceptionnel où la guerre met un grand désordre dans les hôpitaux, mais aussi, et tout autant, à la marche ordinaire des hôpitaux militaires au centre des villes; ou bien encore, en temps de guerre, quand l’état sanitaire de notre armée étant plus favorable qu’en temps de paix, l’encombrement de nos hôpitaux est, par conséquent, beaucoup moindre.
Soins à donner dans les hôpitaux militaires.
On a dit souvent que dans les hôpitaux militaires les malades devraient se soigner entre eux, parce que sur trente malades, il n’y en a peut-être qu’un seul atteint sérieusement, et les vingt-neuf autres étant à peu près libres et sur pied, ils peuvent remplir les fonctions d’infirmiers. On ajoute que les soldats sont si accoutumés à obéir, qu’ils se-
raient les plus obéissants et les meilleurs des gardes-malades ; enfin, qu’ils sont toujours trèsbons pour leurs camarades.
Ceux qui parlent ainsi n’ont pas réfléchi que pour obéir, il faut savoir ce quon doit faire, et que les soldats ne savent certainement pas ce qu’on entend par l’obéissance d’une garde-malade. J’ai vu ces bons camarades, et personne assurément ne sait mieux que moi combien ils sont véritablement bons; je les ai vus aider un camarade à se mou-, voir, de façon que l’homme est mort pendant qu’il était ainsi secouru. J’ai vu la bonté des camarades procurer en secret au malade une abondance de liqueurs spiritueuses. Cependant, personne ne doit conclure de ces observations que les femmes puissent ou doivent être introduites, comme gardes-malades, dans les hôpitaux militaires. Ce ne serait pas à désirer, quand bien même ce ne serait pas impossible; je dis seulement que la surintendance de ces hôpitaux est excessivement nécessaire et excessivem-ent négligée. Il est vrai qu’il arrive quelquefois à une sœur de l’hôpital de Londres de se servir de malades m.oins gravement atteints pour veiller dans un cas critique, mais toujours sous sa propre direction, et on a recours à elle toutes les fois qu’il y a quelque chose à faire, parce qu’elle sait seule comment oq doit s’y prendre. Les malades appelés à en
soigner d’autres ne sont jamais laissés à leur propre inspiration, (juelque bons et bien intentionnés qu’ils soient.
Question que doit s’adresser la personne qui dirige les soins.
11 faut donc que, soit dans les établissements publics, soit dans les maisons particulières, la personne qui en a la direction se dise, non pas :
« Comment pourrais-je tout faire moi-même? » (ce qui n’est ni possible ni désirable), mais « Comment puis-je pourvoir à ce que tout soit bien fait? » De même, quand il est arrivé quelque chose de fâcheux durant son absence, elle doit se dire, non pas : « Comment pourrai-je faire pour ne pas m’éloigner un moment? » mais « Comment ferais-je pour que mon absence ne cause aucun trouble dans le service ? »
Beaucoup de personnes semblent croire que le monde doit s’arrêter tandis qu’elles sont ou sorties, ou à dîner, ou malades. Si le malade éprouvait un accident dans ces moments-là, ne serait-ce pas de sa faute? J’ai entendu dire une fois à un infirmier ; « Mes malades, monsieur, n’attendent pas pour mourir que nous soyons de retour de l’église. » C’est un signe certain qu’une garde ou un infirmier n’entendent rien à leur métier lorsqu’ils donnent pour raison qu’un malade a été négligé
OU qu’une chose n’a pas été faite parce qu’ils étaient absents. Que m’importe ce que vous direz? Je ne vois qu’une chose, c’est le mal qui a eu lieu pendant que vous n’y étiez pas.
Ce que c’est que diriger.
Combien il y a peu d’hommes et de femmes qui cohaprennent, dans les grandes ou les petites choses, ce que c’est que de diriger, je veux dire, de bien diriger. Depuis les plus grandes calamités jusqu’aux plus petits accidents, on peut toujours reconnaître, en remontant à la cause, que la personne qui avait le devoir de surveiller ou de conduire une affaire a négligé ce devoir. Dernièrement, la rupture d’un tuyau, à bord du plus magnifique et du plus vaste navire qui ait jamais été construit, le jour où on en a fait l’essai a coûté la vie à plusieurs personnes et a mis plusieurs centaines d’individus en grand péril; non pas parce qu’il y avait là un vice de construction, mais parce qu’une soupape qui devait être ouverte se trouvait fermée ; quoiqu’il n’y ait pas un enfant qui ne sache qu’un pareil oubli ferait éclater la bouilloire de sa mère. Cela arriva uniquement parce que personne n’avait cru de son devoir de veiller à la sûreté publique. Apparemment que le jury d’enquête jugea qu’il ne devait pas non plus s’en inquiéter, et que la soupape seule était cou-
pable de l’accident, car il rendit un verdict de a mort accidentelle. »
L’explication du mot diriger est visible en cet exemple. En voici un autre, moins grave, arrivé il y a quelque temps. Une personne aliénée s’est brûlée vive, lentement, et avec préméditation, tandis qu’il y avait un médecin pour la soigner, et presque en présence de sa garde. On n’a trouvé personne à punir. Seul fait d’accident. Certes, ces gens n’avaient pas l’idée de leur responsabilité ou ne savaient pas leur devoir.
Nous ne saurions donc trop le répéter : Avoir des fondions à remplir, ce n’est pas seulement prendre soi-même tous les soins nécessaires, mais s’assurer que personne au-dessous de soi ne manque à son devoir, soit volontairement, soit par ignorance. C’est là le véritable sens de ce mot ; Garder des malades, qu’il y ait un ou plusieurs malades; et Je crois, en vérité, que ce devoir est bien moins rempli quand on a un seul malade que quand on en a plusieurs. Un seul malade est quelquefois soigné avec moins d’exactitude et, en réalité, moins soulagé par quatre personnes que dix malades soignés par une seule ; ou, du moins, que quarante servis par quatre personnes, et cela parce qu’il n’y a pas quelqu’un exclusivement chargé de la surveillance des soins.
On répète souvent qu’il y a maintenant peu de
bons domestiques; je dirai aussi qu’il y a maintenant peu de bonnes maîtresses de maison; de même que le jury chargé de l’enquête sur l’accident du Great-Eastern semble avoir pensé que la soupape du tuyau était chargée elle-même de la sûreté du navire; de même, les maîtresses de rhàison semblent croire que leur maison est chargée de se surveiller elle-même. Elles ne savent ni donner des ordres, ni apprendre à leurs domestiques à obéir, c’est-à-dire comment on obéit avec intelligence, ce qui est l’essence même de tout devoir. En outre, les personnes qui sont chargées de tenir une maison semblent mettre un certain orgueil à sentir qu’elles sont la cheville ouvrière ; qu’eUes seules peuvent comprendre leurs arrangements, leur manière de voir, leurs livres de comptes, etc. ; il me semble que l’orgueil devrait plutôt consister à rendre leurs systèmes, leurs arrangements, leurs livres bien en ordre, leurs mémoires si clairs que chacun fût en état de les comprendre et de faire aussi bien qu’elles, de façon qu’en cas d’absence ou de maladie il fût possible dé se remj)lacer mutuellement, afin que tout marchât comme de Coutume.
Pourquoi les gardes-malades de profession se rendent importunes.
On se plaint sans cesse que les gardes-malades
de profession se rendent insupportables par leur importance et leur exigence xis-à-yis des autres domestiques^ sous le prétexte que le malade ne doit pas être négligé. Les deux choses arrixent ; le malade est souvent négligé, et les domestiques sont souvent excédés; mais la faute en est généralement au défaut d’ordre de la personne qui est à la tête de la maison; c’est à elle à disposer les choses de façon que la garde soit suppléée lorsque cela est nécessaire, que le malade ne soit jamais délaissé, choses parfaitement compatibles avec un peu de prévoyance. Ce n’est certainement pas aux gardes-malades à donner des ordres aux domestiques.
Lorsqu’on demande une garde-malade, qu’exiget-on d’elle?
On veut qu’elle évite aux amis du malade de rester debout, aux domestiques de monter et de descendre trop Sdtivéht, bien plus que de donner aux malades l’assurance d’être mieux soignés. Les médecins qui ont la plus nombreuse clientèle m’ont assuré que cela se passait ainsi.
Les garde-malades de profession ne sont pas appelées pour soigner.—Raisons pour lesquelles il y en a peu de bonnes.
Assurément, c’est ainsi que les choses se passent. Les familles, en prenant une garde-mâlade.
ne la prennent pas pour qu’elle remplisse son office. Elles n’en connaissent même pas les charges; elle demandent une aide; monter et descendre les escaliers, rester sur pied iour et nuit^, voilà ce qu’on exige impitoyablement de la pauvre créature qu’on appelle garde-malade, et que j’appellerai plutôt une esclave.
Qu’on ne s’étonne donc pas s’il y a peu de bonnes gardes-malades dans les maisons particulières.
Une garde-malade ne doit rien faire que de soigner le malade. Si vous avez besoin d’une femme de journée, prenez-la. Les médecins d’armée étaient autrefois appelés à vérifier les provisions, les comptes, les notes du blanchissage ; heureusement pour les malades, les médecins d’armées sont maintenant assujettis seulement aux devoirs de leur profession. Les devoirs de gardes-malades, quoiqüe inférieurs, sont-ils moins importants?
Savoir être malade est certainement une étude qui complète celle de savoir soigner les malades; et le sujet n’est pas traité dans toute son étendue s’il n’est pas considéré des deux côtés ; mais le premier de ces deux devoirs est généralement mieux rempli que le second.
Il est une condition, cependant, à laquelle, si l’on en croit l’expérience de ceux qui - s’occupent de ce qui regarde cette profession, les malades, ou peut-être plus souvent encore les amis des ma-
lades^ manquent d’une manière déplorable; c’està-dire qu’ils attendent d’une garde qu’elle veillera toutes les nuits, sans qu’il y ait aucun arrangement pris pour lui assurer régulièrement un temps suffisant de sommeil durant la journée. En recommandant ou en arrêtant une garde-malade, ne négligez jamais de nous assurer que cette condition sera remplie.
LE BRUIT
Bruits inutiles.
Les bruits inutiles, ou qui font naître une attente dans l’esprit du malade, sont ceux qui l’incommodent le plus. C’est rarement le son le plus bruyant. Faction directe du bruit sur l’organe de l’ouïe qui paraît l’affecter dayantage. Souvent il supportera, par exemple, l’établissement d’un échafaudage contre la muraille de sa maison, tandis qu’il ne peut supporter le bruit d’une conversation, encore moins du chuchotement derrière sa porte, surtout si ce sont des voix qui lui sont familières.
Il y a certainement des malades, spécialement dans les cas de légère congestion au cerveau, qui souffrent du plus léger bruit; mais les bruits inter-
LE BRUIT
mittents, ou soudains, ou aigus les affectent beaucoup plus péniblement que les bruits continus. Dans ce cas-là, ou dans les autres, un bruit qui vient de l’intérieur, beaucbup plus qu’un bruit à l’extérieur. Une chose certaine, c’est que tout ce qui éveille le malade en sursaut le met aussitôt dans un état nerveux plus sérieux.
Que le malade ne soit jamais éTeillé dans son prémier sommeil.
Ne jamais permettre qu’un malade soit réveillé, accidentellement ou avec intention, est la condition sine quâ non de tous soins bien entendus. Si le malade est éveillé brusquement dans son premier sommeil, il est presque certain qu’il n’aura plus de repos ; c’est un fait curieux, mais très-explicable, que s’il se réveille après quelques heures, au lieu de l’être après quelques minutes, il est beaucoup plus apte à se rendormir, parce que la souffrance et l’irritabilité du cerveau se perpétuent et augmentent d’intensité. Un répit de souffrance èt d’agitation obtenu par le sommeil est plus qu’un simple répit, il affaiblit le retour de l’angoisse, tandis que la privation de sommeil l’augmente cruellement. C’est pour cette raison que le sommeil est d’une importance si grande; c’est pour cette raison que le malade, éveillé dans son premier sommeil, perd le pouvoir de se rèndorinir.
■Si une personne bien portante dort pendant la journée, c'est aux dépens de son sommeil de la nuit; mais le contraire arrive plus souvent pour les malades; plus ils dorment, plus ils sont capables de dormir.
Une garde intelligente peut entretenir aux pieds de son malade des bouteilles d’eau chaude, lui donner les remèdes et la nourriture ordonnés d’heure en heure, sans l’agiter et, au contraire, en le calmant. J’en ai connu une, animée des meilleures intentions, qui ne réchautfait pas les jambes de son malade, dont les extrémités étaient toujours froides vers le matin, dans la crainte de le déranger. Une semblable excuse suffît pour dénoter son incapacité.
J’ai souvent été surprise de l’irréflexion de l’ami ou du médecin (je devrais dire de leur cruauté, bien qu’il agissent sans mauvaise intention), qui font une longue conversation à la porte de la chambre ou du corridor attenant à la chambre tlu malade, tandis que celui-ci s’attend à chaque minute à les voir entrer, ou bien vient de recevoir leur visite et sait que c’est de lui qu’on parle. Si le malade est patient, îl s’efforce d’occuper ailleurs son attention et de ne pas écouter ; mais cela aggrave son état, en lui faisant faire des efforts pénibles, et il s’en ressent encore plusieurs heures après.
LE BRUIT
Chucbotements dans la cbambre.
Si la conyersation se tient à voix basse dans la même chambre, ce chuchotement est vraiment cruel, car il est impossible que le ^malade ne soit pas involontairement entraîné à écouter. Pour la même raison, évitez de marcher sur la pointe du pied, d’arranger la chambre très-lentement; ce qu’il faut avoir, c’est un pas ferme, rapide et léger, une main prompte et sûre, et non une démarche lente et incertaine, une main timide et maladroite. La lenteur n’est pas la même chose que la douceur, quoiqu’on les confonde souvent ; la promptitude, la légèreté et la douceur dans les mouvements sont tout à fait compatibles. Si les amis ou si le médecin pouvaient observer, comme les gardes peuvent et doivent le faire, les traits tendus, le regard -inquiet du malade qui écoute avec une attention fébrile le pas des personnes qui entrent dans le corridor en parlant à voix basse, ils ne voudraient jamais courir le risque de faire naître une telle impatience, une telle irritation. 11 est arrivé souvent que ces bruits importuns ont, dans beaucoup de cas, produit ou aggravé le délire ; j’en ai été témoin moi-même et, dans une occasion, la mort en été la suite. On eut beau dire que cette mort était due à la frayeur, elle fut le résultat d’une longue conversation à
voix basse, en présence du malade, relativement à une opération dont il était menacé. Mais pour qui a rehaarqué la fermeté plus que stoïque, le saiig-froid enjoué avec lesquel la certitude d’une opération est acceptée par le malade, capable de la supporter, lorsqu’elle lui est convenablement annoncée, il est, dis-je, impossible de croire que la crainte seule ait produit, dans cette occasion, un résultat si funeste; il fut bien plutôt causé par la pénible attente de la décision qui devait être prise sur son sort.
Les femmes auteurs imprinieiit tous les jours que nous autres femmes, nous sommes particulièrement appelées à quelque mission. U semble que ce soit une chose biéii contraire à celte vocation que ces parures qui, de jour en jour, nous rendent plus incapables d’une mission ou d’un devoir, et qüi ne sont pas, en réalité, plus favorables à la poésie qu’à la vie pratique. Un homme est maintenant plüs adroit et plus à sa place dans une chambre de malade qu’une femme.
Lord Melbourne disait : « Je préférerais, lorsque je suis malade, avoir des hommes auprès de moi ; il me semble qu’il faut une très-forte santé pour supporter les femmes. » Je suis entièrement de son avis.
Une garde-malade (qu’elle le soit par profession dü par affection), dont les robes s’agitent avec
LE BRUIT
briiit, est en horreur aü malade, quoique, peutêtre, il ne sache pourquoi.
Le hruit et le mouvement de la soie et de la crinoline, le craquement des jupons empesés, le craquement de la chaussure, le cliquetis des trousseaux de clefs, font plus de mal à un pauvre malade que toutes les médecines du monde ne lui feront du bien.
Les bruits inutiles ne sont pas moins désagréables aux gens bien portants qu’aux malades; mais naturellement les malades souffrent dans une bien plus grande proportion de cette cruelle insouciance.
Un bruit inutile, quoique léger, excite beaucoup plus un malade qu’un bruit beaucoup plus fort, s’il est nécessaire.
Le pas silencieux d’une femme, les souples draperies d’une femme, sont maintenant de pures figures de langage. L’ampleur de ses vêtements fait que si, par bonheur, elle ne jette pas les meuhles parterre, elle se heurte, du moins, à chaque mouvement contre tous les objets qu’elle rencontre dans la chambie.
Incendie des crinolines.
Bien heureuse encore si ses vêtements ne prennent pas feu, et si la garde, brûlée dans ses jupons.
ne s’offre pas en sacrifice avec son malade pardessus le marché. Je souhaiterais que les relevés de la statistique nous rapportassent le nombre exact des personnes mortes brûlées à cause de cette mode hideuse et absurde. Mais que les femmes du moins soient protégées contre leur propre folie, par la précaution que nous enseigne la chimie de mettre de l’alun dans l’empois ; ce qui préserve les objets empesés du danger de la combustion.
Indécence de la crinoline.
Je souhaiterais aussi que les femmes qui portent des crinolines pussent juger de l’indécence de leurs habillements, aussi bien que les spectateurs. Une femme âgée et respectable, lorsqu’elle se penche en avant, découvre autant de sa personne aux malades couchés que le fait une danseuse sur le théâtre de l’Opéra ; mais personne ne lui dira jamais cette vérité désagréable.
Malades obligés de se défendre contre leurs gardes.
D’autres fois, la garde ne peut ouvrir la porte sans tout ébranler dans la chambre, ou bien elle l’ouvre souvent sans nécessité, faute de se rappeler les objets qu’elle devrait apporter en une seule fois.
LE BRUIT
J’ai VU l’expression d’une terreur véritable passer sur le visage d’un malade, toutes les fois que sa garde, qui ne manquait jamais de jeter par terre les pelles, pincettes, etc., entrait dans la chambre.
J’ai vu des malades, à peine en état de se soutenir, se traîner hors de leurs lits, avant l’arrivée d’une semblable garde, afin de mettre hors de son chemin toutes les choses qu’elle aurait pu jeter parterre;—fermer la fenêtre, certains qu’elle laisserait la porte ouverte ;—cacher toutes les choses dont ils prévoyaient avoir besoin, non de crainte de ne pas les avoir, mais parce que la garde les aurait, par inadvertance, incontestablement mis hors de leur portée.
Une bonne garde doit toujours s’assurer que ni portes ni fenêtres ne crieront sur leurs gonds dans la chambre du malade ; que ni les rideaux, ni les stores, s’il y a tout à coup un courant d’air, ne battront contre la fenêtre ou contre le lit. Elle doit surtout s’assurer que le malade ne sera exposé à rien de semblable, avant de le quitter pour la nuit. Si vous attendez que vos malades vous le disent ou vous le rappellent, à quoi leu'r sert-il d’avoir une garde ? Il y a généralement plus de malades timides que de malades exigeants; et beaucoup d’entre eux passent successivement de mauvaises nuits, plutôt que de rappeler chaque
soir à leurs gardes toutes les choses qu’elles ont oubliées.
S’il y a des jalousies aux fenêtres, ayez toujours soin qu’elles soient complètement relevées, lorsqu’elles ne sont pas baissées. Une seule latte qui glisse et qui bat à chaque souffle de l’air suffit pour ennuyer un pauvre malade.
Précipitation pénible aux malades.
Les mouvements précipités, l’agitation, sont particulièrement pénibles au malade ; et lorsqu’au lieu de le distraire on l’excite, on lui fait beaucoup de mal. L’ami qui reste debout et s’agitant autour de lui, lorsqu’il lui parle d’affaires ; ou l’ami qui s’assied et prend la parole, l’un dans l’intention de ne pas laisser parler le malade, l’autre dans l’espérance de l’amuser, sont également déraisonnables. Lorsqu’un malade vous parle d’affaires, asseyez-vous; ne donnez aucun signe d’impatience; accordez-lui votre attention tout entière; si votre avis est nécessaire, qu’il soit réfléchi, et lorsque l’entretien est fini, éloignez-vous.
Comment il faut visiter les malades pour ne pas les fatiguer.
Asseyez-vous toujours en face du malade, afin
LE BRUIT
qu’il n’ait pas la peine de tourner la tête pour TOUS Yoir. On regarde toujours inTolontairement la personne qui parle ; si tous faites de ce mou- Tement une fatigue pour le malade, tous lui êtes nuisible ; de même si, en continuant à rester debout, TOUS l’obligez à leTer continuellement les yeux pour tous Toir. Soyez auprès de lui aussi immobile que possible, et ne gesticulez jamais en lui parlant.
Ne lui faites jamais répéter un message ou une demande, surtout si quelque temps s’est déjà écoulé depuis sa première recommandation. Les malades actifs sont souTent accusés de faire beaucoup trop de choses par eux-mêmes ; ils ont instinctiTement raison. Il arrixe trop souxent que TOUS entendez la personne chargée de faire un message ou d’écrire une lettre dire une demiheure après ; « Kest-ce pas Vheure de midi que vous avez fixée ? » ou bien : « Quelle adresse m’avez-vous dite ? » ou peut-être lui faire des questions qui l’agitent et l’obligent ainsi à un second effort de mémoire, ou, ce qui est pire, à prendre de nouxeau une décision. U lui est, en réalité, moins pénible d’écrire lui-même ses lettres. C’est ce qu’ont éprouxé tous les malades occupés d’affaires. Ceci nous amène à recommander d’autres précautions. Ne parlez jamais à un malade en tous tenant près de la porte, ou
derrière lui, ou à distance, ni lorsqu’il est occupé d’autres choses.
La politesse officielle des domestiques dans toutes ces occasions est si agréable aux malades, que beaucoup d’entre eux préfèrent, sans savoir pourquoi, n’avoir autour d’eux que des serviteurs à gages.
Ce ne sont pas là des effets de l’imagination. Si nous considérons que, chez les malades aussi bien que chez les personnes bien portantes, chaque pensée décompose une portion de la matière nerveuse; que la décomposition aussi bien que la recomposition de cette matière est incessante et plus rapide chez les malades que chez les gens bien portants; qu’en introduisant brusquement dans le cerveau une pensée nouvelle, tandis qu’une pensée antérieure agissait sur les nerfs dans un sens contraire ; si nous considérons tous ces effets, qui ne sont pas des caprices de l’imagination, nous reconnaîtrons que nous sommes la cause d’un mal positif, en contrariant une personne nerveuse, comme on dit. Hélas ! son mal n’est pas dans l’imagination !
Si le malade est forcé par des devoirs d’état à se livrer à des occupations qui exigent une contention d’esprit, le danger est doublement sérieux. En donnant quelque nourriture à un malade en proie au délire ou accablé par la stupeur, vous
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pouvez produire une suffocation, si vous le faites tropbrusquement; mais si vous frottez doucement ses lèvres avec une cuiller, de façon que son attention soit éveillée, il avalera, sans le savoir, le cordial, en toute sécurité, lien est ainsi pour le cerveau. Si vous lui présentez brusquement une pensée, une de celles surtout qui exigent une décision, vous y produisez un effet pareil à celui de la suffocation. Mais en même temps que vous devez éviter de parler soudainement à un malade, gardez-vous également de laisser son attente en suspens.
Cette règle s’applique aussi bien aux gens sains qu’aux personnes souffrantes. Je n’ai jamais connu de personnes exposées, pendant des années, à des chocs répétés, dont l’intelligence ne se soit à la fin affaiblie. Cette déchéance s’accomplit en eux sans souffrance; chez les malades, la souffrance avertit du danger.
Ne tenez pas un malade debout.—Ne lui parlez pas quand il est en mouvement.
Gardez-vous de surprendre un malade dans l’action de se lever, soit pour lui parler, soit pour lui remettre une lettre ; vous feriez aussi bien de lui donner un coup de poing. J’ai vu un malade, qui marchait dans sa chambre, tomber tout à plat sur le plancher, à l’entrée de sa garde; c’était un ac-
cident qui aurait pu arriver à la garde la plus soigneuse; mais les interruptions dont je parle plus haut peuvent être évitées. Un malade, qui essaye ses forces, n’est point en train de partir pour les Indes; si vous aviez attendu dix secondes, ou fait trente pas au dehors, sa promenade aurait été terminée. Vous ne pouvez vous faire aucune idée de l’effort qu’il faut à un malade pour rester debout à vous écouter, ne fût-ce que le quart d’une minute. Si je n’avais pas vu les meilleures gardes, les amis les plus tendres capables d’inattention sur ce point, j’aurais cru cet avertissement superflu.
Il est donc nécessaire que la garde se fasse une règle positive de ne jamais parler à un malade qui est debout ou qui est en mouvement, aussi longtemps du moins que ses observations ne lui auront pas appris ce qu’il en peut supporter. La plupart des accidents qui arrivent aux malades épuisés, tels que de tomber dans les escaliers, de s’évanouir en sortant de leur lit, etc., etc., sont souvent causés par une garde qui, précisément à ce moment-là entr’ouvre une porte pour leur parler, ou par la crainte qu’ils éprouvent en pensant qu’elle va entrer chez eux. Si le malade était laissé à lui-même jusqu’à ce qu’il ait pu s’asseoir, ces accidents seraient beaucoup plus rares. Si la garde accompagne son malade, qu’elle ne l’engage point à lui parler. Il est incroyable combien les gardes se
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représentent peu la violence que souffre le cœur^ les poumons et le cerveau d’un malade très-affaibli, lorsqu’il se met en mouvement.
Les malades redoutent la surprise.
Les malades sont souvent accusés d’agir davantage lorsqu’il n’y a personne auprès d’eux, et cela est très-vrai. A moins que les gardes ne soient accoutumées à prendre toutes les précautions que nous avons indiquées, un pauvre malade aura beaucoup moins d’efforts à faire pour se servir luimême que pour tout demander; et, très-innocemment, comme par instinct, il calculera le temps où sa garde doit être absente, de peur de la voir entrer ou de l’entendre parler précisément au moment où il se tramait de son lit à sa chaise, ou d’une chambre à l’autre, ou au bas des escaliers, ou en dehors de la maison pendant quelques minutes. Dans de semblables circonstances, toute interpellation le fatigue. Vous êtes bien sûr qu’un malade, dans l’état que nous avons décrit, ne se livrera pas à cet exercice plus d’une fois ou deux par jour, et que probablement ce sera toujours à la même heure chaque jour. Ce serait bien sévère de la part de sa garde et de ses amis de ne pas faire le petit calcul nécessaire pour qu’il ne soit pas troublé mal à propos • Souvenez-vou§ que beaucoup de malades, qui peuvent faire quelques pas.
ne peuvent rester debout ni même se tenir sur leur séant. De toutes les positions, la plus fatigante pour une personne affaiblie, c’est de rester sur ses pieds.
Tous les mouvements que vous faites dans la chambre d’un malade, après qu’il a été arrangé pour la nuit, décuplent pour lui la chance de passer une mauvaise nuit; mais, si vous le réveillez au commencement de son premier sommeil, vous ne lui faites pas courir la chance, mais vous lui donnez la certitude d’une mauvaise nuit.
Un mot en passant adressé à tous ceux qui soignent ou qui visitent un malade, à tous ceux qui doivent se former une opinion sur la maladie et sur ses progrès. Revenez et examinez votre malade après qu’il aeu avecvous une heure de conversation animée ; c’est la meilleure épreuve par laquelle on puisse juger de son état véritable; ne formez jamais votre opinion d’après ce qu’il fait, ou l’apparence qu’il a durant une conversation de ce genre. Informez-vous aussi soigneusement, aussi exactement que vous le pourrez, comment il a passé la nuit qui a suivi votre conversation.
Effet produit sur un malade par des efforts excessifs.
Il est bien rare, peut-être même est-il sans exemple que la défaillance survienne pendant 1 ' mouvement.
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C’est immédiatement après qu’ont lieu les résultats d’un effort excessif. 11 est insensé de juger d’un malade, comme on l’a fait si souvent, lorsqu’on ne le voit que durant une période d’excitation ; les gens sont morts souvent d’un effort qui ne leur avait, dit-on, fait aucun mal.
Observations superficielles; résultats des visites superficielles.
Ma vieille expérience m’a appris à ne faire aucun cas de ces paroles irréfléchies. J’ai vu des malades délirer toute une nuit, après avoir reçu la visite d’un ami, qui les trouvait beaucoup mieux, et qui pensait qu’il ne leur fallait plus qu’un peu de distraction, et qui revenait en disant : J’espère que vous n’avez pas été fatigué de ma visite, sans attendre la réponse et sans plus d’examen. Aucun malade ne dira jamais ; J’ai été bien plus mal après votre visite.
En pareil cas, le plus grand danger toutefois n’est pas la mort ou le délire; les conséquences inaperçues sont réellement plus graves.
Vous agissez impunément, mais le pauvre malade est responsable; c’est-à-dire qu’il souffrira sans que ni lui ni l’auteur de sa souffrance sache l’attribuer à la véritable cause; les effets n’en seront sensibles que pour un observateur trèséclairé et très-attentif; et souvent le malade ne
fera pas même mention de ce qui lui a été si nuisible.
Ne jamais s’appuyer sur le lit du malade.
Ayez bien soin de ne jamais vous appuyer sur le lit du malade, ni de vous y asseoir, ni de lui donner une secousse, ni même de le toucher sans nécessité. Cela Ipi est toujours insupportable ; si vous ébranlez son fauteuil, il a du moins un point d’appui sur le plancher; mais étendu sur un lit ou sur un sofa, il est entièrement à votre merci, et tout son corps est affecté par la secousse que vous lui donnez.
Différence entre les malades véritables et les malades imaginaires.
Bien entendu que, jusqu’ici, nous n’avons parlé que des vrais malades, et non des hypocondriaques.'
C’est une partie importante de l’éducation d’une garde que d’apprendre à distinguer les maladies véritables des maux imaginaires ; c’est aussi une partie importante de ses devoirs de savoir soigner les gens dont l’imagination seule est malade. Mais les soins qu’exigent les vrais malades et les malades imaginaires sont aussi de nature différente, ou plutôt opposée. Nous n’en parlerons point ici, et les symptômes que nous venons
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de caractériser sont de ceux qui distinguent les maladies réelles des maladies imaginaires.
11 est vrai, néanmoins, que les hypocondriaques font souvent, en l’absence de leur garde, des choses qu’ils ne feraient point en leur présence. J’en ai soigné beaucoup, qui mangeaient à peine à leurs repas ; mais si vous enfermiez à leur portée quelque nourriture dans un buffet, ils la prenaient en secret ou la nuit. Ils agissent comme les malades véritables par des motifs tout différents : les hypocondriaques veulent dissimuler, tandis que les malades véritables exagèrent en se vantant à leur garde ou à leur docteur de leur appétit, de l’exercice qu’ils ont pris, etc.
Revenons aux véritables maladies.
Concision nécessaire avec les malades.
La concision et la décision sont, par-dessus toutes choses, nécessaires avec les malades. Que votre pensée leur soit toujours exprimée aussi nettement et aussi brièvement que possible; quelque doute, quelque hésitation qu’il puisse y avoir dans votre esprit, prenez garde qu’ils ne s’en aperçoivent même dans les petites choses. J’allais dire surtout dans les petites choses. Que vos incertitudes soient pour vous et votre décision pour eux. Les gens qui pensent tout haut, qui laissent pénétrer la succession et le rapport de leurs idées et tout ce qui les
conduit à une conclusion ne doivent jamais s’approcher des malades.
J’ai entendu dire des femmes^ qu’au milieu d’un pénible accouchement leurs forces dépendaient du calme du docteur et de la garde. Si l’un ou l’autre avait laissé soupçonner que c’était un cas extraordinaire ou douteux, elles auraient senti que tout était fini pour elles.
J’ai observé la même chose dans des maladies aiguës, lorsque les plateaux de la balance penchaient entre la vie et la mort. Si le médecin trahissait quelque indécision, si la garde perdait une portion de son sang-froid, le plateau de la balance '.était aussitôt précipité du côté de la mort.
Irrésolution très-pénible aux malades.
L’irrésolution est tout ce que les malades redoutent le plus; s’ils la rencontrent chez les autres, ils agitent dans leur esprit toutes les probabilités, et se font une opinion. L’indécision à l’égard d’un parti à prendre ou d’une lettre à écrire leur est plus insupportable que la décision la plus difficile ou la plus redoutable. En outre, l’imagination est souvent beaucoup plus active et plus rapide dans la maladie que dans la santé. Si vous proposez au
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malade de changer d’air^ en passant une heure dans un lieu et une heure dans un autre, il se transporte immédiatement en esprit là où il s’est représenté qu’il serait conduit, et vous l’avez autant fatigué en faisant voyager son imagination que si vous l’aviez transporté réellement dans ces deux endroits.
Par-dessus toutes choses, entrez et sortez dans la chambre du malade, non pas brusquement, non pas d’une façon bruyante, mais rapidement. Ne lui causez pas la fatigue de se demander si vous allez y entrer ou en sortir définitivement. La précision et la décision dans vos mouvements comme dans vos paroles sont aussi nécessaires que l’absence de bruit et de précipitation. L’entière possession de vous-même vous préservera de ces défauts ; elle vous apprendra à ne jamais flâner ou à ne jamais bousculer les choses autour du malade.
Soucis qui doivent être évités aux malades.
Si un malade est forcé de se préoccuper nonseulement de lui-même, mais de la ponctualité de sa garde ou de sa sollicitude, ou de sa promptitude, ou de son sang-froid, il est beaucoup mieux sans elle qu’avec elle, quelque adroite et habile qu’eUe soit dans son service, et quelque incapable qu’il soit de s’aider lui-même.
Lecture à haute voix.
Relativement aux lectures à haute voix, mon expérience m’a appris que lorsque les malades sont hors d’état de lire eux-mêmes, ils peuvent rarement supporter d’entendre lire. Les enfants atteints de maux d’yeux et les personnes illettrées font exception; de même que celles que quelque difficulté matérielle empêche de tenir un livre. Les personnes qui aiment qu’on leur fasse la lecture sont assez fortes pour l’écouter; tandis que dans les fièvres, dans l’irritation du cerveau^ l’effort qu’il faut faire pour écouter a souvent causé le délire. Je le dis avec défiance de moimême, parce que l’opinion presque universelle, c’est que ces lectures reposent le malade; mais deux avis du moins me semblent utiles.
Lisez lentement, distinctement et avec stiité.
1° S’il est nécessaire de lire quelque chose aux malades, lisez lentement. Beaucoup de gens s’imaginent que le meilleur moyen de diminuer sa fatigue, c’est de faire la lecture le plus rapidement possible; en conséquence, ils précipitent leurs paroles et lisent au galop. Il n’y eut jamais une plus grande erreur. Robert Houdin dit que la manière de faire paraître une histoire courte, c’est de la raconter lentement; il en est de même de la
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lecture faite aux malades. Je leur ai souvent entendu dire à un lecteur novice ; Ne me lisez pas, racontez ^ Instictivement, le malade comprend qu’il n’aura pas l’ennui d’entendre le bredouillement, les syllabes inégales, la fausse ponctuation, les finales trop accentuées ou muettes. Si le lecteur laisse errer son attention et s’arrête ensuite pour se relire à lui-même, s’il laisse apercevoir qu’il a sauté une page, il enlève au pauvre malade tout espoir de distraction. Très-peu de gens savent comment il faut lire aux malades, parce que très-peu savent lire tout haut aussi agréablement qu’ils parlent. Us chantent, ils hésitent, ils bégayent, ils se pressent, ils bredouillent, tandis qu’en parlant ils n’ont aucun de ces défauts.
La lecture doit touj ours être, comme nous l’avons dit, lente et excessivement distincte, ihàis non pas emphatique ; monotone, mais non pas chantante ; d’un ton de voix élevé, mais non pas bruyant; et, par-dessus toutes choses, pas trop longue. Ayez soin de vous assurer de ce que votre malade peut en supporter.
1 Les malades préfèrent qu’on leur raconte plutôt què d’entendre lire. Les enfants malades, s’ils ne sont pas trop timides pour parler, exprimeront toujours le même désir. Ils préfèrent invariablement qu’on leur raconte une histoire plutôt qüe de l’entendre lire.
Ne lisez jamais par morceaux et à intervalle.
2“ L’étrange habitude de lire pour soi-même dans la chambre d’un malade^ et de lui lire tout haut les passages qui l’amuseront, ou plutôt qui vous amusent vous-même, est tout ce qu’il y a de plus déraisonnable. A quoi peut penser le malade durant les lacunes de votre lecture?
Croyez-vous qu’il s’amuse encore quand vous cessez de lui lire et que vous lisez pour vousmême ensuite, et que son attention soit prête à point nommé quand vous recommencez à lire tout haut? Que l’auditeur soit malade ou bien portant, oisif ou occupé, l’inattention ou la distraction du lecteur ne peuvent être admises. Cependant l’auditeur est souvent trop bien élevé pour dire combien il en est importuné.
Autre observation.
Bruit dans la chambre au-dessus de celle du malade.
Les maisons modernes sont construites de manière que chaque pas sur l’escalier ou sur le plancher retentit dans tout l’édifice, et plus l’étage est élevé, plus la vibration est considérable. On ne peut s’imaginer combien les malades souffrent du bruit qu’ils entendent au-dessus de leur tête. Dans les anciennes maisons solidement bâties, comme le sont heureusement la plupart des hôpitaux, le
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bruit et rébranlement sont comparativement peu de chose ; mais c’est une cause sérieuse de souffrance dans les maisons modernes, et avec l’irritabilité particulière <à quelques maladies. Il serait mieux de transporter ceux qui en sont atteints à l’étage le plus élevé, malgré le surcroît de fatigue de monter les escaliers, si vous ne pouvez obtenir que la chambre située au-dessus de sa tête reste inoccupée. Sans cette précaution, il peut arriver à un état d’anxiété qu’aucune dose d’opium n’apaisera. Lorsqu’il vous dit que chacun des pas'qu’il entend au-dessus de sa lêle lui fend le cœur, ne négligez pas cet avertissement. Souvenez-vous aussi que tous les bruits, dont il ne peut pas voir la cause, prennent pour lui le caractère de l’imprévu. Je suis persuadé que les malades susceptibles de cette extrême irritabilité nerveuse sont moins agacés d’avoir plusieurs personnes dans leur chambre, que de les entendre au-dessus de leur tête, ou à travers une mince cloison. Dans ce cas-là, il ne faut épargner aucun sacrifice pour assurer le silence, car ni l’air le plus pur, ni les soins les plus attentifs ne leur feront le moindre bien sans le repos.
La musique :
L’effet de la musique sur les malades a été bien rarement observé. 11 est vrai que c’est maintenant
un luxe si cher, si dispendieux, que son application générale est tout à fait en dehors de la question. Je ferai seulement observer ici que les instruments à vent, plus semblables que les autres à la voix humaine, et les instruments à cordes, capables de son continu, produisent généralement un effet salutaire; tandis que le piano et les autres instruments, dont les notes sont détachées, ont précisément lin effet contraire. Le jeu du plus excellent piatiiste peut nuire au malade, tandis qu’un air populaire comme Home, sweet home, oü Assisa al pîè d’un salice, joué sur l’orgue le plus médiocre, calmera sensiblement les nerfs, et cela, indépendamment de toute association d’idée.
Pour les gens bien portants, qui doivent avoir une vie active, la musique est-un plaisir qui repose; pour les malades, dont la vie ne peut être active, la jouissance qu’elle leur cause leur enlève l’irritation nerveuse, résultat de leur inaction.
CHAPITEE V
DE LA VARIÉTÉ
De la variété, comme moyen de guérison.
Une longue expérience personnelle de la maladie ou du soin des malades peut seule faire concevoir combien les nerfs souffrent de la vue des mêmes murs, des mêmes tapisseries, des mêmes objets autour de soi durant une longue réclusion dans une chambre ou dans deux tout au plus.
On a souvent remarqué la sérénité, l’enjouement des personnes exposées à de terribles paroxysmes de douleur, comparés à rabattement des personnes qui ne souffrent que d’une débilité nerveuse, et l’on a attribué la liberté d’esprit des premières à leurs intervalles de répit. Je serais plutôt disposée à l’attribuer à l’existence plus libre et plus variée qui leur est accordée; tandis que le
découragement des autres vient d’avoir toujours les mêmes objets sous les yeux.
Le système nerveux souffre réellement autant de cette éternelle uniformité que les organes digestifs d’une même nourriture ; comme, par exemple, le soldat, de ses vingt et un ans de bœuf bouilli.
Des couleurs et des formes, comme moyen de guérison.
L’influence sur les malades de la beauté, de la variété des objets, de l’éclat des couleurs n’a peutêtre jamais été suffisamment appréciée. Les ardents désirs qu’excitent ces choses sont ordinairement appelés des fantaisies de malades; il n’y a nul doute qu’ils ne soient sujets aux fantaisies, comme, pai exemple, quand ils désirent deux choses contradictoires ; mais, le plus souvent, ce qu’on appelle leurs fantaisies, ce sont des indications significatives de ce qui est nécessaire à leur rétablissement, et il serait à désirer que leurs gardes fissent une étude attentive de ces fantaisies.
J’ai vu souvent et j’ai senti moi-même, lorsque j’avais la fièvre, la souffrance la plus aiguë s’emparer du malade enfermé dans une baraque d’où il ne pouvait rien apercevoir au dehors, n’ayant pour toute perspective que les nœuds du bois avec lequel sa baraque était construite. Je n’oublierai jamais le ravissement d’un malade atteint de la fièvre là la vue d’un faisceau de fleurs écla-
DE LA VARIÉTÉ
tantes. Je me souviens pour moi-même d’avoir reçu avec joie un bouquet de fleurs sauvages, et qu’à dater de ce moment, ma convalescence avança rapidement.
On dit que ces jouissances n’agissent que sur l’imagination; il n’en est pas ainsi. L’efl“et se produit sur le corps aussi; quelque peu que nous sachions du mode au moyen duquel nous sommes affectés par les formes, par les couleurs, par la lumière, nous savons du moins qu’elles ont un effet physique réel.
La variété des formes et l’éclat des couleurs dans les objets présentés aux malades sont donc des moyens réels de guérison.
Mais la variété doit être graduée lentement, c’est-à-dire que si vous montrez au malade dix ou douze gravures successivement, il sera pris neuf fois sur dix de froid, de défaillance, de fièvre, et son mal augmentera ; mais suspendez devant lui chaque jour, chaque semaine ou chaque mois une gravure nouvelle, il trouvera du bien-être dans cette variété.
Des fleurs.
La folie et l’ignorance qui, trop souvent, régnent en souveraines dans la chambre du malade, ne peuvent être mieux démontrées que par le petit détail suivant. Tandis qu’une garde laisse son
malade étouffer dans une atmosphère corrompue, dont le principal élément est l’acide carbonique, elle lui refuse, sous prétexte d’insalubrité, un verre d’eau contenant quelques fleurs coupées ou une plante croissant dans un vase. Personne n’a jamais vu une chambre ou une salle d’hôpital remplie de fleurs. L’acide carbonique qu’elles exhalent la nuit n’empoisonnerait pas une mouche. Au contraire, dans les salles encombrées de malades, elles absorbent de l’acide carbonique et dégagent de l’oxygène; les fleurs coupées aussi décomposent l’eau et produisent du gaz oxygène. Certaines fleurs, il est vrai, telles que les lis, agissent, dit-on, d’une manière fâcheuse sur le système nerveux; ces plantes sont faciles à connaître à leur parfum et elles peuvent être évitées.
Action du corps sur l’esprit.
On a prodigué beaucoup de paroles, on a écrit des volumes au sujet de l’action de l’esprit sur le corps; il y a beaucoup de vérité dans ces observations, mais je souhaiterais qu’on pensât un peu plus à l’action du corps sur l’esprit. Vous qui vous croyez accablé d’ennuis, mais à qui il est permis de parcourir les rues, d’aller à la campagne, de prendre vos repas en famille ou en société, etc., etc., vous ne vous doutez pas combien vos ennuis sont allégés par ces distractions; vous êtes loin de
DU LA VARIÉTÉ
comprendre combien ces mêmes inquiétudes deviennent intenses pour ceux dont la vie s’écoule sans aucune variété; comment les murs mêmes de leur chambre de malade leur semblent tapissés de leurs soucis; comment les fantômes de leurs inquiétudes hantent leur chevet, comhien il leur est impossible d’échapper aux pensées qui les obsèdent.
Souffrances excessives des malades, aussi bien de l’esprit que du corps.
C’est le sujet d’un triste étonnement pour les malades eux-mêmes de voir combien les idées pénibles prédominent, dans leurs impressions, sur les idées agréables. Ils cherchent à se raisonner, ils s’accusent d’ingratitude ; mais tout cela vainement. Le fait est que ces impressions pénibles sont bien mieux écartées par un bon rire, si vous pouvez le faire naître, par la lecture ou par la conversation, que par aucun raisonnement direct; ou si le malade est trop faible pour cet éclair de gaieté, des plaisirs simples et naturels lui seront doux. J’ai parlé de la cruauté qu’il y a de laisser ses regards perpétuellement fixés sur de tristes murailles ; dans plusieurs maladies, spécialement dans la convalescence des fièvres aiguës, ces murailles semblent lui faire toutes sortes de figures grimaçantes. Il n’en sera jamais ainsi des fleurs ;
la beauté des formes et des couleurs délivreront votre malade de ces idées pénibles, beaucoup mieux que les meilleurs arguments.
Il n’est pas plus difficile à un malade de marcher avec une jambe cassée, que de changer le cours de ses idées sans y être aidé par la diversité des objets. La fixité des idées est une des principales souffrances de la maladie, aussi bien que l’immobilité est une des principales souffrances du membre cassé.
Aider le malade à changer de pensées.
On est étonné de voir des gens intelligents qui se croient appelés à soigner les malades, et qui éprouvent pour eux-mêmes le besoin de changer d’occupation plusieurs fois par jour, tandis qu’ils laissent le pauvre malade comme enchaîné à son lit, en face d’une triste muraille, sans lui offrir la moindre distraction. Il ne leur vient pas une idée pour le désennuyer, pas même de rapprocher son lit de la fenêtre, afin qu’il puisse voir un peu au dehors. Non ; le lit restera confiné dans le coin de la chambre le plus reculé et le plus obscur !
Désir passionné du malade de regarder par la fenêtre.
Cette observation me rappelle un triste souvenir ; Un homme grièvement blessé à l’épine dorsale, par suite d’un accident, mourut après une
DE EA VARIÉTÉ
longue séquestration. C’était un ouvrier qui n’avait pas en lui la moindre étincelle de ce qu’on nomme enthousiasme pour la nature; mais il était désespéré de ne pouvoir jeter un regard par sa fenêtre. La femme qui le soignait, touchée de compassion, par un effort héroïque parvint à Télever sur son dos Jusqu’à la hauteur de la fenêtre et à Ty maintenir un instant, de façon qu’il pût voir au dehors. En conséquence de cet effort, la pauvre femme eut une grave maladie, presque mortelle. Le malade n’en sut jamais rien, mais plusieurs personnes en eurent connaissance ; aucun cependant, autant que Je puis le savoir, n’en tira la conclusion que le besoin de la diversité, pour des yeux affamés de voir, est aussi violent que celui de la nourriture pour des estomacs affamés. L’un et l’autre de ces besoins poussent la créature désespérée à le satisfaire à tout prix. Nous ne pouvons exprimer que par le mot de désespoir cette poignante tentation. Ceux qui sont chargés de diriger les soins ou de soigner eux-mêmes les malades mettent le sceau à leur ignorance et à leur stupidité, s’ils ne savent pas ménager à ce lit de douleurs une perspective extérieure ou quelque autre distraction, tout autant que s’ils oubliaient de joindre une cuisine à un hôpital. PJen n’approche du succès obtenu à bien peu de frais, en pareille circonstance.
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Les poètes rêvent les charmes de la nature : je doute que Tintensité de leurs jouissances puisse égaler celle d’un malade qui voit s’élever une forêt de six pouces de haut, provenant d’un gland ou d’un marron d’Inde, dans une arrière-cour dé Londres. Un voyage de long cours à travers l’Europe entière n’a peut-être jamais causé de plaisirs aussi vifs.
C’est une erreur très-commune, parmi les gens bien portants, de croire qu’avec wnpewpfws d’empire sur lui-même le malade pourrait, s’il le voulait, écarter les pensées pénibles qui aggravent sa maladie, etc. Croyez-moi, il n’y a pas un malade, lorsqu’il se conduit convenablement, qui n’exerce un si grand empire sur lui-même à tous les moments de sa journée, que vous ne pouvez vous en faire une idée jusqu’à ce que vous soyez malade vous-même. Chaque pas que l’on fait dans sa chambre lui est Une douleur ; chaque pensée qui traverse son cerveau lui est pénible, et s’il parle sans colère, s’il regarde sans mécontentement, c’est qu’il a de l’empire sur lui-même.
Supposez que vous avez veillé toute la nuit, et qu’au lieu de recevoir le matin votre tasse de thé, on vous avertisse que vous devez avoir de l’empire sur vous-même; qu’en penseriez-vous? Eh bien, les nerfs d’un malade sont toujours dans l’état où vous êtes, après avoir veillé toute une nuit.
DE LA VARIÉTÉ
Tâchez de sxippléer à la privation du travail manuel.
Si le régime du malade doit être sévèrement surveillé, ses nerfs agacés seront ranimés, comme nous l’avons dit, par une vue agréable, une ingénieuse diversité de jolis objets et de fleurs bien choisies ^ La lumière seule suffira souvent pour le ranimer. Lfimpatience que montrent si constamment les malades pour le retour du jour n’est en général rien autre que le désir de la lumière, en souvenir du soulagement qu’une variété d’objets devant les yeux apporte à son esprit accablé.
Homme ou femme, nous avons tous une occupation manuelle, excepté pourtant un petit nombre de belles dames, qui ne prennent pas la peine de s’habiller elles-mêmes, et dont les nerfs sont exactement dans le même état que ceux des malades. On ne peut donc avoir aucune idée du secours que l’on trouve dans le travail manuel, ou du degré d’irritabilité que la privation de ce travail peut causer au malade.
Un peu de travail à l’aiguille, un peu d’écriture, un peu de soins de toilette, sont du plus grand secours pour le malade, s’il pouvait l’exécuter. Ce sont là vos plus grandes ressources, quoique vous
* Ceux qui ont veillé des malades ne peuvent nier ce fait que la vue des fleurs rouges souvent ranime leurs sens engourdis ; celle des fleurs bleues les repose, etc.