NÉCESSITÉ
Que signifie la question : Est-il mieux ?
Il n’y a pas de question plus sotte et plus ordinaire que celle-ci : Est-il mieux ? Demandez-le au médecin, s’il tous plaît. Et de quelle autre personne pourriez-vous le savoir, si vous vouliez une réponse positive? Certainement, ce ne serait pas de celle qui voit le malade une fois par hasard; ce ne serait pas de la garde, caries gardesd’aujouîd’hui ont à un faible degré l’esprit d’observation. Ce que vous désirez ce sont des faits, non des jugements; car, qui peut avoir une opinion de quelque valeur sur l’état réel du malade, à moins que ce ne soit le médecin qui lui donne des soins ou une garde qui sache étudier le malade?
La leçon la plus pratique que l’on doive donner
NÉCESSITÉ DE BIEN ÉTUDIER LE MALADE. 189 aux gardes, c’est donc de leur enseigner l’esprit d’observation ; comment il faut voir ; quels sont les symptômes qui annoncent une amélioration; —ceux qui annoncent le contraire ;—ceux qui ont quelque importance ; ceux qui n’en ont aucune ; ce qui prouve la négligence et sur quels points porte la négligence.
Toutes ces notions devraient faire la partie la plus importante de l’instruction d’une gardemalade. Pour le moment, combien sont rares (que ce soit ou non leur profession) celles qui savent seulement distinguer si leur malade est mieux ou plus mal !
Le vague et l’inexactitude des informations que l’on reçoit en réponse à cette question dont on a tant abusé : Est-il mieux ? seraient plaisants, s’ils n’étaient pas si tristes. La seule réponse sensée serait celle-ci :« Comment le saurais-je? Je ne puis rien vous dire puisque je n’étais pas auprès de lui. »
Je ne citerai qu’un petit nombre de réponses que j’ai entendu faire par des amis et par des gardes et acceptées par les médecins et les chirurgiens au chevet du lit du malade, qui lui-même aurait pu contredire chaque mot et ne le faisait pas, soit par condescendance, soit par timidité, le plus souvent par abattement.
« Combien le malade a-t-il eu d’évacuations?—
Une seule, monsieur. » Cela signifie généralement que le bassin n’a été vidé qu’une seule fois, tandis que l’on s’en est peut-être servi sept ou huit fois.
« Pensez-vous que le malade soit beaucoup plus faible qu’il y a six semaines? — Oh ! non, monsieur. Vous savez que depuis longtemps, il n’avait été ni levé ni habillé, et maintenant il peut traverser la chambre. » Cela veut dire que la garde n’a pas observé qu’il y a six semaines il pouvait encore s’asseoir sur son séant et s’occuper sur son lit, tandis qu’il est maintenant étendu sans pouvoir rien faire et que s’il peut traverser la chambre, il ne saurait se tenir debout quelques secondes.
Un autre malade convalescent de la fièvre, qui mange mieux et reprend tout doucement des forces, bien qu’il ne puisse marcher ou se tenir debout, passe pour ne faire aucun progrès.
Il est beaucoup plus difficile de dire la vérité qu’on ne se le figure généralement. Il y a le manque d’observation simple et le manque d’observation composé; composé, c’est-à-dire quand l’imagination a dénaturé les faits. Dans les deux cas, chacun a l’intention d’être vrai. L’observation, dans le premier cas, est simplement défectueuse ; dans le second cas, elle offre plus de dangers. Les premiers, en réponse à une question concernant des faits qu’il a eus sous les yeux, pendant nombre d’années, donnent des renseignements extrê-
mement défectueux, on dit qu’ils ignorent le fait; il n’a jamais observé.
Le second a aussi peu étudié le malade, mais son imagination voyage et il décrit la maladie telle qu’il l’imagine, avec la conviction qu’il a vu ou ou entendu tout ce qu’il dit; ou bien encore il répète une conversation, comme des renseignements qu’on lui aurait donnés, tandis que c’est simplement la répétition de ses propres paroles. C’est là ce qui a lieu le plus fréquemment. Ces personnes n’observent pas qu’elles n’ont rien observé, et ne se souviennent pas qu’elles ont oublié.
Dans les cours de justice, on semble croire que tout le monde peut dire toute la vérité, rien que la vérité. On en a probablement l’intention, mais il faut réunir les facultés combinées de l’observation et de la mémoire pour dire « toute la vérité » et pour ne dire « que la vérité. »
« Je sais que j’ai menti indignement, mais, croyez-moi, mademoiselle, je n’ai su que j’avais menti que lorsqu’on me l’a eu dit. » C’est une réponse qui a été faite récemment. 11 est à remarquer que bien peu de personnes se rendent un compte exact de ce qui leur est demandé.
Le concours des témoignages représenté souvent comme une preuve définitive ne prouve rien, pour les personnes accoutumées à traiter avec ceux qui mettent l’imagination à la place de l’ob-
servation, si ce n’est qu’une même personne a répété la même histoire à beaucoup d’autres.
J’ai vu et entendu treize témoins s’accorder pour affirmer qu’une quatorzième personne, qui n’avait pas quitté son lit, s’était rendue, tous les matins, à sept heures à une chapelle éloignée.
J’ai entendu des personnes de très-bonne foi déclarer qu’un homme qui n’était jamais venu dîner dans la maison qu’elles habitaient, y venait dîner tous les jours ; qu’une personne n’avait jamais communié quand deux fois de suite elle s’était agenouillée près d’elle à la communion; qu’elles ne voyaient sortir de la cuisine d’un hôpital qu’un repas par jour, quand pendant six semaines elles en avaient vu fournir de trois à cinq et quelquefois six par jour. On pourrait, s’il le fallait, rapporter de tels exemples à l’infini.
Question inutile ou qui induit en erreur.
Il y a aussi des questions (que l’on fait trop généralement encore) qui touchent les malades, mais auxquelles on ne fait aucune réponse précise, quand bien même on pourrait y répondre. Il est singulier qu’on ne pense jamais à la réponse qu’on devra faire quand la question vous sera adressée. Telle est celle-ci : Le malade a-t-il passé une bonne nuit? Tantôt le malade croit qu’il a eu une mauvaise nuit quand il n’a pas dormi dix
heures de suite. Un autre croit n’aToir pas eu une mauvaise nuit quand il a eu des moments d’assoupissement. La même réponse sera donnée pour deux malades. L’un qui aura été vingt-quatre heures sans dormir, et en sera fatigué à mourir ; et un autre qui n’aura pas passé la nuit tout entière sans s’éveiller plusieurs fois. Pourquoi ne pas demander plutôt; Combien a-t-il eu d’heures de sommeil? et quelles ont été les heures de sommeil? Ce dernier point est important parce qu’il indique la marche à suivre. Si un malade dort les deux ou trois premières heures de la nuit et ensuite ne dort plus du tout, il y a dix contre un à présumer qu’il n’a pas besoin de narcotique, mais bien de nourriture ou de stimulants, ou peut-être seulement de chaleur. Si au contraire il y a toute la nuit agitation, manque de sommeil et assoupissement vers le matin, il lui faudra probablement des sédatifs, soit du repos, de la fraîcheur ou une médecine, ou un régime plus léger, peutêtre les quatre choses à la fois. C’est ce qu’il faut dire au médecin, autrement comment voulez-vous qu’il en soit juge? Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit. Cette réponse que l’on fait si souvent, que l’on ait peu ou point dormi, se renouvellera moins fréquemment si la question est moins vague. Les exagérations volontaires ou involontaires sont beaucoup plus rares quand on répond à une ques-
tion précise qu’à une question générale. Une autre méprise fréquente, c’est de demander si une cause subsiste, et de ne pas demander si l’effet produit par des causes différentes dont on ne s’infoi-me pas subsiste également. Par exemple, on demandera s’il y a eu, la nuit précédente, autant de bruit dans la rue et si l’on vous répond que non, le malade sera censé, en l’absence du bruit, avoir passé une bonne nuit. Les malades sont complètement abasourdis par ces questions vagues, et ne répondent qu’aux paroles qui leur sont adressées, même quand ils savent que leurs réponses conduiront à une fausse conclusion. En général, on ne fait pas assez la part de la timidité des malades.
Il est donc bien rare de rencontrer des personnes qui, par cinq ou six questions nettement posées, peuvent éclaircir les faits, s’en assurer et sont capables d’établir au juste le point où en est le malade.
Moyens d’obtenir des informations exactes.
J’ai connu un très-habile médecin des hôpitaux qui, lorsqu’il examinait un malade, commençait toujours par lui dire : Mettez le doigt à l’endroit où vous avez mal. Il ne perdait pas ainsi son temps à recueillir des informations inexactes delà garde ou du malade.
Dans un procès célèbre, qui a été jugé récem-
ment, la question principale a été posée sous cette forme et successivement à neuf praticiens trèsdistingués : ((Pouvez-vous attribuer ces symptômes à autre chose qu^’au poison? » Huit sur neuf ont répondu ; non, sans rien spécifier. On a reconnu par la confrontation des témoignages : 1® qu’aucun d’eux n’avait jamais vu un seul cas d’empoisonnement par ce poison présumé ; 2° qu’aucun d’eux n’avait jamais vu un cas de mort semblable à celui-là, en supposant qu’il ne fût pas dû au poison ; 3“ qu’aucun d’eux n’était instruit du caractère principal de la maladie, et des causes naturelles auxquelles la mort pouvait être attribuée.
Assurément, on ne peut rien dire de plus fort pour montrer à quoi servent les questions de la façon dont elles sont habituellement posées.
Je préfère ne pas dire combien j’ai vu de cas, où en suivant ce système de questions générales, le malade avait succombé, et où ceux qui le soignaient étaient incapables de décrire les caractères principaux de la maladie.
De la nourriture que le malade doit prendre ou ne pas prendre.
Il est superflu, après avoir traité la question du sommeil, de passer en revue tous les sujets qui peuvent fournir à chacun une ample moisson de
faits inexacts. Quant à la nourriture, par exemple, je crois que bien souvent cette question si ordinaire : Avez-vous de l’appétit? n’est faite que parce que le questionneur pense que le questionné n’en a pas du tout; ce qui, d’ordinaire, est vrai. Mais quand il en a, la remarque faite plus haut, à l’égard du sommeil, s’applique également à l’appétit; la même réponse est faite par un malade qui ne peut prendre, par jour, deux onces de nourriture solide, et par un malade, que ne contentaient point cinq repas dans la journée, comme à son ordinaire.
En outre, cette question : Avez-vous de l’appétit? veut quelquefois dire : Digérez-vous? Certain nement, les deux choses dépendent l’une de l’autre, mais elles sont très-différentes; souvent un malade ne mange que lorsque vous pouvez l’y exciter; le défaut d’appétit vient de ce que vous n’avez à lui offrir rien qui lui plaise ; mais souvent aussi un autre malade ne se soucie pas plus de raisin que de navets. Tout lui répugne également. Il voudrait essayer de manger quelque chose qui lui ferait du bien, mais tout ce qu’il mange le rend plus malade. Ici la faute en est ordinairement dans la cuisine elle-même. Ce n’est pas son appétit qui demande à être excité, c’est son estomac qui a besoin d’être restauré, et une bonne cuisine de malade diminuerait de moi tié le travail de la digestion.
Il peut y avoir quatre causes différentes arrivant au même résultat, c^est-à-dire que. le malade mourra de faim tout doucement, faute d’une nourriture convenable :
1“ Une mauvaise cuisine.
2° Un mauvais régime.
3° Un mauvais arrangement des heures de repas.
4“ Manque d’appétit chez le malade.
Ces quatre causes sont ordinairement contenues dans cette assertion victorieuse que le malade n’a pas d’appétit.
Certainement on eût conservé plus d’existences en y regardant de plus près, parce que les remèdes sont aussi différents que le sont les causes. Pour le premier point, le remède est dans une meilleure cuisine ; pour le second, il consiste à changer quelque chose au régime; pour le troisième, d’observer quelles sont les heures où le malade a besoin de nourriture ; pour le quatrième, il suffit souvent de lui présenter ce qui le tente, souvent même en lui faisant une surprise. Mais aucun de ces remèdes n’aurait d’utilité dans des cas auxquels ils ne s’appliquerait pas.
Je ne peux répéter trop souvent que les malades sont généralement ou trop abattus pour observer tous ces détails ou trop timides pour en parler; en outre, il vaut mieux qu’ils ne soient pas
198 CHAPITRE Xlir.-NÉCESSITÉ
forcés d"y penser, parce que cela fixe trop leur attention sur eux-mêmes. Je le répète encore, à quoi sert que la garde ou l’ami soient là, si ce n’est pour prendre note de toutes ces choses, afin que le malade n’ait point à s’en occuper?
Il est plus important d’empêcher chez le malade la fatigue d’esprit que la fatigue du corps.
On suppose généralement que la présence de la garde est destinée à épargner au malade tout effort physique, je dirai plutôt qu’elle est là pour lui épargner la peine de penser à lui-même, et je suis persuadée que si le malade était préservé de toute préoccupation de lui-même, et non affranchi de tout exercice corporel, il s’en trouverait mieux. Le contraire a lieu généralement dans les maisons particulières. Dans les hôpitaux, l’absence de toute responsabilité personnelle pour les malades, qui a si souvent sur eux un effet si salutaire, vient de la bonne administration d’une institution fonctionnant régulièrement.
N’ai-je plus rien à faire pour vous? dit une garde inattentive;le malade médiocrement poli, répond invariablement ; Non. Le malade mieux élevé répond : Non, je vous remercie. Le fait est qu’un homme sérieusement malade aimera mieux se passer des choses, que de prendre la peine de chercher ce que sa garde a pu oublier, et cepen-
danl c’est à elle et non à lui à faire cette revue. Une telle question est de la part de la garde une de ces paroles vaines, que l’on prononce pour se donner l’air d’être obligeante. Elle aime mieux, au fond, laisser à son malade la préoccupation de prendre soin de lui-même.
La diarrhée.
Quelquefois c’est le médecin qui pose ainsi la question : A-t-il la diarrhée ? et l’on obtient la même réponse, que cette diarrhée se soit déclarée avec violence, comme dans le choléra, ou bien à un degré très-léger, causé par une petite imprudence, qui cessera dès que la cause aura cessé, ou même lorsqu’il n’y aura aucune diarrhée, mais simplement un peu de relâchement.
11 est inutile de multiplier les exemples de ce genre; aussi longtemps que l’étude du malade sera négligée comme elle l’est maintenant, je pense qu’il vaut mieux que le médecin n’ait aucun rapport avec les amis qui l’entourent; ils l’induisent en erreur plus souvent qu’ils ne lui sont utiles, en lui représentant le malade mieux ou pis qu’il n’est réellement.
Quand il s’agit d’enfants, tout dépend de l’observation parfaite de la mère ou de la nourrice qui doit faire son rapport; mais cette précision est bien rarement ce qu’elle devrait être.
La Téritable pierre de touche d"une garde-malade est dans sa capacité pour soigner un enfant, car elle ne peut jamais dire à celui-là: N’ai-je plus rien à faire pour vous?
Moyen d’apprendre à observer avec exactitude et rapidité.
Un homme célèbre, quoique connu seulement par des facéties, raconte que son principal objet, en faisant l’éducation de son fils, était de lui donner une habitude d’observation prompte et sûre, une grande netteté de perception, et que, pour cela, il lui faisait faire une course d’un mois en prenant le moyen suivant : il entraînait rapidement l’enfant devant une boutique de jouets; alors, le père et le fils se faisaient réciproquement l’énumération de tous les objets qu’ils avaient vus, en passant, notant au crayon leurs souvenirs et retournant ensuite pour les vérifier. L’enfant réussissait mieux que le père ; par exemple, si le père décrivait trente objets, l’enfant en de'crivait quarante, et faisait rarement une erreur.
Combien ce mode d’éducation serait sage s’il s’appliquait à des choses plus élevées; dans notre profession de garde-malades, il serait particulièrement applicable; parce que l’on peut affirmer hardiment que l’habitude de Lobservation prompte et exacte ne suffit pas pour faire de nous des gardes
expérimentées, mais que, sans cette habitude, nous ne sommes bonnes à rien, malgré tout notre dévouement.
Une garde chargée du soin de plusieurs salles d’hôpital, non-seulement doit avoir dans la tête tous les petits détails du régime de chaque malade, mais encore doit se souvenir exactement de ce que chaque malade a pris dans la journée. Souvent une garde, qui n’a qu’un malade à soigner, chaque jour, lui enlève son repas, sans se douter qu’il n’y a seulement pas touché.
Si vous trouvez plus facile de vous souvenir de ces choses, en les notant au crayon, faites-le sans hésiter. Je crois que cette coutume affaiblit, plutôt qu’elle ne les fortifie, la mémoire et l’observation. Mais si vous ne pouvez, de manière ou d’autre, acquérir le sens de l’observation, vous ferez mieux de renoncer au métier de garde-malade; ce n’est pas là votre vocation, quelque compatissante et soigneuse que vous soyez.
Vous pouvez apprendre, du moins, à juger à la simple vue, le volume d’une once de nourriture solide et d’une once de liquide. Cette habitude d’un coup d’œil sûr aide beaucoup Tobservation et la mémoire ; quand vous pouvez vous dire à vous-même : « A. n’a pris, dans sa journée, qu’une once de viande. B. a pris, en trois fois, dans les vingt-quatre heures, environ un quart de
pinte de bouilion de bœuf; » au lieu de dire B. n'a rien pris de toute la journée; ou bien, j’ai donné à A. son repas ordinaire.
Nécessité dans une garde d’observer d’une manière prompte et sûre.
J’ai connu plusieurs de nos bonnes sœurs d’hôpital, à la vieille mode, qui pouvaient mesurer, à la simple vue et sans se tromper, le vin et les remèdes de leurs malades. Ce n’est pas cela que je recommande. Il faut être trop sûr de soi-même pour pouvoir le faire; je le rapporte seulement, parce qu’il est certain que si une garde peut, par l’habitude, mesurer les remèdes avec les yeux, la même mesurera aussi bien la quantité de nourriture, par onces, que son malade aura prise. Dans les hôpitaux, ceux qui font les parts de nourriture donnent aux malades soit leur part de six onces, soit celle de douze onces de-viande avec assez d’exactitude, sans les peser. Cependant, une garde aura souvent des malades dégoûtés de toute nourriture, et incapables de faire effort pour se guérir, qui se jetteront sur le contenu du plat, ou tremperont la cuiller dans la tasse pour tromper la garde, qui enlèvera le tout, sans s’apercevoir qu’il y a juste la même quantité de nourriture que quand elle a apporté le plat, et qui dira au docteur; que le malade a mangé comme de coutume, quand
elle devrait dire qu’il a tout renvoyé^ comme de coutume, sans y toucher.
Diles-moi un peu, quelle sorte de garde-malade est-ce là?
Les Anglaises ont une grande capacité d'observer exactement, mais elles en ont peu la pratique.
Il est possible que j’exprime ici une opinion trop générale, et assurément elle passera pour un paradoxe, mais je crois qu’il n’y a pas de pays où, plus qu’en Angleterre, l’habitude d’une observation prompte et sûre manque aux femmes, qui seraient si parfaitement capables de l’acquérir, La Française ou l’Irlandaise ont des perceptions trop rapides pour les avoir très-exactes. L’Allemande est trop lente pour unir, ainsi que pourrait le faire une Anglaise, la promptitude du coup d’œil à la sûreté de l’observation ; et néanmoins, les Anglaises encourent lu reproche, que les hommes leur font si souvent, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent avoir confiance en elles, faute du degré d’attention nécessaire, pour les soins qui demandent de l’adresse, et qui ne dépasseraient point leurs forces.
Dans les pays à la fois protestants et catholiques, où les femmes, soit laïques, soit religieuses, sont employées au soin des malades, les hommes, responsables de leurs capacités, déclarent qu’ils préfèrent leur service à celui des hommes, comme
plus exact, plus prudent, sujet à moins d’erreur,
à moins d’inadvertance.
Assurément, la moyenne de l’intelligence des femmes dans ces contrées n’est pas supérieure à celle des femmes anglaises ; et celles-ci seraient bien capables d’atteindre à ce degré de perfection relative.
Je me souviens, lorsque J’étais enfant, d’avoir entendu raconter un accident survenu à une personne, qui avait envoyé deux jeunes filles chercher, dans sa chambre, un flacon de sel volatil; l’une d’elles ne bougea pas, et l’autre courut dans une autre chambre chercher une bouteille qui n’était pas du sel volatil.
Il y a deux causes à ces erreurs et à ces étourderies : 1° d’abord le défaut d’attention, on n’entend qu'une partie de ce qui est demandé; 2“ le défaut d’observation.
Je le dis aux gardes : ayez soin que les choses soient toujours à la même place ; vous ne savez pas ce qui peut arriver dans un moment où on vous demande une chose inopinément, et peut-être que dans votre précipitation, vous ne vous souviendrez pas où vous l’avez mise, si votre esprit n’est pas accoutumé à la voir toujours au même endroit.
. Différence des tempéraments impressionnables ou concentrés.
Je voudrais encore appeler l’attention sur un
fait que les gardes u’observent souvent qu’imparfaitement. Il y a une différence bien marquée entre le tempérament impressionnable, et le tempérament que J’appellerai concentré. Un malade s’enflamme tout à coup, sous l’effet de quelque secousse ou de quelque inquiétude, et s’endort ensuite très-tranquillement; un autre aura l’air tout à fait calme et même engourdi, sous la même secousse, et l’on dira : il l’a à peine sentie ; et quelque temps après vous le verrez s’affaisser graduellement. La même remarque s’applique à l’action des narcotiques ou des apéritifs, qui pour l’un aura un effet immédiat, et pour l’autre n’aura peut-être d’effet qu’au bout de vingt-quatre heures. Un voyage, une visite, un exercice inaccoutnmé, affecteront le premier immédiatement, mais il s’en remettra aussi promptement. L’autre les supportera très-bien au premier moment, en apparence, mais il pourra en mourir, ou en être frappé pour toujours. On dit qu’il est très-difficile de gouverner les tempéraments impressionnables. Je sais, moi, qu’il est bien plus difficile encore de gquverner les tempéraments concentrés. Avec les uns, vous avez le premier choc que vous pouvez prévoir, et c’est tout. Avec les autres, vous ne savez Jamais où vous en êtes ; vous ne pouvez Jamais prévoir toutes les conséquences qui peuvent en résulter; et vous avez besoin de l’observation la
200 CHAPITRE XIIL—NÉCESSITÉ
plus attentive pour savoir quelles seront ces conséquences. Parce que les résultats ne sont presque jamais immédiats, et qu’une observation superficielle conduit presque toujours à l’erreur.
Superstition, fruit d’une observation défectueuse.
Une science imparfaite, une observation défectueuse engendrent souvent aussi la superstition; on s’est dit : post hoc, ergo propter hoc; et ceux qui ne savent pas observer sont presque toujours enclins aux croyances superstitieuses. Les fermiers attribuent la mortalité du bétail à un sort jeté sur lui, des mariages ont été attribués à la vue d’une pie; les morts, pour en avoir rencontré trois, et j’ai entendu, de nos jours, des gens, qui avaient reçu l’éducation la plus distinguée, tirer de l’état d’un malade des conséquences aussi raisonnables que celles-là.
Caractère de la maladie peu apparent sur le visage.
Quoiqu’il y ait, sans doute, une physionomie qui dénote la maladie, comme il y en a une qui indique la santé, cependant, de toutes les parties du corps, le visage est peut-être celle qui dit le moins à un observateur ordinaire, ou à la personne qui fait accidentellement une visite. Parce que.de toutes les parties du corps, c’est la plus exposée aux influences étrangères à la maladie;
et jamais, ou presque jamais, on n’observe assez bien pour savoir distinguer entre les différents effets de l’action de l’air, d’une forte coloration habituelle, d’une peau sensible, d’une tendance à la congestion, d’un épanchement, d’une rougeur subite et tant d’autres effets. Souvent, c’est sur le visage que la maigreur apparaît en dernier lieu.
Je dirai que la main est de beaucoup un témoin plus sûr que le visage, quant à l’embonpoint, à la coloration, à la circulation, etc. 11 est vrai qu’il y a quelques maladies qui se révèlent seulement par quelque trait du visage, comme l’œil ou la langue; ainsi, l’inflammation du cerveau se reconnaît à la dilatation de la pupille. Mais nous faisons une observation générale, sans parler des exceptions, et peu d’observateurs attentifs devraient hésiter à déclarer que ces mots si souvent répétés : Il a l’air bien ou mal, mieux ou pire, propagent en général plus d’erreurs que de vérités.
Il est remarquable que tant de personnes prononcent, après l’observation la plus superficielle, souvent même sans avoir regardé le malade, ou simplement d’après quelque opinion que la moindre expérience réfuterait bien vite.
J’ai vu des malades qui se mouraient visiblement d’épuisement et d’absence de sommeil, atteints d’une des maladies de langueur les plus pénibles, conserver, jusqu’à peu de jours avant
leur mort, les couleurs de la santé et une apparence juvénile. Combien de fois n’ai-je pas entendu ces infortunés, assaillis par de semblables compliments : « Je suis charmé de vous voir si bonne mine. — Je ne vois aucune raison pour que vous n’alliez pas jusqu’à quatre-vingt-dix ans. Pourquoi ne prenez-vous pas un peu d’exercice et de distraction ? » et tant d’autres lieux communs qui nous sont si familiers.
Puisqu’il y a, sans contredit, une physionomie qui appartient à la maladie, il faut que la garde apprenne à la connaître.
Quand elle est expérimentée, elle doit pouvoir dire, par la coloration inégale du visage, produite par la réaction qui suit l’engourdissement, si le malade a pris un narcotique la nuit précédente, tandis que cette même carnation sera, pour des yeux inexpérimentés, une preuve de santé.
Il y a encore une sorte de défaillance qui ne se trahit point par la carnation, et dans laquelle la face devient brune plutôt que blanche. Il en est une autre, et plus commune, qui est toujours, il est vrai, indiquée par la pâleur.
La garde en fait rarement la distinction; elle parle encore sans le moindre scrupule à l’infortuné malade trop défaillant pour se mouvoir, et continue à l’interroger, à moins qu’il ne devienne très-pâle, et à moins, qu’heureusement pour lui.
DE BIEN ÉTUDIER LE MALADE. 209 ies muscles de la gorge contraolés ne le laissent sans Yoix.
Cependant, ces deux sortes de défaillances peuvent être parfaitement discernées par la garde, à l’inspection seule de la physionomie du malade, .
Particularité des malades.
En outre, la garde doit distinguer entre les diverses idiosyncrasies des malades. L’un préfère supporter seul ses souffrances et être aussi peu surveillé que possible; l’autre aime qu’on soit continuellement occupé de lui, qu’on le plaigne et qu’il y ait toujours quelqu’un à ses côtés. L’une et l’autre de ces deux dispositions doivent être étudiées et faites avec beaucoup plus d’indulgence qu’elles ne le sont en général ; car il arrive souvent qu’on fatigue par un empressement importun le malade, qui ne demande qu’à « rester tranquille, » tandis qu’on laisse à lui-même celui qui croit alors être négligé.
• On a, dans le monde, deux manières de considérer l’art de soigner les malades : les uns s’imaginent qu’on leur impose (comme cela est en effet trop souvent) une contrainte fatigante et inutile, qu’il faut réduire le plus possible; les autres y voient une « science mystérieuse. » Lorsqu’une garde véritablement habile réussit à obtenir volontiers de son malade ce qu’il avait entièrement
210 CHAPITRE XIIL—NÉCESSITÉ
refusé à une autre, son succès passe pour un trait de génie, ou comme une sorte de tour de biologie, comme on l’a yu pratiquer à Londres, il y a quelques années.
Mais il n’y a en cela aucun « mystère ; » il s’agit seulement d’observer les petites manies qui sont communes à tous les malades, et celles qui sont particulières à l’un plutôt qu’à l’autre.
On a vu des personnes posséder un pouvoir étrange sur les animaux, comme de rassembler autour d’elles les oiseaux dans les bois; ce qui semblait autrefois de la sorcellerie passe maintenant pour une faculté particulière dont nous ne pouvons pas pénétrer la cause, de même que celle des enfants nés avec le génie du calcul. Cet effet merveilleux n’est que le résultat d’une observation minutieuse des habitudes et des instincts des oiseaux.
Ainsi, la « puissance extraordinaire » d’une garde et l’absence d’autorité d’une autre sur le même malade proviennent seulement,'chez la première, d’une étude attentive des circonstances qui agissent sur lui, et, chez la dernière, du défaut d’observation.
Ainsi, et c’est un des exemples les plus remarquables : un malade succombe d’inanition sous le gouvernement de sa garde; vous lui en donnez une autre, et il consent immédiatement à prendre
de la nourriture. Comment cela se fait-il? On dira:
Oh ! c’est qu’elle a beaucoup d’autorité sur ses malades. Cela ne tient point à l’autorité, mais seulement à la manière dont elle prépare la nourriture, ou à celle dont elle arrange les oreillers pour soutenir la tête, de façon que le malade puisse avaler commodément. Quelquefois on le met en état de prendre sa nourriture eu ouvrant la fenêtre ; d’autrefois en lavant son visage et ses mains, ou bien en passant simplement une serviette humide sur la nuque. Enfin, celui qui se laisse aller, par excès d’abattement, à une sorte de suicide, a besoin d’un peu d’amusement pour être en train de manger. La garde le remonte en donnant un autre cours à ses idées; je me souviens que lorsque j’étais très-mal, la manière dont une garde plaça la cuiller dans ma bouche nie mit en état d’avaler, tandis que cela m’était impossible lorsque j’étais soignée par une autre.
C’est précisément l’observation de toutes ces petites choses qui, sans aucune « influence inexplicable, » rend une femme capable de sauver la vie de son prochain; et, c’est le défaut d’observation qui enlève à une autre les moyens de salut.
Même dans le délire, qui semble mettre un malade hors de la portée de tout secours humain, lorsque ses cris vous appellent et que vous ne pouvez lui faire entendre que vous êtes là près de lui,
le désordre de ses nerfs est souvent accru par un attouchement ou par un bruit importuns, et cependant la garde maladroite ne s’en aperçoit jamais.
La garde doit observer par elle-même les progrès de la faiblesse du malade, qui jamais ne les dira luimême.
Il est peu d’efforts plus pénibles pour un malade, accablé sous le poids d’une longue et incurable maladie, que la nécessité de recourir à la parole pour dire de temps en temps à une garde, qui ne sait pas voir par elle-même qu’il ne peut plus faire telle ou telle chose dont il était encore capable l’année passée ou le mois dernier. Quelle autre que la garde devrait reconnaître ces symptômes d’affaiblissement? Cependant j’ai vu, principalement parmi ceux à qui rien ne manquait de tout ce que la fortune et la position peuvent donner; j’ai vu, dis-je, arriver plus d’accidents funestes, soit soudainement, soit par degrés, qui avaient surtout pour cause ce défaut d’observation chez les gardes-malades; parce que le malade pouvait sortir seul de son bain il y a un mois, parce que l’autre semaine il pouvait aller jusqu’à la sonnette, la garde en conclut qu’il peut le faire encore aujourd’hui. Elle n’a jamais observé le changement qui s’est opéré dans l’état du malade, et il perd la vie peut-être parce qu’elle l’a laissé sans
DE BIEN ÉTUDIER LE MALADE. 213 secours dans un état d’épuisement total jusqu’à ce quelqu’un survienne par hasard. Il ne succombe pas à une attaque foudroyante d’apoplexie, de paralysie, ou dans une syncope imprévue (quoique de semblables accidents même pussent être beaucoup plus prévus qu’ils ne le sont en général, si nous savions observer); non, il succombe au progrès prévu ou qui devrait l’être, inévitable, visible, non interrompu de la faiblesse, état que rien n’aurait dû soustraire à l’observation.
Accidents qui naissent du défaut d’observation d’une garde.
Un malade, qui n’est pas habituellement confiné dans son lit, est forcé, par une crise de diarrhée, de vomissements ou autres accidents, de rester couché pendant quelques jours. 11 se lève pour la première fois,'et la garde le laisse aller dans une autre chambre, sans y retourner quelques minutes après pour savoir comment il s’y trouve. Il ne lui vient jamais à l’esprit, quelque probable que ce puisse être, qu’il soit pris de défaillance, surpris parle froid, ou qu’il manque des choses nécessaires. Elle dit, pour son excuse : «Oh! il n’aime pas qu’on s’agite auprès de lui. » Oui, il disait cela il y a quelques semaines, mais il ne le dit plus dans l’état où il est maintenant; et l’eût-il répété, vous deviez chercher quelque prétexte pour
retourner auprès de lui. Un grand nombre de malades ont été perdus par des rechutes qui ont pour seule cause un abandon d’une ou deux heures, pendant lesquelles ils ont souffert d’une défaillance, ou du froid, ou de la faim, en quittant leur lit pour la première fois.
Vous ne savez pas combien le pouvoir de résistance est nul chez un malade très-affaibli ! Plutôt que de discuter, il cédera facilement aux habitudes de la garde, quoiqu’il en éprouve une souffrance positive pour le moment, et qu’il lui en reste une prostration de forces totale pour le reste du jour. Une garde intelligente accoutume le malade à de bonnes habitudes, telles que les soins de toilette et de propreté à des moments différents, de manière à ménager ses forces. Elle est remplacée par une garde insouciante, et le malade adopte, sans réclamation, la mauvaise méthode qu’elle lui impose. Les malades font ce quon veut quHls fassent ; il est de la plus grande importance de ne pas oublier ce point.
La faculté d’observation va-t-elle en déclinant ?
Cependant il semble qu’il ne se fasse aucun progrès dans la faculté d’observation à ce sujet. La pathologie, cette science qui nous enseigne le changement produit par la maladie sur le corps humain, a pris un grand développement, mais à
peine si l’application en est faite sur le malade. N’est-il pas à craindre que la science d’observation, comme partie essentielle de la médecine, n’ait été en déclinant?
Un médecin d’une grande autorité, dans un pays où la pathologie est considérée comme beaucoup plus avancée que dans le nôtre, disait :
« Avez-vous découvert quelque cùose par le stéthoscope? » alors il est déjà trop tard pour faire aucun bien.
Qui de nous n’a entendu cinquante fois une garde, un ami, même un médecin, dire : « Comment, A... est plus mal? » ou bien : « B... est mort? je l’avais vu la veille; je le croyais beaucoup mieux. » « Il n’y avait certainement aucune apparence qui pût faire craindre une catastrophe si soudaine. » Mais je n’ai jamais entendu personne dire, quoique cela dût sembler le cours naturel de la pensée : « Il doit y avoir eu quelque symptôme dont j’aurais pu m’apercevoir si j’y avais regardé. Je vais essayer de recueillir mes souvenirs sur ce qui m’est échappé, afin que je puisse mieux observer une autre fois. » Non, ce n’est pas là ce que les gens disent ; ils affirment hardiment qu’il n’y avait rien d’apparent, plutôt que de convenir que leur observation a été en défaut.
Que ceux dont le devoir est d’observer la ma¬
is.
ladie et la mort regardent en arrière, et s'efforcent de retrouver dans leur mémoire les signes extérieurs qui ont précédé les rechutes, les attaques ou la mort, et qu’ils n’affirment pas qu’il n’y avait rien à conclure des apparences.
La pâleur n’est pas toujours un symptôme invariable des approches de la mort, comme on le suppose dans les romans.
Peu de personnes ont eu l’occasion d’observer les différents aspects sous lesquels se présente la face humaine, à l’approche soudaine d’une mort violente; et comme c’est aussi une observation qui renferme peu d’utilité, je n’en parle ici que comme l’exemple le plus frappant de ce que je vais dire. Dans les tempéraments nerveux, la face devient pâle (et c’est là le seul effet reconnu); elle devient pourpre dans les tempéraments sanguins, et, dans les tempéraments bilieux, elle devient jaune ou marbrée de diverses couleurs. Cependant, on suppose généralement que la pâleur est l’unique symptôme de presque tous les troubles violents qui agitent la nature humaine, soit qu’ils aient pour cause la terreur, la maladie, ou toute autre catastrophe imprévue. Il ne peut y avoir d’observation plus mal fondée; la pâleur est, en effet, le seul signe apparent reconnu, et, comme nous l’avons dit, de rigueur dans les romans, mais nulle autre part.
Observations des conditions générales.
Deux habitudes de l’esprit conduisent souvent à de fausses conclusions ; le manque d’observation des conditions particulières ou générales et l’habitude invétérée des statistiques et des moyennes.
Premièrement : les hommes que leur profession, comme celle des médecins, induit à observer uniquement ou principalement les altérations pal-* pables et permanentes des organes, sont aussi exposés à se tromper sur les résultats que ceux qui n’observent pas du tout. Par exemple, voici un cancer ou une jambe cassée; il suffit aux chirurgiens d’y regarder une fois pour connaître le mal; ' il importe peu qu’ils l’examinent le matin ou le soir, jusqu’à ce que les os soient ressoudés,quelles que soient d’ailleurs les circotistances, cessera toujours une jambe cassée. Il en est de même pour beaucoup de maladies organiques. Il suffit à un médecin expérimenté de tâter une fois le pouls pour reconnaître l’existence d’un anévrysme qui, plus ou moins promptement, doit tuer le malade.
Mais il n’y a rien de semblable dans la grande majorité des cas; et, sans une enquête bien faite de toutes les conditions au milieu desquelles vit le malade, il est impossible de se former une idée exacte sur l’issue de la maladie. Au milieu de la civilisation compliquée des grandes villes, la mort,
comme le sayent, toutes les personnes expériinentéesj est bien moins souvent causée par un désordre organique que par une maladie venant après beaucoup d’autres^, et pouvant amener la somme d’épuisement nécessaire pour la mort.
Rien n’est si absurde^ si propre à égarer le jugement, que ces paroles si souvent répétées : « tel ou tel n’a point de maladie organique. » Il n’y a donc nulle raison pour qu’il ne vive pas jusqu’à l’extrême vieillesse. Quelquefois, mais pas toujours, on ajoute : pourvu qu’il ait du repos, une bonne nourriture, du bon air, etc., etc.; ce jugement est répété par les ignorants, sans ces dernières réserves; or il n’y a aucune possibilité des conditions indiquées, ainsi la seule base de celte opinion n’a plus aucun fondement.
Les observateurs s’arrêtent beaucoup trop à ce qui frappe
leurs sens, et pas assez aux causes appliquées dans les
conditions générales.
J’ai connu deux hommes, dont l’un déplaçait constamment et volontairement un membre disloqué, et qui était gardé à l’hôpital et choyé par tous les chirurgiens. L’autre, pour lequel on avait déclaré n’avoir aucun traitement à suivre, parce qu’il n’y avait point d’altération organique perceptible, mourut dans la semaine. Dans l’un et l’autre cas, la garde, en accusant fldèfèment aux médecins ce qu’elle avait attentivement observé.
empêcha, dans le premier cas, le malade de persévérer dans une fraude, et préserva le second du malheur d’être renvoyé de rhôpital, lorsqu’il était véritablement près d’expirer.
On peut même aller plus loin, et dire que, dans toutes les maladies qui ont leur origine dans la faiblesse ou l’irrégularité de quelques fonctions, et non dans une lésion organique, ce serait tout à fait un hasard, si le médecin, qui voit le malade seulement une fois par jour et généralement à la même heure, pouvait se former une idée positive de sa véritable situation. Dans le milieu du jour, lorsque ce malade a été rafraîchi par l’air et la lumière du soleil, par son thé, son bouillon, son eau-de-vie, par des bouteilles chaudes aux pieds, par des soins de toilette et par du linge blanc, vous pouvez à peine croire que ce soit la même personne que vous avez vue le matin, avec un pouls fréquent et inégal, les paupières gonflées, la respiration haletante, les membres froids et les inquiétudes nerveuses dans les mains. Que doit faire une garde en pareil cas? Suffit-il qu’elle s’écrie : « Mon Dieu! Monsieur, qui n’aurait pas cru, pendant toute la nuit, que c’était un mourant? » Cela peut être vrai, mais ce n’est pas là le rapport que vous devez à un médecin, plus capable que vous de se former un jugement d’après les faits, si vous les lui faisiez connaître. Quelque respectueusement
qu^elle soit donnée, ce n’est pas votre opinion qui lui est nécessaire, mais les faits que vous avez observés. Il est important, dans toutes les maladies, mais il est indispensable dans celles qui n’ont pas un cours régulier, que le médecin soit instruit par une garde attentive et intelligente des faits qu’elle seule peut constater.
L’attention de la garde doit être dirigée vers l’extrême variation qu’on remarque souvent, durant le cours d’une journée, dans le pouls de ses malades. En voici un relevé très-ordinaire : entrq trois et quatre heures du matin, le pouls devient rapide, peut-être à cent trente pulsations, filiforme ; ses battements ressemblent aux vibrations d’une corde placée sous la peau. Dans cet état, le malade ne peut plus retrouver de sommeil. Vers le milieu du jour, le pouls est retombé à quatrevingts, et quoique faible et compressible, c’est un pouls assez satisfaisant. Vers le soir, si le malade a eu de l’excitation dans la journée, le pouls est presque imperceptible ; mais s’il a passé une journée tranquille, le pouls est plus fort et plus égal qu’à midi, sans être plus rapide. Ceci est l’histoire ordinaire d’un pouls normal. On pourrait citer également d’autres variations, durant les vingtquatre heures; mais, dans les inflammation^» que
l’état du pouls peut presque toujours révéler, dans les fièvres typhoïdes, où rien ne peut relever la lenteur et, la compression du pouls, il n’y a point de ces variations considérables; le docteur et les gardes sont accoutumés, en ce cas, à n’en pas chercher, mais les variations sont en elles-mêmes un symptôme important.
Dans les cas comme ceux que nous venons de citer, la fin est ordinairement « soudaine, » par suite peut-être de quelque légère fatigue des jours précédents, ce qui suffit à combler la mesure d’épuisement nécessaire pour provoquer la mort. Chacun alors s’écrie ; « Qui aurait pu s’imaginer cela? » Personne, excepté une garde attentive, s’il y en avait une auprès du malade, qui avait seule prévu l’épuisement; qu’elle savait qu’il serait sans remède, parce que Iq malade n’avait point de forces en réserve, dans le cas où il serait privé, même durant très-peu de jours, du secours quotidien de sa ration ordinaire de sommeil et de nourriture.
Les meilleures gardes se désolent volontiers parce qu’elles ne peuvent communiquer au médecin leur impression sur le danger réel du malade, qui semble souvent, pendant la visite du docteur, ou beaucoup mieux, ou beaucoup plus mal qu’il ne l’est en réalité. Cette angoisse très-légitime provient généralement de ce que la garde n’a pas
la faculté d’exposer au médecin les faits d’après lesquels elle forme son opinion, d’une façon assez claire et assez concise, ou de ce que le médecin lui-même, pre.ssé et inexpérimenté, n’a pas pu les discerner. Un homme véritablement préoccupé de ses malades apprendra bientôt à interroger et à apprécier les réponses d’une garde qui sait observer attentivement et rapporter avec fidélité.
Il faut qu’une garde puisse comprendre ce que révèle le caractère du pouls, ce que signifient ses variations. Ce n’est pas le Jîombre des pulsations qui indique ce qu’il est le plus important de connaître. Tous devez, du moins, être capable de vous rendre compte, sans les compter, de leur rapidité. C’est leur caractère qu’il importe surtout de discerner. Il y a le pouls clapotant, qui indique l’anévrysme; le pouls filiforme, qui court, non comme un ruban, mais comme un fil, le long d’un espace qu’il ne remplit pas; le pouls intermittent des maladies de cœur; le pouls des péritonites; le pouls résistant, qui indique l’inflammation aiguë ou une menace d’hémorragie. Il y a encore le pouls rapide de la fièvre, signe d’épuisement, qui indique que le temps est venu de donner du vin et des stimulants. La vie du malade dépend toujours de l’à-propos avec lequel ce moment est choisi. Le vin, convenablement administré, fait baisser le pouls ; le docteur ordonne
que si, dans son absence, la réaction suit la dépression, le \in soit discontinué, ou donné en'moindre quantité; cette réaction est indiquée par le pouls.
Comment la garde pourrait-elle a\oir la moindre confiance dans ses soins ? comment pourrait-elle connaître les moyens de préserver son malade du péril ou de lui épargner des souffrances, si elle n’est pas devenue familière avec tous ces caractères du pouls?
Un pouls profond indique le danger de la gangrène ou de la pourriture; il y a le pouls qui, dans Uapoplexie, indique le danger de la saignée, quelquefois pratiquée, même par des personnes qui ne sont pas de la profession.
Il y a le pouls des maladies cérébrales, le pouls • des congestions et beaucoup d’autres; il est impossible d’indiquer toutes ces nuances sur le papier; il faut les avoir palpées pour les connaître, et cette connaissance est nécessaire à une véritable garde-malade.
Il est indispensable, pour cette raison, que ses sens soient cultivés et aiguisés; celle dont l’oreille ne distingue pas le timbre de la sonnette de son malade ne sera certainement pas capable de discerner, par le toucher, le caractère de son pouls. Elle peut commettre de redoutables méprises, et plût à Dieu qu’elle n’eût jamais mis dans sa tête de tâter le pouls à personne !
Pour arriver à se former un jugement sain sur l’état d’un malade, il ne sutSt pas de tenir compte seulement de ce qu’il est actuellement, mais de ce qu’il sera probablement.
Pour revenir aux conditions générales :
Pai entendu un médecin éminent répondre de la guérison d’un malade à ses amis ; et pourquoi ? Parce qu’il venait de prescrire un traitement, dont le malade avait suivi tous les détails pendant des années, et parce qu’il avait interdit un traitement que le malade ne pouvait suivre en aucune façon.
Une personne étrangère à toute connaissance scientifique arrivera plus sûrement, par l’observation et l’expérience, à un pronostic probable sur la durée de la \ie des membres d’une famille ou des habitants d’une maison, que le plus savant praticien, à qui les mêmes personnes viendront faire tâter leur pouls, sans qu’il sache dans quelles conditions elles vivent.
Si les compagnies d’assurances et les autres sociétés semblables, au lieu de faire examiner les personnes qui traitent avec elles par un médecin, s’informaient du genre de vie, des habitations, de toutes les conditions d’existence de ces mêmes personnes, combien elles arriveraient à des résultats plus certains! W. Smith paraît un homme robuste, mais on pourrait savoir qu’il courra de grand risque, à la prochaine épidémie
du choléra. M. et M™® j. sont un couple sain et vigoureux, mais on pourrait savoir qu’ils vivent dans une maison et dans un quartier de Londres si près de la rivière, qu’ils y ont perdu les quatre cinquièmes de leurs enfants. Il serait utile aussi de savoir quels sont ceux qui ont survécu aux autres.
La statistique nous dit seulement que la mortalité sera de tant pour cent. L’observation doit nous dire quels seront ceux qui se trouveront parmi les morts.
Secondement : La statistique, les moyennes nous détournent de l’observation; « les tables de mortalité » nous disent seulement qu’il meurt par an dans cette ville tant de personnes sur cent, et tant dans telle autre; mais si A. ou B. seront dans le nombre des morts, la statistique n’en dit rien naturellement. Nous savons que la mortalité sera, l’année prochaine, à Londres, de vingt-deux à vingt-quatre personnes sur mille ; mais une enquête bien faite nous mettrait en état de prédire que, non-seulement dans tel district, mais même dans telle rue, de tel côté de cette rue, dans telle maison particulière, enfin, à tel étage de cette maison particulière, la mortalité sera excessive,
. c’est-à-dire que les personnes qui succomberont n’auraient pas dû mourir avant l’âge.
Nos observations ne seraient-elles pas beaucoup plus exactes, nos conclusions beaucoup plus justes.
De serions-nous pas beaucoup plus capables de nous former une opinion, si nous savions quelle maison, quel étage habitait celui dont le nom est enregistré parmi les morts?
Il est bien reconnu qu’on trouve constamment les mêmes noms sur les registres des maisons de travail durant plusieurs générations; c’est-à-dire que les familles sont nées et élevées, naîtront et seront élevées, de génération en génération, dans les conditions qui font les pauvres. La mort et la maladie sont comme la maison de travail, elles se recrutent dans les mêmes familles, les mêmes maisons, ou, en d’autres termes, dans les mêmes conditions; pourquoi ne voulons-nous pas observer leurs caractères ?
L’observateur attentif peut prédire avec certitude que telle famille, que ses membres se marient ou non, sera bientôt éteinte ; que telle autre dégénérera moralement et physiquement; mais qui est-ce qui s’instruit par cette leçon? On sait bien que les enfants meurent dans telle maison, dans la proportion de huit sur dix; il semblerait qu’il n’y a rien à ajouter à ce fait, car comment la Providence pourrait-elle parler plus clairement? Cependant personne ne l’écoute, la famille continue à vivre là jusqu’à ce qu’elle soit éteinte, et ensuite une autre famille prend sa place : « Un mort ressusciterait qu’ils ne l’écouterait point. »
But de l’observation.
En insistant sur l’importance radicale d’une saine observation, nous prions qu’on ne perde pas de vue le but pour lequel nous la recommandons. Elle n’est pas destinée seuleq^ent à augmenter le nombre des connaissances, à recueillir des faits curieux, mais à sauver la vie, à préserver la santé, à accroître le bien-être. Il peut sembler superflu de le dire, mais c’est une chose surprenante combien d’hommes (et même des femmes) agissent en pratique comme si le but scientifique était leur seule fin, ou comme si le corps humain était un réservoir à médicaments, et les accidents du ressort delà chirurgie, des cas intéressants préparés par les victimes pour l’instruction spéciale du praticien, et je n’exagère pas. Si vous soupçonnez que votre malade a été empoisonné par un sel de cuivre, vous devez à l’instant combattre, par tous les moyens possibles, la cause du mal, sans consi- dérer que ce prompt secours peut faire perdre une série d’observations curieuses. Mais ce n’est pas ainsi que tout le monde agit, et l’on a osé poser cette question d’éthique médicale : Que doit faire le médecin s’il soupçonne l’empoisonnement? Il semble que la réponse soit bien simple ; insister pour qu’une garde qui mérite toute confiance soit placée auprès du malade, ou renoncer à la guérison.
Que doit-on entendre par une garde sûre?
Rappelez-vous que toute garde doit être digne de mériter ce titre : en d’autres termes, il faut qu’elle mérite toute confiance. Elle ignore quel degré de responsabilité peut bientôt peser sur elle. Elle ne doit point êire commère, elle ne doit point dire de paroles inutiles; elle ne doit jamais répondre à une seule question sur son malade, excepté à ceux qui ont le droit de la lui adresser. Elle doit être, je n’ai pas besoin de le dire, strictement sobre et honnête; mais, ce qui est plus encore, elle doit être une femme pieuse et dévouée; elle doit avoir du respect pour sa vocation parce que la vie, ce don sacré de Dieu, est souvent littéralement confiée à ses mains; elle doit être une observatrice sensée, attentive et d’un prompt discernement; enfin, elle doit être une femme de sentiments délicats et élevés.
L’observation a un but pratique.
Pour revenir au but de l’observation, il semble réellement que quelques-uns la considèrent comme si elle était son propre but à elle-même ; comme si la découverte et non la guérison était leur affaire; ainsi, récemment, dans un procès célèbre, trois médecins, suivant leur propre rapport, ayant soupçonné le poison, signalèrent un
cas de dyssenlerie, et abandonnèrent le malade à Tempoisonneur. Ceci est un cas extrême ; mais, dans des exemples moins frappants, nous avons eu tous connaissance de faits semblables. Combien de fois ceux qui soignaient un malade ont-ils admis qu’ils savaient parfaitement bien que le malade ne pouvait guérir dans telle atmosphère, dans telle chambre, ou dans de telles circonstances, et qui, cependant, ont continué à lui administrer des remèdes, sans faire aucun effort pour éloigner de lui le poison, ou pour l’éloigner lui-même du poison qui le dévorait! Combien ont négligé d’exprimer leurs convictions sur ce point à la seule personne qui aurait pu agir dans cette circonstance!
CONCLUSION
Les précautions sanitaires, aussi essentielles dans les cas de chirurgie que dans ceux qui appartiennent plus spécialement à la médecine, doivent marcher de concert avec celles qu’exigent plus spécialementles cas de chirurgie.
La totalité des remarques précédentes s'applique encore plus aux enfants et aux femmes atteintes de fièvre puerpérale, qu’aux malades en général. Elles s’appliquent aux soins à donner aussi bien dans les cas de chirurgie que dans les cas de maladie. Les premiers exigent même, s’il est possible, plus de soins encore que les derniers; dans les salles qui sont du ressort delà chirurgie, un des premiers devoirs des infirmières, est de prévenir. Les fièvres et la gangrène d’hôpital, la résorption de la suppuration peuvent toujours survenir. Dans les cas de fracture compliquée, d’araputa-
CONCLUSION
tion ou d’érésypèle ; le plus ou moins d’exactitude de la garde à suivre les indications données dans ces notes peut faire que ces malades soient attaqués ou non de l’une de ces affections d’hôpital.
Si la garde laisse remplir la salle qu’elle surveille de cette odeur fétide, qui se produit dans les cas chirurgicaux et spécialement quand il y a une grande suppuration, elle pourra voir l’homme le plus vigoureux, au printemps de la vie, dépérir graduellement et mourir, lorsque, selon toutes les probabilités humaines,il devait guérir. Qu'elle ne cesse donc jamais d’être sur ses gardes contre le défaut de propreté, d’air pur, de chaleur et de lumière.
Cependant il ne faut pas s’imaginer que si ces notes insistent principalement sur les précautions sanitaires, l’habileté et l’adresse manuelledoivent être considérées comme accessoires. On peut dans le palais le mieux exposé laisser un blessé mourir par l’hémorragie ; — un malade qui ne peut se mouvoir par lui-même peut mourir des ulcères qui se forment à la suite des écorchures, tout en jouissant de toutes les conditions désirables d’air, de lumière et de repos, parce que la garde ne sait comment le changer et le panser.
Mais les devoirs de la garde, considérée comme aide du chirurgien, n’ont pas été traités ici pour trois raisons :
!• Cet ouvrage n’a pas la prétention d’être un manuel de toutes les fonctions d’une garde-malade, pas plus qu’un manuel du régime et de la nourriture des malades.
2“ L’auteur, qui a vu peut-être plus que personne en Europe, un grand nombre de cas de chirurgie et a pu juger des soins qu’ils réclament, croit qu’il est impossible d’apprendre par aucun livre cette adresse manuelle qui ne peut être acquise que dans les salles d’un hôpital. Elle s’est également persuadée qu’on peut voir cet art pratiqué par les sœurs de la vieille école d’un hôpital de Londres avec une perfection qu’on ne peut rencontrer nulle autre part en Europe.
3® Tandis que des milliers de malades, qui reçoivent ces soins manuels si bien entendus, meurent des mauvaises conditions de l’air, etc., le contraire a lieu beaucoup plus rarement.
La susceptibilité des enfants, dans les mêmes circonstances, est plus grande que celle des adultes.
Pour revenir aux enfants, ils sont beaucoup plus accessibles à toutes les influences nuisibles que les adultes. Ils sont affectés, mais beaucoup plus rapidement et plus sérieusement, par le manque d’air, de chaleur suffisante j par le défaut de propreté dans la maison, dans les vêtements, dans le coucher ou sur leur personne; par les bruits soudains.
Conclusion.
par une mauvaise nourriture ; par le défaut de ponctualité, la tristesse et la privation du jour; par le trop ou trop peu de couvertures sur le lit ou de vêtements lorsqu’ils sont levés; parce que ceux à qui ils sont confiés n’ont pas l’intelligence de leurs devoirs. Nous ne pouvons qu’appuyer sur l’importance de tous ces détails à l’égard des enfants, et surtout à l’égard des enfants malades.
Mais de tous les inconvénients que nous venons d’énumérer, le plus nuisible aux enfants est assurément le mauvais air, et particulièrement durant la nuit. Rien ne ruine leur santé, comme de tenir les chambres où ils dorment constamment fermées, et l’baleine de l’enfant est altérée] par la maladie; un petit nombre d’heures seulement, passées dans ce mauvais air, peut mettre sa vie en danger, lors même que la présence des grandes personnes dans cette chambre n’y laisse aucune mauvaise influence.
Le passage suivant, emprunté à une excellente instruction sur la mort subite des nouveau-nés et de l’enfance, récemment publiée; montre l’importance vitale de l’hygiène des enfants. «Pour la grande majorité des exemples, dit l’auteur, lorsque la mort frappe subitement un nouveau-né ou un jeune enfant, c’est un accident et non pas un résultat nécessaire, inévitable d’aucune maladie déterminée.»
Il serait aussi très-intéressant de savoir dans combien d’occasions la mort des adultes n’est pas le résultat nécessaire et inévitable d’une maladie. Otez le mot subit ( car la mort subite est comparativement rare chez les adultes) et la proposition sera presque également vraie pour tous les âges.
Le même auteur énumère ainsi les causes de mort accidentelles chez les enfants malades.—Les bruits soudains qui les font tressaillir, un changement trop rapide de température qui refroidit toute la surface, ne fût-ce que pour un moment, un réveil trop brusque, une nourriture trop solide, ou trop hâtée, une impression profonde sur le système nerveux, tout changement précipité de position, en un mot, toutes les causes qui peuvent troubler le jeu de la respiration.
Nous répéterons encore que, pour les malades adultes très-affaiblis, toutes les causes sont aussi soudainement fatales, non très-souvent, il est vrai, mais beaucoup plus souvent qu’on ne le sait généralement.
Mais pour les enfants et pour les adultes, pour les malades et pour les gens bien portants (quoique bien certainement pour les enfants malades, beaucoup plus que pour tout autre), la cause la plus fréquente et la plus fatale de toutes est le mauvais air respiré pendant le sommeil, même pendant
CONCLUSION
un petit nombre d’heures, à plus forte raison pendant des semaines et pendant des mois. Cette fâcheuse condition, qui trouble plus qu’aucune autres les organes respiratoires, tend à produire les morts accidentelles dans la maladie.
Je ne répète ici que pour prévenir toute confusion d’idées, qu’il faut distinguer entre le froid et le renouvellement de l’air. Vous pouvez occasionner à un malade un refroidissement mortel, sans lui avoir donné un souffle d’air respirable, et vous pouvez encore mieux renouveler l’air autour de lui, sans l’exposer au froid. A ceci on peut reconnaître une bonne garde.
Dans les cas de longue convalescence, par exemple, après l’épuisement d’une grave maladie, de celle spécialement qui affecte les organes de la respiration, l’air pur aux poumons, la chaleur à la surface, et souvent des boissons chaudes, aussitôt que le malade peut avaler, ce sont là les vrais remèdes et les seuls. Cependant, vous voyez souvent la garde ou la mère agir précisément au rebours de cette règle : fermer les moindres issues par lesquelles l’air frais pourrait entrer, et laisser le corps froid, ou peut-être l’accabler du poids des couvertures, sous lesquelles le peu de chaleur qui lui reste ne suffira pas à le réchauffer.
On a remarqué souvent, chez les enfants et
même chez les adultes, que la respiration pénible et comme angoissée semblait, chez ces malades très-affaiblis, devenir un acte presque volontaire, et exigeant toute leur attention, comme les autres fonctions qu'ils doivent accomplir.
La maladie ayant mis obstacle au jeu libre des fonctions respiratoires, quelque nécessité soudaine qui exige l’exercice parfait des poumons peut produire un arrêt soudain de toute la machine (cela est donné comme une marche de la maladie) ; la vie s’éteint, faute de principe nerveux, pour maintenir les fonctions vitales en activité (encore un progrès par lequel la mort subite n’est pas un accident plus fréquent pour les très-jeunes enfants que pour les autres). Ces progrès, se terminant par la mort, peuvent très-bien survenir aussi dans le milieu de la vie, quoique généralement l’issue n’en soit pas soudaine; mais j’ai vu, même à cette période de l’existence, l’arrêt soudain, mentionné ci-dessus, arriver par les mêmes causes.
Résumé.
Nous répondrons, en terminant, à deux des objeêtions les plus communes présentées, l’une par les femmes elles-mêmes, l’autre par les hommes, con tre l’avantage de répandre parmi les femnaes les connaissances sanitaires.
CONCLUSION
Imprudence de la médecine d’amateur faite par les femmes ; véritables notions d’hygiène pouvant seules remédier à ce danger.
1“ Les hommes disent souvent qu’il n’est pas sage d’enseigner aux femmes les principes de l’hygiène, parce qu’elles voudront faire de la médecine, qu’il y a déjà un trop grand nombre de médecins amateurs; cela est certainement vrai. Un éminent docteur me disait qu’il avait vu donner plus de calomel aux enfants par les mères, les gouvernantes et les gardes, qu’aucun médecin n’en avait jamais ordonné dans toute sa pratique. Un autre me disait que la seule idée de médecine des femmes est le calomel et les autres purgatifs.
Il est incontestable que ce fait a lieu trop souvent. Rien n’est comparable, dans aucune profession, à l’imprudence de la médecine d’amateur faite par les femmes ; beaucoup d’entre elles, ayant obtenu une fois de leur médecin une ordonnance pour des pilules pufgatives, àitte-piîls, les prennent et les donnent deux ou trois fois la semaine avec toutes leurs conséquences. Le médecin, informé de cet abus, substitue à son ordonnance dés pilules comparativement innocentes; sa cliente se plaint que cela ne lui réussit pas la moitié aussi bien.
Si les femmes veulent prendre ou donner une
médecine, le plus sûr de beaucoup est d’envoyer chaque fois chez leur médecin. Il y en a qui veulent prendre des remèdes ou les administrer, qui ne veulent pas même prendre la peine de savoir les noms des substances médicales les plus communes, et confondent la coloquinte avec la colchique; les amateurs jouent avec un instrument tranchant sans connaître ses effets meurtriers.
Il y a aussi d’excellentes femmes qui écrivent de la campagne à leur médecin de Londres qu’il y a beaucoup de maladies dans leur voisinage, et le prient de leur envoyer quelques prescriptions dont elles aimeraient à faire usage pour ellesmêmes qui les donnent ensuite à leurs amis et à leurs pauvres voisins. Ne serait-il pas mieux, au lieu de donner des remèdes dont vous ne pouvez connaître l’exacte application, ni toutes ses conséquences ; ne serait-il pas mieux, si vous voulez aider et soulager vos pauvres voisins, de faire enlever le fumier qui est devant leurs portes, de faire établir dans leur chambre une fenêtre qui s’ouvre, ou un ventilateur, ou de faire nettoyer et blanchir à la chaux leurs chaumières? Les bons résultats de toutes ces améliorations sont certains; les bons résultats de l’exercice inexpérimenté de l’art médical ne sont en aucune manière certains.
L’homœopathie a introduit une amélioration essentielle dans la pratique de la médecine par
CONCLUSION
des femmes amateurs; car ses règles d’hygiène sont excellentes, ses prescriptions médicales comparativement inoffensives ; le globule est un grain de folie qui paraît nécessaire pour faire accepter les choses raisonnables. Si les femmes donc veulent donner des remèdes, qu’elles donnent des remèdes homœopathiques, et elles ne feront aucun mal.
Une erreur presque universelle parmi les femmes est la supposition que tout le monde doit avoir le ventre libre, une fois dans les vingt-quatre heures, ou sinon qu’il faut recourir immédiatement aux purgatifs; la conclusion contraire est le résultat de l’expérience.
Ce sujet d’ailleurs regarde le médecin ; je ne veux pas le traiter davantage, mais je répéterai seulement : Ne continuez pas à prendre ou à donner aux enfants votre abominable série de purgatifs sans appeler un médecin.
11 est très-rare qu’en choisissant bien vos alimenta vous ne puissiez régler vos entrailles; chaque femme doit s’observer pour savoir quelle sorte de nourriture peut hii faire obtenir ce résultat. La privation de viande produit la constipation aussi souvent que la privation de végétaux; le pain de boulanger, plus souvent que l’une et l’autre de ces causes; le pain de ménage,le pain mêlé de seigle guérira cette indisposition beaucoup mieux que toute autre méthode.
Une garde observatrice et véritablement expérimentée ne fera de la médecine ni pour elle ni pour les autres, et le vrai moyen d’en finir avec les médecins amateurs est de leur apprendre Tobéissance due aux véritables médecins, et de cultiver chez les mères, les gouvernantes ou les gardes, Texpérience et Tobservation pour les choses dont la santé dépend. C’est ainsi qu^elles viendront en aide à la médecine, au lieu d’y mettre obstacle. Il est vrai qu’une semblable éducation chez les femmes diminuerait la besogne du médecin ; mais personne ne croit réellement que les médecins désirent qu’il y ait plus de malades, afin d’avoir plus d’affaires.
Ce qu’enseigne la pathologie ; ce que l’observation seule
peut enseigner ; ce qui appartient à la médecine, ce
qui provient de la nature seulo,
2® Les femmes disent souvent qu’elles ne peuvent rien savoir des lois de l’hygiène, ou qu’elles ne peuvent savoir comment s’y prendre pour conserver la santé de leurs enfants, parce qu’il ne leur est pas permis d’étudier ta « pathologie, » ou de disséquer. C’est une confusion d’idées qu’il n’est pas aisé de débrouiller; la pathologie enseigne le mal produit par la maladie, mais elle n’enseigne rien de plus ; nous ne savons rien des conditions de la santé, de ce fait positif dont la pathologie est la négative, si ce n’est par l’observa-
CONCLUSION
tion et par l’expérience, qui seules peuvent nous enseigner l’art de conserver ou de recouvrer la santé. On pense en général que la médecine est le moyen curatif; il n’en est pas ainsi; la médecine est la chirurgie des fonctions, comme la chirurgie proprement dite est celle des membres et des organes ; ni l’une ni l’autre ne peuvent rien faire que d’écarter les obstacles; ni l’une ni l’autre ne peuvent guérir ; la nature seule guérit. La chirurgie extrait la balle qui a pénétré dans un membre, et qui est un obstacle à la guérison ; mais la nature seule ferme la blessure. Il en est de même dans la médecine ; les fonctions d’un organe sont gênées par une obstruction; la médecine, autant que nous pouvons la connaître, aide la nature à écarter l’obstacle, mais elle ne fait rien de plus, et tout ce qu’ont à faire, dans l’un et l’autre cas, ceux qui soignent un malade, c’est de mettre ce malade dans les meilleures conditions possibles pour que la nature agisse. En général, on fait précisément le contraire; on croit que l’air pur, la propreté, le repos sont des accessoires superflus, peutêtre dangereux, auxquels on ne doit recourir qu’après tous les efforts de la médecine, le sine qua non, la panacée. Si j’avais réussi jusqu’à un certain point à détruire cette erreur, et à montrer ce que c’est que de bien ou de mal soigner un malade, mon but serait atteint.
Ce qui ne fait pas une bonne garde-malade.
3“ Il semble que ce soit une idée reçue parmi hommes et parmi les femmes elles-mêmes, qu"il suffit d’un chagrin d’amour, du défaut d’occupations, du détachement de tout ou de l’incapacité pour d’autres fonctions pour faire de toute femme une bonne garde-malade.
Ceci me rappelle le village où un vieillard idiot fut nommé maître d’école, parce qu’il avait passé l’âge de garder les pourceaux.
Toutes ces raisons qui vous paraissent suffisantes pour déterminer la vocation d’une bonne garde-malade, appliquez-les à celle d’une bonne servante, et vous verrez à quoi elles servent.
Cependant, les romanciers populaires de nos jours ont inventé les femmes malheureuses dans leurs amours, ou quittant leurs salons pour se rendre dans les hôpitaux militaires à la recherche de leur amant blessé, et lorsqu’elles l’ont enenfin trouvé, abandonnant pour lui, comme on devait bien s’y attendre, leur rôle d’infirmière et leur salle de malades. Cependant, selon ces auteurs, ces dames n’en sont pas pires pour cela ; mais elles sont, au contraire, des héroïnes de dévouement.
Que de lourdes méprises sont faites par des femmes et des hommes pleins de bonnes inten-
CONCLUSION
tions, quand ils veulent traiter des sujets auxquels ils n’entendent rien, et sur lesquels ils se croient très-bien informés.
Le gouvernement quotidien des vastes salles d’un hôpital, la connaissance des conditions de la vie et de la mort pour l’espèce humaine, et celle de la salubrité des infirmeries (qui sont saines ou malsaines, principalement selon la connaissance ou l’ignorance des gardes) ne sont-ils pas d’une importance suffisante, d’une assez grande difficulté, pour exiger, aussi bien que tout autre art, des connaissances qui s’acquièrent par l’expérience et par une observation attentive? Elles ne sont point données par inspiration aux dames malheureuses en amour, pas plus qu’à la pauvre ouvrière qui cherche un gagne-pain.
Et terribles sont les conséquences de ces notions insensées pour le malade qui doit les supporter !
D’où vient que sous ce rapport, dans les pays catholiques, les écrivains et les ouvriers sont, en théorie du moins, bien supérieurs à nous? Ils n’admettraient jamais que les motifs dont nous venons de parler pussent former une bonne supérieure ou une bonne sœur de charité. Et souvent une supérieure a refusé d’admettre une posManle qni semblait n’avoir pas de meilleure raison de s’offrir ou de vocation.
Il est vrai que nous ne faisons point de vœuæ,
mais des « vœux » sont-ils nécessaires pour nous convaincre que le vrai esprit, nécessaire pour n’importe quelle profession, plus spécialement pour pratiquer la charité, n’est pas le dégoût de toutes choses? Abaissons-nous à ce point l’amour ûQ nos semblables et le dévouement à leurs soufrances, qui en fait partie? Qu’aurait pensé d’une telle appréciation la mère Angélique de Port- Royal? Qu’en aurait dit Fry ?
Vains discours que l’on tient journellement.
Je voudrais conjurer mes sœurs de se défier des lieux communs, également faux et contradictoires, qu’elles entendent répéter aujourd’hui. D’abord de ce préjugé sur les droits de la femme qui la pousse à faire tout ce que font les hommes, y compris l’art médical et les autres professions, uniquement parce que ces professions appartiennent aux hommes et sans considérer s’il est permis aux femmes de se les attribuer. Ensuite, de ces phrases toutes faites, et ce ne sont que des phrases, par lesquelles on les rappelle au sentiment de leur devoir, en leur défendant de rien faire de ce que font les hommes, en les engageant à se renfermer dans leur propre domaine, etc. La seule chose vraie, c’est que la femme doit apporter tout ce qu’elle a de meilleur en elle, en quoi que ce soit, à l’œuvre de Dieu en ce monde, sans se laisser détourner
CONCLUSIOK.
par de vains discours, qui ne sont après tout qu’un préjugé populaire, un sacrifice au qu’en dira-t-on? Un homme supérieur a dit que l’on ne ferait jamais rien de gr^nd ou d’utile, si on écoutait tout le monde.
Vous ne devez pas désirer que l’on proclame vos bonnes actions comme des choses étonnantes de la part d’une femme! Mais vous ne devez pas davantage vous laisser détourner de faire le bien, parce qu’on aura dit ; « Oui, mais elle n’aurait pas dû le faire, parce que ce n’est pas convenable pour une femme. » Vous devez le bien comme vous le jugez à propos, sans considérer si c’est convenable ou non à une femme.
Une entreprise n’est pas bonne, parce qu’il est extraordinaire qu’une femme ait été capable de l’accomplir ; mais elle ne devient pas mauvaise, si elle eût été bonne faite par un homme, parce que c’est une femme qui l’a accomplie.
Oh 1 laissez dire et allez droit votre chemin pour l’œuvre de Dieu, dans la simplicité et la sincérité de votre cœur.
CHÀPITEE SUPPLÉMENTAIRE
QU’EST-CE QU’UNE GARDE-MALADE
On dira, sans doute, que ce livre enlève toute la poésie qui s’est Jamais attachée au dévouement qu’on doit aux malades, et qu’il le réduit à la chose du monde la plus prosaïque. Ma chère sœur, il n’y a peut-être point d’œuvre au monde, si ce n’est celle de l’éducation, qui soit moins prosaïque que celle-ci ou qui exige autant de force de volonté pour s’identifier aux autres; si vous n’avez pas cette puissance, vous ferez mieux de renoncer à cette profession. Le véritable alphabet d’une gardemalade, c’est d’interpréter chaque impression qui se lit sur la physionomie d’un malade, sans lui donner la peine d’exprimer ce qu’il sent. Beaucoup de gardes agiraient-elles différemment qu’elles ne
le font, si leur malade n’était qu’un meuble précieux ou un animal souffrant? Je l’ignore. Cependant, une garde doit être quelque chose de plus qu’un levier ou un balai ; un malade n’est pas simplement une partie du mobilier, qui doit être tenue proprement, rangée contre le mur, et préservée de tout accident. Cependant, à en juger par ce que beaucoup de gardes font et ne font pas, vous ne pourriez guère concevoir une autre idée. Mais observez comment se conduit avec son enfant une bonne nourrice à la vieille mode; elle est fermement convaincue que non-seulement elle entend tout ce que dit son nourrisson, et que personne autre qu’elle ne peut l’entendre; mais aussi qu’il entend tout ce qu’elle lui dit, et ne comprend aucune autre personne.
Eh bien j une vraie garde doit comprendre de la même manière chaque changement de physio-^ nomie de son malade, chaque* changement de position, chaque altération de sa voix. Elle doit étudier ces choses jusqu’à ce qu’elle se sente parfaitement sûre que personne ne les comprend aussi bien qu’elle; elle peut encore, sans doute, s’y méprendre, mais elle est sur le chemin de sa véritable vocation. Au contraire, la garde qui n’observe jamais la physionomie de ses malades, qui n’en étudie jamais les variations, pas plus que si elle avait en garde une porcelaine fragile, n’est
QU’EST-CE QU’UNE GAEDE-MALADE ? 249
pas même à l’entrée de la carrière ; elle ne deviendra jamais une bonne garde.
La vigilance et l’observation ne doivent pas être apparentes.
« Il déteste qu’on le surveille;» c’est là l’excuse de toutes les gardes négligentes; il est très-vrai que les enfants et les malades « délestent d’être surveillés, » mais trouvez une garde qui connaisse et comprenne réellement ses enfants et ses malades, et voyez s’ils ont le sentiment d’avoir été surveillés. Ce n’est pas avec le regard constamment fixé sur le malade, qu’une garde, réellement capable d’observation, apprendra toutes les petites choses qu’elle doit savoir. Le meilleur observateur que je connaisse, un homme à qui ses études sur les aliénés ont conquis la reconnaissance de l’Europe, semble toujours indifférent. Étendu dans son fauteuil, les yeux à demi fermés, il voit tout, entend tout, observe tout, et vous sentez qu’il vous connaît mieux que ceux qui auraient vécu pendant vingt ans avec vous. Je crois qu’il doit à cette singulière aptitude d’observation et d’intelligence, pour ainsi dire inaperçue, l’influence singulière qu’il exerce sur les fous.
Ce que c’est que l’expérience.
Une garde qui a été dix ou quinze ans avec les
malades est souvent désignée comme une garde « expérimentée; » mais c’est l’observation seule qui fait l’expérience, et une femme qui n’observe rien pourrait passer cinquante ou soixante ans auprès des malades sans devenir plus habile.
Bien plus, l’expérience quelquefois fait faire fausse route : un médecin qui renouvelle dans sa pratique les bévues de son prédécesseur a souvent la réputation d’être un « bon praticien; » et la garde qui continue les méprises de celles qui l’ont précédée a également la réputation d’être une garde expérimentée. On a vu les amis d’un malade recommander le logement dans lequel il était tombé malade, précisément pour la raison qui y avait détruit sa santé. Une garde alléguait, comme un motif de faire des choses qui avaient détruit la santé de la personne qui l’a précédée, et celle de son malade, quon avait toujours fait ainsi. On a vu des gens s’établir dans une maison parce que la mort en avait chassé tous les habitants; ceux-là, aucune expérience ne les instruira, parce qu’ils ne savent ni voir ni comprendre les résultats pratiques de leurs propres actions ou de celles des autres. Cependant, il n’y a aucune raison pour que A. agisse comme B. agissait ; il y aurait une raison si le résultat de la conduite de A. avait prouvé qu’elle était sage.
Ce qui nous frappe le plus chez un grand nom-
QU’EST-CE QU’UNE GARDE*MALADE
bre de femmes, qui s’intitulent elles-mêmes gardesmalades, c’est qu’elles n’aient jamais appris cet Abc de leur éducation pratique. Le A d’une garde doit être de savoir ce que c’est qu’un être humain en tant que malade; le B de savoir comment on doit se conduire vis-à-vis de cet être souffrant; le G de savoir que son malade est un être humain et non pas un animah
Une garde doit se sentir appelée à sa profession.
Qu’est-ce que la vocation en général ? N’est-ce pas d’accomplir son devoir de la manière qui répond exactement à l’idée la plus élevée de ce qui est bien, de ce qui est mieux, et non parce qu’on serait blâmé si on ne le faisait pas? C’est cet enthousiasme que chacun, depuis le cordonnier jusqu’au sculpteur, doit éprouver pour suivre sa « vocation. » La garde n’a rien à faire avec les chaussures, ou avec les outils et les marbres du sculpteur, mais sa mission est de soigner des êtres humains ; et si elle ne s’occupe pas de ses malades, pour sa propre satisfaction, aucun enseignement ne la rendra capable de le faire.
Une garde qui a la vocation s’informera, pour sa propre satisfaction et dans l’intérêt de son malade, de l’état de son pouls, lorsque cela peut se faire sans le déranger. Elle observera, soit qu’on le lui ait ou non recommandé, l’état des sécrétions.
Leur aspect seul, une légère différence dans la couleur témoignera à ses yeux observateurs que le bassin n’a pas été vidé après chaque fois.
Elle observera de même l’état de la peau, la sécheresse ou ia moiteur, les effets du régime, des remèdes, des stimulants, etc. Trop souvent le médecin est trompé dans sa pratique privée, pour n’avoir pas été informé que le malade venait précisément de recevoir son pain ou son eau-de-vie. La garde veillera très-soigneusement sur toutes les rougeurs et sur les érosions de la peau, toujours attentive aux écorchures. Les progrès de l’amaigrissement ne seront jamais inaperçus pour elle 5 elle sera instruite des différentes éruptions de fièvres, rougeoles, etc., et de leurs symptômes précurseurs ; elle discernera le frisson qui trahit la formation des matières, le désir to pass water dont le malade n’a pas conscience, les signes qui précèdent la fièvre; elle observera les changements de la chaleur naturelle dans son malade, si ces changements sont périodiques ; et, pour le réchauffer ou le refroidir, elle ne le traitera pas comme une portion de matière inorganique.
Une garde qui a la vocation.
Une garde qui en à la mcation examinera toutes les fioles qui contiennent les remèdes ordonnés à son malade ; elle les flairera toutes, et si
QU’EST-CE QU’UNE GARDE-MALADE? 253 l’odorat ne suffit pas, elle les goûtera. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il n’y aura pas d’erreur; mais à la millième occasion il peut y avoir une méprise dangereuse, découverte par ce moyen. Mais si elle ne prend pas ce soin pour sa propre satisfaction, il est inutile de le lui recommander, parce que vous êtes sûr qu’elle ne se servira jamais ni de l’odorat ni du goût.
Une garde sans vocation”.
Une garde qui n’a pas la vocation n’apprendra jamais à discerner le timbre de la sonnette de son malade de celui des autres sonnettes.
Lorsqu’on lui demandera le verre d’eau chaude et d’eau-de-vie pour son malade prêt à défaillir, elle lui offrira le weekly punch (historique), ou elle attendra, pour lui apporter le cordial, le moment où elle lui apporte son thé (historique).
Sous la direction d’une telle garde, le malade n’obtiendra jamais une boisson chaude; elle lui versera son thé, ensuite elle fera un voyage au garde-manger pour le beurre ; puis elle se souviendra qu’elle a oublié la rôtie et elle fera un nouveau voyage à la cuisine pour faire griller le pain; elle profitera de l’occasion pour remplir une bouteille d’eau chaude ; et, après tout cela, elle lui apportera son thé.
Cette garde ne saura jamais reconnaître si son
malade est endormi ou éveillé; elle réveillera pour lui demander «s’il n’a besoin de rien; » et, quand il est levé, elle le laissera seul.
Elle chauffera la chambre comme un four la nuit, lorsque le malade a une chaleur fébrile ; et laissera tomber le feule matin, lorsqu’il aura le frisson.
Une telle garde semble n’avoir point d’yeux, d’oreilles ni de mains.
Elle ne touche jamais rien sans le heurter ni le renverser.
Elle ne ferme pas la porte, mais elle la pousse après elle, de façon qu’elle se rouvre constamment.
Elle ne fait jamais une friction sans faire une plaie qui, trop souvent, ne se guérit jamais tant que vit le malade.
Elle prend une tasse pleine d’une main, et de l’autre elle attise le feu, chaque main sera par conséquent également maladroite ; ou bien elle porte un plateau d’une main et un seau à charbon de l’autre ; l’un et l’autre laisseront échapper leur contenu, et, en se baissant pour les relever, elle cogne avec sa tête la table qui est auprès du lit du malade (historique).
Les tables sont faites pour recevoir les objets et les lits pour coucher le malade.
Mai;S cette garde posera sur le lit un lourd pot
aU’EST-CE QU’UNE GARDE-MALADE? 255 de fleurs ou un in-folio, ou un trayersin qui a roulé surleplanclier.
Cependant toutes ces choses sont faites par des femmes respectables, qui reçoiyent dans lesfamilles particulières leur guinée par semaine.
Définition que les hommes donnent d’une garde.
Mais il n’est pas un homme, même un médecin, qui ne définisse une garde convenable autrement qu’une « femme dévouée et obéissante. »
Cette définition serait aussi bonne pour un concierge, elle pourrait même convenir à un cheval; mais elle ne pourrait pas suffire à nnpoliceman! Combien de femmes n’ont rien à dévouer; ni intelligence, ni yeux, ni oreilles, ni mains; elles resteront, il est vrai, toute la nuit, assises auprès du malade, mais leur secours lui est inutile et leurs observations sont nulles pour le médecin.
On a vu des cas où le malade était déjà refroidi avant que la garde se fût aperçue qu’il était mort; et cependant elle ne s’était pas endormie ; souvent elle Va cru paisiblement endormi et il était insensible. On en a connu un plus grand nombre qui n’ont pas su reconnaître que leur malade était mourant, à moins qu’il ne le leur dît luimême.
A Dieu ne plaise que par ces réflexions nous voulions faire supposer que l’obéissance au mé-
decin n’est pas absolument nécessaire. Seulement, ni le médecin ni la garde n’insistent assez, à notre avis, sur la nécessité de l’obéissance intelligente et sur le peu de valeur de l’obéissance passive.
J’ai vu une garde obéissante, à qui il avait été recommandé de ne pas déranger, à dix heures du soir, par quelques détails de service qu’elle avait coutume d’accomplir à ce moment, un homme dangereusement malade, le laisser, toute la nuit, dans une profonde obscurité, alléguant, pour s’excuser de n’avoir point apporté, comme de coutume, sa lampe de nuit, l’ordre qu’elle avait reçu de ne pas le troubler.
Tout le monde a vu de ces gardes obéissantes laisser les fenêtres ouvertes par une grande pluie, ou un épais brouillard, et les tenir fermées quand le malade tombait en syncope.
Il n’y a point de milieu, pour elles, entre une fournaise et un foyer éteint.
Elles nous obligent, même dans ce climat si variable, de diviser l’année en deux parts; et de leur dire : « Maintenant, il faut du feu; maintenant, il ne faut plus de feu, » comme si l’on commandait des recrues. Vous ne pouvez vous fier à elles pour en obtenir un feu modéré. Quoique ce soit une question de savoir si, en Angleterre, excepté lorsque l’air extérieur est plus chaud que celui de l’intérieur, les malades ne sont pas toujours mieux
QU’EST-CE QU’UNE GARDE-MALADE? 257
avec un peu de feu, quand ce ne serait que pour renouveler l’air; avec de telles gardes, cette précaution devient impossible.
Définition d’une garde parles maîtresses de maison.
Les femmes, en général, définissent une bonne garde par ces trois adjectifs : « Sobre, probe, honnête ; » mais n’est-ce pas là des qualités exigées de toute autre femme de service? Ne demandez-vous pas davantage à votre cuisinière ou à votre femme de charge?
Quand on réfléchit combien les femmes, en Angleterre, exercent peu leurs facultés d’observation ; combien est répandu le préjugé général que toute femme est une bonne garde-malade, pourvu qu’elle soit « sobre et douce, » il semble plus important qu’une instruction clinique, pour ainsi parler, soit donnée à toutes les gardes-malades, là seulement où on peut la donner, dans les hôpitaux.
Principes élémentaires des devoirs d’une garde.
Les notions les plus élémentaires d’une garde intelligente doivent être l’observation du pouls, celle des effets du régime, du sommeil ; a-t-il été troublé? le malade a-t-il éprouvé des sursauts, symptôme ordinaire des maladies dangereuses? Le sommeil a-t-il été lourd et pesant? la respiration
bruyante? le malade a-t-il roulé ses draps? ^observation doit porter aussi sur la nature de Texpectoration, l’expectoration rousse des pneumonies, l’expectoration mousseuse des pleurésies, l’expectoration visqueuse des bronchites, l’expectoration panachée de sang, qui se produit souvent dans la consomption. La nature de la toux qui produit l’expectoration doit aussi être étudiée; l’état des sécrétions n’est pas moins important à connaître ; les neuf dixièmes des gardes n y connaissent rien. Quelle est la couleur des sécrétions ? Y a-t-il des alternatives de relâchement ou d’inaction complète des entrailles? les urines sont-elles pâles ou foncées, rares ou excessives, troubles ou limpides? Sont-elles foncées dans la constipation et pâles dans la diarrhée ? N’y a-t-il jamais du sang dans ces cas-là? N’y a-t-il point d’indice de vers chez les enfants? La plupart des gardes ne semblent pas se douter que toutes ces observations soient de leur ressort.
Il n’est pas moins essentiel d’observer les caractères de la respiration et la position dans laquelle les malades respirent le plus aisément. Dans les maladies de cœur, la vie a souvent été atteinte, parce que le malade est tombé accidentellement dans une position, où il ne pouvait pas respirer; tandis qu’au contraire la vie a été préservée par un changement accidentel de position. N’est-il
QÜ’EST-CE QU’UNE GARDE-MALADE
donc pas effrayant de pouvoir dire d’une garde, que ce n’est pas par ses soins, mais par un accident que son malade a pu respirer?
Un autre devoir essentiel de la garde est d’observer l’action des remèdes, comme, par exemple, celle de la quinine. Les aphthes dans la gorge, la surdité, le sentiment de compression sur les tempes sont les effets bien connus de la quinine. La perte de la mémoire est une de ses conséquences fréquentes et rarement connue, excepté par une garde très-observatrice; souvent elle n’a pas ellemême assez de mémoire pour se souvenir de ce que le malade a oublié.
Une bonne garde adresse rarement une question à son malade, ni sur ce qu’il sent, ni sur ce dont il a besoin; mais elle doit convenir que, soit pour elle-même, soit pour les autres, elle ne connaît pas ses sensations et ses besoins, sans les plus scrupuleuses observations confirmées par l’expérience.
Pourquoi, par exemple, une garde demandet-elle chaque jour à son malade : Voulez-vous, monsieur, que je vous apporte votre café, ou votre bouillon, ou autre question semblable, quand chaque jour, à la même heure, elle a coutume de les apporter? Il semble que ces questions n’ont d’autre but que le plaisir de faire parler le malade, tandis que ce qu’il désire le plus, c’est de n’être pas interpellé pour ces détails.
J’ai peur de ma garde.
Ce que préfère toujours un homme malade, dans la classe bien élevée, c'est que sa garde soit le plus possible hors de sa chambre (preuve suffisante de ce qu'est maintenant l'art de soigner les malades, et raison directe que ce qui est n'est pas ce qui devrait être). Un malade disait, lorsque ses amis lui exprimaient la crainte qu'il ne lui fût pas facile d’appeler sa garde : « La dernière chose que je ferais, si j’étais plus mal, ce serait de conserver ma garde dans ma chambre; du moins aussi longtemps que j’aurais ma connaissance. »
Voilà où nous en sommes maintenant; parmi les gens bien élevés, il n'y a pas la moitié autant de crainte de mourir seul que celle d'avoir la garde dans sa chambre.
Observations qui doivent être faites au chevet du lit du malade.
Il est donc un grand nombre d'observations de la plus haute importance, et tout à la fois physiologiques et pratiques, qui pourraient être faites par les gardes, si elles étaient formées à l'observation, et qui ne peuvent être faites que par elles ou par ceux qui sont toujours avec le malade.
J'ose à peine les indiquer, à cause du peu que
QU’EST-GE QE’UNE garde-malade? 261 l’on en sait, et aussi parce que Je ne puis en parler que d’après mon expérience personnelle.
Telles sont les idées différentes que se forme sur le temps le malade dont le pouls est fréquent, et le malade dont le pouls est lent.
Dugald-Stewart et d’autres métaphysiciens ont examiné la manière dont se forment nos idées par rapport au temps.
Sans entrer dans une telle élude physiologique, mon expérience m’a appris que le conte arabe, selon lequel les secondes paraissent des années à un homme dont la tête est plongée dans l’eau, se réalise pour le malade dont le pouls est accéléré.
Une inexactitude de dix minutes inflige aux malades de cette catégorie Tangoisse d’une heure d’attente.
D’un autre côté, pour celui dont le pouls est faible et lent, le temps s’écoule pour ainsi dire inaperçu.
On a très-peu observé la différence extérieure causée au lit de mort par les différentes maladies. Ceux qui meurent de consomption expirent trèsfréquemment dans un état de paix et de Joie séraphiques. Leur physionomie exprime presque le ravissement. Ceux qui meurent du choléra, de péritonite, etc., expirent souvent au contraire dans un état approchant du désespoir; leur physionomie exprime l’horreur.
Dans les dyssenterics, les diarrhées ou les fièvres^ le malade meurt souvent dans une sorte d^indifférence.
Toutefois, dans quelques cas de consomption et de péritonite, il y a également tour à tour des moments de désespoir ou de ravissement. Dans la Vie des Saints, et dans les biographies religieuses, nous trouvons souvent des descriptions assez exactes du lit de mort. Mais alors le malade et ses amis tentent des efforts imprudents pour ramener Détat de ravissement, sans songer qu"il n’est peut-être que purement physique, et s’il ne reparaît pas, ils considèrent cette absence d’exaltation comme un signe de manque de foi ou de réprobation.
Les amis, dans de semblables occasions, sont très-exposés à l’erreur, en jugeant de l’état spirituel du malade d’après les manifestations physiques.
La différence des tempéraments est à peine étudiée, en Angleterre, dans un but pratique, si ce n’est par les médecins, et les souffrances des malades sont, par cette raison, souvent évaluées beaucoup au-dessous ou beaucoup au-dessus de ce qu’elles sont en réalité. J’ai vu un Gallois réveiller tout un hôpital, parce que ses orteils étaient refroidis, tandis qu’un Anglo-Saxon se plaignait seulement de froid dans le dos, vingt-quatre heures
QU’EST-CE QU’UNE GARDE-MALADE? 263 avant sa mort. Un Anglo-Saxon peut éprouver deux fois plus de souffrances qu"il n’en exprime, et une femme de même race, trois fois davantage. Vous ne devez croire, en général, que la moitié des souffrances dont un Gallois se plaint, et un dixième de celles que déclare une femme de cette race.
Dans beaucoup de maladies, la puissance nerveuse est excitée sans aucune proportion avec le principe vital ou la puissance digestive, qui même sont excessivement en désordre ; dans d’autres cas au contraire, l’activité du cerveau cesse quand la puissance vitale est épuisée. Le malade mange et s’endort et sa vie est sauvée; mais celui dont le principe nerveux est excité reste capable dépenser longtemps après que la faculté de manger et de dormir a cessé d’exister, et ni le malade luimême ni ceux qui l’entourent n’ont aucune idée du péril où il se trouve ; il meurt simplement parce qu’il n’a plus le pouvoir de vivre.
Je cite seulement ces deux exemples entre beaucoup d’autres.
Il est une espèce ou un degré de délire qui est souvent pris pour la rêverie, et vice versâ. La rêverie se rapporte presque toujours à un passé éloigné, de même que le délire tranquille et doux qui précède la mort. J’ai vu de grands criminels parler, comme d’innocents petits enfants, du jardin de leur mère, précisément quelques minutes
avant d’expirer, et l’on supposait que c était un signe de ta grâce.
Le délire et les visions produites par l’opium se rapportent généralement aux choses présentes. Le malade décompose, dans son imagination, les circonstances récentes, les faits qui viennent de se passer, ou même ceux dont il est actuellement témoin.
Il m’est arrivé une fois de voir une grande actrice dans le rôle de lady Macbeth, il m’a semblé voir transporté sur le théâtre la scène d’un lit de mort, telle que j’en avais souvent été témoin. Ainsi, j’ai vu, quelques instants avant sa mort, un malade sortir de son lit, et représenter, en chancelant, quelques scènes du passé, absolument comme s’il marchait dans un état de somnambulisme.
Il y a beaucoup d’autres observations physiques par lesquelles des questions métaphysiques pourraient probablement être résolues; mais elles exigent, pour recueillir des données suffisantes, une expérience consommée. J’ai voulu seulement en indiquer quelques-unes.
CONVALESCENCE
Les conseils pour les malades ne conviennent pas aux convalescents.
Une grande partie des conseils donnés pour le temps delà maladie ne conviennent pas pour celui de la convalescence ; par exemple, les fantaisies du malade relativement à sa nourriture présentent souvent des indications précieuses à suivre, tandis . que pour le convalescent, c’estsouvent le contraire.
Toute bonne garde doit se faire un devoir de discerner quels sont les signes précurseurs de la convalescence. Dans toutes les maladies, ces signes sont plus ou moins les mêmes, mais ils sont naturellement modifiés par le siège et par la nature de la maladie.
Différences entre la maladie et la convalescence.
Durant la maladie, l’organisme tout entier est '"^nloyéàse débarrasser des causes morbides ;
CONVALESCENCE
durant la convalescence, il est occupé à réparer sa déperdition. Aussitôt que les puissances vitales ont été affranchies, il y a comme un élan vers la santé, opérant irrégulièrement, tantôt au profit de cer^ tains organes, tantôt au profit de certains autres.
Dans les accidents du ressort de la ckirurgie, le blessé ne doit pas être malade.
Ceci est remarquable surtout dans les accidents qui sont du ressort de la chirurgie, lorsqu’il y a ]>lusieurs fractures.
Le blessé sent distinctement comme une troupe de petits charpentiers à l’ouvrage avec de petits marteaux, qui travaillent d’abord sur une fracture, ensuite sur une autre, jamais sur deux à 1^ fois. Remarquez qu’un blessé peut et doit être en parfaite santé durant la convalescence qui suit un accident; si sa santé est dérangée, ce désordre vient de quelque autre cause que de l’accident.
Sobriété nécessaire dans la convalescence.
Lorsque l’action de la maladie est arrivée à son terme et que la convalescence est franchement commencée, le malade a très-souvent, pour sa nourriture, des désirs violents qui, lorsqu’ils sont imprudemment satisfaits, peuvent produire une dangereuse réaction on mêm^; une rechute. Les fonctions digestives commencent à retrouver leur
CONVALESCENCE
aclivilé, dont le premier symptôme est un surcroît d’appétit, réclamant une nourriture qui dépasse en quantité ou en qualité (ou toutes les deux à la fois) ce que l’estomac peut digérer. La plus extrême précaution est alors nécessaire de la part de la garde, pour prévenir de graves accidents. Le médecin est naturellement le meilleur juge de la nourriture et du régime convenables ; mais, durant la convalescence, il n’est plus là chaque jour; très-souvent, il ne vient pas plus d’une fois ou deux par semaine, et la garde, à l’une des périodes les plus importantes de la vie de son malade, est laissée presque à elle-même; elle doit alors être médecin aussi bien que garde. Il dépend donc beaucoup de ses connaissances et de son expérience que la convalescence puisse marcher d’un pas lent mais assuré, ou qu’elle reçoive quelque rude échec, qui la fait reculer pour plusieurs semaines. On a vu une seule imprudence faite dans un bon motif occasionner la mort.
Appétit des conYalescents.
Il est plus sage d’établir, comme règle du régime des convalescents, qu’ils doivent rester audessous de leur appétit plutôt que de le satisfaire, et surtout de le dépasser ; car il est certain que, pour satisfaire l’appétit d’un convalescent, il faut lui accorder plus qu’il n’est nécessaire pour sa
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nourriture ; le besoin qu’il éprouve, pour suppléer à la déperdition occasionnée par la maladie, étant excité au delà de ses facultés digestives.
La garde a souvent à lutter, non-seulement contre l’appétit du convalescent, mais contre les bons offices de ses amis ; les friandises malsaines, funestes peut-être, sont au nombre de leurs premières marques d’affection; la garde doit être très-vigilante sur ce point; elle doit se souvenir que sa responsabilité ne finit que lorsque ses services ont cessé, et qu’elle est réellement la seule qui puisse régler le régime du malade, en stricte conformité avec les ordres du médecin.
D’un autre côté, il se peut que la principale difficulté, dans les commencements de la convalescence, soit le défaut d’appétit du malade; ceci arrive souvent quand il n’a point encore changé d’air. En ce cas, la garde doit prendre les mêmes soins pour le régime et l’exactitude des heures que ceux qui ont été indiqués pour les malades, dans le chapitre vi.
Il y a d’autres complaisances, outre celles qui sont accordées à l’estomac, qu’il est nécessaire de réprimer. Les malades sont quelquefois disposés à dépasser leurs forces, à s’exposer à certaines fatigues inutiles, à s’asseoir dans des courants d’air. Leurs amis prolongent souvent des lectures ou des eanversatioDS qui les épuisent et qui sont suivies
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par une dépense de forces vitales, qui ne se recouvrent pas de longtemps. Il faut aussi être en garde contre le tort de trop ou de trop peu les couvrir ; mais règle générale il faut que les convalescents soient habillés chaudement.
Pour toutes ces choses, un convalescent est, en quelque sorte, comme un enfant ; ni son corps ni son esprit n’ont recouvré leur équilibre et, pendant un certain temps, qui varie selon les différentes maladies, la garde doit le guider d’après sa propre expérience. Elle a ce grand avantage qu’elle a surveillé toute la marchedela maladie, depuis le moment du danger jusqu’à celui de la convalescence ; et, en ne perdant pas de vue le cours entier de la maladie, elle sera capable de trouver le droit chemin.
Ce n’est pas dire qu’elle doive, comme le médecin de Sancho Pança, faire enlever de la table tous les mets; elle doit, dans cette période de son service, comme précédemment, exercer sa prudence et son bon sens ; elle doit étudier son convalescent aussi exactement qu’elle a étudié son malade.
Imagination des convalescents.
L’activité et les désirs de l’imagination sont, comme ceux de l’estomac, extraordinaires chez quelques convalescents, spécialement chez les con-
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valescents de la fièvre. Ils ont souvent la passion des romans, non pas des romans de mœurs et d’analyse, mais des romans dramatiques et émou' vants, et s’ils ne peuvent pas obtenir ceux-là, ils sont capables, avec une lucidité de mémoire et une vigueur d’imagination singulière, de repasser dans leur esprit des romans qu’ils n’ont pas lus depuis vingt ans. Ils ont souvent avoué qu’ils n’avaient jamais su jusqu’alors ce qu’étaient les plaisirs de l’imagination. Il faut tâcher de combattre cette disposition, car les terreurs, produites par les histoires de revenants ou de crimes atroces, seront présentes dans leur esprit sous les couleurs les plus vives, et deviendront insupportables jusqu’au point de troubler leur sommeil.
utilité du changement d’air.
Un changement quelconque, le changement d’air principalement, sont de la première importance, aussitôt que la maladie a disparu. Il n’est personne qui n’ait remarqué qu’une personne en convalescence reste quelquefois des semaines entières sans faire aucun progrès, quoiqu’on ne soupçonne aucune cause à ce temps d’arrêt. Le simple changement du rez-de-chaussée au premier étage peut quelquefois hâter la convalescence du malade. Le seul éloignement de ce qu’il considère comme une chambre de malade lui donnera
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une secousse salutaire. Un changement quelconque lui est donc nécessaire^, ne serait-ce que pour aller dans un autre lieu, ou même seulement dans une autre chambre; il commence dès lors à se remettre, ceci est une expérience journalière; mais, pour les pauvres, le changement d’air est presque impossible, et ceux d’une autre classe* qui n’ont pas une grande expérience, ceux qui n’ont pas reçu l’enseignement que donne une grave maladie se doutent peu combien est nombreuse la catégorie des malheureux pour qui il serait nécessaire d’établir (et combien de temps encore en seront-ils privés?) un séjour intermédiaire entre l’hôpital et une maison de convalescence, où ils ne sont pas soignés. Une institution qui réunirait les soins les plus vigilants et tous les secours qu’on trouve dans les hôpitaux, avec l’air de la campagne, épargnerait à beaucoup d’individus le séjour dans les maisons de travail, à tous le malheur de vivre sur la taxe des pauvres; à beaucoup d’autres encore celui de donner naissance à des familles maladives; à un grand nombre une mort prématurée.
Institutions de convalescence.
Il y a beaucoup de personnes à qui ce sujet semble sans importance; d’autres disent que quand un malade est convalescent, il est en bon