‹ Des Sorties Provisoires a Titre D'EssaiChapitre 35 sur 44 · Lerèvre, Revue de Paris, 1° février · texte numérisé non relu

Lerèvre, Revue de Paris, 1° février

Il n’est pas en effet si loin derrière nous le jour où Pinel enleva leurs chaînes aux aliénés. Si peu à peu leur sort s’améliora du no-restraint et connut les mesures humanitaires de l’opeu-door et des sorties d'essai, il n’en subsiste pas moins que l’aliéné, pour employer le noble expression de notre maître, le D" Ritti n’est pas promu, pour tout le monde, à la dignité de malade. IL se dégageait à peine de l’incarcération qu'il subissait la « garderie ». C’est un traitement qu'il réclame maintenant; il aura ses spécialistes, ainsi que ses frères en maladie. ;

Ce souhait de voir s’accroître le nombre des médecins d'asile n’est pas exprimé d'aujourd'hui. Dès 1818, Esquirol, dans son rapport fondamental sur les aliénés, ne s’élevait-il pas contre le nombre exagéré de malades imposés à un seul médecin; il aurait voulu ne voir construire que des asiles à population restreinte, n’admettant qu'un maximum de deux cent cinquante lits. Un tel vœu, émis à l’aube du xrx* siècle par ce pionnier de la médecine mentale demeure insatisfait: on compte encore aujourd'hui, en France, un médecin pour une moyenne de #25 malades, déplorable proportion, si l’on en croit le D' Sokalsky (1), qui, faisant un calcul analogue à celui que M. le D' Pactet avait présenté dans une séance de la société médico-psychologique, démontre qu'il est impossible à un médecin de

soigner plus de 100 à 150 malades.

1. D' Soxazsxy. Rapport sur l’Asile départ. d’aliénés d’Onfa, analysé in Ann. méd.-psych., 1903, t. 18, p. 148.

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Souhaitons done avec Esquirol que survienne promptement cette réforme sans contredit de première nécessité : que le rapport s’abaisse du nombre de praticiens

au nombre d’internés.

S 3. — C’est ainsi que le praticien, s’il en arrive à mieux connaître son malade, ne manquera pas d’être aussi bien renseigné sur sa famille. C’est une condition de succès tout aussi importante que la première, il n’est pas d’aliéniste qui n’en soit persuadé. Notre maître, le D: Ritti, s’attachait à nous faire comprendre la portée de ce précepte : « Il importe pour chaque cas particulier de se préoccuper non seulement de l’état du malade, mais aussi de celui du milieu dans lequel il va être transplanté. »

Le degré de culture et d'intelligence des parents, leur valeur morale plus ou moins grande, sont autant de points sur lesquels il tient à être préalablement fixé.

Cette condition malheureusement, ne trouve pas partout à être satisfaite; et c'est le principal grief que notre maître, le D” Ritti, conçoit à l’adresse de ces grands asiles, admettant dans leur enceinte les malades d'office de plusieurs départements : les visites de la famille, qui souvent demeure assez loin de là, sont rares, car elles exigent une perte de temps et un sacrifice d'argent dont les pauvres bourses ne peuvent faire les frais. Notons en passant, que si les médecins de Charenton n’ont pas hésité à largement user des sorties

d'essai, c'est que le recrutement par placement en

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grande partie volontaire des aliénés y préparait merveilleusement; bourgeois, commerçants, tous malades aisés, y reçoivent de très fréquentes visites. Les méde cins entrent en relations avec les proches qu’ils ont tout le loisir d'apprécier : « Jamais jusqu'ici, je n’ai eu d’ennuis, écrivait le D° Ritti, je connais bien, en effet, les malades et leurs parents et je sais qui je confie et à qui je confie ».…

Pourquoi ne ferait-on pas pour les pauvres, pour les « offices > ce qu’on fait actuellement pour les riches ou placements volontaires ? multiplier les asiles à population restreinte et exclusivement départementaux ! ne serait-ce pas renverser une de ces inégalités qui soumettent encore des malades à l’odieux joug des classes sociales !

Cette question de l’entourage ne laisse pas que de requérir tout notre soin; le D° Campbell en a toujours tenu le plus grand compte au cours de sa carrière d’aliéniste et il nous fait part dencerquira3#n0oté « L'ambiance domestique, le caractère des parents du « malade sont autant de facteurs qui concourent à « militer contre le bien-être du convalescent et mème « à le renvoyer à l'asile.

« J'ai vu plusieurs malades qui, selon toute vraisem- « blance, paraissaient devoir rester bien portants, forcés « de revenir à l’asile, parce que très certainement ils « avaient eu à lutter avec des difficultés domestiques « et dans des circonstances telles qu’une personne non « aliénée les auraient trouvées vraiment pénibles. » Et

plus loin : « Beaucoup de malades mis en liberté, chez

No « qui ona noté une prédispositon héréditaire nettement « marquée, ont, dès le moment de leur sortie, à sup- « porter de grandes contrariétés que leur inflige leur fa- « mille, supposée saine d'esprit. À propros de plusieurs « malades confiés à mes soins, bien souvent je me suis « demandé quel hasard de sélection réservait aux pre-

« miers l’internement qu’il épargnait à leurs proches ?»

.$ 4. — Une troisième question ne se pose pas pour les placements volontaires. Elle est un obstacle sérieux à la mise en liberté provisoire des « offices ». Quelles sont les ressources du malade ? La réponse trahit presque toujours, sinon la misère, du moins la gène: « C’est « souvent le manque d'argent, constatait le D’ Fairless, « qui s’oppose à ce que les parents reprennent leurs « malades, aussitôt qu’il le faudrait >». Aujourd’hui, en Écosse et en Angleterre, cette cause d’empêchement a disparu. En France le projet de loi Dubief a cherché à la supprimer. On ne saurait évidemment séparer cette question de la question primordiale d’assistance aux convalescents d'affection mentale. La nécessité pour le malade d’avoir dès l’exeat, à gagner son pain, par son propre travail, la hantise du «struggle for life», ne sont pas des perspectives faites pour équilibrer définitivement des facultés instables.

Et puis d’autres complications hérissent de difficultés sans nombre ce problème cruel!

L'aliéné doute de lui-même : est-il à même de fournir un travail rémunérateur ? quelle famine lui réserve.

son activité ! trouvera-t-il mème du travail, si ses em-

= 08 La ployeurs viennent à découvrir, ce qu’il ne peut cacher, sa tare d’ex-aliéné !

Autant d’impérieux facteurs d’une nouvelle chute ! L'avenir impartial nous dira si des législateurs ont trouvé bon d'abandonner, au plus fort de la mêlée sociale de malheureux désemparés que la société marätre voue sans défense aux pires catastrophes !

Quant au médecin d'asile son dévouement à la cause des malades qu’il guide résolument vers la terre promise de la guérison, trouvera son encouragement dans le succès de sa méthode, plus encore que dans les hommages rendus à son abnégation. Désormais, il ne doit plus être seulement le personnage hiérarchique que désigne l’appellation de « chef de service » ; il n’apparaîtra plus à ses pensionnaires comme le complice de l’autorité qui enferme. La fonction la plus noble et la plus sérieuse lui incombe : c’est à lui qu'échoit le devoir de veiller sur le malade au délà des soins médicaux. Il sera le conseiller éclairé du convalescent et son meilleur interprète auprès des siens. Il aura à cœur de disperser aux vents de la persuasion les derniers tisons des discordes familiales. [1 sera le médiateur suprème entre des adversaires que les rancunes séparent encore. Rôle énviable, tâche non sans grandeur !

Sa bienfaisanteinfluence ne se limitera pas aux frontières des asiles ! Dès qu’il aura déterminé le moment opportun de la libération conditionnelle, il saura qu’un infortuné réclame au dehors sa protection : il accueil-

lera d’une oreille amie, les confidences du libéré, ses

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