GÉNÉRALITÉS
On a dit que les Solanées sont des narcotico-âcres et l’on a rangé dans cette catégorie le Tabac, la Belladone, la Stramoine, à côté de la Digitale, de la Coque du Levant, de la Ciguë, des Strychnées etc. Cette classification n’est point vraie, du moins pour la Belladone et la Stramoine, qui sont excitantes ou hypnotiques, selon les doses, et qui doivent être rangées, avec la Jusquiame, à côté de l’opium, dont elles différent cependant par un certain nombre d’effets. Le Tabac reste parmi les narcotico-âcres et, comme eux, détermine les vomissements et la purgation.
Linné a dit: Plantœ qim genere conveniunt, etiam virtute conveniunt; quœ ordine naturali continentur, etiam virtute propius accedunt. Cet aphorisme a servi de point de départ à la théorie des rapports botanico-chimiques, théorie vraie quelquefois, mais aussi souvent en défaut. Les Solanées semblent la confirmer; car, dans le petit nombre de celles qui ont été soumises à l’étude chimique ou médicale, on a trouvé des principes éminemment actifs: Daturine, Atropine, Hyoscyamine. Nicotine, Solanine. Parmi celles qui n’ont pas été examinées se placent des plantes dites &'agrément, qui font l’ornement de nos jardins, et dont quelques-unes, pourtant, sont redoutables par leurs propriétés vénéneuses.
Selon M. Delioux *, les Indiens se servent du suc de Cestrum pour
* Considérations générales sur la famille des Solanées {Revue de thérapeutique médico-chirurgicale. 1863, p. 88).
empoisonner leurs flèches. Linné a imposé aux Solanées le nom de Luridæ; ce nom nous paraît peu mérité; à part la Jusquiame noire, presque toutes les plantes de cette famille sont remarquables par leur élégance. Dans le Tabac ordinaire, rien ne traduit à l’extérieur l’action si énergique de la nicotine ; les Datura ont des fleurs magnifiques et l’aspect hérissé de leurs fruits n’empêche pas les enfants de commettre de fatales imprudences. Les journaux politiques racontaient, il y a quelques jours à peine, l’empoisonnement de deux petites filles par les semences de la Stramoine. Qui n’a pas lu, dans la Phytographie médicale, de Roques, cette observation si intéressante de M. Gaultier de Claubry, où il est fait mention de l’empoisonnement de plus de 160 soldats français par les baies de la Belladone? Les recueils scientifiques sont remplis de faits du même genre.
Nous ne croyons pas devoir nous étendre davantage sur l’antagonisme entre l’aspect extérieur et les propriétés des plantes de cette famille. Le peu que nous en avons dit suffira pour montrer que nous n’acceptons pas les noms de «tristes,» de «livides» qu’on leur a appliqués.
A l’époque où l’on se préoccupait du prétendu système nerveux des plantes, quelques savants firent des expériences relatives à l’action des substances vénéneuses sur les végétaux. Les conclusions qu’ils en tirèrent eurent alors un certain retentissement, et cette théorie est arrivée jusqu’è nous, bien qu’elle ait été combattue d’abord par M. Gœppert et plus tard par M. Bouchardat. Nous l’aurions passée sous silence si nous ne l’avions trouvée dans le mémoire de M. Delrioux, médecin distingué, qui accepte comme fondées les assertions de M. Macaire- PrincepL M. Macaire admettait que les poisons végétaux, vénéneux pour les autres plantes, le sont aussi pour colles qui secrétent ces poisons, et rapprochait cette action de celle que produit sur eux-mêmes le venin des serpents qui se blessent avec leurs propres crochets.
' Kmpoüünnernent des végétaux etc. {/inn, dej)hys. et de chim., l. XXXIX).
Quelques années auparavant, M. Marcet concluait de ses expériences : «Les poisons végétaux, et en particulier ceux qui tuent les «animaux par leur action sur le système nerveux, causent aussi la «mort des plantes. Or, comme ces derniers poisons n’attaquent en au- « cune manière le tissu organique des animaux, il est difficile de con- «cevoir qu’ils puissent altérer celui des végétaux, au point de les tuer «en quelques heures, et il paraît probable qu’il existe chez ces derniers « un système d’organes affectés par certains poisons à peu près de la « même manière que le système nerveux L»
M. Gœppert, en 1829 ^ et M. Bouchardat, en 1843 ^ ont constaté que les extraits de Jusquiame, de Belladone, de Stramoine etc. n’ont pas plus d’action que les extraits des plantes non vénéneuses, telles que Gentiane, Pissenlit, Tussilage.
Dans notre thèse inaugurale nous avons adopté cette conclusion, et nous l’avons exprimée dans la conclusion suivante*: «Dans les liqueurs inertes, les racines s’entourent, surtont vers l’extrême pointe, d’un dépôt de la matière colorante. Ce dépôt, à la longue, rend l’absorption très-pénible ou nulle et amène la destruction des spongioles.» Ainsi l’action délétère des Solanées, soit sur elles-mêmes, soit sur d’autres végétaux, n’est probablement pas réelle et doit être attribuée d’ailleurs à une tout autre cause qu’à celles admises par MM. Marcet, Macaire et Delioux.
Les considérations qui précèdent vont nous permettre d’aborder maintenant l’histoire des Solanées les plus intéressantes. Nous passerons en revue chacune de ces plantes, en basant l’ordre de leur étude successive sur leur degré d’importance économique, toxique ou médicamenteuse. Le Solanum tuberosum devrait occuper la première place,
‘ De l'action des poisons sur le règne végétal {Ann. de phys, et de chim., t. XXIX).
* Influence de l’acide hydrocyanique etc. {Ann. des sciences nat.., ■1''“ série, t. XIX).
» Influence des poisons sur les plantes etc. {Recherches sur la végétation appliquées à l'agriculture. Paris 1846, p. 112 à 117).
^Études sur le rôle des racines etc., p. 23.
en raison de son emploi dans l’alimentation ; mais la plupart de ses congénères étant doués d’une action faible et peu employés, nous ne parlerons de cette plante que lorsque nous traiterons des autres espèces du genre Solanum.
Nicotiane.
Ce genre doit son nom à l’ambassadeur français Nicot, qui le premier apporta le Tabac en France. La plante la plus répandue de ce genre est \q Nie. Tabacim, que l’on a tantôt proscrit, tantôt appelé herbe sainte, herbe sacrée. Son usage a prévalu malgré le ridicule, les persécutions, l’excommunication môme, et, de nos jours, il est peu d’hommes qui, sous une forme ou sous une autre, n’en aient contracté la déplorable habitude. Le Tabac est cependant l’une des plantes les plus actives parmi les Solanées vireuses, et il doit ses propriétés à un alcaloïde volatil connu sous le nom de nicotine. «La présence^ d’une certaine proportion de cette substance dans le Tabac conduit à se demander si l’usage du Tabac n’est pas sans danger, bien qu’on ait prétendu que cet usage pouvait être utile; que, notamment, on facilitait la digestion en fu.mant après le repas. 11 y a lieu d’établir une distinction en tenant compte des doses, dont l’influence sur la prédominance de certains effets ne saurait être niée. Pour ce qui est de l’influence regardée comme salutaire des fumigations de Tabac après les repas, il faut savoir que les sécrétions du canal intestinal sont liées entre elles par d’étroites sympathies, qui ont fait dire qu’elles s’appellent. L’excitation de la sécrétion salivaire détermine une activité plus grande de la sécrétion gastrique. L’estomac d’un chien à jeûn est sec, et cependant, en excitant chez cet animal la sécrétion salivaire par l’introduction dans sa gueule de pyrèlhre, de Tabac ou d’acide acétique, on détermine l’apparition d’une certaine quantité de suc gastrique. N’en
• Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses {Nicotine). Paris 1867, p. 398.
serait-il pas de même dans l’usage du Tabac à fumer, qui faciliterait la digestion en favorisant les sécrétions?»
Ainsi, d’après le célèbre professeur du Collège de France, le Tabac devrait peut-être son action sur l’estomac à l’excitation directe des glandes salivaires; il se produirait alors un de ces phénomènes réflexes ou sympathiques, dont la cause prochaine n’est pas encore bien expliquée. Employé avant le repas, le Tabac a sans doute une action différente, peut-être semblable, mais qui s’en distingue aisément par les résultats. Les chasseurs, les militaires en campagne ont souvent usé de ce subterfuge pour tromper l’estomac , comme on dit.
L’activité de cette plante, les effets violents qu’elle détermine, l’ont fait rejeter du nombre des médicaments internes; son usage à l’extprieur est même à peu près abandonné et on ne la trouve plus guère que dans les recettes de la médecine populaire. Les traités spéciaux renferment un certain nombre d’exemples d’empoisonnement dus à son emploi dans les maladies de la peau. Il a été préconisé cependant contre un grand nombre d’affections, et Fowler prétend s’être servi avec succès de son infusion contre les hydropisies.
Les phénomènes produits par l’ingestion du Tabac sont les suivants : vomissements continuels accompagnés de tranchées violentes et suivis de déjections sanguinolentes; puis stupeur, engourdissement, pouls lent, vertiges, délire, tremblement continuel etc. Les auteurs ne sont pas d’accord quant à son action sur la pupille. M. Pouchet^ dit qu’elle ne se contracte pas; MM. Mérat et de Lens^ disent le contraire, d’après Orfila. En 1853, M. Delioux® nous apprend que l’action de la nicotine sur la pupille ne paraît pas bien spécifiée : suivant les uns, elle la resserre; suivant d’autres (Giacomini), elle la dilate. Les expériences de M. Claude Bernard ne nous enseignent rien à ce sujet. Un chien
' Essai sur l’histoire naturelle et médicale de lajamille des Solanées (Tlièse do Paris, 1827).
» Dictionnaire universel de matière médicale {Nicotiane).
* Loc, cil.
auquel il administra trois gouttes de nicotine, après lui avoir coupé les deux pneumogastriques, avait «la pupille contractée comme cela a lieu après la section des pneumogastriques.» Cette observation ne prouve pas que la nicotine a la propriété de faire contracter la pupille; on ne peut rien en conclure.
Le principe actif du Tabac est la nicotine, avons-nous dit. Ce nom lui fut imposé par Thomson; elle fut découverte en 1809 par G. Cerioli, de Crémone, dans le Nicotiana Tabacurn, et par Vauquelin dans les feuilles de deux espèces de Nicotiane. Plus tard, Posselt et Reimann l’ont extraite à l’état de pureté des feuilles de Nie. Tabacurn, macrophylla ruslica, mac. glutinosaK MM. Ortigosa, Barrai, Melsens et Schlœsing ont donné sa composition et celle de ses sels. Enfin, les recherches de MM. Kekulé et de Planta ont permis de la classer dans la série déjà si riche des ammoniaques composées.
La nicotine se trouve dans les divers Tabacs, probablement à l’état de malate et de citrate, et en proportion variable, ainsi qu’il résulte du tableau suivant de M. Schlœsing.