CHAPITRE PREMIER
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I. En étudiant les effets éloignés des traumatismes du crâne, on n’est pas sans être surpris de voir qu’il n’ont pas de tout temps été considérés comme nuisibles. Sans remonter jusqu’à Hippocrate^ qui cite cependant l’histoire d’un jeune malade guéri, à la suite d’une chute sur la tête, de rigidité des membres et des mâchoires, on trouve dans GalF un certain nombre d’observations où les coups sur le crâne ont semblé exercer une salutaire influence. Tel le cas d’un jeune homme qui jusqu’à treize ans n’avait pu réussir à rien; il tomba du haut d’un escalier, se fit plusieurs trous à la tête, et après sa guérison, poursuivit ses études avec la distinction la plus marquée ^ ; tels encore le cas du P. Mabillon qui, après une enfance des plus bornées, ne déploya ses talents supérieurs qu’à la
1 Traduction Littré, V, p. 223.
2 Fonctions du cerveau, Paris, 1825.
3 Gall, A nat. et pht/s, du système nerveux en général, et du cerveau en particulier.
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suite d’une blessure à la tête; de Grétry, qui ne dut le développement de son génie musical qu’à une violente contusion qu’il reçut sur la tête.
Gaina ^ a cherché à expliquer ces faits par « un heureux changement dû à une stimulation du cerveau, produite par la commotion », et Mathey ^ affirme qu’il est aisé de concevoir que les coups sur la tête « occasionnent et guérissent aussi la manie » .
Christian^, dans un excellent mémoire auquel nous avons fait de larges emprunts, ajoute après l’examen de ces observations : « De nos jours, les choses ne se passent plus ainsi. Les traumatismes du crâne, quand nous les observons, ne produisent plus ni mathématiciens, ni facultés hors ligne, mais souvent, au contraire, des malades, des idiots, des épileptiques, des déments. Bien rares sont ceux qui guérissent sans laisser de traces- »
Toutefois, la relation qui existe entre le traumatisme crânien et ses suites plus ou moins éloignées n’est pas évidente pour tous les auteurs; du moins, en ce qui a trait à la folie que tous les aliénistes de l’Ecole psychologique font beaucoup plus dépendre des causes morales que des causes physiques. Esquirol, cependant, avait déjà mentionné que les chutes ou coups sur la tête dès la première enfance prédisposent à la folie.
Bayle ^ émet la même opinion, en ajoutant que les violences extérieures agissent en imprimant au cerveau des commotions plus ou moins fortes qui peuvent à leur tour
* Traité des plaies de la tête et de V encéphalite, 1815.
2 Nouvelles recherches sur les maladies de l'esprit, 1816.
3 Traumatismes du crâne dans leurs rapports avec l'aliénation mentale (Arch. de neurologie, 1889).
^ Maladies du cerveau et de ses membranes, Paris, 1859.
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déterminer des congestions sanguines dans les vaisseaux de la pie-mère.
Pour Griesinger % c’est là une étiologie [importante, et Schlager ^ a trouvé, sur 500 aliénés, 49 cas de folie traumatique. Dans 7 autopsies, il a pu constater l’existence de cicatrices osseuses, d’adhérences de la dure-mère au crâne, etc.
Skae ^ renchérit encore sur cette manière de voir.
Kraft-Ebing ^ distingue les cas où le traumatisme est la cause vraie des troubles mentaux, ou seulement occasionnelle chez des prédisposés.
Le professeur Lasègue, dans sa thèse d’agrégation (1853), avait déjà admis que telle pouvait être l’origine de la paralysie générale. Il y a une dizaine d’années, il a montré ^ qu’il existe une catégorie de troubles cérébraux qui surviennent à longue échéance, en vertu d’une prédisposition créée par le traumatisme lui-même. C’est en parlant de ces faits qu’il a écrit ; « Il existe une catégorie d’individus touchés cérébralement et, si vous me passez le mot, ayant perdu leur virginité cérébrale, et sujets, du fait de ce précédent, à des affections d’un ordre cérébral tout particulier. Je les appelle des cérébraux. »
En résumé, un grand nombre d’auteurs contemporains semblent admettre que la folie peut être l’une des suites éloignées d’un traumatisme crânien, mais surtout la paralysie générale et l’épilepsie. Le mémoire d’Azam la
1 Traité des maladies mentales, trad. Dournic, Paris, 1865.
2 Zeitschrift der Gesellsch. der Wiener Aerzte, VIII.
3 Analysé dans les Ann. méd. psychol., 1867.
^ Ueber die dureh Gehir nerschütterung hervorgerufenen psychischen Kranhheiten. Erlangen, 1868.
5 Arch. gén. de médecine, 18S0.
û Arch. gén. de médecine, 1881.
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thèse de Vallon \ les leçons de Legrand du Saulle^ en rapportent un certain nombre d’observations.
Christian ^ cherche à démontrer qu’il existe une relation de cause à effet entre le traumatisme et les accidents consécutifs tertiaires, ceux qui surviennent après un temps souvent fort long chez les individus qui ont eu à un moment donné des accidents primitifs ou secondaires et qui en ont paru depuis guéris. 11 fait toutefois remarquer que la folie traumatique n’existe pas en tant qu’en tité morbide, que le traumatisme ne saurait, en général, imprimer à la folie aucun caractère spécial. « La vie cérébrale est infiniment complexe; le traumatisme n’agit j amais seul ; tantôt il intervient comme cause déterminante, bien plus souvent comme cause prédisposante. » Il faudra tenir compte de ces diverses circonstances au point de vue de la trépanation, but final de cette étude^
IL Vouloir faire l’iiistorique des accidents survenus dans le domaine de la motilité à la suite du traumatisme du crâne, c’est faire en même temps celui de la trépanation. Nous n’y voulons pas insister. Nous nous contenterons dos quelques faits qui rentrent dans notre sujet.
La question de l’application du trépan était encore considérée récemment comme un des problèmes les plus difficiles de la thérapeutique chirurgicale. L’étude des lésions corticales, d’une part, en montrant la relation qu existe entre les processus irritatifs et inflammatoires de la substance cérébrale et les symptômes cliniques, l’anti-
1 Thèse de Paris, 1882.
* Legrand du Saulle, (îa?. des hôpitaux, 1885. ® Christian, loco citato.
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sepsie d’autre part, ont fait de ses indications un problème non encore résolu, mais qui ne paraît plus insoluble.
Le mémoire de Broca, paru en 1876, prouve que la trépanation, pratiquée dans un but thérapeutique, remonte aux temps préhistoriques. Les chirurgiens de l’antiquité, Hippocrate, Gelse, Galien, Paul d’Egine, la pratiquèrent aussi.
Guy de Chauliac, Bérenger de Garpi, A. Paré la relevèrent du discrédit où elle était restée assez longtemps^, et elle était très en honneur au xviP siècle. « L’opération fut répétée, en 1666, par Henri Ghabdon, vingt-sept fois consécutives sur le comte Philippe de Nassau... le malade guérit sans aucune lésion^. » Laviarde trépana un malade vingt fois ; Médée de la Touche fit sur le même individu cinquante deux trépanations, etc.
Au XVIII® siècle, les membres de l’Académie de chirurgie s’eu déclarèrent partisans convaincus.
En Angleterre, elle fut défendue par P. Pott, mais en France elle trouva des adversaires résolus dans Desault, Bichat, etc., et, après eux, Malgaigne, qui la proscrivent d’une façon absolue.
Une des premières trépanations dans ce siècle contre l’épilepsie symptomatique fut pratiquée par Goates^, en 1806, pour des accidents éloignés d’un traumatisme crânien, avec amélioration très sensible. Il faut dire d’ailleurs qu’à partir de ce moment c’est surtout dans les journaux américains que l’on doit rechercher les cas de trépanation.
• Blet, encyclop. des sr. méd., article Crâne.
2 Echevarria, De la trépanation dans l'épilepsie par traumatisme du crâne (Arch. génér. de méd., 1878).
^ Edinburgh's medical and surgical journal, 1806
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On arrive jusqu’au fait de Broca (1866) pour en trouver un exemple en France ^ Le mémoire d’Echevarria, paru en 1878, est un excellent résumé de la question à cette époque, et nous aurons souvent l’occasion de le citer. Il fixe à 65 pour 100 le chiffre des épileptiques par traumatisme du crâne guéris par la trépanation. Walsliam^ relève 82 observations de trépanés pour épilepsie traumatique; 65 guérirent; 47 ne présentèrent plus d’accès après la trépanation ; 4 seulement furent aggravés.
Koenig se montre très partisan de l’intervention dans les suites de traumatisme crânien. Sa statistique donne 23 pour 100 de morts environ.
Nous sommes dès lors en pleine période contemporaine. Horsley ^ pose les indications et règle le manuel opératoire. Von Bergmann ^ écrit son mémoire sur le traitement de l’épilepsie traumatique ; Briggs^ publie aussi les indications de l’intervention, et le Congrès de Washington (novembre 1888) érige en véritable règle l’audace opératoire dans la chirurgie cérébrale.
Ce n’est plus seulement la trépanation dont il s’agit. C’est l’incision des méninges (Wiesmann) ; c’est l’ablation des cicatrices ou masses cicatricielles dans les centres moteurs de l’écorce (Horsley) ; c’est von Bergmann pra -
# 1 Plus tard, les recherches sur les localisations cérébrales et quelques suc-
cès obtenus par Broca, Baeckel, Lucas-Championnière, Pozzi, etc., diminuèrent peu à peu l'hostilité de la plupart des chirurgiens français contre cette opération tant décriée.
* Walsham, On trephining of the Skull in traumatic Epilepsie (S. Barth, Ilospit. Reports, t. XIX).
3 Horsley, Brain Surgery (Brit. med. journal, 1886),
■* Von Bergmann, Dieoperative Behandlung der traum. Epilepsie (Deutsche militarârztl. Zeitschrift, 1887).
^ Briggs, Trans. of the Amer. Surgery Assoc,, II, p. 101
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tiquant l’ablation de ces centres eux- mêmes, bientôt imité et dépassé par les Américains.
Un mauvais plaisant a pu dire que c’était là de la chi rurgie « à en perdre la tête ». Les insuccès obtenus expliquent jusqu’à un certain point les craintes formulées il y a quelques années encore, à la Société de chirurgie, et l’abstention de certains chirurgiens français qui rentrent dans la catégorie de « ceux qui ne trépanent jamais », si les Américains trépanent toujours. Les chirurgiens lyonnais, M. D. Mollière, M. le professeur Poncet, notre maître, MM. les professeurs Ollier et Tripier sont de ceux qui trépanent souvent, chaque fois que l’indication est nette, ou que le blessé paraît devoir tirer profit de l’intervention.