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DES TEMPÉRATURES BASSES DANS LES ÉTATS MORBIDES

Les dépressions thermiques que l’on peut observer dans les maladies, ont le plus souvent des causes complexes ; il nous serait donc bien difficile de classer, d’après des données purement physiologiques, les états morbides dans lesquels on voit apparaître l’hypothermie.

Il nous semble plus simple d’examiner successivement, sans parti pris d’avance et sans concessions faites à des hypothèses prématurées, les abaissements de température que l’on a rencontrés dans les affections des différents appareils et dans les maladies générales. Seulement nous réserverons, à la fin de ce chapitre, une place importante pour quelques maladies dans lesquelles la chaleur centrale diminue, sinon constamment, du moins dans la majorhé des cas.

En un mot, après avoir signalé la plupart des conditions dans lesquelles l’algidité centrale peut survenir accidentellement, nous nous étendrons spécialement sur les états morbides que Ton pourrait presque appeler des maladies algides, bien que le refroidissement ne soit point pour elles un symptôme aussi capital que l’élévation de la température pour les pyrexies.

Affections du tube digestif.

Les affections clu tube digestif' ne donnent pas très souvent lieu à des abaissements notables de la chaleur centrale : nous aurons cependant à citer quelques chiffres intéressants. Deux causes principales, dans ces cas, sont capables d’entraîner la dépression thermique : l’inanition et les déperditions exagérées.

Dans les affections qui s’opposent à la pénétration des aliments dans l’estomac ou qui empêchent le chyme de franchir l’orifice pylorique et d’arriver au contact des surfaces absorbantes, c’est évidemment l’inanition qui explique la défaillance de l’organisme, devenu incapable de produire assez de chaleur pour maintenir sa température en équilibre.

Mais ici, bien moins encore que dans l’inanition expérimentale, nous ne devons nous attendre à rencontrer des résultats concordants et précis. L’alimentation, en effet, n’est jamais brusquement supprimée; peu à peu elle se restreint et devient plus insuffisante ; mais, pendant ce temps, l’organisme est souvent miné par une autre cause de déchéance dont l’influence s’exerce sur les variations de la température.

Quand la déglutition est entravée par la paralysie des muscles du pharynx, on voit parfois les malades souffrir de la faim, et présenter un refroidissement des extrémités, mais on intervient d’ordinaire avant qu’ait pu se produire 1 abaissement de la température centrale qui, chez l’homme et les grands mammifères, est une des manifestations graves et presque ultimes de l’inanition.

Hutinel. j.

Dans les rétrécissements cicatriciels ou cancéreux de l’œsophage, cette intervention devient parfois totalement impossible. Alors on voit les malades passer par tous les degrés de l’inanisation. A la fin, amaigris, décharnés, semblables à des squelettes, ils ont la peau terreuse, sèche et fendillée, la voix faible et cassée, les membres débiles ; leurs yeux brillent encore au fond de leurs orbites excavés mais le pouls est rapide et misérable, les jambes sont œdématiées, et les extrémités paraissent, au toucher, froides comme le marbre. La mort peut être causée par cette algidité croissante, mais ordinairement une complication vient précipiter le cours de la maladie, et produire dans la marche de la température une perturbation profonde. Notons ici l’observation si intéressante deM. le professeur Verneuil. « L’inanition, dit-il, se révélait surtout par un symptôme qui m’alarmait particulièrement : outre la maigreur, la débilité (telle que l’enfant ne quittait presque plus son lit) , l’insomnie et la torture imposée par la faim et la soif, la température s’abaissa progressivement : les mains, les pieds, le nez, les oreilles, la langue, étaient froids et bleuâtres ; le tracé thermométrique oscillait entre 35° et 35° 1/2. »

Dans un cas d’épithélioma de l’œsophage, compliqué de fistule broncho-œsophagienne, rapporté par Schneider, la température aurait oscillé pendant les derniers jours entre 30°, 1 et 31°, 5.

Dans certaines affections, l’estomac est d’une intolérance absolue : il rejette tout, et le malade est exposé à toutes les conséquences de l’inanisation.

Quelques cancers produisent cette intolérance ou s’opposent mécaniquement au passage des matières alimen-

taires ; de plus, ils causent un tel dégoût de la nourriture que les malades se laissent littéralement mourir de faim.

M. le professeur Peter rapporte le fait suivant : « Chez une malade atteinte de cancer de l’estomac, et qui entra dans la salle Saint-Charles le 29 janvier, pour y mourir le 20 février, la température, qui était à l’entrée de 37°, 2 et de 37°, 3 le soir, tombait graduellement à 36°, 6 le matin et à 36°, 9 le soir, puis à 36° le 7, à 35°, 6 le 8. La température se relevait un peu du 9 au 10, où le malade n’avait pas vomi et avait pu assimiler quelque nourriture; elle allait de 36°, 2 à 37°, 6. Puis elle baissait de nouveau du 1 1 au 19, veille de la mort, où elle tombait à 35°, 7 le matin et à 35°, 3 le soir. » ( Clinique , t. II, p. 813.)

Chez trois malades atteints de cancers de l’estomac et qui succombèrent dans l’inanition, M. Planot constata, en même temps qu’une diminution considérable de la chaleur du corps, des troubles curieux de l’intelligence, analogues à ceux qui se produisent chez les individus vaincus par le froid. La température descendit dans le premier cas à 36° et à 34° dans les deux autres. ( Thèse de Radouan.)

Nous emprunterons encore à M. le professeur Peter le fait suivant :

« Chez le malade du n° 43 de la salle Saint-Paul, atteint de cancer du duodénum , qui resta dans notre service du 26 mai au 22 juillet, la température axillaire fut, un mois avant la mort, aux environs de 35°. Elle ne remonta jamais au-dessus de 36°, 2, puis resta aux alentours de 36° pendant les premiers jours de juillet. Malheureusement la température des derniers jours de la vie n’a pas été prise. » ( Cliniques , t. II, p. 813.)

Mais, dans ces faits, la cachexie cancéreuse n’a-t-elle

pas contribué à produire l’algidité? Le fait est possible, mais peu probable ; en effet, M. le professeur Charcot a constaté que dans toutes les localisations du cancer, autres que l’oesophage, l’estomac et le foie, par exemple le sein, l’utérus, la face, etc., la température reste au taux normal ou même s’élève légèrement au-dessus.

Ce serait donc en raison des troubles digestifs dont ils s’accompagnent que certains cancers du foie, de même que les cancers de l’estomac, pourraient entraîner une dépression thermique.

M. Joffroy a observé un cas de ce genre, dans lequel il a noté des températures de 36°, 35°, 6, 34°, 8 et 34°, 4.

D’ailleurs ce n’est pas seulement dans les affections cancéreuses de l’estomac que la température s’abaisse de la sorte.

D’autres états morbides déterminant des vomissements fréquents et créant de ce fait une véritable inanisation, peuvent entraîner la même conséquence. Becquet, chez un malade atteint de vomissements incoercibles de cause inconnue, et profondément débilité, avait noté un refroidissement appréciable surtout aux mains et aux jambes et s’exagérant pendant la nuit.

11 est remarquable cependant que les vomissements opiniâtres de certaines hystériques ne modifient point la temrature. Empereur {Thèse, 1876) a constamment trouvé les chiffres de 37°, 37°, 4, 37°, 6 et même 38°. Mais ces malades ne s’amaigrissent pas, elles conservent même pendant longtemps leurs forces, en un mot, elles ne subissent aucune des conséquences ordinaires de l’inanition. En revanche, dans cette manifestation de l’hystérie qui consiste en une répugnance invincible des malades pour toute

espèce d’aliments et qui a été étudiée par M. le professeur Lasègue dans son mémoire sur Y Anorexie hystérique , Gull a vu la température tomber de 1° au-dessous de la normale, en même temps que le nombre des pulsations artérielles descendait à 50 ou 60 par minute, et celui des respirations à 12.

On pourrait se demander si l’acte seul du vomissement n’exerce pas une certaine influence sur l’abaissement de la température. Wunderlich indique en effet (p. 158) que souvent les vomissements sont accompagnés et suivis de véritables températures de collapsus. Mais il dit aussi que, dans ce cas, la réaction peut produire une élévatiou thermique.

Nous arrivons maintenant aux affections des voies digestives dans lesquelles l’hypothermie peut être causée par l’exagération des pertes intestinales. La dysentérie vient en première ligne, en raison de la grande quantité des matières albuminoïdes et sanguinolentes qui, dans les formes graves, sont rejetées par les selles.

« La prostration des forces, dit M. Damaschino (Maladies des voies digestives), l’amaigrissement, font en général des progrès rapides et s’accompagnent bientôt d’une remarquable tendance au refroidissement. A ce moment l’attitude du patient est caractéristique : il est accroupi dans son lit, les cuisses fléchies et ramenées vers l’abdomen, comme pour conserver le plus possible la chaleur qui fait défaut. »

Burkar t (Berlin . Klin . W ochens , 1 872) a trouvé que, dans les cas où la terminaison doit être fatale, la température s’abaisse jusqu’à la mort. Chez un malade, il a vu la courbe thermométrique descendre progressivement de

37°, 7 à 36°, 3, dans les quatre derniers jours, et, chez un autre, de 37°, 2 à 35°, 1 dans les cinq derniers jours. Dans un cas de dysentérie compliquée d’infarctus dans le poumon droit et la rate, il nota le chiffre de 35°, 8.

Mais notons, d’ailleurs, que toutes les affections de l’abdomen dans lesquelles le grand sympathique est douloureusement impressionné exercent une perturbation sur la régulation thermique.

Dans de simples diarrhées, le même auteur a pu observer des chiffres de 35°, 34°, 5 et 34°, 1 . Chez un soldat atteint d’un catarrhe intestinal simple, et qui fut transporté de Lonjumeau à Nancy sur un chariot découvert, par un temps froid et pluvieux, la température tomba jusqu’à 32°, mais ici le rôle principal revient sans doute au froid extérieur. Lebert à la suite de déjections très-abondantes a noté des températures axillaires de 35°, 34° et même 31°.

De la dysentérie aiguë, nous devons rapprocher la dysentérie chronique , et la diarrhée de Cochinchine. La température n’a guère été notée dans les travaux spéciaux sur ces affections. Cependant chez un malade atteint de diarrhée de Cochinchine et observé par M. Libermann (thèse de Roux, 1877), la température descendait souvent à 35°, surtout quand les selles avaient été nombreuses ; ordinairement elle oscillait entre 36° et 37°. M. Antoine (Essai sur la diarrhée endémique de Cochinchine) dit avoir vu la température varier de 33°, 5 à 37° dans cette affection. Il rapporte un cas, compliqué d’accès de fièvre palustre, dans lequel le thermomètre marquait do 36°, 3 à 36°, 5 dans l’intervalle des accès.

« La diarrhée, dit Wunderlich, surtout celle qui est artificiellement provoquée, abaisse ordinairement une haute température. Après une constipation opiniâtre et une élévation thermique persistante, il suffit d’une abondante évacuation alvine pour amener l’abaissement de la température ; mais la réaction qui lui succède est d’ordinaire assez considérable pour que la température puisse même dépasser son degré antérieur d’élévation. »

L’influence d’une diarrhée modérée sur la production des températures basses est ainsi fort restreinte. On observe rarement une dépression thermique dans l’entérite tuberculeuse, malgré la persistance de la diarrhée dont elle s’accompagne ; loin de là, la fièvre se montre habituellement ; mais- outre les lésions intestinales il existe presque toujours d’autres manifestations de la tuberculose, qui sont capables d’engendrer une fièvre que l’abondance des évacuations alvines ne suffît pas à neutraliser.

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