CB
lion de lïine et le développement de l’autre , ont été observés sur un grand nombre d’espèces, et qu’on est en état d’affirmer que, dans aucun animal , on ne trouve la fonction sans l’organe ou réciproquement. Cette constance est d’autant plus nécessaire que notre esprit n’apercevant aucune relation entre les qualités sensibles de l’organe et la nature de la fonction qui lui est attribuée, on a toujours à craindre de tomber dans un non causa pro causa , et de prendre une coexistence fortuite pour la preuve d’un rapport de causalité : erreur qu’il est bien difficile d’éviter , et de laquelle n’ont pu se?garantir ni G. W. Wedelius , qui a soutenu que l’Homme est redevable à la luette de la variété prodigieuse des inflexions de sa voix , et a fondé son sentiment sur ce que l’homme possède seul cette faculté et cet organe (i); ni M. Carlisle, qui fait dépendre la rapidité
(i) Exer citât. Medic. Philos, decad . du et , exerc . XI. Je parle ici de cette erreur , quoique la formation de la voix ne soit pas une fonction byperorganique j car , si dans une fonction de cette sorte > on tombe dans une pareille méprise , que sera - ce pour «telles qui n’ont aucune relation apréciabic avec ,1a structura de leurs organes ?
des mon ve mens musculaires, de la disposition rameuse des vaisseaux sanguins, et îa lenteur des tardigrades.de ia distribution des artères des membres eu manière de plexus (i); sans songer qu’il y a dans les diverses espèces , par rapport au degré d'agilité , des variations infinies avec lesquelles la structure des artères n'a aucune relation constante.
M. Sœmmerring, pour prouver l’existence du fluide nerveux, qu’il croit de nature électrique , tire son principal argument d’ua fait d’anatomie comparée, qui est que dans les poissons électriques , les nerfs des organes électriques sont extrêmement gros (2)* Je cherche pourquoi cette preuve ne me persuade pas ; et je crois eu trouver la cause en ce qu on rie me montre pas dans toutes les espèces un rapport constant et direct entre le développement des nerfs et la faculté de produire volontairement des phénomènes électriques. Si l’Homme avoit ce pouvoir en que’ que degré , et s’il se manifestoit dans les autres animaux avec une intensité
(1) Philosophie „ Trnnsact. Voyez aussi M. Cuvier Leçons d Anat. comp. , 25.e leçon , art. i.er
fa) Mém* cité sur îa résorption de l'humeur de» nerfs.
propôrtionnée à la grosseur de leurs nerfs , je ne contesterois plus; cela n'étant point, on ne peut pas exiger que je compose la Physiologie de l’Homme avec des observations faites sur la torpille.
En second lieu , je demande s’il est aussi facile de constater l’absence d’une fonction hyperorganique , que celle d’un organe.
Les fonctions sur les agens desquels on a des incertitudes , doivent être des élémens accessoires des grandes fonctions , élémens qui se rapportent à des besoins inconnus. Or , qnand un organe disparoît dans une espèce , tout m’induit à penser ou que le besoin auquel il s’applique n'y existe pas , ou qu’un autre organe y pour* voit. Je n’ai donc aucun moyen de m’assurer de ses usages , puisque tout étoit primitivement arrangé pour se passer de lui, et que je n’ai jamais l’avantage d’observer les effets delà vacance de son emploi. Suisje bien avancé sur Futilité de l’appendice vermiforme du cæcum , quand je sais que , de tous les mammifères , l’Homme et l’Orang seuls en sont pourvus P Que puisje conclure sur les usages de la vésicule du fiel , de ce qu’elle manque chez des animaux de genres très-divers , et notara-
usent chez le rat commun et chez la souris , qui se nourrissent de la plupart des su-fesM tances qui forment les alimens de l’Hotnme ? Qu'apprends je sur les fonctions de la rate, quand je vois ce viscère diminuer de grandeur et d’importance anatomique dans les espèces inférieures * et disparoître chez les insectes? Pour tirer parti de ces connoissances , il faudroit que l’absence des organes se fît sentir par quelque besoin non-satisfait ; faute de cela , je n’en puis rien inférer sur les avantages que l’Homme retire de leur possession.
2.° Cette dernière objection me paroi t avoir la même force contre la seconde proposition avancée en faveur de Fanatomie des animaux. Pour découvrir les usages de chaque pièce d’un appareil très-composé, sans doute il seroit du plus grand intérêt de suivre les diverses imperfections des fonctions de cet appareil , à mesure qu’il se simplifie dans les espèces inférieures. Que manque-t-il à laccom plissement de ce projet? C’est de pouvoir constater l’imperfection de ces fonctions, et montrer la correspondance d’une telle défectuosité physiologique avec un tel retranchement anatomique.
Les recherches des anatomistes modernes sur Forgane de Fouie chez les divers ani-
maux , sëmbloîêut nous promettre de grandes lumières sus? futilité des diverses parties de l'oreille. « C’est ici que se lait sentir » l’avantage de l’anatomie comparée n, dit celui des physiologistes qui est le plus capable d’obtenir de cette science tous les services qu’elle peut rendre (i). cc II est 53 bien naturel de croire que les parties qui a? se trouveront constamment dans tous les 3> animaux qui entendent , seront celles qui 33 sont absolument nécessaires à l’ouïe en 33 général ; et que celles-là auront un rap- 33 port plus particulier avec tel ou tel ordre >3 de qualités du son , qui se trouveront plus 33 développés dans ceux des animaux qui >3 perçoivent plus parfaitement cet ordre de 33 qualités (2) », Voilà nos espérances; voici un aveu qui paroît les détruire sans retour: » C’est ce dernier point qui présente seul 33 de la difficulté, continue M. Cuvier, parce >3 qu’il nous est presque impossible de nous 33 assurer de l’espèce et du degré des per-
(1) M Cuvier , 1. c. , leçon i3,e , art. i.er (a) On ne peut cependant pas affirmer h priori que les diverses qualités du son ayent besoin de divers organes pour être perçues ; un organe unique suffit bien pour plusieurs qualités tactiles difféi entes.
» ceptLons de tout ce qui n’est pas nous », Et en effet , nos connoissauces sur Les usages des parties de l’organe auditif de l’Homme se réduisent encore aujourd’hui aux vérités et aux conjectures qu’on possédoit avant les découvertes modernes sur la structure de cet organe dans les animaux, 3.° Haller nous donne un exemple de Futilité de Fanatomie comparée, pour dé^ cider lequel de plusieurs organes qui appai> tiennent au même appareil dont on connoît la fonction , est l’organe essentiel; il le tire de l’appareil biliaire. « On demande , dit-* » il , si toute la bile se sécrète dans le foie
» si toute se sécrète dans la vésicule , ou si » elle est le produit de l’un et de l’autre, » Il seroit très-difficile de décider cette ques^ » tion d’après Fanatomie humaine seule ;
mais celle des animaux vient à notre » secours. Elle nous montre plusieurs espèces ” où la bile se forme seulement dans le foie, » puisqu’ils n’ont point de vésicule : elle ne v nous en découvre aucune où l’on trouve » la vésicule sans foie.... Par où l’on voit que 8 -k* a besoin du foie pour sa formation , » quelle peut se passer de la vésicule , que » par conséquent elle ne se sécrète pas a» dans cç dernier organe , mais qu’elle
3# y passe apres avoir été préparée clâiï*
» l’autre ».
Qu’on réfléchisse sur cet exemple , et qu’on voie si cette manière de raisonner produit la conviction. Chacun doit mettre à part les inductions qu’il aura pu tirer de l’anatomie ordinaire et de l’anatomie pathologique , et se demander si son opinion seroit suffisamment affermie sur cette preuve. U me semble que , sans mériter le reproche detre trop difficile, il est permis de répondre; tout cela ne me prouve qu’une chose ; c’est que le foie sécrète de la hile, et qu’il est le seul organe de cette fonction dans les animaux dépourvus de vésicule. Mais comme j’ignore les conditions d’organisation indispensables pour cet emploi , je n’osérois jamais affirmer que la vésicule est incapable de contribuer à le remplir, quand même les crustacés n’auraient pas pour tout organe biliaire ces vessies ou tubes >que M. Cuvier nomme cæcums hépatiques . Quant ax l’importance de la partie, si j’étois persuadé que la vésicule ne se borne pas à partager les fonctions du foie , mais qu’elle eu remplit de distinctes tout aussi essentielle», votre raisonnement ne pourroit me prouver que je me trompe ; car de ce que la sécré-
tion du foie suffit à un animal , je ne dois pas conclure que celui qui est pourvu de la vésicule pût vivre s’il en étoit privé.
4- Pour ce qui est du conseil de procéder « à la solution du grand et difficile >y problème de 1 économie vivante , en com- 55 me néant par en expliquer les termes les w plus simples ; en s élevant par degrés des M Pentes aux animaux végétans , tels que 53 les polypes , de ceux-ci aux animaux à 33 sang blanc; puis aux poissons et aux rep— 33 tiles ; de ces derniers aux animaux à sang 33 chaud , et enfin à l’Homme lui-même ,
» placé au sommet de cette longue série 33 d Etres »; il seroit bon à suivre, si le polype n étoit qu’une plante avec un organe de plus ; les animaux a sang blanc , un polype avec un organe de plus; les animaux à sang chaud , des poissons ou des reptiles avec un organe de plus; l’Homme , ■ une brute un peu plus compliquée ; encore même, dans ce cas , ne seroit-on pas sûr d éviter 1 erreur, s’il est vrai que les fonctions* ne dépendent pas seulement de la constitution organique des parties, mais encore de l’action d’une cause inconnue dont les affec* tions et les dispositions intimes ne conservent pas dans leurs variations chez les différentes
espèces, un rapport direct avec les variations de l’organisation sensible (i).
Que si l’on néglige !a considération de cet agent ; qu’on s’obstine à dire que les phénomènes vitaux dépendent exclusivement des propriétés inhérentes à la matière organisée : il faudrait au moins , pour échap. per aux difficultés autant qu’il est possible
( ï) Aux preuves de ce défaut de rapport que nous avons plusieurs fois rappelées , nous en pourrions ajouter bien d'autres. Il ne seroit pas difficile d’établir , i.° que l’analogie de structure entre deux organes semblables chez deux animaux , ne suppose pas identité du mode d’action ; ainsi quelle que soit la ressemblance de 1 appareil musculaire des yeux chez les mammifères et meme chez les reptiles , certains de ces animaux , tels que le lièvre et le caméléon, peuvent mouvoir les deux yeux en mêmetemps en deux sens divers , tandis que chez d’autres ces organes sont soumis à des mouvemens synergiques sur lesquels la volonté ne peut rien.: quoi qu’en ait dit Porterfield , qui a prétendu contre son sens intime , que puisque le caméléon dirigeoit ses deux yeux en même- temps sur deux objets divers , l’Homme devoit avoir la même faculté , et qui a fait de cette opinion la base de sa Théorie du strabisme ( Essais de méd. d’Edimbourg , T. 3 ). 2.0 Que la différence de structure de deux organes homologues n’empêche pas quils ne remplissent des fonctions identiques. Sur ce derniers point , je citerai un fait récemment
C go )
de le faire quand on s’amuse à des hypothèses , supposer , comme Cabanis , que dans cette complication successive des organes, l’adjonction d’un organe nouveau n’a pas seulement pour effet d’ajouter ses fonctions à celles du système antérieurement formé, mais que la nouvelle combinaison amène en vertu des sympathies, des chan-
acquis. M. Provençal , professeur de zootomie à la Faculté des sciences de Montpellier , dans un mémoire présenté à la Société des sciences et des arts y nous apprend qu’il existe une grande différence entre la structure du nerf optique de l’Homme , si bien décrite par M. Red ( Exercit, anat . fasc. i ) , et celle qu’il a lui-même trouvée dans le nerf optique d’un gros thon. Au lieu de ces petits canaux remplis de substance médullaire , et unis par de fréquentes anastomoses , dont parle le premier , il a vu dans ce poisson une véritable membrane médullaire plissée inégalement , de manière que ses plis parallèles formoient un solide presque cylindrique ; membrane qui «st susceptible de se développer par la dissection. Malgré cette diversité de structure , le nerf optique et son expansion ont le même usage dans les deux espèces # celui de servir à la perception de l’impression faite au fond de l’œil : or l’objet de cette perception est si simple , qu’on ne conçoit pas même qu’elle puisse s’opérer de deux manières , et l’on n’a pas ici la ressource de faire une analyse semblable à telle que l’on a faite des qualités du son.
geraens profond# aussi impossibles à prévoir que ceux que les combinaisons chimiques introduisent dans les élémens qui se réunissent pour former des mixtes. Or , dans cette supposition , après l’examen prétendu analytique des organes disséminés, on ne seroit pas plus avancé pour la connoissance de l’Homme , qu’on ne le seroit pour celle des propriétés physiques de l’eau après l’examen de l’hydrogène et de l’oxigène , par lequel on en auroit commencé l’étude.
Tenons-nous donc dans une juste réserve; suivons les conseils de M. Sœmmerring , qui déclare avoir rarement fait usage de ce moyen , parce que les raisonnemens déduits de l’anatomie des animaux ne doivent être appliqués à l’Homme qu’avec la plus grande retenue ( i ); sachons tirer de l’anatomie comparée les services réels qu’elle peut nous rendre, mais ne donnons pas ce titre à des promesses flatteuses sans
(i) Tantum dumtaxat è brutorum anatome ïnse~ rui 9 quantum ad exp licandam corporis hutnani structuram , vel illustrandam Physiologicarn thesin çpus esse videbatur . ..... partira quod argumenta è brutis collecta , non nisi maximâ cum cautione in horninem conferri passant partit n. , quod prcecipuè medicis considéré voiuù
effet. Elle peut se passer de louanges exagérées. Quand elle seroit complètement isolée et étrangère aux sciences- pratiques , elle a assez de charmes pour qu’on ne fut jamais tenté de demander à quoi elle est bonne. Mais outre qu’elle [est la base de la Physiologie générale , et qu’elle fournit les preuves les plus convaincantes pour le principe des causes finales ; le médecin peut eu retirer de quoi se payer des momens qu’iL lui aura consacrés. 11 y puisera des faits dont il pourra se servir contre ceux qui rapportent tous les phénomènes vitaux à 1 organisation. Il y trouvera la confirmation de ses théories sur 1 utilité de nos organes 1 en suivant les changemens que les formes subissent dans les autres espèces , selon la diversité des besoins et selon les rapports de chaque partie avec le système entier. Elle lut donnera le moyen de satisfaire ce goût naturel que nous avons tous , selon la remarque d Aristote , pour la recherche des ressemblances cachées entre des Êtres différens (Q. Enfin des connaissances dans
fi) M. Blair a développé ce principe dans ses leçons de Rhétorique. Il y ajoute que le plaisir intellectuel ïi est pas moindre quand nous découvrons des diffé-? rences entre des objets semblables.
1 anatomie comparée sont indispensables pour faire sans tatonnemens et avec adresse les expériences sur les animaux vivans, autre moyen d’investigation dont nous allons examiner l’utilité.
XIY. L’ouverture des animaux vivans a du paroi (re de bonne heure un moyen trèspropre à mettre en évidence toutes les fonctions cachées. Quand apres l etude de Fanatomie , la curiosité s’est trouvée si loin dune satisfaction complété, elle a inspiré l’envie de contempler sans voile le jeu de ces parties , dont 1 immobilité est comme celle d’un atelier quand l’artiste est absent. Dans • les deux cas, comment découvrir la destination de ces instrumens , si on ne les a jamais vus sous la direction de celui qui apprit à les conduire ?
Ce désir a facilement triomphé de la
Au reste , ceux qui se livrent à renseignement de la Physiologie humaine peuvent tirer de l’anatomie comparée des secours infaillibles pour répandre de l’agrément dans leurs leçons. Rien ne plaît tant aux auditeurs que ces sortes de rapprochemens , lors
même qu’ils n’ajoutent rien à la solidité ni à la clarté de la doctrine. Or , comme le Professeur ne peut pas instruire s il n intéresse , il se priveroit d’un grand avantage s’il s’interdisoit l’usage de ces applications-
compassion qu’excite naturellement en noué la vue des souffrances d’un Être sensible t et si l’on encroyoitdes bruits apparemment calomnieux , la soif de l’instruction auroit même poussé quelques hommes à des excès qu^aueun motif ne peut soustraire à l’exécration*
Mais comme les vraisemblances sur l’utilité des vivisections pourroient n'être pas la vérité , réfléchissons.
i.° En mettant à découvert les organes cachés d’un animal vivant, on y aperçoit les phénomènes de mouvement et de couleur, et généralement tous ceux qui peuvent frapper la vue. Nous jouissons ainsi d'un spectacle qui nous intéresse plus encore par sa singularité que par les connoissances directes que nous en retirons. Cette autopsie a plus d’efficacité pour produire dans l’esprit du plus grand nombre une entière conviction* que les raisonnemens par lesquels nous avons conclu que les choses dévoient se passer comme nous le voyons. Deux ou trois faits communs et la structure anatomique du système vasculaire , démontrent à notre entendement l’existence et le mode de la circulation du sang ; n’importe , nous trouvons encore du plaisir à voir de
nos propres yeux les mouvemens de ce fluide dans les vaisseaux diaphanes d’un animal vivant. La couleur vive du sang rendu dans l’hémoptysie , la différence qui existe entre le sang artériel et le sang veineux , la teinte livide que prend souvent toute îa surface du corps , lorsque la respiration est interceptée ; tout cela nous apprend assez quel est le changement que cette humeur subit dans les poumons ; cependant nous voulons encore l’examiner immédiatement à son entrée et à sa sortie du viscère. Il ne nous suffit pas que la fonction soit connue par les faits , les yeux veulent partager les jouissances de l’esprit.
Ce désir est général ; il est raisonnable. Au lieu de le blâmer , reconnoissons haute* ment l’utilité du moyen qui nous sert à le satisfaire , et disons que pour toutes les fonctions qui tombent sous les sens et qui sont communes à l’Homme et aux animaux, les vivisections nous procurent un avantage réel en nous fournissant l’occasion de les observer de nos propres yeux.
Mais il ne faut pas tirer parti de cet aveu pour déclarer que ce moyen est toujours indispensable. Tout le monde n’a pas besoin
pour être convaincu de certains faits, que la connoissance lui soit immédiatement parvenue par la voie des sens ; il est des hommes qui peuvent sans danger se contenter de la conviction acquise par les instrumens de recherche qui sont à la disposition de l’esprit. Quand De Lisle avoit, par le rapprochement de divers passages des anciens Auteurs , éclairci un point obscur de Géographie , il n’étoit guère moins certain $e: la vérité de ses découvertes , que ne Font été depuis les voyageurs qui les ont vérifiées par des observations directes.
2.0 Dans ces derniers temps , les vivisections et les expériences ont été familièrement employées à la recherche analytique des propriétés vitales. Mais si l’on y pense bien , on trouvera que ce moyen est insuffisant et souvent fautif.
D’abord, ces propriétés ne nous étant connues que par leurs effets , il n’y a que celles dont les effets frappent promptement les sens , qui puissent etre découvertes par des tentatives de ce genre. La propriété d’opérer un mouvement en vertu du contact de certains corps ; celle de donner au sensorium commun la perception d’une im-
pression pénible (i); celle de recevoir et de communiquer à tout le système vivant les effets graves et subits de certaines impressions délétères; voilà presque tout le domaine des vivisections employées à l’analyse des facultés de la vie. Mais la propriété de composer, avec les matériaux extraits des ab mens , une substance semblable à celle dont nous sommes formés; de l’ajouter à nos parties, pour accroître notre corps ou réparer ses pertes , et de la rendre participante de toutes les forces qui appartiennent au système vivant; mais celle de modifier les fluides de maniéré à leur donner le pouvoir de transmettre les maladies contagieuses : mais celle d’opérer une sorte de départ dans les humeurs , et de donner aux fluides séparés de la masse générale une forme déterminée; mais celle qui maintient 1 association des molécules hétérogènes dont le corps animal se compose, et les empêche
d obéir à l’action des agens dissolvans
je le demande , que nous apprennent les expériences sur ces propriétés et sur plu-
(i) Je dis pcnible\ car si l’impression ressentie ne cause pas de la douleur , l’animal ne témoigne pas la sensation. ,
sieurs autres que l’analyse rigoureuse des faits nous force d’admettre ?
L’École de Haller, qui a pris l’irritabilité et la sensibilité pour les pivots de sa doctrine , et qui a cru pouvoir expliquer tous les phénomènes vitaux par ces deux propriétés , a donné une importance outrée aux vivisections, et Ion en voit assez la cause. Mais celui qui ne veut pas se prêter aux combinaisons hypothétiques , nécessaires pour donner un air de vraisemblance à l’explication d’une infinité de phénomènes diflérens par un si petit nombre de principes , n’a garde de mettre un si haut prix à des travaux dont la Physiologie médicale a retiré peu d’avantages , et dont même elle a souvent été obligée de corriger les résultats*
Ouï , corriger. Il y a dans ce mode de recherche plusieurs causes d’erreurs contre lesquelles on ne s’est pas assez précautionné , et dont les effets auroient uni à la science , si les Médecins ne s’étoient opposés à des dogmes introduits sans leur aveu.
3.° Mais les expériences sur les animaux ne sont-elles pas au moins Taine de la doc* tri ne des sympathies ? Qu’y a t il de plus
simple que de blesser une partie et d'observer les symptômes éloignés et sympathiques qui résultent de cette lésion ?
Que ceux qui sont initiés dans la science de l’Homme répondent , et disent si sur ce point encore, l’événement n’a pas trompé notre attente. Trois raisons feront sentir que si les vivisections accroissent l’histoire des sympathies , ce ne pourra être que par hasard.
La première, c’est que les sympathies ne se font pas remarquer également à la suite de toutes les lésions; tel organe souffrira seul un grand nombre d’impressions préjudiciables , qui s’associera promptement d’autres organes ou même tout le corps pour des affections d’un genre particulier, beaucoup plus légères , au moins en apparence , et qu’il ne nous est pas donné de faire naître à volonté.
La seconde se trouve dans l’instabilité des relations sympathiques qui les dérobe aux recherches expérimentales, et les met dans le ressort de l’observation casuelle. Ce ne sont pas des phénomènes d’une intensité constante , qu’on puisse remarquer dans tous les instans , à tous les âges , dans tous les états de la vie, et sur lesquels la nature
veuille répondre quand il nous plaît de l’interroger ; ce sont des affections cachées dont il faut lui surprendre le secret quand elle le laisse échapper.
La troisième enfin est que les sympathies diffèrent extrêmement dans les diverses espèces , et qu’il n y a point de sûreté à transporter à l’Homme les observations positives ou négatives faites à ce sujet sur les animaux. Que de lésions peut impunément supporter chez ces derniers un organe essentiel , qui suffiroient chez la plupart des hommes pour éteindre la vie ou du moins pour bouleverser l’économie î
4° Terminons l’examen de ce moyen par l’aveu de l’utilité dont il peut être pour découvrir les usages hyperorganiques des parties, lorsqu’ils ne tombent pas sous les sens. C’est sous ce point de vue que les expériences sur les animaux vivans rendent des services réels à la Physiologie. En gênant la liberté d’un organe , en le blessant , en le retranchant , on se procure l’avantage d’observer les changera ëris que ces opérations ont introduits dans les fonctions, et si l’on p ou voit être convaincu que ces organes sont physiologiquement les mêmes
- . ^ ( *01 ) que ceux qui leur correspondent dans 1 Homme , les résultats de ces tentatives îaisseroient peu à désirer.
Néanmoins il y a ici un piège où] plusieurs sont tombés. Un organe a de Finfluence sur l’économie entière , non-seulement par les fonctions publiques qu’il remplit , mais encore par les relations sympathiques qu il entretient avec le système des forces. D’après cela, lorsque l’expérimentateur blesse ou retranche un organe , comment distinguera-t-il les changemens produits par la cessation ou par le trouble de ses fonctions , de ceux qui dérivent de Faction sympathique dont ces lésions sont la cause? Supposons que ne jugeant des fonctions de 1 estomac que d après les événemens funestes qui en ont quelquefois promptement suivi les blessures , on prétendît que ces fonctions consistent dans la production d’un principe dont 1 irradiation ne peut être un instant suspendue sans laisser éteindre la vie ; il est évident qu’on nauroit pas distingué les usages proprement dits , de Faction sympathique, et que cette confusion de viendroit la source d’un dogme faux. Voilà ce qui a du arriver inévitablement à la suite d’un ^rancl nombre d’expériences, et contre quoi je no
eonpoîs de préservatif que dans les observations pathologiques.
Je suis loin d’avoir épuisé les reproches qu’on pourroit faire avec justice à ce moyen d’investigation ; mais je puis en rester là , si ce que j’ai dit en montre l’insuffisance , et fait sentir la nécessité de ne pas s’y borner (i).
XV. L’Histoire de l’Homme malade est une mine intarissable de connoissances physiologiques. Cette vérité , pour être sentie , n’a pas besoin d’un grand appareil de preuves ; il suffit de l’examen le plus superficiel. Toutes les maladies dépendent, ou d’une altération organique des parties , ou de la viciation d’une ou de plusieurs des facultés dont le corps vivant est doué.
(i) M. Prunelle m’écrivoit dernièrement de Paris : «t J’ni lu la dernière conversation de Lagrange avec « trois grands personnages. Vous vous étonnerez « peut - être d'apprendre que ce grand Géomètre « étoit mille fois plus médecin que beaucoup des gens « qui s’en piquent. Savez-vous qu’il y a dans cette « conversation un passage terrible contre les assom- « meurs de chiens ? C'est en observant F Homme « malade que vous eonnoûrez l'Homme sain , et non « point en tourmentant de pauvres petites bêtes qui « n en peuvent mais
( io5 )
L’étude philosophique des affections qui tirent leur organe de cette dernière cause est la meilleure analyse des propriétés vitales. L’intégrité de certaines fonctions malgré l’imperfection ou l’abolition des autres, nous révèle la différence des facultés d'où elles découlent ; et lorsqu’on ne s’arrête pas aux faits les plus communs, mais qu’on porte son attention sur ces cas qui sont singuliers à force d’être simples , qui présentent la lésion dune faculté seule au milieu de l’équilibre parfait de toutes les autres ; l’esprit parvient à déterminer à peu près le nombre des actes primitifs et élémentaires qu’exerce la cause de la vie. L’étude des affections locales de tous les genres nous conduit à la détermination de l’usage des parties , et celle des maladies organiques nous apprend quelles sont les conditions de l’organisation sensible , auxquelles semble plus fréquemment tenir le libre exercice des fonctions. Enfin , l’étude des unes et de$ autres nous offre à tous les instans l’occasion de constater les rapports sympathiques qui régnent entre les divers organes»
Mais si la pathologie nous présente des faits assez concluans pour servir de base à des principes physiologiques f il est évident
comme un axiome que ces faits méritent Ja preference sur les observations étrangères , puisque les conclusions directes qu’on en déduit ont une certitude bien supérieure à celle des conclusions analogiques.
Une conséquence de cette vérité incontestable , c’est que les principes établis sur des faits pathologiques reçoivent peu de lumière de la part des faits étrangers ; que dans le cas de concordance , ces derniers sont une superfluité dont on ne doit aucune reconuoissance au 'moyen qui les a fournis ; que dans le cas d’opposition , les premiers ne peuvent jamais être ébranlés, mais qu’ils bornent les dogmes contradictoires aux faits etrangers sur lesquels ils reposent ; qu enfin un principe fondé seulement sur des faits etrangers , mais qui n’est pas opposé aux faits propres, n’a pas droit de prendre rang parmi les vérités reconnues , mais doit etre considéré comme l’initiative d une proposition qui a besoin encore dun appareil de preuves directes (i).
(*) On a d.it que « les recherches les plus habiles ® ^es Anatomistes ou des Physiologistes qui n’ont ” aucune connoissanee des rapports naturels ( entre * an“naux ) , restent^ presque inutiles jusqu’à ce
Que resteroit-il donc à faire pour établir que ce moyen d’investigation doit tènir le premier rang ? Il faudroit montrer que la quantité et la variété des faits pathologiques sont telles , qu’ils fournissent presque sur tous les points de la Physiologie autant de preuves directes , que les autres moyens en fournissent d’analogiques ; qu’à l’aide de la multiplicité des cas , le hasard produit des circonstances aussi favorables à l’observation que celles que l’art rassemble avec industrie ; qu’en réunissant sur ces faits , pour en considérer toutes les faces, la force d attention qu’on est obligé de partager entre des objets divers , lorsqu’on emploie les deux moyens précédais , on doit en obtenir une foule de résultats dont la certitude et 1 utilité seront le prix de cette préférence.
Or , je ne crois pas qu’il fut difficile de porter ces propositions au plus haut point d’évidence , s’il étoit permis de s’engager dans la discussion des faits.
*3 qu’elles soient remaniées par des hommes doués « du génie de la classification ».
Mais si ce remaniement-là ajoute quelque chose d utile à ces recherches , je réponds toujours bien que ce n’est pas pour les Médecins.
( io6 )
Jetez seulement un coup-d'œil rapide sur la Pathologie externe , et tâchez d’entrevoir , non pas précisément les services qu’elle a rendus à la Physiologie , mais ceux qu’elle pouvoit lui rendre. Car , pour appré* cier Futilité d’un instrument , il est tout simple qu’il ne faut pas mettre sur son compte la maladresse , l’ignorance ni les distractions de celui qui le tient dans ses mains. Ceux qui se sont particulièrement livrés à l’exercice de la chirurgie , n’ont eu qu’un but dans l’exameti des faits ; celui de perfectionner les méthodes thérapeutiques. Si la disposition de leur esprit avoit été différente , s’ils avoient songé que les phénomènes dont ils étoient témoins chaque jour étoient la base la plus solide d’un grand nombre de principes spéculatifs ; si au lieu d’être absorbés par une seule sorte de recherche , ils s’étoient appliqués a considérer chaque fait sous tous ses rapports : ils n’auroient assurément pas laissé aux autres moyens d’investigation l’honneur d’une infinité de découvertes, et la science de l’économie animale se seroit plutôt enrichie. Le premier qui eut à traiter une de ses larges plaies de l'abdomen qui s’accompagnent d’éventration , pouvait priver Asellius de la
vaisseaux lactés par les vivisections ; et le premier qui reconnut Futilité d’une ligature pour pratiquer la phlébotomie , et de la compression d’une artère pour arrêter une hémorragie , pouvoit prévenir Harvée dès la naissance de l’Art , et épargner à la Physiologie peut-être trente siècles d’attente.
En jugeant d’après cette maxime les faits dont la Chirurgie s’occupe, on verra si la Physiologie a réellement besoin de secours étrangers.
i.° Les plaies et les autres solutions de continuité ont fréquemment soumis à Fexploration des sens , les parties les plus profondément cachées, et les fonctions perceptibles au tact et à l’œil , ont été dégagées de leurs enveloppes, presque aussi parfaitement que dans les vivisections entreprises pour cette fin. La substance du cerveau a été ouverte en tous les sens , à diverses profondeurs ; les muscles , les poumons , tous les viscères , le cœur lui-même , sont long-temps restés exposés aux regards des chirurgiens.
Les observations que les maladies externes nous donnent chaque jour Foccasion de faire, sont un moyen supérieur â
tout autre pour procéder à l’analyse des forces vitales ; et certes il existe sous ce rapport une grande différence entre la Physiologie des expérimentateurs et celle des pathologistes.
L’histoire de la gangrène nous a donné les notions les plus positives que nous ayons sur les lois de cette force d’incorruptibilité , que Stahl considéroit , peut-être à tort , comme la propriété la plus étroitement liée à la vie , et qui soustrait le corps animal à la décomposition dont il est continuellement menacé par les élémens au milieu desquels il est plongé, et par le peu d’affinité de ses propres principes.
Les observations chirurgicales nous ont appris que la sensibilité de conscience peut se développer accidentellement dans des parties où l’anatomie la plus industrieuse n’a pu découvrir aucun nerf, et qui dans 1 état de santé ne transmettent au sensorium aucune des impressions qu’elles reçoivent : et c est de ces faits, bien constatés, puisque le sujet de 1 expérience étoit lui-même observateur , qu’est déduite cette conclusion , que le principe de la sensibilité n’est pas une propriété nécessaire et exclusive du système nerveux.
Elles ont prouvé que la puissance d’opérer
des mouvemens vitaux de condensation et de raréfaction , ne réside pas exclusivement dans la fibre musculaire, à laquelle on l’avait bornée ; mais qu elle est répandue sur tout le système vivant, sans en excepter les os ; que par-tout el!e rend sa présence certaine par ses effets , par les constrictions spasmodiques , par les dilatations actives : par des fluxions , par la rénitence.
Elles nous enseignent à distinguer tous les modes de cette force motrice , et à n’en pas confondre les effets avec ceux de fêlasticité du tissu; à ne pas comprendre sous la dénomination vague d’irritabilité, qui ne présente strictement que l’aptitude à réagir subitement et par une secousse convulsive à la suite d’une impression stimulante, ni la force de contraction volontaire dont l’action est si différente , ni celle de contraction uniforme involontaire, ni celle de situation fixe.
Ce sont les observations pathologiques qui nous font voir que tous les mouvemens peuvent se produire d’eux-mêmes , puisqu on les observe dans des cas où il est contraire à toute vraisemblance de supposer l’intervention d’un stunulus, et où ils ne paroissent pouvoir être rapportés qu’à lac*