‹ Des soins à donner aux maladesChapitre 17 sur 34 · BAVARDAGES · texte numérisé non relu

BAVARDAGES

Conseils qu’on donne aux malades.

Le malade à ses conseillers :

Mes conseillers! Leur nom est Légion. De

façon ou d'autres, de qui que ce soit, homme, femme ou enfant, il semble que personne ne doive m'approcher sans se croire le droit de me donner des conseils. Pourquoi ? C'est précisément ce que je voudrais savoir. Yoici ce que, moi, j’ai à dire aux conseillers ; On m’a engagée à visiter toute l’étendue de l’Angleterre et du continent; à prendre de l’exercice de toutes les manières possibles, par tous les moyens imaginables de locomotion, charrettes, voitures, etc., voire même la balançoire ou la gymnastique, à absorber toutes

CH AP. XIl.—BAVARDAGES, BANALITES. 173 les espèces d’excitants qui ont été inventés; et cela, quand ceux qui étaient le plus capables de Juger mon mal, c’est-à-dire les médecins, après un long et sérieux examèn, avaient déclaré les voyages hors de cause, défendu tout mouvement et ordonné surtout la diète et les tisanes. Que diraient donc mes conseillers s’ils étaient médecins, et si moi, le malade, je méprisais leurs avis, pour suivre celui du premier venu? Mais tel est le travers d’esprit de Légion. Il ne lui viendra pas à la pensée qu’à ma place il ferait exactement comme moi, et qu’il me soit permis de dire comme Rosalinde, dans un cas de légitime défense : Je ne saurais contenter tout le monde.

Banalité des conseils et des espérances; toarment du malade ; il n’aime pas à parler de lui-même.

Le titre de ce chapitre peut paraître bizarre, mais Je crois, vraiment, qu’il n’y a pas de plus grand ennui pour le malade que ces encouragements désespérants que lui donnent ses amis. Il n’y a pas d’habitude contre laquelle Je puisse m’élever plus fortement, d’abord à cause de mon expérience personnelle, et ensuite parce que J’en ai, pendant les maladies, observé les effets sur les autres et sur moi-même. Je recommande trèssérieusement aux amis, aux connaissances et à

174 CHAP. XII.—BAVARDAGES, BANALITÉS tous ceux qui donnent des soins à un malade, de renoncer absolument à l’idée qu’ils doivent le réconforter, en parlant légèrement de son danger, ou en éxagérant les chances de sa guérison.

Aujourd’hui, bien plus qu’autrefois, le médecin dit la vérité aux malades qui désirent réellement la connaître.

Combien l’ami qu’il interroge est insensé, pour ne pas dire plus, de diminuer une partie de la gravité du mal, surtout quand cet ami est un médecin, qui croit que son opinion, donnée après un examen superficiel, aura plus de poids sur l’esprit du malade que celle de son médecin ordinaire, donnée peut-être après une observation constante, et après l’emploi de tous les moyens diagnostiques fournis par le stéthoscope, l’examen du pouls, de la langue, etc., et certainement après une étude beaucoup plus complète de la maladie que l’ami n’a été à même de la faire.

En supposant le malade doué de quelque bon sens, comment veut-on que l’opinion favorable du visiteur, si toutefois on peut appeler cela une opinion, vienne le réconforter, quand elle diffère si essentiellement de celle du médecin expérimenté? Assurément, il peut arriver que celui-ci se trompe quelquefois; mais, des deux, lequel vraisemblablement a plus de chance de se tromper ?

Il y a pourtant certains cas, tels qu’un premier accouchement, où l’assurance donnée, soit par le docteur, soit par une garde expérimentée, à une femme souffrante èt alarmée, qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans son état, et qu’elle n’a à redouter que quelques heures pénibles, où cette assurance, dis-je, peut la réconforter d’une manière très-réelle. Ce sont des encouragements d’un autre ordre. C’est l’expérience qui s’adresse à l’inexpérience. Mais- les conseils que nous nous efforçons de combattre sont ceux de l’inexpérience opposés à la sévère expérience; et, en général, ils ont au' tant de valeur que le raisonnement suivant : ’Vous croyez que je guérirai de la consomption, parce que quelqu’un connaît quelqu’un qui, dans un lieu quelconque, s’èst guéri de la fièvre.

J’ai entendu blâmer un médecin dont le malade, hélas! n’avait pas été guéri, parce qu’un autre médecin avait eu le bonheur de sauver le sien; il est vrai que le malade de celui-ci était d’un sexe différent, d’un âge différent, habitait dans un autre endroit et avait une autre maladie. Ce que je dis là est parfaitement vrai. Si les personnes qui font de telles comparaisons savaient seulement (mais peu leur importe) l’exactitude scrupuleuse que demandent ces rapprochements, pour avoir quelque valeur, elles s’abstiendraient plutôt de parler. La statistique comparée des décès d’un hôpital

176 CHAP. Xir.— BAVARDAGES, BANALITÉS avec ceux d’un autre sera un document sans importance^ si elle ne constate pas Tage, le sexe et le genre de maladie des décédés. Cela semble trop simple pour qu’on soit obligé de le dire. Il semble qu’on ne doive pas faire de comparaison entre des vieillards atteints d’bydropisie et des jeunes femmes attaquées de consomption. Eh bien! il arrive souventque l’on voit les femmes et les hommes les plus intelligents établir de tels rapprochements. C’est pur commérage.

Le fait est que le malade n’est pas du tout réconforté par ces amis bien intentionnés^ mais fatigants. Au contraire, il en est ennuyé et découragé. S’il s’efforce de prouver successivement à chaque membre de cette trop nombreuse corporation, dont le nom est Légion, qu’il n’est pas aussi bien qu’on semble le croire, qu’à quelques égards il est plus mal, enfin qu’il existe des symptômes qu’ils ignorent, il est épuisé au lieu d’être réconforté, et son attention est fixée sur lui-même. En général, les vrais malades n’aiment pas à parler d’eux. Les hypocondriaques le font, mais je ne m’occupe pas des hypocondriaques.

Absurdes consolations données aux malades dans leur intérêt.

Si, d’un autre côté, et cela arrive beaucoup plus souvent encore, le malade ne laisse entendre que ces

DES ESPÉRANCES ET DES CONSEILS. 177 exclamations shakspeariennes ; Oh! Ah! Allons! Espérons! afin d’échapper le plus promptement possible à une conversation dont il est l’objet, il est découragé par le manque de sympathie. Il se sent isolé au milieu de ses amis, ir comprend alors combien il lui serait doux d’avoir quelqu’un à qui il pourrait parler franchement et simplement sans ouvrir lui-même le réservoir d’eau glacée des encouragements et des espérances absurdes. Il voudrait rencontrer une personne à qui il pourrait confier ses instructions et ses volontés sans que cette personne vînt lui dire : « J’espère qu’il plaira à Dieu de vous donner encore vingt années d’existence. » Oh bien : « Vous avez encore une longue carrière devant vous. » Nous voyons bien souvent à la fin d’une notice nécrologique ou dans les articles des gazettes médicales : Après une longue maladie, A... est mort presque subitement. Ou bien : d’une manière inattendue pour lui-même et pour les autres. Inattendue peut-être pour les autres qui ne jugeaient pas son état, parce qu’ils ne voulaient pas y donner une attention sérieuse, mais non pas inattendue pour lui, comme j’ai beu de le croire par les preuves les plus évidentes, et pour avoir observé moi-même des cas semblables. Il y avait de fortes raisons pour penser que A... mourrait de cette maladie, et il en avait bien le pressentiment, mais il trouvait inutile de

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