LA PHYSIOLOGIE DE L’HOMME
La Brutère a dit que . si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques ou ils pomroient aller , cest par le vice de leur première instruction (i). Quelque jus le que soit cette maxime en morale, elle l’est peutêtre encore plus dans les sciences ; des premières idées dépendent en effet les
(i) Les caractères ou les mœurs de ce siècle IChap. XI.
progrès qu’on peut y faire. Elle y est surtout d’une application plus générale et ne regarde pas seulement certains hommes ; parce que le génie qui , dans ce cas, peut tenir lieu de la première instruction , ou même la corriger, est , beaucoup plus rare que la conscience qui peut y suppléer dans l’autre*
L’exactitude des premières idées , dans les sciences physiques , dépend elle-même du point de vue sous lequel on considère l’objet qu’on se ® propose d’étudier"”, des moyens d’investigation dont on se sert pour la recherche des faits , et de la méthode qu’on suit pour en déduire des conséquences générales. Le premier service que doivent donc vous rendre ceux qui sont chargés de vous diriger , jeunes Élèves , c’est de vous indiquer dans cet objet les faces qui vous intéressent , de mettre à votre disposition les bistro mens les plus sûrs pour les explorer , et de vous rappeler sans cesse à la bonne manière de philosopher*
Les règles qu’on peut prescrire sur ces trois points sont plus ou moins obligatoires, selon que la science est pratique ou spéculative, Etablir des principes qui doivent servir de fondement à un art , est une affaire
autrement sérieuse, que de chercher à prouver des opinions ou même des vérités stériles, dans la seule vue d’exercer l’entendement. Aussi , dans les conseils que je vais vous donner , je n’oublierai jamais votre destination : ayèz-Ia vous-même toujours devant les yeux durant le cours de vos études , si vous ne voulez pas risquer de perdre un temps précieux à des recherches trop étrangères à votre sujet. Que nous importe que vous marchiez, si les pas que vous faites ne vous approchent pas du but où vous devez tendre?
Bien des gens étudient la Physiologie uniquement pour satisfaire leur curiosité , et pour essayer les forces de leur esprit sur une science qui présente autant d’attrait qu’aucune autre. Il n’est pas sûr pour vous de les prendre pour guides , ni d’adopter leurs méthodes. Comme c’est sur-tout du plaisir qu il leur faut , ils sont sujets à sacrifier l’utile à l’agréable, le sûr au commode, le vrai à l’ingénieux. Quant à vous , jeunes Elèves , vous êtes appelés à exercer l’art dont le but est'de soulager nos maux physiques , et de réparer les désordres qui troublent l’économie de notre corps. La première étude qui doit vous occuper est
celle des lois de cette économie (i). La Physiologie humaine n’est donc pas pour vous une science de pure spéculation , puisqu’elle est la base sur laquelle reposent les dogmes et les règles de la médecine pratique. L’influence que cette première^ étude aura sur toutes celles qui la suivront, vous fait un devoir de préférer la méthode la plus sévère. Il ne vous est permis ni d'employer d’autres momens que ceux du délassement à résoudre des questions étrangères à l’art de guérir ou à chercher des rapports stériles , ni de négliger les moyens les plus sûrs de parvenir à la vérité, fussent-ils les plus dégoûtans , ni d’adopter la théorie la plus brillante , si elle est en opposition avec un seul fait. Cette austérité pourra vous coûter quelques jouissances intellectuelles; mais elle vous procurera un plaisir moral inestimable , celui de sentir que vous êtes constamment utiles (2).
C) Nalura corporis est in medicïnâ principium studii Hippocrat. de lotis in homme ,
(a) Cognitio co?itemplatioque natures manca quo~ dammodo atque inchoata fit , si nul la actio rerum consequatur . Ea antem actio in horninum commodis Uiendïs maxime cernitur . Pertinet igitur ad sotie-
ï. Tachez , avant tout , de vous faire une idée claire du véritable objet de la Physiologie humaine.
L Homme, pendant toute la durée de son existence , présente a i observation une série non interrompue d’actes , d’opérations, de changemens dont la simple description constitue son histoire naturelle. La conservation du corps, au milieu d’un grand nombre d agens physiques et chimiques de destruction , la digestion , la nutrition , l'accroissement , les sécrétions, la respiration, les sensations , la pensée # les passions , les mouvemens , la succession alternative de la veille et du sommeil , les mutations amenées parles progrès de l’âge , la génération , les maladies, leur guérison spontanée, la mort : voilà ce que nous voyons, et ces effets suffiroïent certes pour nous exciter à la recherche des causes , quand même un intérêt plus puis-
tatern genens humani Ergô hœc cognitioni ante ponenda est. Cicero , de offieiis , Lib. I.
Au reste , la métaphysique et la morale peuvent! recevoir quelques lumières de la Physiologie. En payant un tribut a ces sciences , le physiologiste y trouve une diversion agréable sans cesser un instanS de se conformer à la maxime de l’orateur romain.
comman-
sant que la curiosité ne nous en
deroit pas l'étude.
Gomme il est impossible d apercevoir aucun rapport entre la pensée et les propriétés connues de la matière , on a de bonne heure séparé cette opération d’avec les phénomènes qui sont évidemment corporels , et on l’a rapportée à une cause spèciale qui fait l’objet de la Psychologie. Les plus grands physiologistes modernes ont tenu la même conduite , et quand on voudroit faire abstraction de l’influence que la manière de voir à cet égard doit exercer sur la morale , il me semble que tout homme sensé aimera mieux cette distinction des causes, que de dire , avec un grave Auteur de nos jours, que le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile. Au reste, la Physiologie, en cédant à une autre science la considération de cet admirable phénomène , ne se croit pas dispensée de constater l’action réciproque du corps sur les opérations de l’Étre pensant , et de l’Etre pensant sur les fonctions du corps ; la médecine pratique a trop d’intérêt à connoître ces relations, pour quelles puissent être négligées par la Physiologie.
Les phénomènes de l’état de maladie
n’ayant paru que le résultat d’une imperfection de la constitution du corps , des effets d’un désordre survenu dans la machine ; les médecins ont jugé à propos de les soustraire encore du nombre de ceux dont le physiologiste doit particulièrement s’occuper , et d’en faire le sujet de la pathologie , autre branche très - étendue de la science de l’Homme.
Ce sont donc les phénomènes corporels de l’état de santé qui sont proprement le sujet de la Physiologie; quant à son objet formel, le voici. Ces phénomènes apparens ont pour cause d’autres phénomènes cachés qui se passent dans l’intérieur du corps. Il s’agit d’aller à la recherche de ces derniers, d’assigner l’ordre de leur filiation et le mode de leur combinaison ; de suivre leurs successions , depuis les phénomènes apparens jusqu’aux actes les plus élevés que notre esprit puisse apercevoir dans ces chaînes , de déterminer le nombre des principes d’action , d'après celui de ces actes , et d’établir les lois selon lesquelles ces agens produisent leurs effets (r).
(i) Gomme tous les phénomènes ont une fin utile, et qne les cachés sont la cause des apparens , ils portent tous également 3e nom de fonctions, nom qui semble signifier des actes relatifs à une destination.
Si je ne m’abuse pas ÿ l’objet de la Physiologie est plus clairement indiqué dans ce problème que dans la plupart des définitions. Les unes ont le défaut de promettre plus que la science ne peut tenir, comme celle de Castelli (i). Cest la science qui explique la santé , ses causes et ses accidens ou modifications . D’autres ont celui de présenter le sujet d’une manière trop abstraite , sans faire sentir le rapport sous lequel on l’envisage , comme celle-ci : cest la science de la vie ; ou cette autre ; c’est la partie de la médecine qui s'applique à rechercher la constitution de V Homme (a). D’autres ont celui de ne montrer l’objet formel de la Physiologie que d’une manière extrêmement incomplète , comme celle de Haller: la Physiologie est V histoire ( enarratio ) de tous les mouvez mens extérieurs et intérieurs qui s'opèrent dans l'Homme ; et celle de M. Caldani :
(i) Lex . v. Physiol. Celle de M* Procliaska me paraît avoir le même vice : Physiologià ...... singu -
larurn ejus f hominis ) partiurn f quitus compositus est y foiina , si tus nexus , structura , vires et
officia EXPLICA.NTUR , QUO CLARÈ PATEAT quemadmodum ex mutuo illarum auxilio vita et sanitas dependcat * Inst, physiol. , §, 2*
(3) porræus , Varandæus , çtc.
cest la science qui décrit la structure $ les fonctions et les usages des diverses parties du corps (i).
En rédigeant ce problème , je me suis aussi attaché à n’y introduire aucune condition dont la possibilité ne soit démontrée. Je n’ai pas voulu , comme certains , vous imposer l’obligation d’analyser les phénomènes du corps vivant, jusqu’à ce que vous les ayez ramenés aux lois générales de la physique et de la chimie ; ou de les expliquer par telles propriétés vitales dont il m’aurait plu de déterminer le nombre. Ici on ne préjuge rien ; on ne vous fait pas un devoir de trouver ce qu’on s’imagine être la vérité; on ne pense pas être en état de circonscrire le nombre des principes d’action, et de soutenir que la science sera complète , quand ils vous suffiront pour rendre raison de tout (2).
(1) Inst, physiolt9 C. J.
(2) Si nous ne ramenons pas tous les phénomènes aux lois générales de la matière , a-t-on dit , il faut s'en prendre à rignqrance où nous sommes de quelques faits intermédiaires. Mais puisque cette ignorance est générale , doù sait-on que de plus grandes lumières nous conduiroient à ce résultat ?
On ne vous demande que de ne pas vous écarter de l’objet qui vient de vous être indiqué , de compter pour rien tout ce qui ne nous aide pas à le remplir , d’aller aussi loin que les faits concluans vous le permettront > et de vous arrêter dès qu’ils vous manqueront. Si vous ne parcourez pas un long chemin , il est sûr au moins que vous ne vous égarerez pas.
II. La méthode que plusieurs Auteurs ont suivie dans des Traités fort estimés, me suggère une question. Convient-il de faire précéder l’étude de la Physiologie humaine de celle des principes de la Physiologie générale de tous les êtres organisés, ou au moins de la Physiologie des animaux , principes dont la Physiologie de P homme ne seroit qu’une application particulière ? En d’autres termes , la connoissance de quelques résultats généraux ,, obtenus pac la comparaison de tous les animaux connus , prépare-t elle avantageusement l’esprit à la Physiologie humaine , et en abrége-t-elle l’étude ?
Je ne puis m’empêcher de remarquer, en passant], qu’on n’a jamais tant exalté en théorie les méthodes analytiques d’exposition , èt que jamais on n’a plus constamment;