‹ Des systemes de cultureChapitre 4 sur 12 · C. VI · texte numérisé non relu

C. VI

Des cultivateurs les uns libres, les autres esclaves d'origine, occupèrent de nombreuses métairies ; mais tous , également opprimés , également dénués d'instruction et de capitaux, se bornèrent à tenir en rapport des espaces de peu d'étendue.

Durant tout le moyen âge, la servitude qui pesa sur les habitants des campagnes y maintint un régime à peu près semblable. Ce n'est pas que les familles n'occupassent des lots de terre parfois d'une grandeur considérable, mais alors elles n'en ensemençaient qu'une petite partie et laissaient tout le reste en friche. Sous ce régime, dont quelques restes se montrent encore dans les parties de la France les plus arriérées, les cultivateurs, d'abord attachés à la glèbe et ne possé* dant pas même les instruments de labeur dont ils étaient contraints de se servir, remettaient en nature à leurs maîtres une portion des produits recueillis, et la plus grande uniformité régnait à la fois dans leur condition et dans les modes d'exploitation en pratique.

Le nord de l'Europe a subi des phases d'organisation rurale plus diverses. Dans l'origine, la terre appartenait exclusivement à la noblesse ; et des masses de paysans asservis venaient labourer et moissonner sous le commandement du maître, qui , la récolte achevée, leur délivrait les quantités de grains indispensables à leur subsistance. Plus tard, les familles obtinrent chacune la jouissance d'un champ

qu'elles cultivaient à leur gré : mais, au lieu de rien recevoir du seigneur, elles eurent à lui payer de £iiblés redevances et à lui donner plusieurs journées de trcivail par semaine. Cet usage, qui subsiste encore en Hongrie et dans l'empire russe, a disparu peu à peu des autres contrées de TEst et du Nord. A mesure que rindustrie y avança, les propriétaires se trouvèrent bien de convertir en rentes en argent ou en nature les journées de travail qu'ils s'étaient réservées; de plus amples parties du sol seigneurial en furent distraites et amodiées , et de toutes parts se multiplièrent de petites cultures auxquelles suffisaient la» soins d'une seule famille (1).

(l)DaDs le Danemark, où le gouvernement pressait activement la transformation, vers la fin du dernier siècle, il était des lieux où déjà les seigneurs avaient amodié ou fieffé aux paysans les sept huitièmes de leurs domaines. Sur d'autres points, ils en exploitaient encore directement un tiers.

Dttns l'ancienne Pologne, les seigneurs, en échange des terres qu'ils laissaient à leurs paysans, leur imposaient trois jours de travail par semaine sur le champ qu'ils s'étaient réservé. En Russie, un ukase de l'empereur Alexandre a fixé à deux par semaine ou à cent quatre par an le nombre des journées dues par les paysans au seigneur du ëom^me.

L'urbarium, promulgué par Marie-Thérèse dans l'intérêt des serfs de la Hongrie, offre un spécimen remarquable des conditions auxquelles cessa k culture en commun. D'après cet acte, les seigneurs furent tenus d'allouer aux paysans l'usage d'une portion de terre dite cession. En échange de cette concession, les paysans durent subsister de leur propre culture, et travailler cent quatre jours par an au profit de leur maître. Chaque eessioa devait, en outre, par an, quatre poules, douze oeufs, une livre et demie de beurre» un trentième dans la fourniture d'un veau, le filage de six livres de laine ou de lin, un florin, la coupe et le transport d'une charge de bois. L'étendue dei cessions était fîiée à douze hectares au moins.

U felUU ppur que lac«lture §e diversifiât que l wsance et la Uberté ^'étei^^isiSQiit claus les campagnes. Ç est ce qui arriva daas les poutréea de VEurope oii la civilisation marcha le plus vite, là , les auciefts serfe» vilaiqs eq colons, échappés ^w joug primitif , mirent plqs d'^nte^ige^ça et d'activité dans leurs labeurs; p^u à peu (^es épargnes s'amassèrent dans leurs mains (1 ), et le tewps vint où ils en pgssédèrent a$sez pour se charger dei^ terres à leurs risques ^t périls. Pèsce moment oon^meoea un chang^itent sensible dans les formes, et la répartitinu des cultures. Transformés en fermier^i à bail û:s^e» en spéculateurs industriels, les cultivateurs n'obtinrent pas tous les mêmes hénéfiçes. Lesuns, habiles etlaborieuxt & enrichirent; 4'autreS| moins capables qu moins hi^ureux^ subirent des pertes; les premiers oberchèrept naturellement h proportionner leurs entreprises k Taccrois* sèment de leurs capitaux; les seconds durent aban* donner ou amoindrir les leurs, et dans bien des lieu]^ s'établirent de plus vastes exploitations.

li'affranchissement des classes rurales^ ne contribua pas moins h réduire dans quelques localités les di<*

(i) Dan» ce raottvemeDt, ks înstrumeBts aratoires et les attelages deviareat d'abord la propriété des cultivateurs. Le bétail et les moutons d^ meurèrent plus longtemps en cbeptel, et il est encore des provinces de la France où les choses n^ont pas même changé à cet égard. Voir la Deseription topographiqu» du d%$trioi de ChâUUefault , par Creuze d^ Latoucb^i P' 9% ^à/fm ^ ^'7 M-

mensioDs des cultures qu'à les agrandir dans quelques antres. A mesure que les villes virent affluer dans leur sein des populations nombreuses et flolissantes, les produits dont la délicatesse exige le plus de soins ftirent plus recherchés, et des cultivateurs pauvres s'emparèrent d'une branche nouvelle d'industrie. Aux céréales ils mêlèrent des fruits, des légumes, des plantes textiles dont la vente était assurée et dont le haut prix leur assurait une existence satisfaisante. Or, de telles cultures se rapprochent trop du jardinage pour être exercées en grand , et là où elles se fondèrent, s'établirent de petites exploitations.

Ainsi, sous l'impulsion des développements continus de la richesse sociale , se formèrent dans les contrées les plus florissantes diverses sortes de culture et plusieurs classes de cultivateurs. À moins d'égalité dans la condition des familles rurales répondit plus de variété dans les formes et le genre de leurs occupations.

Ce n'est d'ordinaire qu'avec lenteur que se modifie l'industrie agricole d'un pays. Tout régime existant se défend contre les innovations , et par les sacrifices auxquels se résignent les cultivateurs dans l'espoir de garder les exploitations dont ils jouissent, et, plus encore, par les pertes ou les dépenses inséihles de l'appropriation des bâtiments et construc- B terres.

Toutefois plusieurs exemples font foi de la rapidité avec laquelle peuvent s'accomplir des changements considérables, quand des circonstances spéciales viennent, en favorisant certains modes de culture , engager ceux qui les exercent à étendre leurs entreprises sur de nouveaux points du sol.

Deux fois l'Angleterre en a vu s'effectuer presque subitement dans son sein. Sous le règne de Henri VIII, Télève des moutons devint la branche d'agriculture la plus lucrative; et les fermiers qui s'y adonnèrent avec intelligence réalisèrent des gains qui les mirent* à même d'aflfermer le sol à plus haut prix que les autres tenanciers. En peu d'années s'opérèrent de nombreuses réunions déformes, et des multitudes de cultivateurs, congédiés par les propriétaires, n'eurent d'autre ressource que le vagabondage et la mendicité. Durant le siècle dernier, pareil événement se renouvela dans des proportions plus vastes encore. Au milieu d'un mouvement industriel, d'une rapidité jusque-là inconnue, les fermiers établis sur les parties du territoire favorisées par les nouvelles demandes de la consommation acquirent promptement les moyens d'étendre leurs opérations. Ceux qui n'avaient pas été si bien partagés succombèrent devant leur concurrence, et l'Angleterre se couvrit de très-grandes exploitations. Dans cette innovation si brusque , tout provint du

changement qui s'effectua dans la situation relative

des anciens fermiers. Aux mains d'un petit nombre d'entre eux se concentrèrent des bénéfices considérables, et ceux qui les obtinrent ne tardèrent pas à supplanter des concurrents hors d'état de réaliser les améliorations lucratives appelées ou permises par les progrès de Tart et de la production. Si les épargnes et les capitaux agricoles s'étaient répartis moins inégalement, les réunions de fermes n'auraient pas été aussi communes; et il est vraisemblable que la culture, encouragée par l'essor de l'aisance générale, se serait développée et perfectionnée sous les formes mêmes qui jusqu'alors avaient obtenu la préférence.

Ce qui l'atteste, c'est qu'il en a été ainsi dans beaucoup d'autres pays , et qu'il en est même où le mouvement progressif des richesses et des populations a tourné au profit de la petite culture. En Italie, par exemple» Tagrandissemeut et la prospérité croissante des villes, en favorisant spécialement la consommation des produits les plus délicats et les plus difficiles à obtenir, assurèrent aux petits cultivateurs des avantages qui firent largement prévaloir leur genre d'exploitation. Il en fut de même dans une partie des campagnes de la Flandre. Les grands fermiers ne purent y soutenir la concurrence de rivaux enrichis par le débit lucratif de légumes et de plantes oléagineuses et textiles dont la demande ne cessait d'augmenter ; et bientôt, il n'y eut guère que de petites fermes dans le voisinage de Gand, d'Anvers, de

- as- Bruges, et de la plupart des villes dont Topuleace et l'industrie excitaient tant d'admiration au moyen âge. C'est la pauvreté uniforme des cultivateurs qui , dans plusieurs parties de la France, retient encore la culture dans les liens étroits du colonat partiaire. Là, des laboureurs trop pauvres encore pour acquérir la monture de leurs métairies , et payer des loyers en argent, continuent à suivre les pratiques arriérées de leurs devanciers. Les domaines ne sont ensemencés que partiellement, et, faute de plus amples ressources, il en est de vastes portions qui demeurent couvertes de bruyères et d'herbes sauvages. Sans doute, la vie et le mouvement s'étendront de proche en proche à ces régions à demi stériles ; mais les transformations dont elles ont besoin ne s'y accompliront que grâce à l'arrivée de fermiers pourvus de capitaux ou lorsque l'égalité de dénùment, parmi les cultivateurs maintenant en possession du sol, aura com« plétement cessé (1).

(1) Le colonat partiaire est plus encore FdflTet que la cause de Tétat ar* riéré de Tagriculture dans le centre et Touest de la France. Quelques écrivains ont fort approuvé le mode de partage des fruits qu'il amène, et nous pensons que leurs assertions sont fondées tant qu'il ne s'agit que de ces contrées du Midi où, sous un ciel ardent, les récoltes se composent en trè«grande partie de fruits, de vins, d'olives. Dans les climats moins favorisés, la part du propriétaire, fixée à moitié ou à un tiers, est encore trop considérable pour que la culture puisse fleurir, et le laboureur ne peut, sans se ruiner, s'adonner aux cultures les plus avantageuses, qui d'ordinaire sont celles qui lui imposent les plus fortes avances. Il faudrait des terres d'une fertilité bien extraordinaire pour que le métayer put , sans demeurer en

Aucun pays, aujourd'hui , n'oflfre un exemple plus frappant de Tinfluence exercée par la condition des populations sur les systèmes d'exploitation que le nord de TAUemagne. Dans les provinces oii les anciens serfs ont été appelés récemment aux bienfaits de la propriété, se touchent partout deux formes de cultures tout à fait opposées. D'un côté, les lots de terres dont subsistent des paysans à peine en état d'acquitter les faibles redevances imposées aux concessions dont ils jouissent, constituent de toutes petites cultures; de l'autre, des centaines et jusqu'à des milliers d'hectares appartenant aux anciens seigneurs sont cultivés en bloc y faute de fermiers à même d'en prendre à bail les diverses portions. Sur ces immenses domaines, tout s'exécute au compte direct du maître; et, à partir des journaliers jusqu'aux régisseurs, tous ceux qui ont part au travail ne reçoivent que des salaires proportionnés à l'importance de leur concours (1).

perte, remettre au propriétaire la moitië du blé qu'il leur ferait produire. C'est ce qui condamne la presque totalité des métayers de la France à ne récolter que du seigle, du sarrasin et des grains de sorte inférieure.

(1) Malgré les efforts éclairés des propriétaires, les vastes exploitations de la noblesse sont peu productives. Le manque de bras et de capitaux y a fait obstacle aux améliorations dont l'état présent des connaissances agronomiques les rend susceptibles. Nous ne savons si les charges dont les grevaient , il y a vingt ans, les emprunts hypothécaires ont sensiblement diminué. Alors, les deux tiers des domaines nobles étaient engagés en partie envers les caisses des Landschaft. (W"* Jacob, Report on the trade in foreign corn and on the agriculture of the North of Europe, p. 43.)

Cas faits montrent sufiisamment à qael point sont directs les liens qui rattachent les formes de l'industrie rurale à l'état et à la répartition des moyens de production dont elle fait usage. Quelles que soient les circonstances physiques, les influences de température et de sol, nul régime ne se développe que dans les cadres tracés parla distribution et Tabondance plus ou moins marquée des épargnes agricoles. Pas de grandes fermes tant que les capitaux demeurent à la fois rares et disséminés. De même, pas de petites cultures florissantes lorsqu'à côté de cultivateurs trop riches pour sa contenter des faibles profits qu'elles peuvent offrir, ne se rencontrent que des journaliers trop pauvres pour subvenir aux frais du moindre établissement. Les systèmes existants ne se sont pas fondés, au reste, sans avoir été précédés de longues luttes entre des fermiers de divers ordres. Ceux qui, en l'emportant, ont fait prévaloir des genres particuliers du travail , n'ont dû leurs succès qu'à la supériorité des bénéGces attachés à leurs modes de production. C'est ce qui leur a permis de louer les terres à un prix devant lequel ont reculé leurs concurrents. Dans ces luttes, tantôt la grande culture a triomphé , tantôt l'avantage est resté à la moyenne ou à la petite. Des causes nombreuses ont amené ces résultats contraires; nous allons indiquer les principales.

(nfluencea de l'espèce dei produJK et des coDsomrnaUons »ur les sfstimes de cullure.

Lesproduilsdemandésà la terre sont divers comme les besoins auxquels ils sont destinés À pourvoir. Les populations ne vivent pas seulement de viande et de pain, il leur faut aussi des légumes, des fruits, des vins, des spiritueux, des plantes textiles et oléagineuses, une multitude de denrées, dont la variété croit à mesure que l'aisance augmente et se propage.

Or, tous les produits ne réclament ni les mêmes quantités ni les mêmes sortes de labeurs. S'il en est qui n'exigent que peu de soins et de main-d'œuvre, d'autres, au contraire, en nécessitent beaucoup; et de là de nombreuses différences dans l'espèce et l'organisation des cultures.

Rien de plus aisé , par exemple , que d'étendre sur d'immenses espaces l'éducation du bétail et des bétes Ji laine, car à cette sorte d'industrie sufQsent la sur- Teillance d'un maître et l'emploi d'un petit nombre de serviteurs. En revanche, le jardinage et les genres de production qui s'en rapprochent, concentrent el nécessitent trop de travail dans les limites où ils agissent pour que ceux qui s'y adonnent puissent exercer leur industrie sur de grandes superficies.

Il est à remarquer, toutefois, que les diverses espèces de culture ne sauraient toutes s'isoler et devenir

' jet d'opérations séparées et distinctes. C'est une

nécessité pour tous les producteurs de se procurer les engrais sans lesquels s épuiseraient les forces nutri-* tives de la terre; c'est un avantage constant de ménager ces mêmes forces en faisant alterner sur les mêmes points des plantes à racines dissemblables; et il n'y a guère d'exploitation qui ne réunisse plusieurs sortes d'ensemencements. Dans les plaines à blé, une partie des champs est affectée à l'entretien des animaux et porte des fourrages. Les céréales ont place dans les plus grandes fermes herbagères ; les plus petits cultivateurs comprennent dans leurs rotations les grains dont ils se Nourrissent; les vignerons eux-mêmes ne se bornent pas à soigner des ceps qui n'exigent de soins assidus que durant quelques mois de l'année; et nul doute que, sans l'abondance des fumiers que leur fournit Paris, les maraîchers de la banlieue re« nonceraient à leurs travaux ou seraient contraints d'y joindre la création de moyens d'alimentation pour les animaux dont ils ne pourraient plus se passer.

Néanmoins, les produits ne se mêlent ni ne se suo cèdent pas partout dans les mêmes proportions» et ce sont les demandes des consommateurs qui, en déci** dant à cet égard , impriment aux cultures leur carao* tère dominant. Tire-t-on à la fois des terres, comme dans la plupart des contrées méridionales, des grains» désherbes» des légumes , des vins, des fruits» des olives, et jusqu'à des feuilles pour les vers à soie, les exploitations demeurent nécessairement très-petites*

Des laboureurs , qui sont en même temps vignerons et jardiniers, sont d'autant moins libres d'occuper de grands terrains, que parmi leurs travaux il en est dont la délicatesse ne permet pas de les abandonner à des hommes de journée. C'est parce que la moitié des terres qu'elles renferment est consacrée au lin, au chanvre, au houblon , au colza, à des plantes difficiles à cultiver, que les fermes de tant de parties de la Flandre, de la Belgique, de T Allemagne et de la Suisse sont d'une contenance si bornée. Plus ces sortes de productions prennent de place dans les assolements, plus les cultures se rétrécissent; celles des pays de Waes et de Termonde n'excèdent pas en moyenne huit hectares, et pareille étendue paraîtrait assurément excessive à la plupart des cultivateurs , dont les récoltes, destinées à la consommation des villes opulentes, ne s'obtiennent qu'à force de soins et de labeurs dispendieux.

Les produits exigés du sol sont-ils au contraire de ceux auxquels sufGt l'emploi de peu de bras, tout seconde l'établissement de la grande culture, et il est rare qu'elle ne finisse pas par régner à peu près exclusivement. En Angleterre, où les fermes n'ont à fournir que des grains et du bétail, elles sont devenues immenses. Si la population avait demandé des moyens de subsistance plus variés, si des habitudes et des goûts autrement formés lui avaient fait rechercher des articles alimentaires plus variés, et d'une

culture plus laborieuse et plus difficile, le régime établi n'aurait pu se développer aussi largement, et l'Angleterre compterait encore beaucoup de petites exploitations.

Il serait inutile de rechercher ici quelles influences concourent à déterminer les habitudes et les préférences alimentaires des populations; mais ce qui est évident, c'est que, dans tous les cas, la nature des produite et celle des consommations se servent mutuellement d'excitation et de cause de développement. Les denrées fortement recherchées dans un pays ne tardent pas à s'y multiplier. Plus on en crée, plus Tart de les créer se perfectionne, et les progrès qui s'accomplissent, en réduisant les frais de production des objets, ne manquent pas d'en stimuler et d'en populariser l'usage. C'est l'inverse pour les denrées qui trouvent peu de débit; le défaut d'habileté des producteurs, en les maintenant très-chères, les em* pêche d'obtenir beaucoup de place dans la consommation. Tout, dans l'ordre agricole de l'Angleterre, justifie pleinement ces assertions. Au nombre des causes qui en ont favorisé l'établissement, a figuré le peu de demandes des articles de jardin et de bassecour. Aujourd'hui, cependant, ces articles ont plus de faveur; mais comme les grandes fermes du pays ne sauraient se prêter aux soins minutieux qu'en réclame la production abondante, l'Irlande et la France en approvisionnent les marchés, mais à des prix trop

élevés par les frais de transport pour qu'ils ne demeurent pas inaccessibles à la masse des consomma^ teurs (1).

Tout, au surplus y s'unit pour maintenir les mé* thodes d'exploitation auxquelles les circonstances locales ont permis d'acquérir la supériorité. Est-ce la petite culture qui a prévalu? Non-seulement le goût généralement répandu des produits qu'elle obtient è meilleur marché que toute autre forme de travail lui prête un appui décidé; mais ceux qui l'exercent ne sauraient d'ordinaire réaliser des bénéfices assez considérables pour amasser les capitaux nécessaires à l'occupation de très-grandes fermes. Est-ce la grande culture? La population des campagnes, se compo* sant tout entière de riches fermiers et de simples salariés, ne contient pas de cultivateurs qui veuillent ou puissent s'établir dans des exploitations d'une contenance autre que celle dont Tusage s'est généralisé.

Ce n'est pas que de nos jours les progrès de l'état social, en diversifiant et en raffinant les besoins» n'aient tendu davantage à multiplier les petites et

(1) L'art est très-avancé en Angleterre dans ses applications aui j)roduits agricoles de luxe, mais non dans celles qui concernent les produits auxquels les petites fermes seules ont la possibilité de donner des soins attentifs et nombreux. Les plantes textiles mômes ont bien rarement place dans les cultures, et ce sont les cottagers de l'Irlande qui les fournissent.

moyenDes cultures. On voit des sociétés qui s'enrichissent rechercher avec plus d'empressement des produits fins et délicats dont antérieurement Tusage dispendieux n'était permis qu'aux gens riches. Cela est fort distinct dans le voisinage des villes où résident en nombre croissant les familles les plus opulentes. Les fermes h grains et h pâtures s'en éloignent : à leur place arrivent d'abord les jardins maraîchers ; puis, au delà de la zone étroite dont ils s'emparent, des cultures mixtes où les céréales ne conservent qu'un rang secondaire. A mesure que les centres de population augmenteront en importance, à mesure que les progrès de l'industrie et de l'aisance en fonderont de nouveaux , pareils changements s'accompliront dans la destination de nouvelles et plus amples portions du sol, let nul doute que Tavenir ne soit appelé à les étendre de plus en plus.

Influence des cllmati sur les formes de la culture.

L'influence des climats sur les systèmes d'organisation rurale est très-considérable. Partout cette influence est distincte, et partout aussi elle contribue à déterminer la distribution des cultures.

La raison en est simple. Ni les récoltes ni les soins que demande la terre ne sont les mêmes sous toutes les températures. A chaque latitude appartiennent des productions qui lui sont propres; dans toutes,

Teau des pluies ne suffit pas également aux besoins de la végétation, et de là des contrastes bien marqués dans les formes et les procédés du travail.

A ne considérer que l'Europe, les effets de la différence des climats s'y manifestent bien clairement. S'il est des produits communs à presque toutes les contrées qu'elle renferme, il en est aussi qui sont réservés à des zones particulières ; et plus on avance vers le midi , plus se multiplient et croissent le nombre et la diversité des végétaux dont s'empare la culture.

Ainsi , tandis que les régions septentrionales ne connaissent que les céréales et quelques plantes textiles et légumineuses, déjà la vigne commence à se montrer dans plusieurs parties de l'Allemagne. Plus loin, dans lemidi de la France, apparaissent l'olivier, le maïs, le millet, le figuier, le mûrier ; l'Italie a de plus le riz, le safran, la pastèque, le citronnier; et sur les plus ricbes sols de l'Espagne, comme en Portugal, dans la vallée du Minho et les fertiles campagnes du Beîra, à coté des productions éparses sur tous les autres points de l'Europe, mûrissent l'aloès, le piment, le pistachier, le caroubier, parfois même la canne à sucre, le cotonnier, et jusqu'à des végétaux empruntés au monde équinoxial et acclimatés à force d'art et de patience (1).

(1) La culture de la canne à sucre commence k s'étendre largement dans les plaines de TAndalousie, et M. Ramon de la Sagra , dans un mémoire

C'est Textrérae variété des travaux dont elles sont le siège qui imprime aux meilleures cultures du midi leur caractère distinctif. Dans tous les pays, il est essentiel de rassembler sur les exploitations des plantes de la plus grande diversité possible; plus chaque ferme en contient, plus la succession des récoltes ménage les forces naturelles de la terre et réduit la durée des chômages. Mais, dans le Nord, oii ne viennent que des produits robustes et faciles à obtenir, la simplicité des soins qu'ils reçoivent ne contraint pas les cultivateurs à confiner leurs labeurs sur de petits espaces. Or, il en est tout autrement dans le Midi. Là, les produits sont infiniment plus multipliés , et, parmi ceux qui sont réunis dans les mêmes champs, il s'en trouve toujours de trop précieux pour ne pas réclamer constamment Tœil et là main du maître. Aussi la grandeur des cultures décroit-elle à mesure que ces sortes de produits prennent plus de place sur le sol. Les fermes de la Lombardie ont jusqu'à vingt hectares (1) ; c'est de trois à quatre au plus que se composent les métairies des

d'un haut intérêt, en regarde le développement progressif comme parfaitement assuré.

(1) Les fermes delà Lombardie, comme celles du Piémont, ont en général de 5 à 15 hectares. Il en est cependant quelques-unes dont l'étendue est plus considérable , surtout dans les lieux à pâturages. Voir sur ce sujet les Lettres de M. LuUin de Chàteauyieux. Rien n*a sensiblement changé dans le pays depuis l'époque déjà ancienne où ces Lettres ont été rédigées.

environs de Sienne, de Lucques, de Bergame, et pareille contenance paraîtrait encore excessive aux paysans de la plaine de Valence. Suivant eux, une noria et deux journaux de terre , c'est-à-dire cent vingt-quatre ares, suffisent à la tâche et à la fortune d'une famille.

Une autre cause achève de faire prévaloir la petite culture dans la plupart des contrées méridionales : c'est la nécessité d'entretenir la fraîcheur de terres sur lesquelles tombent les rayons d'un soleil brûlant. La plupart des récoltes manqueraient si l'eau ne venait ranimer la végétation, et aux nombreux labeurs dont ne peut se passer une partie des produits, des arrosages constamment renouvelés en joignent d'autres en quantité également trop considérable pour qu'un même laboureur puisse les étendre sur de vastes surfaces.

Ce n'est pa.s cependant qu'il n'y ait dans le midi de l'Europe que de petites cultures. Loin de li, il en existe aussi de très-grandes; mais cellesK^i, sauf sur quelques points où dominent les pâturages, ne sont en général que le résultat de circonstances contraires au bon emploi du sol sur lequel elles se rencontrent. Aux terres chaudes et sèches la grande culture, aux terres fraîches et tempérées la petite, dit l'Espagnol Colmeïro (1 ) ; et en effet telle est, dans son pays, la

(1) Memoria sobre el modo mas acertado de remediar a los maies inhe-

répartition qui s opère entre les deux classes de terre» entre celles qui, ne recevant que les eaux du ciel, ne sont pas d'une fertilité assurée^ et celles qui, grâce aux bienfaits de Tirrigation, sont propres à tous les genres de production, et répondent libéralement aux efforts du laboureur. Tandis que ces dernières livrent des récoltes d'une richesse merveilleuse et nourrissent de nombreuses populations , les autres ou ne donnent que des céréales dont la moisson demeure incertaine, ou, laissées en friche, sont abandonnées à la dent des animaux.

C'est encore un des caractères des régions à haute température que l'extrême inégalité de la fécon* dite des divers points de leur territoire. Dans le Nord , la culture s'étend facilement à peu près partout, et les plaines élevées se prêtent à ses exigences» .tout aussi bien que les vallées les plus fraîches. Dans le Midi, au contraire» il n'y a que les espaces arrosés qui soient susceptibles d'un bon travail; le reste du sol ou produit peu ou ne consiste qu'en landes desséchées. Si l'Italie est à la fois si bien cultivée et si peuplée, c'est qu'il n'est pas de contrée où les eaux soient si abondamment et si bien distribuées. Des chaînes de montagnes qui la coupent dans toute sa longueur descendent des multitudes de ruisseaux et de rivières qui la baignent de toutes parts, et lui

rentes a la ex tréma subdivision de la propriedad territorial de Galllcia» por don Manwl Colmfïrot p. (11.

laissent même jusqu'à des marécages insalubres. La péninsule espagnole n'est pas partagée de la même manière; Teau lui manque, et sur ses plateaux sont de vastes espaces à peu près perdus pour la subsistance des populations. Mais, en revanche, nulle part au Nord la terre à surface égale ne rend autant que dans les parties du Midi où s'unit la double puissance de la chaleur et de l'eau. La végétation y est d'une vigueur incomparable , les récoltes s'y succèdent presque sans interruption, et les petites cultures qui les obtiennent, à la partie du produit qui les couvre de leurs avances, joignent un excédant dont la richesse est sans égale ailleurs. C'est ce que témoigne rénormité des rentes en nature ou en argent dont jouissent les propriétaires. Malgré la condition humble, et sur quelques points même, dans la Terre de Labour, par exemple, la misère habituelle des paysans qui les payent, ces rentes dépassent de beaucoup les plus hauts fermages des comtés les mieux cultivés de l'Angleterre.

Ces observations et les faits sur lesquels nous les avons appuyées montrent combien il est impossible que les formes de la culture ne subissent pas l'influence des climats et des températures. Au fond, c'est la nature des divers produits destinés à la consommation qui impose au travail ses conditions et ses modes d'application. Dans le Midi, où, parmi les produits dont la réunion assure au sol toute la fécon-

dite dont il est capable, il en est tant qui réclament des soins minutieux et délicats, les exploitations, là oii ne manque aucun moyen de production, sant petites, et les meilleures descendent à des dimensions qui , sous des latitudes moins chaudes, laisseraient les cultivateurs presque sans ouvrage.

Influence des terrains sur les modes de culture.

Les explications dans lesquelles nous venons d'entrer au sujet des influences de climat ont fait voir comment certaines particularités du sol peuvent en déterminer Tusage. Ainsi, dans les contrées méridionales, au plus ou moins de fraîcheur des terres répondent des systèmes d'exploitation différents. La petite culture y fleurit sur les points où la présence de Teau seconde ses eflbrts ; la grande subsiste seule dans les portions du territoire exposées aux sécheresses; et tantôt elle y risque des ensemencements en grains , tantôt elle se borne à tenir sur des landes d'une aridité invincible des troupeaux qui n'en tirent leur subsistance que grâce à l'immensité du parcours qui leur est assuré. Il est en Espagne et en Portugal des provinces presque entières où le sol est rebelle aux efforts d'une culture régulière et suivie. Dans ce dernier pays, entre autres, les trois quarts de TAlemtéjo, de l'Algarve et de l'Estramadure, ne

forment que des friches où de grands fermiers en-

voient quelques animaux chercher çà et là leur nourriture.

D'autres accidents de constitution territoriale ont aussi leur empire. En Italie, par exemple, sur la plu* part des points d'où le mauvais air a banni les populationSy règne la grande culture. C'est en exploitations qui embrassent jusqu'à sept et huit mille hectares que sont divisées des terres où, deux fois par an, descendent y pour semer et moissonner, des armées de journaliers qui, la besogne achevée, se hâtent de fuir des lieux dont l'insalubrité les effraye à juste titre.

Partout aussi des circonstances moins exceptionnelles agissent sur la répartition des cultures. Les pays de montagnes et les pays de plaines ne sont pas cultivés de la même manière : les contrées à pâturages ont habituellement de plus grandes fermes que les autres : tout cela est simple, naturel, évident, et ne requiert pas d'explication.

Mais le point sur lequel il importe d'appeler l'attention, c'est l'influence exercée par la composition même des couches arables. Jusqu'ici cette influence n'a pas été assez remarquée ; et il est d'autant plus essentiel d'en tenir compte, que les progrès continus de l'aisance et de l'industrie sont évidemment destinés à l'étendre.

Dans l'ancienne Europe, les populations inhabiles ^t peu nombreuses laissaient inculte une grande

partie de leurs terres. Les seules qu'elles défrichas* sent étaient celles qui leur semblaient convenir le mieux aux céréales; elles jetaient du blé sur les meilleures^ du seigle ou de l'orge sur les moins bonnes^ puis les laissaient reposer jusqu'à trois et quatre années de suite, après en avoir obtenu une récolte. Sous ce régime, encore en pratique dans les pays les moins avancés, assez peu importaient les diverses qualités des portions du sol en culture. Ignorante et pauvre , la classe rurale se composait tout entière de petits tenanciers hors d'état d'étendre leurs avances et leurs labeurs sur de grands espaces, et la contenance des champs annuellement exploités demeurait en harmonie avec la médiocrité des moyens de production de ceux qui les faisaient valoir, comme avec le peu d'étendue des débouchés ouverts aux fruits de leur industrie.

Aujourd'hui , il n'en est plus de même dans les contrées les plus avancées. Le, des populations industrieuses et riches ont besoin d'une foule de productions autrefois inconnues ou très-difficiles à obtenir ; et la composition du sol contribue à déterminer le choix des systèmes de culture. Rien déplus aisé à expliquer : il y a des terres de diverses sortes ; il en est de fortes et de légères, de compactes et de poreuses, d'inégalement profondes à sous-sol plus ou moins perméable ; les unes laissent pénétrer et nour* rissent bien toutes les racines, les autres n'en admet-

— sa —

tent qu un petit nombre, et de Timpossibilité de leur demander les mêmes récoltes résulte celle de leur appliquer les mêmes méthodes de travail.

Il est beaucoup de terres , par exemple, qui ne conviennent ni aux petites ni même aux moyennes cultures. Comme ces cultures ne fleurissent qu'à Taide des produits délicats et chers qu'elles ajoutent aux céréales, il leur faut un sol où viennent bien les plantes les plus diverses et qui se prête aisément aux nombreuses façons que requièrent les plus précieuses. Aussi ne s'étendent-elles pas sur les terres alumi-* neuses, lourdes à manier, froides, gardant Teau, et ne laissant pas s'enfoncer profondément les racines longues et pivotantes.

Toutes les terres où se plaisent les céréales suffisent au contraire à la grande culture. Celle-ci ne s'occupe pas de végétaux qui nécessitent beaucoup de maind'œuvre; toutes ses récoltes consistent en grains, en farineux, en herbes pour les animaux; et les sols même où ne viennent que des fourrages artificiels, sans cesse renouvelés , n'ont rien qui la décourage. S'ils sont lourds, froids, imbibés pendant la mauvaise saison, elle multiplie le nombre de ses charrues, et le surcroît d'attelages qu'il lui faut alors ne l'empêche pas d'étendre sur de vastes superficies des travaux que leur simplicité rend faciles à diriger.

Aussi, toutes les fois que nul obstacle factice ne vient contrarier le cours naturel des choses, voit- on

— sales propriétés du sol être au nombre des causes qui décident des dimensions des exploitations. A la grande culture restent les points du territoire où ne réussissent complètement que les céréales et un petit nombre de végétaux robustes; à la petite, ceux ou peuvent se réunir tous les genres de production. Ainsi, en Angleterre même, où tant de causes se sont jointes en faveur des grandes fermes, il en est resté bon nombre de petites (1) , et c'est sur des fonds de nature siliceuse qu'elles soutiennent la concurrence. En France, c'est la composition argileuse des couches végétales qui a donné à la Brie , à la Beauce , au Vexîn, leurs grandes fermes à blé, comme c'est leur légèreté et leur profondeur qui ont donné à la Flandre française ses petites et moyennes fermes. Aucun pays ne remporte sur la Belgique sous le rapport agricole et aucun pays ne montre mieux à quel point s'étend l'eajpire des qualités distinctives du sol. Autant d'espèces de terres, autant de systèmes d'organisation rurale. Dans le pays wallon, autour de Jauche,' de Jodoigne , de Nivelles , des terres lourdes et compactes sont divisées en très-grandes fermes; dans le Brabant , des terres plus friables et moins pesantes

(1) Suivant Porter, il y a en Angleterre 94,883 fermiers qui n'ont d'autre assistance dans leurs travaux que celle de leurs familles. En ajoutant à ce nombre celui inconnu des fermiers qui n'emploient qu'un ou deux serviteurs, on trouverait qu'il existe en Angleterre infiniment plus de moyennes et de petites fermes qu'on ne le croit généralement. {Progress of th9 nation, vol. i, p. 180.)

en od( fait prévaloir de moyennes, et sur les sables humeus des pays de Saint-Nicolas et de Termonde n'en subsistent que de (rès-peliles. Au reste, partout de tels faitâ sont fort distincts. Rarement même les contrastes saillants que présentent parfois les cultures des mêmes cantons ou des mêmes communes ont-ils d'autre cause que la différence de composition des diverses portions du territoire.

Il importe de remarquer, su surplus, que les progrès mêmes des connaissances agricoles peuvent amener de nombreuses modifications dans l'usage et la capacité productive des diverses natures de sol. U en existe une preuve déjà bien avérée dans la plupart des contrées où l'agriculture a pris un e^^sor considérable. LÀ, des terres qui, durant les siècles passés, étaient regardées comme trop mauvaises pour mériter les moindres soins, sont maintenant réputées les plus fécondes; telles sont, entre autres, cellesqui se composent de couches sablonneuses ou graveleuses d'une certaine épaisseur.

Longtemps ces terres, moins propres, dans l'étal d'imperfection où se trouvait l'art, à produire du blé et des farineux que celles ob, domine l'argile, ont été l'objet de dédains dont les traces n'ont pas cessé de subsister dans le langage et même dans les opinions d'un grand nombre de cultivateurs. Il a fallu, pour les mettre en honneur, qu'on eût appris à les amenet que les produits fins et recherchés qu'elles

donnent à meilleur marché que toutes les autres, devinssent d'un usage plus général. Aujourd'hui ces sortes de terres sont de plus en plus appréciées, et déjà d'autres pays que la Belgique leur accordent la préférence. En Angleterre, par exemple, elles commencent à l'obtenir, et c'est un fait constaté que dans plusieurs comtés où les terres qualifiées de bonnes sont affermées sur le pied de 22 à 25 sohellings , les terres autrefois dites maigres et pauvres se louent de 30 à 35 (1). Pareil fait se reproduit ailleurs, et il est en France des localités en grand nombre où la hausse des fermages a été telle sur les terres autres que celles

(1) Voici ce que contient à ce sujet l'ouvrage de Porter : « L'opinion relative à l'altération que subit le système de fermage, par l'usage qui se répand d'appliquer les sols légers à des emplois dont on croyait les fortes terres seules susceptibles, est confirmée par les communications faites aux commissaires de la loi des pauvres dans le WorcesterT shire, et insérées dans l'appendice (p. 419) de leur rapport. » « D'après les rôles des fermages des temps passés , et d'autres documents , on trouve que, pendant que les fortes terres (stiff hnd) sont stationnaires ou plutôt déclinent en valeur, les terres légères, celles qu'on appelle terres pauvres (poor land)t grâce à un meilleur système de récoltes, se sont élevées considérablement. Je puis dire qu'en moyenne, là où les fortes terres donnent une rente de 22 à 25 shellings, les terres légères rapportent de 30 à 35 ; et ce qui fait maintenant rechercher davantage celles-ci, c'est qu'elles requièrent moins de chevaux et des chevaux de force inférieure, moins de main-d'œuvre, pour être tenues en bon état, et que la facilité de les travailler en tout temps assure des récoltes plus régulières. » ( Progress of the nation, V^ vol., p. 165 et 166.)

Ces raisons de préférence, qui suffisent en Angleterre, ne sont pas les seules qui agissent sur le continent. Là, ce qui agit le plus en faveur des terres autrefois qualifiées de pauvres, c'est la grande diversité des produits qu'il est facile d'en obtenir.

cadastrées de la première classe , que déjà il en est qui remportent et donnent un revenu net plus considérable (1 ) .

C'est lart qui, dans sa marche ascendante, a relevé de leur ancienne infériorité des terres qui, pour déployer toute leur puissance productive, n'attendaient que des soins intelligents. Ce changement a naturellement accru le nombre des moyennes et petites cultures : car l'avantage leur appartient toutes

(1) Voici quelle a été la progression des fermages dans plusieurs communes des départements de l'Eure et de l'Oise, suivant les classes de terres adoptées par le cadastre, à des époques dont la plus ancienne n'eicédait pas vingt-trois ans, en 1829, époque où nous avons constaté les faits et avons établi une moyenne.

Aev«nti moyen d^un hectare par classe de terre :

Suivant le cadastre. 1« classe, 58 fr.; 2«, 48; 3«, 34; 4% 20; 5*, 8. D'après les baux du moment !'« classe, 80 fr.; 2«, 78; 3», 60; 4«, 50; 5», 40.

On voit combien se sont atténuées les différences dans un espace de temps fort court. C'est de 32 p. 0/0 que, comparativement aux évaluations cadastrales, s'est élevé le revenu des terres de i'*' classe; c'est de 250 et de 500 p. 0/0 que s'est élevé celui des terres de 4® et 5« classe. Or, le mouvement de progression n'était pas à son terme, et a continué à se déclarer, et nous connaissons des communes où les terres désignées, il y a trente ans, comme les plus productives, ne sont plus celles qui, maintenant, rendent aux propriétaires les plus hauts fermages. Dans les départements les plus riches et les mieux cultivés, la distinction entre les terres des trois premières classes ne répond plus aux faits actuels, et il est des terres sa bleuses récemment défrichées qui, transformées, en peu d'années, en excellents fonds, donnent maintenant des rentes de la plus haute élévation.

les fois que des portions de terrain, dont l'améliora* tion exige beaucoup de travail et qui ne compensent cet inconvénient que par la qualité des produits qu'ils fournissent , entrent dans le domaine agricole. D'autres perfectionnements peuvent avoir un résultat tout opposé, et r Angleterre en a offert plus d'une preuve. Ainsi y Tapplication ingénieuse de la machine à vapeur au dessèchement des terres y a été favorable à la grande culture. Des entreprises aussi dispendieuses que celles qui ont converti en riches domaines les plus mauvais districts des comtés de Lincoln et de Cambridge ne pouvaient s'accomplir qu'à la condition d'embrasser de vastes surfaces. Il fallait, pour en assurer le succès^ que chaque appareil devînt le centre d'eiploitations considérables soumises à la même direction. Tout autre arrangement eût rencontré, dans l'extrême difficulté de concilier les intérêts et les exigences de cultivateurs divers , un obstacle qui, suivant toute apparence , eût trop affaibli les bénéfices de l'opération.

Quels que puissent être, au surplus, les progrès de l'industrie humaine, les qualités du sol, en déterminant son aptitude à tel ou tel genre de production , influeront de plus en plus sur les formes de l'exploitation. La grande culture restera la mieux appropriée aux terres où les troupeaux trouvent une subsistance abondante , comme à celles où ne réussissent bien ni les plantes pivotantes ni les produits qui réclament

beaucoup de façons et de sarclages ; la moyenne et la petite 9 qui ne prospèrent qu'à condition d'unir aux céréales des produits dont l'obtention nécessite beau* coup de soins et de main-d'œuvre j s'adresseront de préférence aux terres meubles et profondes. H y a là, dans le fond des choses , des motifs de diversité qui agiront à toutes les époques, et dont les développe* menis de la richesse et de la population ne feront qu'accroître la puissance.

Influence des lois civiles sur les modes de culture.

De toutes les causes qui peuvent contribuer à diffé* rencier l'état des cultures^ celle qui passe pour la plus efûcace, c'est la répartition des richesses et des propriétés. Beaucoup d'écrivains lui ont attribué une influence décisive , et quelques-uns même n'ont vu dans la constitution agricole des divers pays que le résultat forcé des lois qui y régissent les héritages et la circulation des terres. Rien de moins fondé cependant que cette opinion, et quiconque examine attentivement les faits ne tarde pas à reconnaître combien rares sont les cas où les formes de la pro* priété déterminent celle de la culture.

Il est évident, d'abord, que la grande propriété ne constitue pas nécessairement la grande culture. Dans la vieille Europe, les domaines seigneuriaux, les possessions du clergé étaient immenses , et par-

tout les exploitations , remises à de pauvres tenanciers, restaient médiocres ou petites. Pareils contrastes subsistent encore de nos jours. Si TAngleterre contient de vastes fermes, l'Irlande, où les lois ne concentrent pas moins les fortunes territoriales, n'a presque sur tous les points que des cottages auxquels se rattachent à peiue deux ou trois hectares de terre. De même, en Italie et en Espagne, les possessions les plus étendues et les plus riches comptent souvent des multitudes de petits tenanciers. Il n*en est pas autrement dans plusieurs contrées de l'Allemagne. Là aussi des seigneuries indivisibles et substituées renferment parfois jusqu'à cinquante et soixante petites fermes, amodiées à tout autant de familles rurales.

Au reste , il n'est pas besoin de chercher hors de France la preuve qu'entre les dimensions des propriétés et celles des cultures n'existe aucune similitude nécessaire. Tout ce qui distingue, dans notre pays, les plus vastes domaines des autres, c'est qu'ils se composent d'un plus grand nombre d'exploitation» contiguës, mais d'exploitations qui, remises à des fermiers divers , n'ont chacune que la contenance en usage dans les lieux où elles existent. Cela est vrai dans les départements du centre et de l'ouest, où les métairies et les locatures des grandes terres ne diffèrent en rien de celles qui se trouvent dans leur voisi* nage; cela est vrai encore dans le riche déparlement

du Nord , où les propriétaires se garderaient bien de réunir en une seule de's fermes dont le produit considérable atteste la parfaite appropriation aux exigences de la consommation locale; ceia^ en un mot, est vrai partout, parce que partout il est pour les cultures des proportions d'étendue qui dépendent de causes tout autres que le degré d'opulence de ceux dont les revenus en proviennent.

Au fond , les exploitations rurales ne sont que des fabriques de denrées, et, comme toutes les fabriques possibles , elles tendent naturellement à revêtir ou à garder les formes qui, suivant les lieux, assurent le meilleur emploi des capitaux et du travail. En quelque nombre de mains qu'en soit répartie la propriété , rien ne saurait prévaloir contre la nécessité de les approprier aux convenances de la production , et tout propriétaire qui , n'importe dans quel but , voudrait imposer aux siennes des dimensions autres que celles dont l'expérience locale atteste la supériorité , en serait puni par l'affaiblissement de ses revenus.

Mais si la grande propriété ne suffit pas pour créer les grandes fermés, la liberté des aliénations et le partage des successions n'ont-elles pas pour effet, en morcelant le sol , de réduire progressivement la contenance des exploitations? Cette croyance est fort répandue; et comme les progrès faits en France parles moyennes et petites cultures semblent la justifier, il

importe d'examiner la question avec beaucoup d'at* tention.

Et d'abord écartons une préoccupation dénuée de tout fondement. Ni l'égalité des droits en matière d'héritage, ni la libre accession de tous aux avantages de la propriété, ne conduisent, comme tant de personnes l'ont supposé , au nivellement des conditions et des existences. Si ce régime appelle plus de mobilité dans les situations , il n'en laisse pas moins se former et subsister toutes les diversités sans lesquelles Tordre social cesserait d'être progressif. Voici plus d'un demi' siècle que la France lui a confié ses destinées, et les classes ouvrières n'ont cessé de croître et multiplier, et les hautes classes, loin de s'appauvrir, ont gagné en opulence et comptent dans leurs rangs plus de grandes fortunes qu'aux époques antérieures. Bien plus : malgré le morcellement continu des fractions du sol , le nombre des propriétaires n'a pas même augmenté avec autant de rapidité que la population totale : car, tandis que celle-ci avançait à raison de 14 p. Yo en vingt années, c'est de 8 seulement que, dans le même laps de temps, s'est accrue la quantité des cotes foncières (1 ). Ces faits, faciles à

(1) Ainsi, de 1815 à 1835, la population s'est élevée de 29,152,743 âmes à 33,326,573, et les cotes foncières n'ont monté que de 10,083,751 à 10,893,528. Il ne faut pas, au surplus, s'imaginer qu'il y ait autant de propriétaires que de cotes foncières. Les cotes foncières ne représentent pas la totalité des biens appartenant à la même personne, mais seulement

constater» et toutes les' contrées où les privilèges de possession territoriale ont disparu en présentent de semblables, attestent combien sont puissantes les lois qui , dans tous les siècles et sous les conditions les plus diverses , ont semé l'inégalité au sein des sociétés, et dans quelle méprise tombent ceux qui appréhendent que la France ne soit plus un jour qu'un vaste échiquier où chaque famille, réduite à sa petite case, sera tenue^ pour subsister, de la cultiver de ses propres mains.

Ce qu'a produit en France la législation qui a dégagé la propriété des entraves du droit d'aînesse et des substitutions, ce n'est pas l'atténuation graduelle des fortunes privées , c'est le fractionnement des immeubles dont ces fortunes se composent. Deux causes surtout y ont concouru à briser plus d'unités territoriales qu'elles n'ont permis d'en reconstituer; Tune , ce sont les partages effectués entre les héritiers de domaines appartenant antérieurement à une seule personne; l'autre, infiniment plus active, c'est l'avantage qui s'est attaché jusqu'ici aux ventes en détail. Les petits capitaux sont les plus nombreux; ils affluontverstous les placements à leur portée, et moins les portions de terres offertes ont d'étendue, plus la concurrence des acheteurs en élève le

la totalité de eeui qui sont situés dans le même lieu de perception. Beaucoup de propriétaires en payent plusieurs.

prix. De là l'usage de diviser en plusieurs lots des biens qui n'en formaient qu'un seul ; de là des morcellements qui , dans la plupart des départements , se renouvellent et se multiplient rapidement.

Mais^ quelque avantage que puisse assureraux ven* deurs le morcellement de leurs biens^ on se trompe* rait en imaginant que les aliénations partielles allèrent ou modifient nécessairement le système de culture établi. La propriété et Texploitation ne résident que rarement dans les mêmes mains; Tune et l'autre ont leurs causes distinctes d'organisation , et, loin de suivre la propriété dans toutes ses mutations , la culture a ses exigences propres qui imposent aux changements des règles et des limites.

En effet, tout propriétaire qui se défait de son bien n'a qu'un but^ c'est d'en tirer la plus grosse somme possible. Aussi» du moment où une pièce de terre ou un domaine ne peut être divisé sans perdre une partie de sa valeur locative , s'abstient-il de le démembrer. Agir autrement, ce serait renoncer au bénéfice assuré que produirait la vente en un seul morceau : autant vaudrait démolir une maison dans l'espoir de trouver plus haut prix des matériaux que de la construction même. De tels actes sont trop insensés pour être à redouter ; et l'on n'aliène ni ne partage des terres qu'après avoir consulté les nécessités de l'industrie qui en paye l'usage.

Quelque animée, quelque active que puisse être la

concurrence des petits placements , elle ne saurait néanmoins aller jusqu'à commander l'oubli d'intérêts toujours présents^ toujours faciles k discerner. Les moindres capitalistes cherchent à tirer bon parti de leur argent, et si on leur proposait des parcelles trop réduites pour que le revenu qu'elles donnent n'en souflrlt pas, ils sauraient bien attendre que l'accumulation de leurs épargnes leur permit d'en acheter de plus considérables. S'ils montrent tant d'empressement à placer eu terres, c'est qu'ils savent bien que leurs acquisitions trouveront des locataires prêts & s'en charger au taux accoutumé. C'est là, en réalité , ce qui arrive. Les changements, les transformations que subit la propriété territoriale , laissent intact le capital engagé dans la culture. Ce capital n'augmente ni ne diminue parce que la terre a de nouveaux maîtres; ni les formes sous lesquelles il subsiste, ni celles qui ont présidé à sa distribution, ne sont altérées non plus , et ceux qui le possèdent conservent à la fois les moyens et le désir de continuer l'exercice de l'industrie dans laquelle ils l'utilisent. Aussi, après comme avant les ventes en détail, les cultivateurs du pays offrent-ils des terres un prix de loyer proportionné au bénétice qu'ils espèrent réaliser, et comme les nouveaux propriétaires , à moins qu'ils n'aient acheté pour cultiver eux-mêmes, ont intérêt à les leur céder, les terres vont ou restent sous le système d'exploitation qui, rétribuant le mieux ceux

qui le pratiquent, permet d'en payer le plus haut fermage. A cet égard, les luttes que soutiennent entre eux les producteurs laissent toutes les garanties désirables. Petits ou grands, tous les producteurs ne désirent rien tant que de donner aux établissements, qu'ils dirigent les dimensions et les formes les plus favorables à leur genre de travail : tous cherchent à attirer à eux les parcelles à leur portée ; les plus habiles battent leurs concurrents en payant plus cher, et toute la différence que produit le degré de dissémination de la propriété, c'est de rattacher aux diverses exploitations un plus ou moins grand nombre de champs appartenant à différents maîtres.

Rien dans les mouvements, dans les subdivisions de la propriété, ne saurait empêcher la terre d'aller aux mains des fermiers qui savent en tirer le meilleur parti : ce sont eux qui en offrent le prix de location le plus considérable , et avec les hommes les plus capables triomphe naturellement le mode de culture auquel ils doivent leur supériorité. S'il n'en était pas ainsi; si le morcellement du sol substituait aux régimes industriels, appelés par les exigences de la production locale, des régimes fondés sur des bases différentes, les fermages, au lieu de monter autant qu'ils l'ont fait en France depuis un demi-siècle, auraient baissé ou seraient demeurés stationnaires. Dans leur hausse rapide et continue glt la preuve la plus formelle que nul obstacle n'est venu gêner,

affaiblir, altérer le développement progressif de Tart et de la richesse agricole.

Il est, au surplus, bien évident que les formes de la propriété ont changé parmi nous bien plus que les formes de la culture. Partout le partage des succès* sions et les ventes en détail ont accru la dipersion , le morcellement des terres , et dans la plupart des provinces subsistent encore des modes d'exploitation bien antérieurs à la promulgation des lois qui nous régissent. Ainsi , les métairies et les locatures de la plupart des régions de l'ouest et du centre ont gardé leurs anciennes dimensions; de même, les moyennes fermes de la Flandre française, et d'une partie des contrées du nord et de l'est, n'ont que sur peu de points perdu en étendue; de même encore les grandes fermes qui approvisionnent Paris de céréales ne sont pas tombées pour faire place à de plus nombreux et moins vastes centres de production. Ce n'est pas, pourtant, que beaucoup de ces fermes n'aient été vendues en détail. Dans la Beauce, les morcellements ont été nombreux ; ils ne l'ont pas été moins dans les plaines de la Normandie , oh de tout temps avaient existé des lots de terres détachés ; mais là rien , dans les mutations qui se sont accomplies, n'a porté atteinte au régime établi. La culture est restée dans ses cadres ou les a agrandis. Les fermiers ont loué les terres provenant des fermes démembrées; ils les ont annexées à des faire-valoir

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