MICHEL
Il a, je gagerais, vidé son escarcelle! Son rire est aviné', son neil est larmoyant, II voudrait afiPermir son genou qui chancelle... Tous les enfants du bourg l'escortent en criant.
Il marche à petits pas^ fait des haltes fréquentes, Pour sonder le terrain de son bâton d'aubier: Bat les raurs, s'interpelle en phrases éloquentes, Et^ parmi les canards, s'en va droit au bourbier.
IJn rire frénétique éclate à son passage ;
Chacun à la rumeur autrefois accourait :
« Quoi donc? le loup ?.. le feu... serait-il au village?..
Ce n'était que Michel sortant du cabaret.
Sa ménagère a pris, en femme de courage, Son parti d'un malheur dont chacun s'entretient Et loin de s'alarmer sottement du tapage, Elle dit à coup sûr : « c'est mon homme qui vient. >;
Ah .' qu'il raisonne bien quand il vide le verre! « A quoi bon de l'argent pour l'enfouir en terre Comme le vieux Simon... je ne suis pas si fou ! »
Et le clairet pétille, et sa mine s'allume?
Et s'il part, croyez bien que, suivant sa coutume,
Son gousset dégarni ne contient plus un sou.
Un beau jour que j'étais en veine de morale, Je le préchai longtemps d'une voix magistrale; Mais sans mon bote, hélas l comme j'avais compté !
Lui, se tournant d'un air de gravité comique, Sans mot dire, leva son grand chapeau rustique, ■Prit son verre à la main et.... but à ma santé.
Il y a dans le grotesque de ce crayon une réserve qui n'empêche point qu'il ne soit véritablement trés-plaisant ; on sent que l'auteur a -dessiné son homme d'après nature , mais qu'il a su éviter les détails répugnants. Nous eussions pu choisir bien d'autres petits tableaux de ce genre dans l'œu- Tre de M. Millien, notamment Jean-le-fier, l'Iiom-
{ 258 ) me heureux, charmante pièce qui semble se rapprocher par la simpliché de Texpression et par le rhylhme de la jolie chanson de Pierre Dupont, les Bœufs , que tout le -monde sait par cœur et qui peut être considérée aussi comme un type d'excellente poésie populaire.
M. Lestourgie se rapproche par sa manière du groupe qui se rattache à M. Thaïes Bernard, le fondateur de la Revue de la province. Cet écrivain , en créant ce journal^ s'est donné la mission de répandre le goût d'une poésie populaire empruntant anx littératures du dehors un caractère plus naïf et plus large à la fois, un vol plus hardi. Cest là précisément ce qu'il faudrait que fissent nos félibres ; infuser la verve^ la gaieté^ l'entrain^ le caractère propre du provençal dans la poésie française, tout son d'airain mis de côté, serait^ je crois, une chose possible, un essai à tenter !
La poésie que propage M. Thaïes Bernard a en outre les plus grandes affinités avec la synthèse de 31. deLaprade. C'est à la nature que ce poète a demandé des inspirations, et la nature s'est montrée à lui belle, sévère et grandiose, dégagée de la sensiblerie ridicule des matérialistes du dix-huitième siècle. Il en est de même de la muse de M. Thaïes Bernard; elle cherche à retremper ses croyances à Taspect des splendeurs magnifiques de Dieu. Devant un buisson , cette muse u'a pas besoin
^u 'il s'enflamme pour reconnaître le Créateur. Dans te buisson il y a un nid et un oiseau y chante , Dieu, le Dieu des Chrétiens, factorem cœli et terrœ, est salué par le doux gazouillement et la muse répète le chant de l'oiseau ! Cet amour de la nature n'a rien de commun avec les Dogmes nouveaux dont M. Nus s'est fait le barde incompréhensible : il se met au-dessus du diapason qu'avait pris M. Pontavice deHeussey, dont les Etudes et les aspirations semblent prendre pour but ce matérialisme si peu engageant quand on lit ce qu'il inspire î
—Prendre un ton moins guindé, tout en se gardant des creux à fumier qu'on peut trouver par la campagne ; se mettre à la portée des intelligences pour y faire pénétrer de sublimes vérités : quitter le trépied pour un banc de gazon ; chercher à voir l'échelle tie Jacob qui conduit vers les cieux dans un rêve abrité par l'ombrage d'un chêne ^ voilà ce que veut la muse gracieuse qui se présente en tenant à la main de belles guirlandes qu'ont tressées l'auteur des Mélodies pastorales , M. Adolphe Paban, 31. Achille Millien, le poète des Moissons , Mlle Zoé Fleurentin et Mlle Mélanie Bourotle qui a écouté ce que disent les Bois , et qui s'en est fait l'Echo.
Je pense qu'on lira avec plaisir la manière dont Mlle Mélanie Bourotte a chanté la Creuse , son pays que le rêveur se prend à aimer quand de tels v€rs le lui font entrevoir :
je sais une oasis chastement couronnée De silence et de paix, de parfums et de fleurs ; Vestale au vert manteau, discrètement ornée D'un voile de forets aux sombres profondeurs. Des rochers de granit lui font une ceinture, Et la Creuse, y traçant un liquide sillon , Bouillonne frémissante, ou mugit ou murmure Et lui lègue en fuyant son nom .
Que le soleil superbe, à de plus riches plaines, Jette des flots brûlants de lumière et de feu ; Moi, j'aime mieux ta brise aux suaves haleines, Et la molle clarté que verse ton ciel bleu. J'aime, 6 Creuse, doux nid, ta verdure éternelle Et tes humbles hameaux perdus au fond des bois; J'aime tes toits de chaume et la pauvre chapelle Dont la parure est une croix.
De tes nobles castels j'aime les restes sombres, Vestiges éloquents d'un passé glorieux, Je crois les voir peuplés de gigantesques ombres . J'y crois entendre eucor les accents de tes preux L'oriflamme a fait place à la verte guirlande Qui serpente enlaçant les débris de la tour ; Mais les vieux murs noircis ont gardé leur légende, Terrible et douce tour à tour.
Entre ces jeunes fils, orgueil de nos vallées, Souvent près des donjons un chàtaiguer géant, Séculaire témoin des gloires écoulées, Défie encor la foudre et les fureurs du vent. Il est resté debout, mutilé par le glaive Du temps qui d'heure en heure a miné ses flancs creux, Et le suprême effort de la mourante sève L'orne d'un rejet vigoureux.
Qu'il est vivant encor dans sa lente agonie.'.... L'oiseau suspend son nid à ses rameaux brisés : L'écureuil grimpe eu haut, i'abeille lui confie Ses blon -s rajons de miel au sein des fleurs puisés. Parfois le blanc profil d'une madone sainte Se dessine abrité par Tombre du vieux tronc. Et le pâtre à genoux, lorsque l'angélus tinte» Devant elle incline le front.
A celte heure où la nuit déroule sou long voile. Où s'affaiblit au loin le chant du travailleur, Quelle est calme aux reflets de la première étoile, Celte Creuse, foyer d'un tranquille bonheur î Les hameaux endormis, gardés par la prière. Arrêtent les regards du Seigneur attendri, Car dans les simples cœurs, brille la foi première. Et l'innocence en est l'abri.
Vous penseurs fatigues de sonder les abîmes, Découragés lulteurs dans l'aièue vaincue,
( 2fâ )
Sceptiques désole's, poètes, fous sublimes, Vous tous au cœur saignant, vous qui n'espérez plus.^ Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines ; Dans le calme et la foi venez vous recueillir ; La nature a des chants pour endormir vos peines. Des dictâmes pour les guérir.
Quel frais paysage et quel enseignement encore î Comme on se sent attiré, entraîné par l'enthousiasme du poète ; sous quel prisme enchanteur nous apercevons de loin les rives du fleuve qu'il aime !
Encore une peinture admirablement réussie, un de ces paysages que l'on voit aussi bien quand le poêle les décrit , que si un habile pinceau les avait reproduits sur la toile. Cette peinture est de la main de M. Achille Millien :