CHAPITRE V
Traumatismes crâniens suivis d'effets avantageux.
Non seulement les pertes de substance crânienne faites par le chirurgien dans la craniectomie s'accompagnent de modifications parfois considérables de signes morbides qu'on peut rattacher toujours à l'existence d'une lésion cérébrale, mais on a vu dans des cas exceptionnels les plaies accidentelles du crâne déterminer des modifications heureuses dans les facultés cérébrales.
' Des observations de'ce genre existent depuis longtemps, elles n'avaient pas échappé à l'attention des anciens.
On connaît l'histoire de Alabillon cité par Gall, et dont les facultés intellectuelles ne prirent leur développement qu'après un accident où il se blessa à la tète. Le même auteur parle aussi de deux garçons d'un esprit borné « qui se développèrent par une chute. Même le caractère de l'un d'eux ^subit un changement défavorable ». Il rappelle également le cas publié par Haller « d'un imbécille
de naissance, qui par une blessure à la tête fut guéri de son imbécillité, mais qui retomba dans son premier état, dès que la plaie fut cicatrisée ».
Ces observations parmi lesquelles celle de Mabillon a le plus subi peut-être les effets de l'exagération provoquée partout ce qui paraît extraordinaire, tiennent en tout cas de leur ancienneté même, un sujet facile de contestation. Aussi en a-t-on tenu peu de compte. M. Christian, très partisan de l'influence des traumatismes sur la genèse des maladies mentales, ne s'en est pas fait faute. Après avoir cité plusieurs de ces faits, il déclare que « de nos jours, les choses ne se passent plus ainsi. »
« Les traumatismes du crâne, dit-il, ne produisent plus ni mathématiciens, ni facultés hors ligne, mais souvent au contraire des malades, des idiots, des épileptiques, des déments. Bien rares sont ceux qui guérissent sans laisser de traces. »
Il y a dans cet ordre de choses, deux catégories distinctes de faits. L'une au moins ne nous paraît [tas sujette à contestations. Nous voulons parler de ces cas où un traumatisme céphalique a eu pour heureux résultat d'amener la disparition d'une affection cérébrale grave. Si les faits anciens de ce genre sont contestables à cause précisément de leur ancienneté, il en existe de récents où on ne saurait mettre en doute l'heureux effet du traumatisme. Ce sont des cas d'épilepsie, de maladie mentale guérie à la suite d'un traumatisme. Pour ne pas trop grossir notre thèse, nous n'en rapporterons qu'un cas choisi parmi ceux qui nous paraissent les plus probants, li est du à Thomsen ^.
* ïhomsen, XVIP congrès des neurologues et aliénistes de
« Un mélancolique se tire dans la moitié droite du front une balle de revolver de 7 millimètres. Ni fracture, ni phénomène local; le soir délire. Puis plus aucun accident. Le cinquième jour, brusquement une série d'accès d'épilepsie francs ; puis plus aucun accident. Le onzième jour, coma grave avec 42 pulsations, accidents de paralysie et d'excitation de tout le côté gauche. Le douzième jour, les mêmes symptômes subsistent. Le treizième, il reste de la somnolence, puis tout revient à la normale et la guérison complète a lieu. La santé ne s'est pas démentie depuis. »
Ce fait appartient à la catégorie des observations assez rares, d'ailleurs, où l'on voit une plaie accidentelle du crâne jouer vis-à-vis d'une affection cérébrale un rôle qui ne nous paraît pas différer de celui que joue en pareille circonstance l'ouverture artificiellement créée par la craniectomie.
Il est une autre catégorie de faits encore plus rares d'une appréciation plus délicate : tels sont les cas où le traumatisme crânien détermine non pas la disparition d'une affection cérébrale et le retour à l'état normal, mais une stimulation du cerveau qui se révèle par un développeoient hors de la moyenne de certaines facultés cérébrales d'ordre psychique. Dans ce cadre rentre le cas de Grétry qui n'aurait dù le développement de son génie musical qu'à une violente contusion du crâne.
Nous mettons à part cette classe de faits : l'explication nous eu paraît autre que pour la précédente. Pour ceux
l'Allemagne du sud- ouest. Communication sur la casuistique du traumatisme céphalique, séance du 29 mai 1892 in Krcli. de {Neurologie, t. XXV.
qui admettraient une opposition complète entre les résultats d'une stimulation cérébrale d'ordre pathologique et les manifestations psychiques d'ordre supérieur ressortissant à ce qu'on appelle communément le génie et le talent, ces faits nous semblent même devoir échapper à toute interprétation, et par suite bien près d'être niés.
Mais aujourd'hui nombre de savants pensent que la limite n'est pas facile à marquer entre les produits de l'activité normale du cerveau et les effets d'états pathologiques souvent incomplets et mal dessinés.
Souvent un cérébral quelconque, artiste, écrivain, poète, savant, etc., sent le besoin à certains moments pour surexciter son activité cérébrale de recourir à des doses parfois considérables d'un excitant cérébral, de caféine par exemple. Peut-on déclarer entachées d'un vice pathologique qui les rend suspectes les manifestations psychiques issues de cette excitation artificielle? Non assurément. Cependant c'est bien un état anormal que celui du cerveau ainsi excité artificiellement. Si l'excitation a lieu, devient même intense au gré du penseur, ce n'est que par suite d'une intoxication passagère et relative mais réelle, laquelle à un degré de plus se traduira d'ailleurs par des phénomènes plus flagrants : l'insomnie, l'agitation. Certains cérébraux recourent à la morphine pour stimuler leur cerveau. Ce sont l'exception, mais ils n'en sont pas moins des hommes de talent et non des fous, et leur exemple montre que des stimulations du cerveau d'ordre toxique ne déterminent pas toujours des troubles morbides contenant un élément pathologique caractéristique tel que le délire, mais peuvent produire des manifestations fonctionnelles d'apparence normale.
Non seulement il est fréquent que des hommes bien portants et que distingue un talent quelconque doivent recourir à des excitants artificiels pour rehausser à son summum le niveau de leur activité cérébrale, mais on a pu soutenir avec raison que plusieurs ne devaient le pri vilège de surpasser dans quelque branche du travail intellectuel la moyenne ordinaire des hommes qu'à une excitabilité cérébrale qui confine à la pathologie.
La parenté du génie et des états morbides des centres nerveux résulte de nombreuses observations où l'on montre la fréquence des tares nerveuses chez les hommes supérieurs. L'école italienne qui s'inspire de Lombroso s'est plu à mettre en reliefs ces rapports. Sans aller aussi loin que cette école qui a systématisé ces rapports et qui voit un quasi fou dans tout homme de génie, on doit s'incliner devant les faits et reconnaître avec les savants qui ont le mieux étudié les caractères propres aux hommes de génie et les éléments de leur constitution cérébrale, que beaucoup de ces hommes supérieurs ont offert des traits distinctifs suffisants à caractériser un état anormal des centres nerveux.
C'est l'opinion à laquelle paraît se ranger M. Féré* dans son étude sur les diverses catégories de nerveux.
Macdonald^ d'une étude approfondie d'après des documents biographiques et historiques sur les artistes et plusieurs hommes remarquables conclut à la fréquence chez ces individus des signes de dégénérescence, de l'épi-
1 Féré. La famille névropathique, Félix Han, Paris, 1894. * Artliur Macdonald, The Journal of mental science, avril,