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CHAP. XII.—BAVARDAGES, BANALITÉS

dire à ses propres amis ce qui était au fond de sa pensée.

Je n’applique ces observations ni aux cas de maladies aiguës, qui se terminent promptement, ni aux cas de maladies nerveuses.

Pour les premiers il est rare que les malades comprennent leur danger; en écrivant des ouvrages d’imagination, soit romans ou biographies, les mourants sont généralement représentés dans un état de lucidité presque surnaturelle. J’ai acquis au chevet des mourants une triste expérience qui me permet de dire que, bien rarement, peutêtre jamais, je n’ai été le témoin de semblables faits. Une sorte d’indifférence, sijce n’est pour les souffrances du corps, ou le désir de remplir quelque devoir sérieux, voilà l’état le plus ordinaire où se trouve le mourant.

D’un autre côté, dans les maladies nerveuses, le malade aime à croire à l’existence d’un danger imaginaire, et à en persuader ceux qui l’entourent.

Mais s’il s’agit d’une longue maladie chronique, dans laquelle le malade comprend trop bien son état, et sait par le médecin qu’il ne doit plus espérer de reprendre la vie active ; quand il sent que chaque mois lui enlève une portion des facultés qu’il possédait le mois précédent, oh ! alors épargnez-lui les tourments de vos banales espérances.

DES ESPÉRANCES ET DES CONSEILS, 179 Vous ne pouvez vous imaginer à quel point vous le fatiguez et le harcelez. Les malades, en cet état, ne peuvent souffrir parler d’eux-mêmes, et moins encore ne peuvent retrouver l’espoir qui les atout à fait abandonnés.

Il en est de même de ces avis répandus à profusion sur tel malade, pour qu’il abandonne telle ou telle occupation, pour qu’il essaye d’un autre médecin, d’une autre maison, d’un autre climat, qu’il prenne d’autres pilules, poudres ou spécifiques. Je ne dis rien de l’inconséquence de ces donneurs d’avis, qui, tout en l’engageant à prendre un nouveau médecin, disent au malade : « Ce docteur a toujours raison, » quand ils viennent de lui dire, afin qu’ils ne croient pas aux pronostics de son docteur : « Les médecins se trompent toujours. » Ce sont les mêmes qui veulent persuader aux malades de prendre une nouvelle occupation, quand ils viennent de l’exhorter au repos.

Singulière présomption des conseillers d’un malade.

Avec quelle merveilleuse présomption les amis, médecins ou non médecins, viennent harceler un malade pour lui recommander de faire telle ou telle chose, bien qu’ils ignorent si ce qu’ils conseillent est praticable ou salutaire, exactement comme ils recommanderaient l’exercice à quel-

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qu’un, sans savoir qu’il a la jambe cassée! Que dirait l’ami, s'il était le médecin ordinaire, et si le malade, parce qu’il lui est venu un autre ami, parce que quelqu’un, n’importe qui, personne même, lui aurait recommandé quelque chose, n’importe quoi, rien même, si le malade, dis-je, négligeait ses ordonnances pour en suivre d’autres? Mais on ne s’inquiète pas de cela.

Les conseillers d’aujourd’hui sont les mêmes qu’il y a deux cents ans.

Un célèbre personnage historique a rapporté les lieux communs qui pleuvaient sur lui pendant près de six mois, lorsqu’il allait prendre une résolution importante, tous débités successivement et à peu près dans les mêmes termes par les personnes qui l’approchaient. Il raconte que, dans celte circonstance, il trouvait plus commode de faire toujours la même réponse, c’est-à-dire qu’on ne devait pas supposer qu’il avait pris une semblable résolution, sans y avoir d’abord mûrement réfléchi. Je conseillerais d’abord la même réponse aux malades qui souffrent chaque jour depuis des années, soit par écrit, soit de vive voix, la même persécution, de la part de leurs connaissances. Ceux-ci s’épargneraient la peine de les conseiller, s’ils réfléchissaient que bien probablement le malade aura reçu les mêmes avis déjà cinquante fois

auparayant, et que, s’il avait été possible de les mettre en pratique, on l’eût fait depuis longtemps. Cela prouve une chose singulière, mais vraie, c’est que le monde est aujourd’hui ce qu’il était il y a des siècles.

Pour moi, ces lieux communs laissant leur empreinte sur l’âme douce, simple et dévouée de ceux qui approchent de leur fin, me rappellent cette trace visqueuse que laisse le colimaçon sur de beaux espaliers chargés de fruits.

Dérision des conseils donnés aux malades.

Il n’y a rien d’absurde au monde comme les conseils dont on accable un malade. Il n’est pas nécessaire que le malade réponde, parce que le donneur d’avis ne demande pas à savoir la vérité, mais seulement à faire servir tout ce que le malade pourrait lui dire à l’appui de ses propres arguments, ex-posés, on ne saurait trop le répéter, sans aucun souci de la situation réelle où se trouve le malade. « Il serait ridicule ou indiscret de ma part de m’informer de tous les détails de la maladie, » dit le donneur de conseils. Il est vrai, mais combien n’est-il pas plus indiscret encore de donner vos conseils, sans rien savoir de la vérité, et en convenant que vous ne devez pas vous en enquérir.

Aux gardes, je dirai : Voilà les visiteurs qui

182 CHAP. XII.—BAVARDAGES, BANALITÉS font du mal à votre malade. Quand on lui dira devant vous : 1® Qu’il n’y a rien de sérieux et qu’il doit chercher à se distraire; 2® qu’il commet un véritable suicide, qu’il doity faire attention ; 3® qu’il est le jouet de quelqu’un qui le fait servir à quelque dessein; 4® qu’il ne veut écouter personne, mais qu’il s’attache obstinément à sa propre idée ; 5° qu’il doit être ramené au sentiment du devoir, et ne pas se jouer de la Providence. Alors, quand vous entendrez de telles choses, sachez qu’on fait à votre malade tout le mal qu’il est possible de lui faire.

Coihbien peu les véritables souffrances de la maladie sont connues ou appréciées! Comme il est rare qu’une personne bien portante, fût-elle une femme même, sache se mettre à la place d’un pauvre malade !

Moyens de faire quelque plaisir à un malade.

Vous qui êtes auprès du malade et qui allez le visiter, vous devez essayer de lui faire quelque bien, ou de lui dire des choses qui lui soient agréables. Il arrive souvent que, dans ces sortes de visites, c’est le malade qui fait tous les frais de la conversation, fatiguant son esprit ou sa mémoire, tandis que le visiteur, absorbé dans ses préoccupations personnelles, ne fait pour le malade aucun effort de mémoire ou d’imagination. «Oh! nron

DES ESPÉRANCES ET DES CONSEILS. 183 cher, J’avais tant à penser que J’ai complètement oublié de lui dire cela ; ensuite Je croyais qu’il le savait déjà, » dit le visiteur à un autre ami. Comment l’aurait-il su? Soyez bien certains que ceux qui parlent ainsi sont ceux qui réellement ont le moins à penser. Ceux, au contraire, qui ont beaucoup d’affaires, gardent presque toujours dans leur esprit une case pleine de choses à dire « à un malade. »

Je ne vous dirai pas ; cacbez-lui vos préoccupations, car Je crois qu’il est bon pour vous et pour lui qu’il en soit insti’uit ; mais si vous lui dites vos affaires fâcheuses, sûrement, vous pouvez bien penser à lui dire celles qui sont agréables. - Une personne malade est égayée parles bonnes nouvelles; par exemple, un sentiment et des projets de mariage qui doivent aboutir à une heureuse conclusion. Si vous lui annoncez seulement le mariage, il n’a pas moitié autant de plaisir à l’apprendre, et Dieu sait s’il a peu de ces petites Jouissances ; il y a dix à parier contre un que vous lui aurez parié d’un sentiment qui a eu une triste issue.

Un malade éprouve aussi un grand plaisir quand il entend parler des choses positives de la vie pratique, ou du succès des bonnes causes. Il a tant de livres et d’ouvrages d’imagination, tant de préceptes, de principes et de théories dans

184 CHAP. XII,—BAVARDAGES, BANALITÉS l’esprit, qu’au lieu de lui faire entendre encore les conseils dont on l’a fatigué cinquante fois, racontez-lui quelque belle action dont le résultat a été heureux; vous lui aurez en quelque sorte donné un jour de santé.

Tous ne pouvez vous faire d’idée combien le malade, qui pense beaucoup et ne peut agir, est insatiable d’entendre parler des affaires intéressantes auxquelles il ne peut prendre une part active.

Observez toutes ces choses vis-à-vis des malades. Souvenez-vous combien leur vie est pénible et incomplète. Vous les voyez couchés et accablés de maux dont la mort seule peut les délivrer, et vous ne pensez pas à leur dire ce qui leur ferait tant de plaisir, ou au moins leur apporterait une heure de distraction.

Ils ne vous demandent pas de vous abandonner aux larmes et aux gémissements, mais ils désirent au contraire, que vous soyez gais, animés, divertissants. Ils ne peuvent souffrir que vous soyez préoccupés, et sont fatigués outre mesure des conseils et des sermons qu’ils entendent de toutes parts, quelles que soient les personnes qu’ils voient.

Il n’y a pas, pour les malades, de société préférable à celle des enfants ou à celle des autres malades. Vous devez faire en sorte que cela ne soit préjudi-

ciableni aux uns ni aux autres, ce qui est parfaitement possible. Si vous croyez Vair de la chambre malsain pour l’enfant, c’est qu’il l’est aussi pour le malade, et il faut lepurifier également pour l’un et pour l’autre. L’âme et l’esprit de celui qui souffre sont, en quelque sorte, rafraîchisklaynede «l’enfant» et le plus petit enfant, s’il n’est pas mal élevé, s’accommode merveilleusement aux habitudes d’un malade, quand on ne les laisse pas ensemble trop longtemps.

Un petit animal favori est souvent un excellent compagnon pour le malade, surtout dans les maladies lentes. Un oiseau dans sa cage est quelquefois la seule distraction qu’il ait, pendant les longues années où sa maladie le retient dans la même chambre. S’il a la force de s’occuper à nettoyer la cage et à donner la nourriture à l’oiseau, on devra l’y encourager et l’aider à le faire. Un malade, rendant compte du plaisir qu’il trouvait dans la société de sa garde et dans celle de son chien, disait qu’il préférait infiniment la société de ce dernier, et par-dessus toutes choses, parce qu’il ne parlait pas.

Si vous saviez combien un malade supporte impatiemment les préoccupations pénibles, vous ne négligeriez aucune de ces petites précautions. Un enfant, posé sur le lit du malade, dont l’esprit est agité, lui fera plus de bien que tous les rai-

186 CHAP. Xri.-BAVARDAGES, BANALITÉS sonnements du monde. Un choix de nouvelles agréables en fera autant. Peut-être craignez-vous de le troubler. Vous dites qu’il n’y a pas d’adoucissement à ses maux présents ; cela est juste, mais distinguons : S’il a quelque devoir à remplir, ne le troublez pas en ce moment par d’autres pensées; aidez-le, au contraire, à accomplir ce qu’il désire faire ; mais s’il l’a fait, ou s’il en est incapable, alors que rien ne vous empêche de le distraire. Vous soulagerez bien plus réellement les tourments qui viennent de ses souffrances, en lui disant les nouvelles, en lui apportant Venfant, en lui montrant quelque chose qui attire son attention, qu’en le raisonnant sans cesse.

On a dit très-justement que les malades ressemblent à des enfants, en ce que pour eux les événements n’ont pas leurs proportions ordinaires. C’est votre devoir, à vous qui les visitez, de replacer les objets dans leur véritable jour, de leur montrer ce qui se passe dans le reste du monde. Comment s’en douteraient-ils autrement? Vous les trouverez encore bien plus faciles à convaincre que des enfants, et vous trouverez que le chagrin qu’ils éprouvent avec une vivacité déraisonnable en croyant que l’on manque pour eux de bonté et de sympathie, sera bien plus facile à calmer en leur redonnant de l’intérêt pour les événements de ce vaste univers. Mais, dans ce

DES ESPÉRANCES ET DES CONSEILS. 187 cas, diles-leur des choses dignes d’intérêt, et non des commérages.

Deux nouvelles classes de malades-partieulières à cette génération.

Olsermtions .• tl y a deux classes de malades qui deviennent, malheureusement, plus nombreuses chaque jour, surtout parmi les femmes d’une condition élevée, à qui ces observations ne peuvent s’appliquer : 1“ Les personnes qui prétextent une mauvaise santé, afin de ne rien faire, et en même temps, prétendent que leur plus grand chagrin est de ne pouvoir s’occuper ; 2° celles qui ont détruit leur santé par la recherche excessive des plaisirs, disposition qu’elles et leurs amis appellent malheureusement une trop grande activité intellectuelle. Je ne connais rien de pis que le conseil qu’on donne aux unes de végéter, et l’admiration que l’on exprime trop souvent pour Yénergie des autres.

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