OBSERVATION VII
M. H.., Aristide, lieutenant au 4° régiment d'infanterie de marine, 30 ans.
Le 12 mai 1887, vers une heure de l'après-midi, cet officier allait, à cheval, reconnaitre le terrain d’une marche-manœuvre que le régiment devait effectuer le lendemain. L'animal s’étant subitement emballé, vint à glisser dans une courbe au passage d’un ruisseau et désarçonna, l’étrivière gauche ayant cassé sous la secousse, son cavalier qui tomba à droite et fut trainé pendant une vingtaine de mètres, puis se trouva engagé sous le cheval qui venait de s’abattre à la suite d’une nouvelle glissade sur le pavé humide.
L'inspection du blessé sur le lieu de l'accident permit de constater des ecchymoses à la région palpébrale droite, une luxation de l'épaule et une plaie peu grave en apparence au genou droit. Cependant cette plaie située à la région sus-condylienne et unie à une gêne excessivement douloureuse des mouvements du genou, qui s'était subitement gonflé d'une façon notable, fit croire au premier abord, dans un examen sommaire, à une fracture sus-condylienne du fémur.
A l'arrivée à l'hôpital, après avoir réduit la luxation de l'épaule par les procédés d’extension et de contre extension, le procédé de douceur n'ayant pu donner aucun résultat satisfaisant, M. le docteur Bérenger-Féraud exa-
mine la lésion du genou et constata alors qu'il n’y a pas de fracture.
(1) Service des officiers. M. Bérenger-Féraud, Toulon.
Par contre il existe une plaie de 3 centimètres environ intéressant la région supéro-interne de l'articulation du genou et admettant dans son intérieur presque toute la phalangette de l’auriculaire; la séreuse articulaire est intéressée à ce niveau et l'exploration avec le doigt ramène, en même temps qu’un petit caillou rugueux gros comme un pois, une certaine quantité d’un liquide filant, absolument semblable au liquide synovial.
On lave avec précaution la plaie et toute la région environnante et on applique le pansement suivant : compresses trempées dans la solution de biiodure de mercure, alternant avec des compresses alcoolisées, puis une épaisse couche de ouate et une toile imperméable, le tout maintenu par des longuettes, et le membre est placé dans une gouttière.
Le malade une fois pansé se sent notablement soulagé.
15 mai : Pas de douleur, on examine le pansement mais sans le défaire.
23 mai : Le pansement en place depuis onze jours sans avoir été dérangé, est enlevé pour l'examen de la plaie du genou. Il est souillé assez profondément.
La plaie ayant les dimensions d’une pièce de 5 francs offre une assez grande surface de suppuration et présente des bourgeons charnus, vivaces. D'ailleurs pas de gonflement des parties avoisinant le siège de la lésion. Le genou est parfaitement libre, du moins en tant qu'il n'offre à l'observation ni douleur, ni chaleur, ni gonflement. À eu dans la journée un accès de fièvre dû probablement à un paludisme consécutif à un long séjour au Gabon et réveillé par le traumatisme.
30 mai : La plaie du genou, dépansée aujourd’hui, offre un bel aspect. Bourgeons charnus vivaces. La jambe est tenue hors de la gouttière le jour.
4 juin : On visite la plaie : bon aspect. Cicatrisation des parties profondes. M. H... s'est levé cette après-midi, 23° jour après l'accident, et est resté hors de son lit pendant deux heures sans éprouver aucune fatigue. Les mouvements de la jambe et de la cuisse n’occasionnent aucune douleur.
9 juin : Le ‘pansement biioduré est renouvelé. La production de bourgeons charnus est très active; on les réprime avec le crayon de nitrate d’argent. Le malade reste levé une bonne partie de la journée.
A4 juin: Amélioration constante. Le blessé a pu descendre dans la cour de l'hôpital en s'appuyant seulement sur une canne.
16 juin : Est resté levé toute la journée. La marche devient de plus en plus facile.
26 juin : La plaie dépansée laisse constater une cicatrisation des plus actives et des plus rapides.
9 juillet : La cicatrisation est presque complète cet officier commence à passer une partie de la journée à vaquer à ses occupations privées en ville.
10 juillet : M. H.... mis exeat pour jouir d’un congé de convalescence de trois mois.
Get officier est reparti pour le Tonkin par le transport du 20 novembre dernier, soit six mois après sa chute.
Valeur pratique du biiodure de mercure dans le pansement des plaies.
On nous reprochera peut-être d’avoir rapporté les observations qui précèdent d’une façon un peu trop complète, mais nous répondrons que notre intention, en agissant ainsi, était de bien montrer l’étendue des lésions, l'importance des organes atteints et mis en rapport avec l’air ambiant; nous avons voulu en un mot faire ressortir dans toute leur importance les avantages que présente le mode de pansemeut que nous nous sommes donné la mission de défendre, tout en en faisant connaître le danger minime.
Ce danger qui à été si redouté autrefois, l’intoxication mercurielle, danger qui a fait reculer devant son application pendant de longues années des chirurgiens renommés, est aujourd'hui presque négligé. Il suffit en effet de surveiller le malade pendant l’application du pansement mercuriel, de le suspendre au moindre symptôme douteux de salivation ou de stomatite, pendant quelque jours, pour se mettre à l'abri d’une accusation fondée trop souvent sur le scepticisme ou l’exagération.
D'autre part, les avantages présentés par l'emploi du biiodure dans le pansement des plaies sont trop réels et trop manifestes pour négliger un mode de thérapeutique chirurgi-
cale appelé à rendre les plus grands services. 6 M
En effet, d'après ce que nous avons vu, on peut rapporter ces avantages à quatre ordres d'idées.
1° Par rapport à l’hygiène générale;
2° Par rapport au malade ;
3° Par rapport au chirurgien ;
4 Par rapport à un point de vue plus spécial, celui de la chirurgie d'armée et de la chirurgie navale.
1° Æygiéne générale. — Nous avons vu que, d’après les dernières découvertes de Miquel, le biiodure de mercure est placé au premier rang des antiputrides et des désinfectants; en outre, nous avons vu dans lessalles, à côté de malades atteints de suppurations interminables, placer d’une manière transitoire des individus atteints d’érysipéle sans que les plaies des malades voisins aient eu le moins du monde à souffrir de la proximité de pareils milieux, En outre cet agent ne possédant au titre où on l’emploie aucune couleur et aucune odeur, ne peut pas souiller les linges qui couvrent le malade non plus que les objets de literie, draps, couvertures, etc., en même temps qu’il n'émane aucune odeur gênante pour le malade lui-même ou pour ceux qui l’approchent.
2° Relativement au malade. Le malade en retire des bénéfices de plusieurs ordres.
Les propriétés antiseptiques et désinfectantes de ce sel, mettent le malade, d’une manière presque complète, à l’abri de l’intoxication putride.
La majorité des blessés ou opérés dans le cas où, bien entendu, ils ont été pansés immédiatement par ce procedé, échappent entièrement même à la fièvre traumatique primitive et c’est bien certainement par l’action antiputride du biodure de mercure qu’il convient, dans ce cas, d'expliquer cet avortement de toute réaction pyrétique initiale (1).
(1) Sédillot. De l'influence des découvertes de Pasteur sur les progrès de la chirurgie.