TRAITEMENT
Avant de parler du traitement des accidents secondaires^ nous pouvons nous demander s'il n'existe pas de moyens prophylactiques à observer pour prévenir les manifestations locales ou tout au moins modérer leur intensité? Nous ne voulons évidemment pas faire allusion à la véritable prophylaxie des syphilides, la plus efficace et la plus sage, qui consisterait à éviter la contagion. Mais, un sujet vérole étant donné, est-il possible de réprimer la diathèse, d'atténuer les accidents qui en sont l'expression ? Nous croyons que, jusqu'à un certain point, cela est possible. D'après les idées que nous avons exposées relativement à la pathogénie des accidents vulvaires, certains soins locaux hygiéniques pourraient bien nous assurer ce résultat. — Voici en quoi devraient donc consister les précautions à prendre : la syphilis constitutionnelle étant îmmi-*
nente, on devrait astreindre la malade à des soins de propreté méticuleux; ceux-ci consisteraient en injections vag^inales d'eau fraîche ou d'eau légèrement alunée, prises plusieurs fois par jour, puis en lotions externes, matin et soir, avec un liquide non irritant. Il faudrait ég'alement faire éviter à la malade les long^ues courses à pied, la danse, l'emploi de la machine à coudre, à plus forte raison les rapprochements sexuels, qui seraient funestes à tous les égards. Il serait bon, de plus, de porter remède le plus rapidement possible ù tout état patholog'ique préexistant de la muqueuse du systèn^e g*énito-urinaire ; ces affections doivent, comme nous Tavons dit, êlre considérées comme causes adjuvantes au moins des déterminations locales. Enfin on doit, d'après toute Texpérience de notre maître, instituer le plus tôt possible le traitement spécifique par les préparations mercurielles.
A. Syphilide érosive et papuleusc .
Je ne m'occuperai pas ici du traitement g^énéral mercuriel, qui est celui de la syphilis à la période secondaire. Avant limité mon cadre à l'étude d'un déparlement tout à fait restreint de l'org^anisme, j'exposerai uniquement le traitement local des lésions qui s'y développent.
Le traitement des lésions érosives et papuleuses est la conséquence pratique de ce que j'ai dit au sujet de la pathog^énie des lésions syphilitiques
vulvaires : Tliyg^iène, des soins de propreté, la modification des surfaces par des moyejis appropriés, voilà quelle est la thérapeutique dans toute sa simplicité. En somme, il se présente deux indications à remplir : nettoyer la vulve, modifier les surfaces sécrétantes.
Beaucoup de médecins, voyant arriver des malades atteintes de papules secondaires, s'empressent de les cautériser avec des caustiques énergiques, tels que du chlorure de zinc en solution concentrée, du nitrate acide de mercure, de l'acide acétique, etc. C'est là une double faute : et d'abord la cautérisation impose aux malades une douleur inutile, même le repos au lit; puis elle prolongée plutôt qu'elle n'abrég'e la durée de la maladie, et elle peut quelquefois laisser à sa suite des cicatrices indélébiles. En voici un exemple:
Papules vulvaires. — Cautérisation au chlorure de zinc.
Eschares, — Cicatrices,
Obs.XXVII.—CIi... (Marie), 23 ans, entrée le A mai 1869, salle Saint-Clément, 30.
Antécédents. — Début de la syphilis en août 1868. Accidents successifs : papules vulvaires, roséole, alopécie, chute des sourcils, etc.
Cette malade n*a jamais suivi de traitement antisyphilitique.
Le 1*^ mai 1868 elle se rend à la consultation d'un chirurgien qui se sert d'une solution concentrée de chlorure àe zinc pour cautériser des papules vulvaires et des papules situées sur la face interne des cuisses.
Le 4. Nous trouvons sur chaque cuisse, près des plis génitocruraux, deux eschares brunes, de 8 centimètres de long environ sur 1 centimètre de large : ces eschares sont profondes et très-douloureuses.^
La malade est forcée de garder le lit et n'éprouve quelque soulagement qu'en écartant les cuisses Tune de l'autre de manière à empêcher le contact réciproque des plaies.
La petite lèvre gauche est très^dématiée, tuméfiée, douloureuse, couverte d'eschares produites par le même caustique.
On reconnaît encore quelques papules qui ont échappé au caustique.
Le 8. Chute incomplète des eschares. Au dessous, d'énormes ulcérations comprenant tous le derme.
12 juin. Les plaies des cuisses ne sont pas encore complètement cicatrisées.
Le 26. La malade sort guérie : il reste sur les cuisses deux cicatrices rosées, assez profondes.
Cette observation est un exemple remarquable des accidents qui peuvent résulter de l'application de caustiques trop violents, sur des lésions de la vulve. Les plaies qui avaient été produites par le caustique sur la face interne des cuisses mirent plus de six semaines à se cicatriser. Il est évident que si Ton avait employé, dans ce cas, le traitement si simple que nous allons indiquer, on n'aurait pas eu à déplorer de pareils accidents.
Ces cautérisations énerg*iques, faites avec des caustiques violents peuvent même donner lieu à des accidents plus graves. Voici, en effet, une observation que nous trouvons dans Touyrag'e de Zambaco (1) :
« M. le docteur Goupil, médecin des hôpitaux de Paris, nous a dit avoir vu un cas de tétanos mortel se déclarer chez une femme admise à Lourcine, et à la suite d'une cautérisation fort douloureuse
(l) Zambaco. Des affections nerveuses syphilitiques, 186^, p. 302.
SPILLMANN. 7
— gode plaques muqueuses anales et vagpinales, avec le nitrate acide de mercure. Deux heures environ après, le tétanos débuta par du trismus ; puis survinrent Temprosthotonos et Topisthotonos. La malade succomba dans l'espace de huit heures, malgré les opiacés employés à haute dose. »
D'autres médecins, et cela est d'une pratique commune, traitent les papules secondaires par des cautérisations répétées, faites soit avec le crayon, soit avec des solutions de nitrate d'argent Ce traitement a le tort d'être au moins inutile, car * il n'abrège nullement la durée de la lésion, et il occasionne parfois des douleurs et du gonflement des parties.
Il est un traitement bien plus simple et plus sûr : il consiste à faire prendre à la malade des bains répétés et à lui prescrire des soins de propreté minutieux, et des pansements deux ou trois fois répétés dans la journée et faits de la manière suivante : tout d'abord lotionner les parties avec un liquide détersif. L'hypochlorite de soude, connu vulgairement sous le nom de liqueur de Labarraque, coupé d'eau, a l'avantage d'être un précieux désinfectant et de coûter fort bon marché (1). En second lieu, saupoudrer la vulve avec une poudre isolante^ quelle qu'elle soit, sous-nitrate de bismuth, calomel, oxyde
(1; 9 Eau distillée 1000 gr.
Hypochlorite de soude. iOO if.
de zinc, etc.; enfin, isoler les parties avec de la charpie ou de la ouate.
En employant un traitement aussi simple, la sécrétion purulente s'arrôte; les lésions se dessèchent; les papules se flétrissent, s'effacent, finissent même par disparaître, et tout cela dans un espace de temps fort court.
« Ce traitement, comme le dit M. Fournier, est toujours suivi de succès ; c'est le plus simple et le meilleur. »
B. Syphilide papulo-hypertrophique .
Ces lésions, efl^rayantes d'aspect, sont en réalité bénignes, et d'un traitement fort simple. Il y a là une véritable opposition entre la gravité apparente de ces accidents et leur résolution facile.
En voyant de pareilles tumeurs, un médecin, non habitué à observer de semblables accidents, pourrait croire tout d'abord qu'il est nécessaire, pour les faire disparaître, d'appliquer des traitements actifs, violents même ; qu'il faut, pour débarrasser les malades de ces tumeurs, les cautériser fortement, profondément, sinon même les exciser. C'est là une erreur contre laquelle il est bon de s'élever : car on abuse trop des moyens violents, qui amènent souvent des désordres graves comme on a pu le voir par les deux observations que nous avons signalées. L'expérience vient contredire ici tout ce que l'induction théorique permettrait de supposer.
Le plus simple traitement suffit pour faire rapidement disparaître tous ces accidents. Le repos, . des bains répétés, un pansement extrêmement simple, comme celui que nous avons indiqué tout à l'heure (c'est-à-dire des lotions avec de la liqueur de Labarraque et l'emploi de l'oxyde de zinc), suffisent pour amener en pf^u de jours la diminution de la suppuration, la disparition de l'odeur fétide, la suppression des douleurs et des phénomènes in-^ flammatoires, en un mot, la dessiccation de toute la vulve .
Il est vraiment étonnant de voir comment au bout de i, 6, 8 jours déjà, ces énormes masses commencent à chang'er d'aspect : elles pâlissent, elle s'affaissent, s'atrophient, se résorbent, pour ainsi dire, molécule à molécule, et finalement, au bout d'un laps de temps dont la durée peut varier, elles disparaissent d'une façon presque complète et sans cicatrice •
On ne peut plus alors reconnaître la trace de ces lésions que par la pig^mentation de la rég-ion qui persiste encore long-temps.
Quand on a affaire à des tumeurs énormes, éléphantiasiques, on peut en hâter la disparition par des cautérisations très-superficielles : mais encore ne sont^Ues pasindispensables (1).
(4) Ce» cautërigations peuvent êlre faites avec des solutions de nitrate d'argent :
a. Solution forte. b. Solution faible.
¥ Azotate d'argent, 50 gr. ^ Azotate d'argent, 10 gr.
Eau, 50 Eau, 100
G. Syphilides ulcéreuses.
Si les syphilides vu Ivaires précédentes cèdent au traitement le plus simple avec une merveilleuse rapidité, on ne saurait dire la même chose de celles-ci.
Les syphilides ulcéreuses sont en gpénéral trèspersistantes ; il faut leur opposer un traitement approprié si Ton veut en obtenir la ^uérison : il est même quelques formes rebelles qui résistent pendant des semaines, des mois, au traitement le mieux institué.
Le traitement local le plus simple consiste en bains multipliés, en lotions fréquentes, en pansements répétés plusieurs fois par jour avec de la charpie imbibée de solutions de nitrate d'argent faibles au 1/60 ou au 1/100.
Les cautérisations lég^ères faites avec le crayon de nitrate d'arg'ent, à quelques jours d'intervalle, et les pansements à la charpie sèche, produisent aussi de très-bons résultats.
On a également préconisé les badig'eonnag^es à la teinture d'iode, l'application de pommades de toute nature. Dans les cas où tous ces traitements échouent, on aura recours au nitrate acide de mercure, dont l'emploi est généralement suivi d'excellents résultats.
Ce qui importe, en somme, c'est de modifier plus ou moins énergiquement la surface de l'ulcération
qui, abandonnée à elle-même, reste indéfiniment stationnaire» sans tendance à l'extension il est vrai, mais ég'alement sans tendance à la g'uérison spontanée.
Syphilide ulcéreuse rebelle.
OBS.XXVIII.-A...(Adelme),24ans,entréele30juini868, salle Saint Clément, 3.
Traitée il y a huit ans à Lourcine, la malade prit alors des pilules (?) pendant un mois ; pas de traitement depuis cette époque. Elle porte depuis deux semaines un bouton à la vulve et un ganglion douloureux.
Etat actuel. — ^A l'entrée du vagin, à gauche, près de la four- ' chette, existe une plaie large comme une pièce de 20 centimes d'une forme irrégulière et creuse, à bords un peu saillants, non déchiquetés, à fond égal, jaunâtre; cette teinte n'est ni grisâtre, ni pseudo-memJ)raneuse comme l'est habituellement celle du chancre simple; pas d'induration à la base; ganglion tuméfié, dur, indolent. Inoculation.
Diagnostic : Syphilide ulcéreuse.
Trait emetnt. — Bains; 1 gramme d'iodure de potassium.
6 juillet Inoculation négative; l'ulcération demeure station* naire. Badigeonnage à la teinture d'iode.
Le 19. Etat stationnaire. Cautérisation avec le crayon de nitrate d'argent. Tuméfaction des grandes lèvres.
Le 30. L'œdème des lèvres diminue; état stationnaire de l'ulcération qui ne commence à se réparer que vers la fin du moi d'août. — Traitement: 2 grammes d'iodure de potassium; badigeonnages à la teinture d'iode.
l^septembre. L'ulcération est presque entièrement cicatrisée; la malade quitte l'hôpital.
Cette observation est un exemple de ces syphîlides ulcéreuses persistantes, qui restent pendant des mois rebelles à tout traitement malgré leur étendue souvent minime.