‹ Des Troubadours aux félibresChapitre 11 sur 57 · EX PROVINCE · texte numérisé non relu

EX PROVINCE

La comédie humaine n'a pas de théâtre plus grandiose et plus éclatant que Paris. Si d'un côté on y voit des drames lamentables se dérouler entrecoapés d'épisodes qui soulèvent le cœur, d'aulre parl^ les lustres de cette vaste scène resplendissent tellement^ qu'a\ec juste raison,, afin de recevoir de plus brillants reflets, les talents distingués cherchent à se produira sur ce grand proscenium que le monde entier suit de Toeil.

Pour se mêler à des acteurs d'une habileté incontestable, parmi lesquels sont confondues tant de nullités arrogantes et pleines d"asluce quisa^enl si bien se grimer et faire miroiter leurs paillettes ; pour lutter contre Tesprit réel ou contre la médiocrité qu'une position escamotée rend puissante , est-il bon que les nouveaux venus prennent des déguisements pour trouver une place à leur tour ?

Nest-il pas à redouter que les bravos n'applaudissent queTélrange habit dont Tauleur s'enveloppe ?

En un mot^. est-ce accoutrée dans de vieux idiomes rapiécés avec de modernes dialectes , est - ce en se présentant comme sous un masque , que la province peut tenir sérieusement un drapeau littéraire? Nous ne le pensons point ; nous nous trompons peut-être^ mais nous jugeons bien plus solidement établies, les bases de la réputation de ceux qui joutent vaillamment contre la centralisation à armes égales !

La province cependant ne se contente pas toujours de pétrarquiser en à parte dans des idiomes embrouillés d"oii la pensée a de la peine à se dégager d'une manière complètement nette , formules algébriques qu'on ne peut déchiffrer qu'au moyen de glossaires ! Continuellement il surgit dans son sein des savants, des poètes, des lettrés , dont les uns vont faire consacrer à Paris , sou^ent sans y pouvoir parvenir , des oeuvres élaborées loin du grand centre, tandis que d'autres moins ambitieux gardent dans leur pays natal une réputation plus modeste. Ceux-ci mettent à profit des revues littéraires où le tam-tam retentit peu, mais où se font jour des études scientifiques et des recherches laborieuses, où trouvent leur voie des aptitudes remarquables.

Combien pourrions-nous en citer de ces feuilles

( 237 ) périodiques où d'abord ont débuté des talents que Paris un peu plus tard s'est appropriés. La Revue du Lyonnais reçut les premières confidences poétiques de M. de Laprade, et elle continue dignement sa tâche, dirigée par M. x\imé Yinglrinier, dont la collaboration avec M. Désiré Moniiier a produit un excellent travail sur les Traditions populaires. V Album Avignonnais, dont noijs a\ùns gardé le souvenir, et que nous rappelons ici parce que c'est dans ses pages que nous vîmes jadis M. le comte Armand de Ponlmartin entrer dans celle carrière littéraire qu'il devait fournir d'une manière si brillante. L' Abeille du Midi ; la Tribune artistique ; la Revue de Marseille et de Provence, fondée par M. Laforet. La France littéraire, dont le directeur M. Adrien Peladan se montre a\ec vigueur l'apôtre fervent de la décentralisation intellectuelle qui peut aboutir à des décentralisations bien plus importantes. La Revue Picarde ; la Tribune lyrique de Mâcon , l'Abeille cauchoise; la Fauvette du Nord; VEtincèle de Bordeaux : la Revue de Bretagne et de Vendée, si remarquable par les traditions locales qu'elle fait revivre. V Album de la Provence, fondé par M. Maqiian ; La Saintonge . nouveau champion qui Aient de se le\er pour défendre la cause du bien et du beau; l'Ami des familles, de Valence, et tant d'autres revues excellentes dont les titres nous échappent !

( 238 ) Puis, la proNince aie droit de ?'énorgueillir aussi bien de sa presse politique. Sans remonter à la Gironde, donl H. Fonfrède fut Ihonneur^ nous citerons parmi une foule d'autres journaux qui y auraient autant de droilS;, la Gazette de Lyon, lombée en emportant tant de regrets, et qui comptait parmi ses rédacteurs M. Léopold de Gaillard, dont la plume fortement trempée , a produit les Lettres sur l'Italie, et une Histoire de la campagne de Rome en 1849 . œuvres sérieuses et politiques. A Marseille, ne remarque-t-on pas en outre du Cour- Her, la Gazette du Midi , où M. Henri Abel , \étéran de la presse militante , plein de loyale et ferme conviction, est si vaillamment secondé dans sa noble tâche par d'excellents collaborateurs; puis, à la fin de ce paragraphe nous sommes obligés de répéter : combien d'autres feuilles encore qui valent celles que nous désignons particulièrement; parce que nous les conaissons mieux.

Comme savants ou prosateurs, qu'on nous permette de citer parmi bien d'autres noms , à Marseille, 31. le baron Gaston de Flotte , le spirituel auteur des Bévues parisiennes ; M. Casimir Bousquet, polygraphe et archéologue à qui l'on doit des études excellentes sur La Major et sur les principales antiquités marseillaises ; M. Louis Méry, historien de la Provence et littérateur éminent ; puis M. Mortreuil et M. l'abbé Dassy, tous deux archéo-

( 239 ) logues ; M. Aiidiffret, aulenr du Paravent, recueil de charmants pro\erbes qui ne le cèdent en rien à ceux de Leclerq ; M. Adolphe Carcassonne qui a donné au Ihocâtre de Marseille la primeur de la Fille du franc juge, etc. A A\i.o:non, M Requien, dont nous disons le nom comme uîi hommage à sa mémoire; M Hubert dx\nselme, auteur sa\ant et profond du Monde païen, œu\re éminemment catholique et d'une immense érudition. A Bordeaux, M. Auguste Nicolas dont les Etudes sur le Christianisme, sont entre les mains de tous les catholiques. M. P.-E. de Rattier. qui a publié des livres dont la critique du Moniteur s'est occupée. Ses ouvrages les plus récents , La santé de l esprit et du cœur, — Les chants prosaïques , sont empreints des plus nobles et généreux sentiments. Aix regrette encore M. le marquis Roger de Lagoy, savant numismate et dont la collection de médailles est d'un si grand prix ! jl. Charles de Ribbe, auteur de Pascalis et de bien d'autres études sur la Provence et ses parlements, sur sa ^ille natale, ardent champion de la décentralisation politique. M. Norbert Bonafous, etc. A Lyon, F.-L. Collombet, qui fit un des meilleurs Cours de littérature que l'on puisse mettre entre les mains de la jeunesse , et une foule d'autres excellents travaux , traductions des Pères de TEglise^. études archéologiques, etc. M. A. Péricaud dont l'érudition n'a pas besoin d'ê-

^re signalée. Le docleur A. Bonnet , consacrant naguère aux belles-lettres le temps que lui laissaient ses grands travaux médicaux , intelligence hors ligne, cœur plein de nobles élans arrêtés par la mort ! — Puis, dans la même ^ille les historiens Audin^ Balle}dier, Yémeniz, Allut, Grégory , M. A. Rénal, qui a traduit le poème du Cid, etc.

Près dAlais, au château de la Tour, M. le baron de Larcy a composé son beau livre sur les Vicissitudes politiques de la France , ouvrage où le savoir coudoie 1 éloquence de Tancien député du Gard, livre qui afflige ses lecteui's, car il est triste de sui\re ces démonstrations où Ton voit ce que la France aurait pu être avec rélè\e de Fénelon. Il est triste en relisant ces pages de replier son esprit sur les péripéties de notre histoire à partir de cette époque où se montre cette lueur qui faillit illuminer notre pays et qui fut, hélas ! changée en clartés d incendies ! Comme cette lueur entre\uc fait paraître plus sombres les nuages du présent ! A quoi tiennent pourtant les destinées d'un peuple, au grain de sable de Cromwel, à une fièvre, une rougeole !

De Châteaurenard (nous nous plaisons à citer de préférence tout ce qui tient à notre Midi), M. Henri de Yalory fait partir ces brûlantes philippiques qui semblent allumées à un rayon du soleil de la Provence, et il attaque avec résolution les forbans et Us démolisseurs en train de triompher!

A Saint-BrieuCjMlle Zcnaïde Fleuriot (AnnaEdianez) publie des romans pleins de charme ; il suffît de noTTimer Eve, Marquise et Pêcheur, etc.

A Dijon ont été imprimées les études remarquables du vicomte de Sarcus.

Et M. Joseph Bard, et M. de Caumont , l'infatigable archéologue^ et M. l'abbé Gorini qui a forgé pour h Défense de l'Eglise un houcVier d'un métal plus solide que l'acier. De\ant ce bouclier, sont tombées toutes sortes d'erreurs et de calomnies qui se dressaient fièrement dans des œuvres en renom. — De Mgr Dupanloup le nom seul suffit, et par quel nom plus éclatant pourrions - nous terminer un si faible aperçu des valeurs de la pro\ince ?

Quant aux poètes, pourrions-nous les tous énumérer? M. Jean Reboul laissera des œuvres qui toujours devront être traditionnelles dans la province, car en marchant sur ses nobles traces, on sera sûr de ne point s'égarer ni dans la route littéraire , ni dans les voies de Ihonneur et des sentiments les plus généreux. M. Jules Canonge au talent si pur et si correct. M. Charles Poney le poète-maçon. M. F. Maury, dont les Sionnienes sont empreintes d'un esprit si chrétien et ont une si grande élévation de pensées ! M. Adrien Peladan ne se contente point de diriger le journal qu'il a créé à Lyon (La France littérairej ; ?es idées aiment à s'euAelop-

per de la forme poétique^ et nous pouvons affirmer que le sentiment du juste et du vrai ne fait jamais défaut à ses strophes où l'amour du bien prend le caractère d'une passion. M. Hippolyte Maquan est auteur d'un volume d'idvlles et d'un recueil périodique (Sous les Oliviers) , album où s'inscrivent de beaux vers. Dans ce recueil, pas une ligne, pas une hémistiche où le pays natal soit mis de côté. C'est une corbeille gracieuse d'où s'échappent les vifs arômes de nos plaines et de nos montagnes, les parfums des fleurs provençales et souvent même des bouquets de fleurs félibrenco.

En mettant les vers qui lui appartiennent auprès de ceux auxquels il donne l'hospitalité dans son Album, M. Maquan nous semble faire souvent d'innocentes malices à ses hôtes que certains voisinages sont loin de laisser dans un jour favorable. Nous prendrons pour exemple le numéro 5 ( mai 4861 ) de V Album. Nous y lisons d'abord une fantaisie charmante de M. Maquan : A la fée Estérelle, Estérelle est le nom d'une forêt du Var.

Qui ne sent un charme secret Dans ces montagnes de'solees Dont une sauvage forêt Couvre les cimes deotelëes?

Sur ces pittoresques montagnes Plane un souvenir populaire,

Royauté qui ne meurt jamais

Illusion surnaturelle .

Qui donc es-tu, fe'e Estérelle ?

Lorsque les Sarrasins maudits Désolaient nos riches campagnes.

Ton nom a rallié jadis Nos^^aîeux au sein des montag^nes, Plus tard, sur nos tristes débris Ta source a coulé bienfaisante ; La Provence reconnaissante Te dressa des autels fleuris :

Dans la cabane et la tourelle On te bénit, fée Estérelle I

Sous tes pins touffus, ondoyants^ Chaque printemps, le frais zéphirc Couvrait de lambris verdoyants Ton palais de rouge porphyre.

L*ai bousier aux fruits orangés, Le genêt d'or, le laurier rose, Le myrte qu'une eau'pure arrose, Ornaient tes palais ombragés Et maintenant la sauterelle R^nge les fleurs, fée Estérelle!

Qu'importe !J le fer et le feu N'ont point épuisé la nature, Et l'Estérel, sous le ciel bleu, A gardé sa verte ceinture.

Pour toujours ont fui les TOÎeure Et la fontaine coule encore Sur l'herbe que l'aube décore De fraîche rosée et de fleurs, Sous la bruyère et la morelle Repose en paix, fée Eslérelle !

Estérel, ton front de granit Brave notre impuissance humaine:

A tes pieds le soleil brunit Des restes de grandeur romaine.

Paquebots et chemius de fer Emportent tout, et leur fumée Souillent ta foret embaumée Et l'azur doré de ta mer.

L'illusion surnaturelle Fuit en wagon, fée Eslérelle.

A cette charmante vue, prise dans une forêt de la Provence, nous joindrons un autre tableau du même peintre, et pour nous retracer ces paysages, on le Yoit^ ce peintre n'a pas besoin d'employer le daguéréolype desfélibres. Ceci est un dessin vigoureux de la montagne d'Averne ;

Monts de granit, couverts de châtaigniers, Sur le ciel bleu se dessinent vos crêtes, Vos bruns sommets, phares des mariniers, Vos fronts zébrés de teintes violettes I

( 245 ) Dans vos ravins de sable étincelant Le myrthe embaume auprès du laurier-rose : Pendant l'hiver l'orage les arrose, L'été' les fane à son soleil brûlant.

Sur la montagne de l'Averne

Le pâtre habite une caverne.

A la saint Jean, le moissonneur alpin, Couche, le soir, sur la paille des aires, A l'horizon voit flamber chêne et pin, Et ces rochers se changer en cratères.

Qui donc ainsi des Maures, dans la nuit, Fait resplendir la sombre silhouette.

En attisant ce brasier qui reluit Comme un volcan et que la mer reflète ? Sur un versant quand la flamme s'éteint, Plus vive encor sur un autre elle éclate ? Qui borde ainsi d'une frange écarlate Cet horizon ténébreux et lointain?

C'est le vieux pâtre de TAverne Qui chante et rit dans sa caverne.

Entre ces deux jolies ballades, que nous voudrions pouvoir reproduire en entier, il y a dans V Album une pièce de M. Mistral. Dans cette pièce le ton change, on voit que le poète pour séle^er se sert de son idiome comme dune échasse qui n'est pas toujours bien assujettie. Nous n'émettrons pas

notre pensée entière en voyant les fraîches poésies de M. Maquan encadrer pour ainsi dire cette pièce et lui servir de riche bordure.

Les vers de M. Mistral ont pour titre : Nostro- Damo d^Africo. Après avoir rappelé le temps où les Sarrasins brûlaient les remparts d'Arles et d'Avignon, M. Mistral traduisant flouca par couronner^ veut qu'on couronne nos fantassins (rien pour la cavalerie ?) qui ont purgé le nid de corsaires. « Il est passé ie temps où dans la chaudière — l'infernale chaudière de l'esclavage (Tinfernàu peirôu del'esclavitudo), cent mille chrétiens ^ pauvres riverains pris au filet comme alouettes de mer — mouraient de douleur et de nostalgie. »

Quelle figure de rhétorique félibrenco est donc ceci? Peiràu serait plutôt un chaudron, expression un peu moins usitée en langage poétique , mais soit chaudière ; il nous semble que dans une chaudière l'on peut faire une bouilhabaisso, une aigosàu, y mourir de douleur et de nostalgie me paraît difficile.

Nous nous sommes servi de la traduction mise en regard de son œuvre par M. Mistral , trouvant dans cette seule strophe plus d'un mot éloigné de son sens véritable , et dans le texte , comme dans Miréio, de ces expressions romanes qui déroutent complètement nos connaissances en langue provençale renforcée du savoir des auteurs des die-

( 247 ) tionnaires existants. Languitudo , par exemple , n'est point la nostalgie; languitudo c'est l'ennui, l'abattement, la peine, la langueur ; i)Our nostalgie nous avons en patois une expression particulière lou maou d'oou pays, — le mal du pays. Quand nous étions habitués à dire caimo pour calme, iciVon nous donne calamo ;yi. Mistral tient absolument à couvrir d'un masque tous les mots qui se rapprochent du français.

Franchement, avec un tel système, les traductions par l'auteur sont d'une urgence extrême , car c'est vraiment à ne pas s'y reconnaître ; dans les vers de ce félibre, on n'est ni en Provence, ni en France, on se trouve dans un pays sans nom , qui pourrait se nommer le royaume des ombres. Ofj n'a plus que la faculté de tâtonner au milieu des brouillards qui sortent des tombes des Troubadours, et si l'on se sert pour flambeau de la traduction, il est encore possible d'être égaré.

Voici comment s'exprimait M. Cauvière, l'un des collaborateurs de la Gazette du Midi (29 décembre 1860), en recommandant la publication de M. Hippolyte Maquan : « La Provence offre à l'art et à « l'imagination d incomparables trésors. Tout en « elle est poésie : la mer, le ciel, les sites, les ro- « chers même et surtout les ruines. Les poètes '-' provençaux ont exploité ces richesses en les fai-

^ sant valoir à l'aide de l'idiome local qu'ils ont a réhabilité. Sans s'astreindre à l'emploi de cet « idiome, dont les dialectes sont trop variés , dé- « natures, peu accessibles à tous dans les cantons « de la Provence orientale , M. H. Maquan a cra « pouvoir essayer, ne fût-ce qu'à litre d'exemple^ « de crayonner quelques paysages, etc. »

On peut s'en convaincre par nos citations prises au hasard dans le dernier numéro de son Album, M. Maquan a réussi , l'exemple est excellent. — De M. Joseph Autran nous ne dirons rien, puisque sa réputation rayonne de la capitale ; nous nous souvenons cependant d'avoir lu plusieurs de ses Poëmes de la mer, publiés autrefois dans tes journaux de Marseille ; c'est aux bords de la Méditerranée, devant ces flots bleus que la lumière irrise-, que M. Autran se sentit pénétré de ces brises marines qui semblent porter en elles un vrai parfum de poésie 1

Mais comment ne pas rappeler ici Paul Reynier^ celte suave fleur fauchée par la mort lorsqu'à peine elle venait d'ouvrir sa corolle au soleil. Quel pendant délicieux donna ce jeune poète à VAnge et V Enfant de Jean Reboul, ce chef-d'œuvre qui vi-vTâ autant que la langue française :

f 249 ) Un petit enfant se joue Dans le plus frais des vallons, Et le zëphir sur sa joue Fait flotter ses cheveux blonds.

Il vole, il suit hors d'haleine, Frappant l'echo de sa voix, L'agneau qui fuit dans la plaine , L'oiseau qui fuit vers les bois.

Sa main délicate et tendre Sur le calice des fleurs, Court légère pour j prendre L'insecte aux vives couleurs.

Soudain à l'ombre d'un arbre, Se dresse devant ses pas Une madone de marbre Tenant son fils entre ses bras.

L'enfant avec complaisance Sourit au petit Jésus, Et sa naïve innocence Lui dit ces mots ingénus :

Ami, viens dans ces prairies.

Jouer, courir avec moi; Vois-tu ces fleurs si jolies?

Je les cueillerai pour toi.

Entends-tu cette mésange, A l'ombre de ce buisson, De sa petite voix d'ange Gazouiller une cbanson.

Il dit, et la sainte image A sa voix ne re'pond pas, Et bientôt l'enfant volage Seul a repris ses ébats.

La nuit vient, la nuit si douce Pour les êtres innocents, Oiseaux pour vos nids de mousse, Pour vos nids de plume, enfants'

A genoux, de sa prière Il offre à Dieu l'encens pur.

Puis, il ferme sa paupière Sur ses tendres yeux d'azur.

Il dort, on voit un sourire Sur ses lèvres voltiger.

Comme au soufiQe du zéphyre Se berce un oiseau léger.

Quel beau rêve le caresse ?

Tirant son rideau soyeux.

Une image enchanteresse Vient apparaître à ses yeux.

( 25< ) C'est un enfant de son âge.

Mais si brillant, si vermeil, Que l'éclat de son visage.

Ferait pâlir le soleil.

Il sVpproche, et comme Taube Qui s'élève à l'horizon.

L'or ondoyant de sa robe Trace un lumineux sillon.

Sur l'innocent qui sommeille

Il se penche gracieux,

Et murmure à son oreille

Du doigt lui montrant les cieux :

« Bans tes jeux sur la prairie.

Tu m'appelais près de toi ; A mon tour je te convie, Jeune ami, viens avec moi.

Je suis Jésus ; ma prairie.

Enfant, c'est le paradis !

La voix expire.... le rêve S'évapore; mais, hélas!

En vain l'aurore se lève.

L'enfant ne s'éveille pas.

Quelle émotion transpire dans celte légende gracieuse ; quelle douce harmonie ; quel calme angélique dans toutes ces strophes, et nous n'avons pas reproduit la description d'un paradis d'un idéal suave, une description à convertir^ si de douces sensations pouvaient encore faire battre leurs cœurs doublés de bronze , les chantres des helminthes et des herbes qui, selon eux, font revivre tout l'homme quand son corps a succombé ! Ingénieux Orphées qui changent le Tout-Puissant en Tout-Vivant, et devant le Tout-Vivant, ils rencontrent vraiment une poésie singulière !

S'epurant les uns par les autres, Ainsi les Règnes engrenés Raffinent leurs sucs destine's A revivifier les nôtres.

On voit ces raffinages dans les Dogmes nouveaux , livre au sujet duquel les coryphées de la matière ont battu des mains ; — Passons.

Et revenant à la poésie de Paul Reynier, permettez-nous , félibres , de vous faire observer que pendant qu'on est livré au charme de ce rhythme, il ne s'élève aucun cri-cri de grillon dont le bruit importun détourne la pensée.

Pauvre Reynier 1 la mort , comme l'a dit avec raison ton biographe M. Tabbé Bayle, en posant

(253 ) son doigt sur ton front, ton front dans lequel il y avait quelque chose, la mort priva la France d'un poète et ton pays natal d'une belle couronne !

Encore quelques noms de poètes provinciaux : ' tous ou à peu près tous ont le me'rite immense de ne se point laisser influencer par les funestes exemples qui leur tiennent du grand centre. Ils ne sont point séduits par le charme des cordes tendues devant leurs yeux avec une raideur correcte et où certaines poésies funambulesques font dandiner leurs bémislicbes. Loin de là , sïls loucliaient à celte corde, se serait afin de s'en servir pour fustiger les mœurs et les tî^avers du siècle. C'est là ce qu'a fait avec bonheur 31. Hippolyle Minier de Bordeaux Et combien d'autres comme lui ont agité avec succès le fouet de la satire ; il suffit de nommer M. Iver, dont la fine raillerie a pris le titre de Fantaisies poétiques ; et M. Baslide, et M. Pourrai. Dans cette même voie nous rencontrons M. Paul Saint-Olive stygmalisant avec vigueur le culte du Veau d'or, ei M. Soulary dont les souiefs humouristiques ont eu la haute approbation du Cerbère des Débats. A côté de ceux-ci il faut placer les fabulistes^ et ce genre qui semble abandonné à Paris, trouve dans la province des poètes qui savent l'utiliser pour donner d'excellentes leçons et des moralités pleines d'à-propos ^ et notez qu'aucun d'eux ne s'avise de penser que Lafontaine est dé-

( 254 ) trôné par leurs jolis recueils. MM. Villefranche , Roussel^ Delélant, Longuecand, M. labbé Yeyrenc, etc. sont parmi les noms des fabulistes, ceux que nous citons de préférence , parce que leurs œuvres nous sont mieux connues.

Parmi les poètes qui n'ont point adopté un genre spécial et qui vont partout où leur fantaisie les conduit , nous avons remarqué , parmi bien d'autres , les noms de MM. de Chaumont , Fiterre , Blanchot de Brenas^ Savoyardi, Joseph Bœuf, Louis Audiat, Chastan , J. de Gères, I.-A. Massé, A Paban , Valéry et Auguste Lestourgie , dont la main a cueilli cette année un œillet à Toulouse. Le recueil de poésies de M. Lestourgie, intitulé : Près du clocher, renferme des pièces fort jolies , mais nous citerons de préférence de lui un petit portrait dans la manière de Greuze, que nuus a\ons pu voir dans la France littéraire :

Salut, maître Jean, tu fis donc fortune , Eh ! te voilà rais comme nos bourgeois ? Oh le bel habit ! — J'ai ma veste brune Epaisse et velue ainsi qu'autrefois ! —

Tu partis un jour, malgré la famille , Ah! je m'en souviens ! mais nous vieillissons, Et plus d'une alors était jeune fille, Qui ne chante plus de tendres chansons.

Tu voyais pleurer ton père et la mère.... Le chien du logis grognait à tes pieds.... Et le vieux pasteur, d'une voix sévère, Te disait : enfant ! vous nous oubliez.

Mais pour un peu d*or. . ou beaucoup — qu'importe? Ton coeur resta sourd à toutes ces voix ; Tu pris ton bâton, tu franchis la porte, -Moi, je suis reste, plus sage je crois.

Mon chaume est là-bas, auprès des grands chênes; Ma vigne fleurit tous les vents d'été, Et Jeanne pour moi met aux coupes pleines Avec le bon vin sa franche gaieté.

Mon père est bien vieux, mais il sait encore Tracer sans trembler un large sillon.

Ma mère en filant^ sourit dès l'aurore Aux marmots blottis dans son cotillon.

Parfois, il est vrai, nous avons nos peines ; La grêle, un matin, perdit nos moissons. Mais Dieu vient en aide aux âmes sereines, Et tous sans remords nous le bénissons.

Et toi, maître Jean, sous ta mine fière, Es-tu plus heureux, tout riche et puissant; Ta mère est là-bas dans le cimetière, Et ton père est mort en te maudissant!

Voilà de la poésie rustique^ un chant rempli d'enseignements ; son allure simple n'a rien , ce nous semble , qui ne fût point à la hauteur de rintelligence du peuple provençal^ même relativement aux mots qui seraient compris certainement, à part dans quelques coins où la poésie des félibres n'a probablement pas plus d'accès ; donnée en langue française, cette leçon peut partout être mise à profit.

Yeut-on d'autres exemples de poésie prenant ses éléments dans les domaines populaires ? C'est à La Moisson de M. Achille Millien que nous empruntons ce portrait d'un Silène villageois.

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