‹ Des traumatismes craniens et du mode d'action de la craniectomieChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Épaississement des os du crâne produit par les traumatismes céphaliques.

Nous avons déjà noté au début de ce travail la fréquence de l'hyperostose crânienne à aspect variable dans les accidents tardifs des traumatismes crâniens.

Nous nous sommes posé cette question : Pourquoi dans ces cas l'hyperostose est-elle si fréquente au niveau des anciens foyers de traumatisme et parfois assez loin de ces foyers (hyperostose diffuse), alors qu'il est reconnu que c'est avec beaucoup de peine et de lenteur que se réparent habituellement les pertes de substance subies par le crâne? A vrai dire, rien dans les auteurs que nous avons consultés n'a pu nous éclairer là-dessus.

Cependant les éléments du problème ne sont pas discutables. Les observations établissent la vérité du premier point : la fréquence de l'hyperostose dans les cas trauma-

tiques soumis à la trépanation. Nous avons même dû, à ce sujet discuter la théorie de M. Pierrot.

Pour ce qui est de la manière dont le crâne répare ses pertes de substance, les auteurs ne sont en désaccord que sur des nuances. Tous reconnaissent l'infériorité du crâne sous ce rapport \ is- à-vis des autres parties du squelette.

Lorsqu'un chirurgien a enlevé dans une opération un lambeau de crâne un peu important, c'est à peine souvent si la perte do substance est un peu diminuée longtemps après par une légère prolifération des rebords osseux.

C'est au point que certains ont mis en doute la possibilité de la réparation des fractures et des pertes de substance crânienne par du tissu osseux.

La dure-mère et le péricrânc qui fournissent cependant au crâne ses vaisseaux propres sont loin de jouer dans les pertes de substance crânienne un rôle aussi actif que le périoste des os longs des membres. Notre maitre M. Ollier a lui-même insisté sur la faible importance de la dure-mère pour la réparation des os du crâne. La difficulté habituelle de la réparation osseuse du crâne est un phénomène commun aux animaux et à l'homme quoique bien plus évident chez ce dernier.

Les lambeaux osseux détachés du crâne et laissés adhérents au péricrâne ou même entièrement enlevés, frag montés puis rerais en place (procédé de Keen), peuvent continuer à vivre, le fait est certain aujourd'hui. La soudure osseuse peut même se produire, mais les sillons creusés dans le crâne ne sont souvent comblés eu grande pai tic et [lendant longtemps que [lar du tissu fibreux; la réparation osseuse de ces étroits sillons est incomplète et lente.

Ce résultat est constant que les sections osseuses soient faites à la scie ou au ciseau. Toison \ de Lille, veut que les sections à la scie se réparent plus rapidement que les sections au ciseau. Peu nous importe ce détail, il suffit de regarder les figures qu'il donne à l'appui de son opinion, pour se convaincre que les sections même étroites faites à la scie sont encore loin de se séparer avec perfection et rapidité. Il n'y a pas là l'exubérance du tissu osseux, telle qu'on la voit se produire dans le reste du squelette. D'ailleurs les assertions de Toison n'ont pas tardé à être contredites, et on ne saurait considérer comme prouvé que les sections à la scie font exception à cette loi générale : la difficulté de la réparation des pertes de substance crânienne.

Sarchi Ercole^ dans un travail récent où il affirme la possibilité dè réparer facilement par la transplantation des fragments osseux les pertes de substance faites en chirurgie crânienne, confirme que chez le lapin trépané la brèche osseuse se remplit d'un tissu fibreux qui ne s'ossifie jamais. Lorsqu'on transplante dans la brèche crânienne des fragments osseux, il constate qu'ils se soudent aux bords de la brèche, mais par l'intermédiaire de tissu fibreux.

D'autres recherches ont infirmé quelques-unes de ces données. En particulier notre maître M. Jaboulay a pu voir la soudure de couronnes de trépan se faire en plu-

1 Toison, de Lille, V» congr. t"r. de chirurgie.

- Sarchi Ercole, Di modo di riparare le perdite di sostanza del cranio, plastiche délia dura -madré (lliforma medica, p. 337, 4 août 1893).

sieurs points par du tissu osseux chez les opérés. Mais rien dans les expériences ou les recherches entreprises à ce sujet ne nous a paru comparable à Thyperostose qui succède si souvent aux foyers de contusions céphaliques, dans les cas d'accidents cérébraux tardifs.

Mais une chose nous a frappé : c'est que cette hyperostose n'est pas exclusive aux cas traumatiques de troubles cérébraux. L'épaississement des os du crâne avec condensation se retrouve dans beaucoup d'affections cérébrales : chez les épileptiques, chez beaucoup d'aliénés, chez les idiots elle est fréquente. M. Lannelongue et bien des chirurgiens l'ont notée dans l'idiotie. Dans l'hydrocé phalie même on la trouve parfois quoique le crâne soit obligé de s'étendre en quelque sorte en surface pour se prêter à l'ampliation de volume de son contenu.

Dans certains cas de folie, de démence, à la fin de la paralysie générale elle existe encore, quoique relative, si l'on tient compte des phénomènes atrophiques que les états de déchéance nutritive qui frappent ces malades déterminent sur tout le squelette.

M. Pierret avait sur ces constatations édifié sa théorie de la circulation collatérale, à laquelle on l'a vu, nous n'avons pu nous rallier.

Mais cette découverte de l'hyperostose crânienne dans les affections cérébrales date de longtemps.

Ces faits avaient attiré l'attention depuis plusieurs siècles. Sans remonter si loin, Gall * y a insisté beaucoup pour montrer le rôle du cerveau sur le développement du crâne à l'état morbide. Ses recherches ont établi la frc-

'■ Gall, Les fonctions du cerveau, vol. III.

quence de l'épaississement et de la condensation du crâne dans certaines affections cérébrales, mais avec une modestie digne d'être imitée, il cite de nombreux auteurs dont les recherches prouvent le même fait, entre autres celles de Bichat sur les têtes de maniaques, de Greding-, de Kurt Sprengel et des observations d'Esquirol.

Après avoir ouvert avec son collaborateur Spurzheim un grand nombre de crânes d'aliénés, Gall^ a constaté que « lorsque l'aliénation a été de courte dure, le crâne n'offre souvent pas encore la moindre trace d'altération maladive, à moins que la maladie ne se soit développée insensiblement et de manière à ne se prononcer qu'après un long espace de temps. Mais lorsque la maladie cérébrale est chronique, on trouve outre les lésions cérébrales et méningées « que les os du crâne s'épaississent, mais ils ne deviennent point comme dans la vieillesse, spongieux et plus légers, mais tout au contraire plus denses, plus compactes, plus pesants, et se rapprochent de la nature de l'ivoire. Plusieurs médecins avaient remarqué cette circonstance, mais loin de la regarder comme une suite de la maladie cérébrale, ils la considéraient comme sa cause » .

On ne manquera pas de nous reprocher de nous appuyer sur l'opinion de Gall que des exagérations évidentes sur plusieurs points, et ses erreurs énormes ont fait beaucoup décrier. Cependant on ne saurait nier les services rendus par cet auteur à la science. Il sut en particulier mettre en évidence les rapports des tubercules quadrijumeaux avec l'appareil optique et les fonctions visuelles, et le premier contesta à la couche optique le rôle qu'on lui a encore

* Gall, Les fonctions du cerveau, t. III, p. 89.

longtemps fait jouer dans les fonctions visuelles. On ne sau rait méconnaître non plus le talent avec lequel il défendit contre les idées préconçues de ses adversaires qui l'accusaient de ce fait de matérialisme, la théorie de localisations cérébrales d'où sont issues les brillantes recherches modernes de Hitzig, Ferrier, etc. Malgré les erreurs où cette théorie le conduisit, il est permis de ne pas rejeter systématiquement ses recherches et ses opinions. Il n'est pas un savant d'ailleurs qui ait étendu un peu le champ de ses études chez lequel on ne pourrait trouver des erreurs plus ou moins nombreuses.

Sur le sujet en question, du reste, les auteurs modernes ont apporté souvent les observations qui concordent avec les précédentes.

M, Roller déclarait au XXV"" Congrès de la Société des aliénés de Basse-Saxe et de Westphalie (séance du 2 mai 1892) qu'il avait vu souvent dans les autopsies d'aliénés la calotte crânienne épaissie et la dure-mère adhérente.

Le D"" Philippe-Bey ^ sur de nombreux crânes d'aliénés a observé des déformations multiples, parmi lesquelles les zones de condensation osseuse tiennent un bon rang comme fréquence.

F. St. Ballen ^ conclut d'un total de 1.565 autopsies faites à l'asile de Wakefield par des neuro-pathologistes distingués (sir J. Grichton- Browne et MM. Herbert Ma-

1 Philippe Bey, Commun, au congrès de l'Association fr. pour l'avancement des sciences, session de Marseille et Rev. mensuelle de l'Ecole anthropologique de Paris, 15 novembre 1891.

^ The Journal of med. jSc, janv. 1870:

jor et Bewan Lewis) que la manie aiguë s'accompag-ne ordinairement d'une augmentation de densité du crâne; mais avec épaisseur normale. Dans la paralysie générale, la moitié des cas offre une condensation du crâne et un tiers de l'épaississement. Dans l'épilepsie, où cependant les altérations cérébrales sont parfois peu importantes, il y a aussi fréquemment hypertrophie de la voûte crânienne.

Tous ces faits sont peu contestables, on en trouverait la confirmation même dans les écrits de Magnan et des autres auteurs français ou étrangers.

Ils prouvent que la tendance à l'hypertrophie du crâne est une loi générale qui accompagne les affections cérébrales, toutes les fois que le fonctionnement du cerveau est sérieusement atteint. Il n'est en rien spécial aux accidents tardifs des traumatismes crâniens, et on ne saurait pour l'expliquer dans ces cas traumatiques, admettre une inflammation sourde et persistante, engendrée dans l'os par le traumatisme et créant ultérieurement des lésions secondaires d'ostéite condensante. Cette explication, au reste, ne répondrait qu'à quelques cas où il y a eu plaie exposée ou infection possible du foyer de contusion osseux. Pour la majorité des autres cas traumatiques, à moins d'accorder aux tissus osseux du crâne une irritabilité spéciale que contredisent les expériences, il faut reconnaître qu'il y a là un problème non encore résolu.

Pour nous, loin de voir dans ces foyers d'hyperostosela cause des accidents, même dans les cas traumatiques, nous croyons fermement après avoir comparé ces cas à ceux très nombreux où une affection cérébrale indépendante de toute irritation venue du crâne s'accompagne

aussi d'hyperoslose crânienne, que celle-ci dépend de l'état pathologique du cerveau.

Nous n'hésitons pas sur ce point à revenir aux idées de Gall sur l'influence du cerveau vis-à-vis du développement du crâne. C'est la lésion cérébrale créée par le traumatisme qui détermine secondairement par influence réflexe l'hyperostose crânienne.

La même influence du cerveau sur le crâne existe dans les affections cérébrales non traumatiques et l'hyper ostose paraît bien se localiser de préférence sur les points du crâne correspondant aux régions malades du cerveau.

Pour nous si chez l'idiot, les sutures sont souvent épaissies au point de former parfois des crêtes saillantes comme chez certains animaux, c'est que le cerveau lésé a provoqué un développement exagéré du crâne qui se fait en épaisseur et non en surface. Rien de plus irrégulier d'ailleurs que le lieu de ces zones d'hyperostose d'un malade à l'autre. Ici elles empiètent sur les sutures qui s'épaississent on même disparaissent, envahies par l'ossification, là elles respectent les sutures. Il est à remarquer que ces zones épaissies ont leur maximum dans les régions du crâne les moins développées.

Pratiquement, d'après ce que nous venons de dire, il résulte qu'il serait bon d'enlever toutes ces zones épais sies. C'est le conseil que donne depuis longtemps M. Lucas Championnière dans les cas traumatiques. Il déclarait à la Société de chirurgie en 1891 que plusieurs insuccès tenaient à ce qu'on n'avait pas fait une ablation osseuse assez large, quelques points hjperostosés ayant été respectés.

Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit jusqu'ici sur

l'influence du cerveau sur le crâne, une lésion organique grave survenue de bonne heure dans le cerveau peut enrayer en quelque sorte le développement de l'organe, surtout dans les parties voisines. Alors le crâne cesse aussi de se développer dans les points correspondants, mais il s'épaissit. Si le développement complet du cerveau s'est effectué, l'épaississement seul du crâne a lieu, comme si encore à cette époque l'évolution organique n'était pas achevée, ces crânes épaissis rappelant les crânes épais de certains singes. L'hyperostose d'ailleurs, tout en ayant son maximum au niveau des points malades, diffusera d'autant plus que les troubles seront plus intenses.

Nous reléguons par conséquent dans un rang très secondaire, au point de vue pathogénique, ces altérations du crâne. Ils sont un effet, non une cause des troubles cérébraux. Tout au plus pourrait-on les ranger auprès des stigmates physiques de dégénérescence, puisqu'ils constituent un trouble spécial de l'évolution organique particulièrement longue du crâne, et ces faits nous paraissent utiles à rapprocher de la production des stigmates physiques régressifs dans le jeune âge sous l'influence de l'idiotie de cause accidentelle. On comprendra si l'on envisage ainsi les choses, l'utilité que peut avoir la percussion auscultatrice du crâne signalée par J. Robertson au point de vue de l'indication des points à trépaner, à caus'du rapport de l'épaisseur des os avec leur sonorité.

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