CHAPITRE III
ÉPHIDROSES. — HYPERIDROSES. — CHROJtlDROSE.
HÉMATIDROSE.
fl convient de placer à la suite des sueurs observées dans les maladies du système nerveux, certains désordres de ln sécrétion sudorale où l'influence du système nerveux est souvent incontestable. Ces désordres constituent généralement toute la maladie et ne se rattachent pas directement à un état pathologique antérieur; ce sont les éphidroses, ou sueurs locales; les hyperidroses ou sueurs généralisées ; la chromidrose ou sueur colorée; enfin l’hématidrose ou sueur de sang.
§ 1. — Éphidroses. — Hyperidroses.
Sueurs des mains. — J. Franck rapporte la curieuse observation d'un homme chez lequel une transpiration continue était limitée à l'espace triangulaire situé entre le pouce et l’index de la main gauche. Un fait analogue, quant à l’extrême localisation de la sudation, est citée par Desbrousse- Latour (1) : à la suite d’une brûlure superficielle de la main gauche, de grosses gouttes de sueur apparaissaient fréquemment et seulement sur la région atteinte par la brûlure qui d’ailleurs avait conservé une coloration brunâtre.
Plus souvent l’éphidrose s’étend à toute- la main. Cette éphidrose manuelle est assez fréquente chez les femmes nerveuses. L’hypersécrétion peut être portée assez loin pour constituer une véritable infirmité: on voit les femmes qui en sont affligées s’essuyer les mains à chaque instant; beaucoup sont obligées de renoncera leurs occupations habituelles. La sueur des
il) Thèse, Paris. 1873.
mains est souvent encore, chez la femme nerveuse, une des manifestations possibles de ce branle-bas général dont parle Kicord, de ce réveil des névroses que provoque la syphilis à la période secondaire. Cette sueur est abondante et trèsincommode; elle peut durer jusqu’à trois semaines et même un mois; elle cède, comme les autres accidents qu’elle accompagne, au traitement spécifique (1).
Chez les dyspeptiques, dans certaines névroses douloureuses, on peut encore constater cette sueur froide el visqueuse des mains. C’est un phénomène sympathique, réllexe.
L’éphidrose manuelle habituelle n’appartient pas seulement aux femmes nerveuses.
Chrestien a publié l’intéressante observation d’un homme qui, quelques mois après une fracture de l’avant-bras gauche, vit sur la main et l’extrémité inférieure de l’avant-bras droit paraître une rougeur diffuse et sur cette plaque rouge se développer une hyperidrose très-abondante pendant les chaleurs de l’été (2).
Enfin cette éphidrose est quelquefois périodique; peut-être même, dans le cas de Cuignet (3), doit-elle être considérée comme une espèce peu connue de fièvre intermittente larvée. Une dame suait périodiquement de la main droite ; chaque accès était précédé d’une sorte de frisson local avec sensation de froid, la chaleur paraissait ensuite, puis la sueur trèsabondante et qui marquait la fin du paroxysme. Le sulfate de quinine fut donné avec succès.
Sueurs axillaires. — À l’état normal, la sueur de l’aisselle est alcaline. Chez certains individus, l’abondance de la sécrétion devient fort incommode et provoque des accidents locaux, tels que l’eczéma, lïntertrigo,rhydrosadénite(Verneuil), point de départ habituel des abcès tubéreux. La fermentation acide du liquide sécrété est la cause de ces complications que des soins hygéniques suffisants peuvent toujours prévenir. L’odeur de celte sueur est souvent ammoniacale. Spring
(1) Fournier, La syphilis clics la femme.
(2) Ga; . hebil.. 1873.
(31 Cas. hebd., 1873,
raconte qu’à la suite d’un vaste phlegmon du bras dont il fut atteint, la sueur de l’aisselle du même côté présenta chez lui une odeur cadavéreuse pendant plusieurs mois.
Sueurs aux pieds. — On connaît peu les causes de cette sueur locale. Lobstein la croyait héréditaire et même contagieuse (1) . Rien n’est moins prouvé. C’est le plus souvent une affection locale et accidentelle. Ortéga rappelle une observation curieuse où elle parut après une congélation des orteils (2). Elle débute pendant l’enfance, l’adolescence et même l’âge adulte; elle est plus fréquente chez l’homme que chez la femme. Toutes les constitutions y sont exposées, les hommes robustes comme ceux qui sont débilités et lymphatiques. Il est fort important, dans la question du traitement, de prendre en très-sérieuse considération cet état général de l’individu.
La sécrétion sudorale est très-active sur les faces latérales des orteils; pendant les chaleurs de l’été, elle peut atteindre des proportions considérables. La peau constamment imbibée du liquide sudoral s’altère rapidement, l’épiderme devient blanchâtre, comme macéré. Si les soins de propreté sont négligés, des lésions plus sérieuses se développent : l’intertrigo, l’eczéma, un état congestif subinflammatoire habituel des orteils, enfin des ulcérations plus ou moins profondes et qui paraissent soit au niveau des commissures, soit autour des ongles. La marche est alors difficile et parfois s’accompagne de trèsvives douleurs.
D’après Donné, cette sueur serait alcaline, avant toute décomposition; elle est surtout extrêmement fétide, etdevient souvent une triste infirmité. Cette odeur très-pénétrante s’attache aux vêtements et aux chaussures. Quelle en est la cause? Hébra l'attribue à la décomposition de la sueur qui, au moment de la sécrétion, ne présenterait pas d’autre altération que son extrême abondance ; l’auteur fait remarquer, d’ailleurs avec raison, que cette odeur est d’autant plus forte que les soins
(1) Lobstein, Soc. médic. d’émulation, 1815.
(2) - Ortega, Bulletin de thérapeutique , XC. p. 173.
do proproté sont plus négligés. D'après M. Robin, ectlo sueur contiendrait do la leucine qui se décompose facilement et donne naissance à un produit très-odorant, le valérate d’ammoniaque. Chevreul depuis longtemps a fait observer que les principes gras de l’enduit sébacé, au contact d’un liquide aqueux comme la sueur, donnent des acides volatiles trèsfétides. On sait enfin que Barruel a démontré l’existence dans le sang d’un principe odorant retenu dans une combinaison qui le masque à l’état normal, mais qui peut être mis en liberté sous certaines influences locales ou générales ; devenu libre, ce principe serait éliminé surtout par les glandes sudoripares.
Lobsten et Mondière croyaient très-fermement aux funestes effets de la suppression de la sueur aux pieds. Ce n’est qu’un vieux préjugé, dit Hébra, dont le médecin fera bien de se débarrasser, et l’auteur conseille de ne jamais hésiter à traiter et à guérir cette infirmité.
Cependant il y a des faits d’observation dont il faut bien tenir compte. Trousseau et Pidoux, M. le professeur Hardy. M. Doyon pensent qu’il n’est pas toujours sans inconvénient de supprimer cette sécrétion exagérée devenue habituelle.
Donc, avant tout traitement, il faut s'enquérir de l'élat général. Si l’individu est robuste, il n’y a aucun inconvénient à faire disparaître son infirmité; s’il est diathésique, sur la pente de la tuberculose par exemple, il faut se borner à rendre cette infirmité plus supportable. Le traitement curatif est trèssimple. M. Hardy (1) fait envelopper la partie malade avec du diachylon, le pansement est renouvelé chaque matin, et pendant toute la durée du traitement le malade garde le lit. Après guérison complète, il est bon de saupoudrer les pieds et les chaussures avec une poudre astringente et désinfectante. Hébra (2) conseille d’appliquer sur les pieds et les orteils un linge rccouvertd'un mélange d’emplâtre diachylon et d'huile de lin à parties égales, l'application doit être très-exacte,
(1) Hardy, leçon faite à Saint-Louis. Gas . des hfip. 1873 et Traité de pat h. int.
(2) Traité des maladies de la peau .
répétée matin el soir et chaque fois précédée d’une friction avec une pièce de linge sèche. Ce traitement dure douze à quinze jours et généralement est suivi de guérison. Ortega, dans le fait déjà cité, avait employé avec succès une solution au centième de chloral. Si, la suppression de la sueur obtenue, il survenait quelques accidents, il faut s’efforcer fie rappeler la sécrétion pathologique. M. Hardy emploie les applications émollientes, le cataplasme ordinaire; M. Dovon, un mélange à parties égales de poudre de chaux et de poudre de chlorhydrate d’ammoniaque; ce mélange est répandu sur du coton cardé dont les pieds sont enveloppés chaque soir, le pansement recouvert d’un taffetas gommé est gardé en place toute la nuit.
Sueurs aux jambes. M. le professeur Verneuil a signalé comme un signe fréquent des varices profondes une exagération habituelle et notable de la sécrétion sudorale; cette éphidrose s’accompagne souvent de démangeaison, d’éczéma, d’érythème. Le fait est important à noter au point de vue du diagnostic souvent difficile des varices profondes.
De cette éphidrose on peut rapprocher celle qui survient au scrotum dans les cas de varicocèle et s’accompagne également d’érythème, d’intertrigo et d’eczéma.
Ephidrose parotidienne. — Elle occupe assez exactement la région de la glande parotide. Elle n’est pas continue, mais généralement intermittente et ne paraît qu’au moment des repas, pendant la mastication. Cette éphidrose n’est pas trèsrare. J’en ai observé un bel exemple dans le service de mon maître, M. Gallard ; chez un homme, dès que des aliments sapides avaient pénétré dans la bouche, on voyait paraître dans la région parotidienne un grand nombre de fines gouttelettes de sueur qui bientôt, de plus en plus abondantes, se transformaient en un véritable llux sudoral. L’hyperidrose cessait avec la mastication.
La sudation dépasse quelquefois la région parotidienne el se manifeste sur les régions voisines, et même sur une étendue considérable de la face.
Dans tous les cas, un traumatisme se rencontre à l’origine
du mal : plaie, abcès incisé de la parotide, et souvent le malade en porte encore la cicatrice. L’oblitération du canal deSténon existe lé plus souvent simultanément; pendant que la joue se couvre de sueurs, la moitié correspondante de la muqueuse buccale reste sèche, et la turgescence de la parotide, dont les voies d'excrétion sont oblitérées, peut devenir légèrement douloureuse.
On a beaucoup discuté sur la nature de ce mal. Est-ce une transsudation de la sécrétion parotidienne, conséquence de l’oblitération du canal de Slénon? Est-ce une sueur locale? P. Bérard croyait encore à la transsudation. Aujourd’hui il est bien démontré qu’il s’agit d’une sueur locale. Il n’est pas moins évident que cette hyperidrose est due à une influence nerveuse. Toujours il existe une lésion antérieure des nombreux filets nerveux qui couvrent la région parotidienne. Peutêtre cette lésion développe-t-elle un excès d’excitabilité dans les centres ou les lilets terminaux des nerfs sécréteurs. Gette excitabilité est ensuite mise en jeu par l’impression des aliments sapides sur les nerfs du goût. Le professeur Brown- Séquard a fait connaître, en 1859, cette curieuse influence de l’excitation des nerfs du goût sur la sécrétion sudorale de la face. L’illustre physiologiste citait même son exemple personnel : chez lui, dès que les nerfs du goût sont vivement excités, non-seulement la région parotidienne, mais la face tout entière se couvre d’une sueur abondante. L’éphidrose parotidienne est donc le plus souvent une sueur locale de nature réflexe (1).
Êphidrose faciale . — Comme celle de la région parotidienne, elle est souvent réflexe et due à l’excitation des nerfs du goût. Kastremski donne, dans les Mémoires de VAchdèmie de médecine en 1840, l’observation d’un homme qui suait abondamment de la joue droite seulement quand il mangeait un aliment salé ou de haut goût.
L’hypersécrétion tantôt s’étend à toute la face, tantôt reste
(1) Brown-Sequard, Journal de physiologie, 1859.
toujours unilatérale. Leudet a publié un cas d’hémidrose faciale de ce genre.
Dans une observation de M. A. Ollivier (1), l'éphidrose faciale était exactement localisée à la région de la l'ace innervée parla branche maxillaire supérieure du trijumeau. Sur le dos du nez, la sueur dépassait un peu la ligne médiane, ce qui peut très-bien s’expliquer par l’entrecroisement des filets terminaux des deux nerfs maxillaires supérieurs. Au moment du paroxysme de la sudation, toute la région se couvrait d’une vive rougeur. Chez ce malade, l’affection paraissait héréditaire. L’exacte circonscription de cette éphidrose au territoire cutané d’une branche nerveuse est intéressante à noter au point de vue de la physiologie pathologique.
L’éphidrose faciale et cervicale a été signalée par Fritz (2) comme un signe de la thrombose des sinus intra-crâniens. Dans un fait récent (3), l’hémidrose faciale paraissait due à une oblitération de la fosse nasale correspondante; dès que le malade parlait, la moitié droite de la face se couvrait de grosses gouttes de sueur; l’oblitération nasale fut traitée et guérie, la sueur locale disparut à peu près complètement.
De Grœfe a vu quatre exemples d’éphidrose palpébrale. La peau de la paupière présentait une hypérémie très-marquée et sur cette plaque rouge examinée à la loupe, on voyait, à l'occasion d’un effort, d’une émotion, un liquide lluide et clair s’échapper par une foule de très-petits orifices.
Sueurs unilatérales . — Il y a des faits assez nombreux aujourd’hui où l’éphidrose est assez exactement localisée à une moitié du corps. Tantôt cette hypersécrétion sudorale est continiîe, plus souvent elle se manifeste sous l’influence de la chaleur, du mouvement, des émotions; elle est aussi plus active dans les régions vasculaires, par exemple à la face.
Les faits anciens sont réunis dans J. Franck et dans la thèse
(1) Soc. Biologie, 1873.
(2) Gaz. hebd., 1860.
(3) Lyon médic., juillet 1879.
de Desbrousse-Latour. La plupart ont été vus chez des femmes nerveuses. Franck raconte l’histoire d’une dame de Corne qui suait si fort de tout le côté gauche que, pendant l’été, elle était obligée de changer très-fréquemment la manche gauche de son vêtement; même observation chez une jeune tille de douze ans, atteinte depuis six ans d’une hvperidrose telle qu’il lui était impossible de lisser ses cheveux. Dans ces deux cas il s’agissait du côté gauche ; nous savons que les manifestations nerveuses de l’hystérie sont plus fréquentes à gauche qu’à droite.
Meschede a publié l’observation d’une hémidrose très-prononcée surtout au visage; le malade, idiot, mourut du choléra. A l’autopsie, on trouva une hyperostose des os du crâne et une dégénérescence kystique des deux reins ; l’auteur s’est demandé s’il y a un rapport entre la lésion rénale et le trouble de la sécrétion sudorale (1).
l\I. Daily a rapporté l’histoire d’un homme de 48 ans, atteint depuis sa naissance d’une sorte d’anidrose de tout le côté droit. Cette moitié du corps paraît plus volumineuse, plus dense, plus rouge ; la main droite est souvent violacée pendant l'hiver ; la température est inférieure de 0° 5, à celle du côté gauche : sous Pinfluencedes exercices, de la chaleur, le côté gauche suait facilementet le droit jamais. La chaleur extrême de 75° était même impuissante à provoquer la sudation à droite. M. Daily suppose l’existence d’une atrophie primitive des glandes sudoripares.
Hyperidroses. L’hyperidrose est une hypersécrétion sudorale générale habituelle.
Assez souvent il est difficile de tracer la limite entre la sudation physiologique plus ou moins active et la véritable sueur morbide. Cependant on peut bien dire que l’hyperidrose est véritablement morbide, quand elle expose sans cesse ceux qui en sont atteints aux maladies de froid, et surtout quand elle produit un certain degré d’affaiblissement du système nerveux. Les causes en sont peu connues. Elle serait quelquefois
(1) Gaz. hebd. . 1873. n° 10.
héréditaire (Tulpius). Chez une femme récemment accouchée, un coup de froid parut être la cause d’une hyperidrose qui dura cinq ans (/. de Sèdillol, xix obs. de Dupont) ; enfin l’hyperidrose est souvent une manifestation précoce de certains états diathésiques, l’arthritis par exemple, ou bien encore de certains états physiologiques de transition, comme la ménopause.
Les ouvrages récents ne traitent qu 'incidemment de l'hyperidrose; c’est dans les anciens, Willis et Sauvage surtout, qu’il faut en chercher une description plus complète. Cependant M. Imbert-Gourbeyre (T) a publié sur cette affection un mémoire assez étendu. Ces sueurs sont très-abondantes et durent longtemps, souvent plusieurs années. Tulpius raconte l’histoire d’une petite fille qui naquit avec cette infirmité qu’elle conserva jusqu’àT âge de sept ans : «lesporesde la peau étaient si bien ouverts, elle suait si abondamment qu’il fallait changer son linge trois et quatre fois par jour. » L’hypersécrétion peut être continue; cependant elle se ralentit habituellement pendant la journée pour reparaître pendant la nuit et vers le matin; quelquefois elle cesse pendant l’hiver pour se montrer de nouveau pendant l’été. C’est une infirmité plutôt qu’une maladie; sans doute, une pareille déperdition de liquide est une cause d’affaiblissement, mais Willis et Sauvage en ont exagéré les funestes effets quand ils parlent de débilité profonde, d’émaciation, de soif ardente.
On voit parfois des hommes d’ailleurs bien portants, qui paraissent bien prédestinés au rhumatisme, mais que cependant on ne peut qualifier de rhumatisants, présenter, au moindre exercice, des sueurs très-abondantes,- causes de beaucoup de maladies qu’engendre le refroidissement. M. Aubert, chirurgien des hôpitaux de Lyon, dont les intéressantes recherches sur la sécrétion sudorale sont bien connues, s’est demandé si ces sueurs exagérées tiennent à une sorte d’excitabilité particulière de l’appareil sudoripare, ou bien si elles n’auraient pas pour but d’abaisser la température centrale, trop facilement élevée au-dessus du degré physiologique parle travail muscu-
0) Gau. méd., Paris, 1856.
laire même modéré. Ce qui rend celle dernière hypothèse vraisemblable, c’est que ceux qui sont atteints de cette sorte d’hyperidrose éprouvent souvent une sensation de chaleur intérieure insolite et supportent facilement le froid extérieur. M; Aubert a fait à ce sujet quelques expériences; il a noté la température centrale avant et après l’exercice musculaire chez des enfants dont les uns transpiraient facilement et les autres difficilement. Les résultats obtenus ne sont pas encore suffisamment concluants. ( Comm . orale.)
De toutes ces hyperidroses, la plus digne d’attention est celle de la ménopause ; elle vient d’être bien étudiée par M. Liégeois (Revue médic. de l’Est, 1879). C’est un fait bien connu qu’à l’époque de la ménopause les femmes sont sujettes aux bouffées de chaleur et aux sueurs; mais ce que l’on sait moins, c’est que ces sueurs, bien qu’indépendantes de toute autre affection, peuvent parfois devenir véritablement morbides. Il ne s’agit pas toujours de femmes n’ayant plus leurs règles; l’hyperidrose peut être plus précoce et paraître à cette période où la ménopause prochaine ne s’annonce encore que par quelques irrégularités de la menstruation. Ce n'est pas toujours une incommodité passagère; M. Liégeois cite plusieurs faits où des femmes en étaient affligées depuis plusieurs années. L’affaiblissement que produisent ces sueurs profuses aide beaucoup au développement de la chloro-auém;e de la ménopause et de divers accidents névropathiques. Il n’y a aucun avantage à respecter ces sueurs ; il faut les traiter et les faire cesser. M. Liégeois y a le plus souvent réussi à l’aide de l’atropine. Chez la plupart de ces malades, l’hyperidrose apparaît surtout au déclin de la nuit ; M. Liégeois conseille d’administrer l'atropine quelques heures avant le retour présuméde la sueur. Un demi-milligramme est une dose suffisante. Il est bon de continuer le médicament plusieurs jours après la guérison. Du reste, ce traitement est applicable à la plupart des éphidroses et des hyperidroses dont il a été question.
Physiologie pathologique. — Si l'on ne peut donner encore de toutes les hyperidroses une interprétation définitive, nos
connaissances actuelles sur l’innervation tic l’appareil sudoripare nous permettent de tenter un essai de physiologie pathologique peut-être acceptable.
Un premier point qui paraît bien établi, c’est l’influence prépondérante du système nerveux sur les troubles de la sécrétion sudorale.
Dans un grand nombre de cas, probablement dans la plupart des éphidroses de la main, de la face, de la région parotidienne, des paupières, ce sont probablement les extrémités périphériques des nerfs ou peut-être les centres périphériques qui entrent en jeu. Je rappelle que le professeur Coyne a vu des cellules nerveuses dans les plexus nerveux qui enveloppent les glomérules et les tubes sudoripares.
Ces petits centres ganglionnaires sont sans doute trè$-comparables aux centres périphériques des glandes salivaires, au ganglion sous-maxillaire. D’ailleurs, dans un autre ordre d’idées, il existe aussi des centres périphériques dans les parois vasculaires. Or les expériences démontrent que ces centres périphériques glandulaires ou vasculaires ont une activité propre, jusqu’à un certain point indépendante de l’activité des centres supérieurs médullaires, ou bulbaires. Ainsi, quant à la sous-maxillaire, l’excitation de certains filets périphériques du nerf lingual allant de la muqueuse au ganglion sous-maxillaire provoque le fonctionnement de la glande sous-maxillaire; ce ganglion est donc pour la glande un centre réflexe véritable (1). De même, beaucoup d’actions réflexes vaso-motrices 11e dépassent pas très-probablement la sphère des centres périphériques. L’expérience bien connue de Huizinga paraît le démontrer (2).
On peut faire de ces données générales une application assez légitime à la question des troubles très-localisés de la sécrétion sudorale ; 011 peut admettre, par exemple, que, dans les cas de sueurs occupant une partie de la main, l’excitation pathologique n’a point dépassé les centres périphériques
(1) Vulpiaa, Vaso-moteur, t. I, p. 310.
(2) Dastre et Morat, Archiv, pkys., 1879.
annexés au plexus des glandes sudoripares de la région malade.
D’ailleurs cette autonomie des centres et des plexus périphériques est encore bien mieux mise en évidence par les expériences de M. Straus. Si la pilocarpine peut agir d’une façon très-localiséc, glande par glande, pour ainsi dire, sur la sécrétion sudorale pour l’activer, n’est-il pas probable que certaines influences morbides peuvent agir, elles aussi, sur les fibres et les centres périphériques, comme fait cet alcaloïde.
Lorsque l’hypéridrose occupe une vaste étendue de la peau, lorsqu’elle est unilatérale ou généralisée, il est clair qu’il ne saurait être question d’une excitation portant sur les centres ou les fibres excito-sécrétoires périphériques. C’est aux centres supérieurs médullaire et bulbaire qu’il faut s’adresser. Trèsprobablement l’excitation plus ou moins générale de ces centres est la cause de l’extension de l’hypersécrétion sudorale à une région plus ou moins vaste du tégument.
Beaucoup de faits semblent favorables à cette interprétation. En premier lieu, les expériences des physiologistes qui démontrent l’existence dans la moelle et le bulbe de centres nerveux dont l’excitation provoque à coup sûr l’hypersécrétion sudorale partielle ou générale; les faits d’hyperidrose observés dans les maladies du système nerveux central ; enfin l’analogie avec ce que nous savons sur le fonctionnement de l’appareil vaso-moteur. Pour cet appareil existent aussi des centres médullaires et un centre bulbaire, préposé aux actions vaso-motrices générales, centres dont l' activité peut être provoquée par des influences multiples normales ou pathologiques. Les expériences d’Owsjanikow (1) semblent [trouver que le centre vaso-moteur bulbaire est double : une incision longitudinale profonde, faite exactement sur la ligne médiane, ne produit pas la paralysie vaso-motrice. D après les expériences de Flourens, le centre respiratoire bulbaire paraît, double également (4).
( 1 ) Vulpian, Vaso-moteur, t. I, p. 264.
(2) Laborde, Dict, encyclop ., t. VIII . p. 613.
11 est permis rie supposer que le centre sudoral bulbaire affecte une disposition semblable; on comprend alors que l’excitation pathologique portant sur les deux moitiés de ce centre provoque l’hyperidrose générale et seulement 1 liémidrose quand elle porte sur l’une de ces deux parties bilatéralement associées. Quant à cette cause d’excitation, elle nous échappe le plus souvent; cependant il faut remarquer que souvent l’hypersécrétion sudorale paraît chez des individus nerveux, impressionnables, chez des femmes hystériques, au milieu d’un ensemble de symptômes qui traduisent un état d’excitabilité manifeste des centres nerveux. D’autre part, la localisation limitée du trouble fonctionnel aux centres sudoraux n'est pas, tant s’en faut, un fait unique, sans analogue. Les processus pathologiques ont une action élective non moins surprenante et cependant incontestable ; les paralysies et les anesthésies hystériques en sont des exemples.
Assez souvent l’hyperidrose est manifestement un phénomène réflexe ; telle est l’éphidrose parotidienne due à l’excitation intermittente des nerfs du goût, au moment du repas ; telle est encore cette éphidrose faciale observée chez cet homme atteint d’une affection des fosses nasales; cette affection guérie, l’éphidrose disparut presque complètement, ce qui prouve bien qu'elle était due à l’irritation de la pituitaire.
§ 2. — Chromidrose.
Les médecins ne croyaient guère, à la chromidrose avant les travaux de Leroy de Méricourt. Cependant, depuis James Yonge (1709), bien des auteurs dignes de foi en avaient parlé. Je ne puis, dans un tel travail, reproduire que les principaux faits de cet historique, que l’on trouvera d’ailleurs trôs-cornplétement exposé dans les mémoires de Leroy de Méricourt (1), dans les articles de M. le professeur Par rot (2) et de M. le professeur Hardy (3).
(1) Mém. sur la chromidrose. Paris, 1864.
(2) Dict. encyclop. article Chrumidrose.
(3) Nouveau Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie pratiques.
Le premier mémoire de Leroy de Méricourt date de 18o7; la plupart des observations de l’auteur avaient été recueillies à Brest.
Le professeur Hardy confirme ces faits, et rexislence de la chromidrose paraît désormais incontestable. Mais, peu de temps après, une discussion s’élève à l’Académie, où MM. Roger, Barth et Depaul font à la sueur colorée une trèsvive opposition. Cependant le professeur Robin avait examiné cette matière colorante de la sueur et lui avait trouvé des caractères analogues à ceux de la cyanourine de Braconnot. 11 est vrai que les faits de simulation se multipliaient (Obs. de Duchenne, de Veillard, de Fauvel d’Argentan). A la suite d’une nouvelle discussion académique, Béhier, rapporteur d’une commission, rejeta définitivement la chromidrose dans le groupe nombreux de ces affections que simulent les hystériques.
Cette conclusion était prématurée; des observations sont bientôt publiées qui présentent de sérieuses garanties d'authenticité ; telles sont celles de Godefroy et de Rochas, de Magnin de Bourbonne, de Cabasse d’Alger, de Giffard. En 1863 parut un document décisif : MM. Robin et Ordonez, examinant un lambeau de peau colorée au microscope, trouvent la matière colorante dans les tubes sudoripares. La même année, Leroy de Méricourt reprend la défense de la chromidrose ; enfin le professeur Parrot décrit celte affection dans le Dictionnaire encyclopédique et démontre l'influence pathogénique du système nerveux. Depuis, quelques faits ont été publiés, qui d’ailleurs ajoutent peu de chose à l'histoire de la chromidrose.
Comme l’hématidrose, cette singulière altération de la sécrétion sudorale paraît le plus souvent au milieu de cel ensemble de symptômes qui caractérisent l’état névropathique, l’hvstérie. Fréquemment une émotion morale violente en est la cause occasionnelle; on trouve partout l’histoire de cetle femme qui, en proie à une vive émotion, au lieu de rougir ou de pâlir, bleuissait. La plupart des auteurs notent également dans la région de la peau où va paraître la sueur bleue, certains phénomènes prodromiques tels que l'Iiypérémie, la dila*
talion des veines sous-cutanées, une apparence érysipélateuse du tégument, des éruptions, d’acné rosea, souvent auss quelques troubles de la sensibilité.
Presque toujours la paupière est atteinte en premier lieu, eide préférence, la paupière inférieure; la sueur bleue peut cependant apparaître dans d’autres régions, les pieds (Kuetner) , l'aisselle, l’épigastre, le front, les joues; les oreilles sont toujours respectées. Tantôt la coloration bleue s’étend à de larges surfaces, tantôt elle se développe sur de petits îlots du tégument. La teinte varie du bleu au noir passant quelquefois parle violet foncé. La substance de la sécrétion retenue sur l’épiderme respecte les poils et les cils, s’accumule dans les sillons interpapillaires ou dans les plis de flexion et donne à la peau cet aspect propre à l’effloresCence de certains fruits. Il faut, pour l’enlever complètement, employer de la glycérine, ou mieux encore de l’huile.
La sécrétion anormale procède par accès, par poussées successives, revenant à intervalles variables, généralement précédées, comme à la première fois, de désordres de la menstruation, de troubles locaux de la circulation et de la sensibilité.
Le premier examen microscopique de la matière colorante est dû au professeur Robin (1). Cette analyse histo-chimique est restée classique ; les observations ultérieures de Rommelaëre-Pidoux, de Poëlman et Bambeke en ont confirmé les résultats. La sueur bleue examinée par M. Robin contenait en grande quantité des granulations de volume très-variable, de ;i cà 40 g, de couleur violet-ardoisé tirant au bleu d’indigo foncé, et présentant les mêmes réactions chimiques que la oyanourine de Braconnot; enfin M. Robin a comparé ces granulations à un grand nombre de substances pulvérulentes et conclu de cet examen que les caractères différentiels sonl assez nets pour permettre d’éviter toute erreur dans les cas de simulation supposée.
Ou reste, outre l’examen microscopique et chimique, Spring conseille, pour dérouter la simulation, un moyen bien simple
(1) Traité des humeurs , p. 741.-
qu’il a mis en pratique avec succès; il étendit sur la paupière colorée et préalablement détergée avec de l’huile, une couche de collodion; le lendemain la matière bleue avait reparu sur la couche de collodion ; la simulation était.reconnue et, ajoute Spring, la sueur bleue ne reparut plus sur ce beau visage (1). Ilulke a publié dans the Lancet de 1872 un cas de simulation dans lequel la coloration artificielle était due très-probablement au nitrate d’argent; l’analyse des pellicules épidermiques y lit reconnaître la présence du chlorure d’argent.
La chromidrose a presque toujours été vue chez la femme; cependant on l’a rencontrée cinq ou six fois chez l’homme ; dans ces cas, il s’agissait d’hommes anémiques et nerveux, par conséquent dans des conditions assez voisines de celles qui favorisent la production des sueurs bleues chez la femme.
Les anciens ont parlé de sueurs bleues dans les maladies, dans les mélancholies de l’hypochondre, c’est-à-dire dans les affections du foie; rien n’est moins prouvé.
Récemment Rose a vu la sueur bleue dans un cas de tétanos chronique (2).
La plupart des observateurs s’accordent pour mettre en évidence l’influence incontestable du système nerveux. Ce point de pathogénie a été discuté par M. Parrot, qui rapproche, à ce point de vue, la sueur bleue de la sueur de sang. Dans le cas d’hématidrôse, la perversion porte sur les vasomoteurs ; dans le cas de chromidrose, elle porte plus vraisemblablement sur les nerfs moteurs-glandulaircs, car il s'agit bien véritablement ici d’une sécrétion.
Reste à déterminer l’origine et la nature de la matière colorante. 11 serait bien possible que tous les cas ne fussent pas comparables. Collmau, cité par Spring, a trouvé dans les sueurs bleues d’un hypochondriaque du sulfate de fer oxydulé auquel il attribue cette coloration anormale. Sclnvarzenbach (3) a rencontré chez un homme des sueurs bleues que les acides rendaient successivement vertes et rouges et que
(1) Spring, Traité de séméiologie.
(2) Rose, Renne des sc. médic., t,. V, p. 387.
(3) Gautier, Chimie biologiq., t. II.
les alcalis faisaient revenir à leur couleur primitive; cotlo matière colorante serait donc comparable à la pyocyanine des suppurations bleues. L’épithélium des glandes sudoripares a la même origine embryonnaire que le réseau muqueux de Malpighi; chez quelques animaux, comme les cellules de ce réseau, il contient des granulations pigmentaires; d’autre part, M. Herrman a vu des chromoblastes associés à l’épithélium dans les glandes sudoripares de la gazelle. Enfin Kiihne attribue la coloration bleue à 1a. présence de vibrions; il est vrai que Eberth (1) affirme que des bactéries existent dans la sueur non colorée, à l’état normal.
Voilà des conditions diverses, les unes observées chez l’homme, les autres empruntées à l’anatomie comparée et qui peuvent servir à l’interprétation de la chromidrose. Il serait très-important d’étudier à l’avenir cette matière bleue dans chaque cas de chromidrose au double point de vue histologique et chimique. Dans les observations où elle parut analogue à l’indigo urinaire, on peut admettre que, sous l'influence d’une perturbation nerveuse, l'épithélium sudoripare a acquis, comme l’épithélium rénal, la propriété d’extraire du sang cette matière colorante. Bizio prétend avoir trouvé de l’indigo dans la sueur normale. Les deux épithéliums rénal et sudoripare ont d’ailleurs d’autres affinités physiologiques, ainsi l’un et l’autre éliminent de l’urée à l’étatnormal.
§ 3. — Hématidrose.
Les anciens croyaient à la sueur de sang. Aristote, Galien, Fernel cherchaient à l’expliquer par une altération du sang : cette humeur perd son nœud vital et quitte ses voies naturelles. Boérhaave, Van Swieten mettent ce mal au rang des hémorrhagies qu’engendre la pléthore chez les femmes. Au commencement de ce siècle, les médecins rejetaient volontiers l’hématidrose dans le domaine du merveilleux. Plus près
(1) Centralbatt, 1873.
de nous, Gendrin en démontra la réalité, et l’interprétation en fut donnée dans le mémoire de M. le professeur Parrot (1).
L’affection est particulière aux femmes nerveuses; elle apparaît au milieu de manifestations non douteuses de l'hystérie. Ces femmes ont des crises, des spasmes, des troubles divers de la sensibilité ; beaucoup sont chlorotiques et présentent des souffles cervicaux.
Outre ces phénomènes généraux, indice de l’ébranlement de tout le système nerveux, il y a très-fréquemment des phénomènes prémonitoires, troubles de la sensibilité ou de l'innervation vaso-motrice, dans la région où va paraître la sueur de sang. De ces prodromes locaux les plus habituels sont des douleurs névralgiques avec points douloureux limités, des hyperesthésies, quelquefois un léger degré de tuméfaction œdémateuse ou bien des éruptions diverses, des érythèmes, des sudamina. C’est sur ces plaques congestives, et dans les régions où la peau est plus délicate, que la sueur de sang paraît enfin, le plus souvent à l'occasion d'une émotion violente ou d’un paroxysme névralgique et spasmodique.
Du reste le flux sanguin offre des aspects très-divers : parfois le liquide, transparent, à peine rosé, ne forme qu'une nappe très-mince; d’autres fois, il coule en gouttelettes, et l’on dirait une rosée fraîchement tombée; enfin, dans quelques cas, il s’échappe en jets filiformes par les pores de la peau. Ce liquide rouge est bien du sang; M. le professeur Parrot, qui l'a examiné au microscope, y a reconnu des globules rouges et blancs.
La sueur de sang occupe des étendues très-variables du tégument. Dans quelques cas elle est extrêmement limitée, par exemple à une zone qui ne dépasse pas une pièce de monnaie; quelquefois c’est un ou deux doigts qui suenl le sang. M. Parrot a vu ces plaques situées exactement sur le point douloureux de la névralgie. Ces plaques se sont montrées à la face, au cuir chevelu, aux extrémités, à la poitrine. Enfin la sueur peut être plus étendue, et même, dit-on, occuper loute une moitié du corps. Cependant aujourd’hui
(1) Gaz. hebd. 1859.
ou ne croit, plus guère qu’aux hémalid roses partielles.
La sueur de sang n’est pas continue, mais intermittente, et procède par accès coïncidant en général avec les paroxysmes douloureux. La douleur paraît, la peau rougit, se tuméfie, puis le sang s’écoule; « on serait tenté de considérer le flux de sang comme une crise de la douleur (Parrot)». Ces accès sont rarement périodiques, le plus souvent trèsirréguliers; ils accompagnent habituellement des troubles de la menstruation ou d’autres manifestations de l’état névropathique.
Jamais ces hémorrhagies ne sont inquiétantes par leur abondance; il n'est pas prouvé que l’hématidrose ait jamais déterminé la mort. D’ailleurs les flux de sang de l’hystérie jouissent souvent de ce singulier privilège de ne pas compromettre la santé ou la vie en proportion de leur abondance.
Telle est l’hématidrose, celle que M. Parrot nous a fait mieux connaître dans son Mémoire de 1859, et dont il a définitivement prouvé la nature névropathique, en mettant en lumière les affinités nombreuses qui rattachent à l’hystérie la sueur de sang. Ces mots sont la conclusion de cette discussion : On sue du sang, comme on a une attaque de nerfs. (Parrot.) L’hématidrose doit être considérée comme une sorte d’hystérie hémorrhagique : d’autant plus qu’elle accompagne, dans bien des cas, des hémorrhagies de l’estomac, de l’utérus, des bronches, dont la nature névropathique ne saurait être mise en doute. La sueur de sang de la femme frappée d’hystérie n’est donc qu’une manifestation de cette névrose, sous quelques formes plus ou moins dramatiques qu’elle paraisse.
Y a-t-il des hématidroses en dehors de l’état névropathique? Magnus Huss considérait la sueur de sang comme une des hémorrhagies possibles de l’hémophilie. M. Parrot a discuté l’observation sur laquelle s’appuie le savant suédois et conclu qu’il s’agissait dans ce cas, non d’une hémorrhagie hémophilique, mais d’un bel exemple d’hématidrose névropathique. Il faut donc faire de grandes réserves sur la question de l’hématidrose hémophilique. L’hématidrose scorbutique n’est pas mieux démontrée; M. Parrot, après de longues
recherches, n’en avait trouvé, en I8;i9 aucun exemple incontestable.
Dans les formes hémorrhagiques des maladies infectieuses, le sang peut-il s’épancher dans les glomérules et 's’échapper par les canaux sudoripares? Si ces hémorrhagies ont été véritablement observées, à coup sûr, elles diffèrent beaucoup, à bien des égards, de l’hémorrhagie névropathique, et il faudrait en faire une classe spéciale ; ce qui domine alors, c’est l’altération du sang, peut-être des parois vasculaires et glandulaires, surtout le caractère asthénique, advnamique de l’écoulement sanguin. 11 n’y a plus, dans ces cas, cette sorte d’éréthisme général et local qui est bien un des traits les plus frappants de l’hématidrose névropathique. Des hémorrhagies de ce genre auraient été vues dans la peste, certaines fièvres malignes, au dire des anciens, et plus récemment dans la fièvre jaune. M. Guyon (1), un des premiers, a signalé la sueur de sang dans la fièvre jaune; cette hémorrhagie apparaît au moment où le corps du malade est couvert d’une éruption, connue, dans les pays à fièvre jaune, sous le nom de bourbouille, et qui n’est pas autre chose que la miliaire des pays chauds. (Besnier, art. Miliaire. Dict. encycl .)
Un médecin américain, Hart, a publié (2) la relation d’une maladie hémorrhagique, assez mal caractérisée, où, au milieu de beaucoup d’autres hémorrhagies, la sueur de sang fut observée, il s’agit d’un jeune homme de 24 ans, qui est pris de fièvre, de prostration, puis, peu à peu, le sang s’échappe par toutes les muqueuses, l’estomac, l'intestin, la vessie, et même par la peau ; tout le corps est couvert d’une sueur de sang. La peau ne présentait cependant aucune altération appréciable; essuyée, elle paraissait seulement plus blanche. Tous ces accidents s’aggravent, le malade succombe: après sa mort, la peau était d’une blancheur mate qui donnait au cadavre l’aspect d’une statue. 11 est bien probable que dans ce fait l’hémorrhagie se produisit véritablement par les
(1) Guyon, Acad, des sc., 1864.
(2) Riclimund and Lmnsville Journal, 1875.
glandes sudoriparcs puisque la peau n’oflrait aucune trace d’infiltration sanguine. N'insistons pas davantage sur les laits de ce genre qui sont assurément mal connus et dont la pathogénie reste très-obscure.
De rhématidrose névropathique, il faut rapprocher certaines hémorrhagies des glandes sudoripares qui paraissent sans état nerveux antérieur, mais sous l’influence d’une perturbation nerveuse violente et accidentelle. Cette espèce, peut être observée chez l’homme. M. Parrot en a cité plusieurs exemples, quelques-uns tirés des anciens. Un criminel, ayant entendu prononcer la sentence qui le condamnait à mort, eut une sueur de sang générale. (Maldonatus.) — Une femme, à la vue de deux hommes se livrant un combat mortel, éprouve un tel saisissement qu’elle tombe sans connaissance, et que le sang s’écoule de tous les orifices exhalants de la peau
Enfin la sueur de sang a été vue dans les grandes douleurs viscérales; par exemple, dans les accès de colique néphrétique. Elle peut être provoquée par des contractions musculaires violentes ; tel est le fait de cette jeune fille qui, après une danse prolongée, suait le sang.
Wilks a récemment publié un cas d’hématidrose observée pendant le tétanos.
Après le Mémoire de M. Parrot, il est définitivement établi que l’hématidrose est le plus souvent une hémorrhagie d’origine nerveuse. On peut donc espérer que les travaux récents qui nous ont fait mieux connaître l’innervation de l’appareil sudoripare, pourront servir à interpréter la sueur de sang. 11 n’y a pas lieu cependant d’invoquer l’action des fibres excito-sudorales. En effet, comme l’a très-bien indiqué M. Parrot, l’hématidrose n’est pas à proprement parler une altération de la sécrétion, mais bien une hémorrhagie dans la glande sudoripare ; et l’auteur rapproche ce flux de beaucoup d’autres flux sanguins, gastriques et utérins, qui trèsprobablement se produisent dans les glandes : ce sont des hémorrhagies glandulaires, et le flux menstruel serait une sorte d’hématidrose utérine.
L’hémorrhagie dans le cas d’hématidrose -.est donc très-
probablement la conséquence d’une perturbation profonde de l’innervation vasculaire du glomérule. La tension du sang augmente brusquement ; la paroi vasculaire se rompt et le liquide sanguin s’écoule, quelquefois avec une force suffisante pour s’échapper en jet filiforme à la surface de la peau. Cette interprétation devient plus acceptable encore si l'on veut bien se rappeler la richesse du réseau vasculaire qui enveloppe le glomérule et surtout les conditions particulières de la circulation dans les organes glandulaires. Plus que toute autre circulation locale, la circulation glandulaire obéit au.\ influences nerveuses directes ou réflexes. Le nerf dilatateur des vaisseaux provoque l'accumulation du- sang autour des acini: le nerf sécréteur incite l’élément glandulaire à y puiser les éléments de la sécrétion. Ce sont là les deux phénomènes essentiels de toute sécrétion. De ces deux phénomènes le premier seul éprouve une perturbation profonde dans l'hématidrose. 11 y a bien d’autres hémorrhagies où le désordre de l'innervation vaso-motrice est incontestable ; telles sont les hémorrhagies du péricrâne, des plèvres , des synoviales chez les hémiplégiques. Enfin, M. le professeur Yulpian (I) fait remarquer avec raison que certaines prédispositions morbides locales de l’appareil vaso-moteur doivent exister dans le cas d’hématidrose; car .l’hystérie est une maladie fréquente et la sueur de sang une affection rare.