IX. — PATHOGÉNIE
L’étiologie et la pathogénie de la plupart des sueurs partielles sont obscures. Nous allons étudier d’abord l’influence de la circulation et du système nerveux sur la sécrétion sudorale avant d’essayer d’expliquer le mode de production de chaque sueur locale. Nous tâcherons ensuite de démontrer que presque toutes ces éphidroses ne diffèrent pas beaucoup entre elles quànt à leur pathogénie.
Que faut-il à une glande quelconque pour fonctionner? Il faut qu’il y ait afflux du sang normal dans cette glande. Les belles expériences de Cl. Bernard ont démontré que toutes les fois qu’une glande sécrète, il y a hyperémie dans cette glande : il y a en d’autres termes une sorte de congestion plus ou moins intense des capillaires qui se distribuent aux parois glandulaires, congestion qui cesse lorsque la glande revient à l’état de repos. Les glandes sudoripares, en particulier, entrent en activité toutes les fois que sous l'influence du système nerveux d’une gêne mécanique de la circulation, il se fait un afflux sanguin dans les capillaires de leurs parois. Ainsi, dans le stade do sueur de la fièvre intermittente, il y a dilatation de tout le
réseau capillaire cutané : l’opium produirait la diaphorèse en hyperétniant la peau. Cette hyperémie est évidente dans certaines sueurs partielles, comme celles qui accompagnent les névralgies et comme l’éphidrose parotidienne : on observe en effet dans ces cas de la rougeur, de la tuméfaction et une élévation de la température là où siège l'hypersécrétion.
L’influence du système nerveux sur la sécrétion de la sueur est démontrée par une foule de circonstances. On sait qu’une vive émotion peut couvrir tout le corps de sueur; de même une grande douleur physique. C’est par l’intermédiaire du système nerveux, que la température extérieure agit sur l’appareil sudorifère : l’élévation de la température impressionne les nerfs sensitifs de la peau : l’impression gagne les centres nerveux, et delà se réfléchit sur les vaso moteurs cutanés de telle façon, quelles petits vaisseaux ou artérioles se dilatent : de là résultent l’hyperémie et l’hypersécrétion des glandes sudoripares.
Les expériences de MM. Dupuy et Brown-Séquard sur les animaux ont montré l’influence qu’exerce le nerf grand sympathique sur la sécrétion sudorale. Ils ont sectionné le grand sympathique cervical et ils ont vu que la transpiration était augmentée en même temps que les autres sécrétions du côté de la tête correspondant à l’opération. Ils ont observé ce phénomène particulièrement à l’oreille des chevaux. « Presque tous les physiologistes admettent maintenant, dit Brown-Séquard (1), que la section du sympathique cervical est suivie de la paralysie des vaisseaux sanguins et que
(1) Brown-Séquard : Leçons sur les vaso-moteurs et l’épilepsie.
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cetle paralysie ayant pour conséquence de laisser passer à travers les vaisseaux une plus grande quantité de sang dans un temps donné est suivie d’un accroissement des propriétés vitales clés tissus nerveux, contractiles, glandulaires, etc... Les circonstances diverses qui déterminent un plus grand afflux de sang dans les vaisseaux de la tête en un temps donné, donnent naissance à presque tous les phénomènes qui suivent la section du sympathique cervical. Ainsi, par exemple, j’ai trouvé que la suspension d’un animal par les pattes de derrière en déterminant une congestion dans la tête, produit à très -peu de chose près tous les effets de cette section. »
A côté de ces faits expérimentaux, ont peut placer certains faits pathologiques qui en sont, pour ainsi dire, la démonstration. Dans plusieurs observations de lésions des ganglions du grand sympathique par des tumeurs, on a noté des sueurs partielles clans les régions delà peau qui reçoivent leurs vaso-moteurs de ces ganglions (1).
Brown-Séquard a encore observé chez les animaux à la suite d’une section d’une moitié latérale de la moelle épinière, à la région dorsale, une augmentation de la sueur sur le membre postérieur correspondant.
« L’influence du système nerveux sur les fonctions organiques et particulièrement sur les sécrétions, dit encore ce grand physiologiste, peut avoir lieu par suite d’irritation, soit des fibres centrifuges, soit des fibres nerveuses centripètes ou sensitives, soit enfin des centres nerveux. »
En résumé, le sang qui alimente toutes les glandes circule clans des vaisseaux que le système nerveux tient
(1) Voir Oglo : Médico-chirurgical transaction, vol. LU.
directement sous sa dépendance, à cause de l’élément musculaire qu’ils contiennent. Le système nerveux, en permettant ou en empêchant l’aftlux d’une certaine quantité du liquide nourricier n’a qu’une action indirecte sur les sécrétions : il est incapable de modifier d’une façon primitive les phénomènes physico-chimiques. C’est donc par les nerfs vasculaires, les nerfs vaso moteurs que s’explique l’action du système nerveux.
Après ces notions générales, nous allons essayer de déterminer la pathogénie des différentes sueurs locales en particulier.
Ne peut-on pas admettre que ces hypersécrétions sudorales ont toutes pour condition essentielle de leur existence une hyperémie des glandes sudoripares de la région affectée? En effet, prenons d’abord les sueurs partielles où cette hyperémie est le plus manifeste, par exemple les sueurs qui accompagnent certaines névralgies. Dans ce dernier cas, l’appareil sudoripare entre en activité par action réflexe : l’excitation part des nerfs névralgiés et se réfléchit sur les vaso-moteurs cutanés ; il y a par suite dilatation ou congestion des vaisseaux capillaires de la peau, congestion se traduisant par la chaleur, la rougeur et la tension de la région douloureuse. « Il y a là, dit Romberg, une congestion manifeste, la face devient rouge et luisante comme si elle était couverte de graisse au point malade. Les artères battent violemment et les veines se gonflent : la température s’élève du côté correspondant. » Le professeur Axenfeld, dans son traité des névroses, dit, au sujet de la névralgie trifaciale : « Ce que l’on observe le plus souvent parmi les troubles de nutrition, c’est une cou-
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gestion et une hypersécrétion passagère et limitée à la durée de l’accès. »
Dans ces cas, l’hypersécrétion de la sueur paraît donc consécutive à l’hyperémie réflexe de la peau ou plutôt des glandes sudoripares qni y sont contenues.
Les lésions traumatiques de la moelle et des nerfs influencent également la sécrétion de la sueur par l’intermédiaire des nerfs vaso-moteurs, de la même façon que les névralgies : lorsqu’il y a irritation, hyperesthésie, crise névralgique, il y a en même temps hypersécrétion de la sueur; lorsqu’au contraire il y a anesthésie, la sueur est diminuée ou .supprimée. Dans ces cas, on trouve quelquefois, non-seulement des phénomènes congestifs vers la peau, mais aussi des lésions inflammatoires, des vésicules, érythèmes, etc.
Nous avons déjà étudié longuement la pathogénie de l’éphidrose parotidienne à*propos de la nature du liquide transsudé. C’est là encore un phénomène dû à l’action réflexe etlà encore on constate à la joue etàla région parotidienne tous les signes de l’hyperémie cutanée: rougeur, tuméfaction, élévation de la température. Nous rapprocherons de l’expérience de Brown-Séquard qui sue abondamment de la face, toutes les fois qu’il place sur sa langue une substance fortement sapide, le fait d’un négociant de Paris que nous avons observé et dont le front se couvre de sueur lorsqu’il respire du vinaigre par le nez : ce phénomène se produit instantanément. Dans le premier cas, l'action réflexe a son point de départ dans 1 excitation des nerfs du goût ; dans le second cas, elie a son point de départ dans l’excitation des nerfs de la pituitaire.
Les sueurs de la face signalées par Fritz et consécutives à la thrombose des sinus du crâne, ne pourraient-
elles pas s’expliquer par une hyperémie mécanique ou collatérale de la peau de la face, sous l’influence de la gêne de la circulation intra-crânienne? De même, dans les cas de varices profondes des jambes et dans le varicocèle il y a gêne de la circulation veineuse profonde et l’hypersécrétion peut s’expliquer par une hyperémie collatérale superficielle delà région. Leséruptions et les démangeaisons que l’on observe souvent dans ces derniers cas viennent démontrer l’état congestif de la peau. Cependant, on peut objecter à cette théorie, que dans les cas de phlegmatia alba dolens et de maladies du coeur droit, il y a de l’œdème des membres et point de sueur abondante sur la peau.
L’hypéridrose limitée aux pieds, aux mains, aux aisselles, aux paupières, est très-difficile à expliquer. Peut-être pourrait-on encore admettre une congestion habituelle de l’appareil suderifère dans ces régions? M. Raynaud explique l’asphyxie locale des extrémités par un spasme permanent des artérioles de ces parties, spasme qu’il compare à celui qui se produit dans l’algidité. Pour expliquer la sueur habituelle des pieds, ne peut-on pas admettre une parésie, une dilatation permanente des artérioles de cette région, parésie que l’on peut comparer à celle qui se produit daus tout le réseau vasculaire cutané pendant les stades de chaleur et de sueur de la fièvre intermittente? En hiver, sous l'influence du froid qui resserre les petits vaisseaux on voit la sueur des pieds diminuer ou même cesser complètement.
Nous allons nous occuper, dans les deux paragraphes qui vont suivre, de deux phénomènes curieux qui sont regardés aujourd’hui comme des troubles locaux de la fonction sudoripare : nous voulons parler de la sueur
de sang ou hématidrose et de la chromhidrose ou sueur bleue. Il ne s’agit plus là de modifications dans la quantité de la sueur, mais surtout de changements dans ses qualités physico-chimiques.