LA RENTRÉE DES FOINS
Du milieu des prés tondus jusqu'à terre, Les bœufs attelés viennent à pas lents,
Et les charriots, grinçant sur la pierre, Portent au fénil les foins odorants.
De la fauchaison voilà donc le terme ; Bientôt l'on mettra la faucille aux blés,
Et tous les faneurs, ce soir, à la ferme^ Pour le grand festin seront atublés.
— .« Déjà le couchant rougit le nuag-e ; Sortons prompteinent du sentier ombreux.
Mais un ancien veut que suivant l'usage, Chacun jusqu'au toit escorte les bœufs .
— «Que les fiers garçons conduisent les filles, Et que le bouvier assis sur le foin,
« Orne son chapeau de jaunes jonquilles Et commence un air qui resonne au loin ;
« Toi de rameaux verts recouvre la tête Des bœufs accouples qui vont ruminant.
« Où sont les rubans gardes pour la fête ? Qu'on me les apporte ici maintenant.
" Donnez-moi des fleurs l A toi Madeleine, Voici des rubans, forme les bouquets,
« Et pare à ton goût les bonnets de laine, Les vestes de toile et les fins corsets.
« A ton tour, l'ami, prends ta cornemuse, Souffle à pleins poumons, va devant les bœufs :
" Il faut que chacun aujourd'hui s'amuse, Et comme à la noce allez deux à deux î ;>
Il dit, ils s'en vont, longeant la prairie. Riant et chantant un vieil air d'amour ;
Le merle railleur est de la partie
Et tous les oiseaux chantent à leur tour
( 264 ) Non, félibres ! il n'est pas nécessaire qu'une odeur d^ail ou de cachât odorant parfume une strophe pour que celte strophe arrête l'étranger ; cette forte senteur peut même déplaire, et nous croyons de plus qu'un soleil superbe jetant des flots brûlants de lumière et de feu , représenterait mieux à cet étranger le beau soleil de la Provence que des escandihado et des échappées ardentes de soleil grand ou petit.
Par la Moisson de M. Millien , comme par les Echos des bois, en voit à quelle hauteur peut monter une muse sans prendre pour point d'appui , en élançant son vol , les dalles de TAcadémie ou Tasphalte des boulevards. Sans la voir revêtue de robes particulières, on s'aperçoit qu'elle peut atteindre la tailles de ses sœurs parisiennes : « Si l'art est à Paris, a dit la moralité de l'une des fables de M. "Veyrenc, la nature est dans la province. »
Or^ la nature qui garde éternellement un reflet de la grandeur du Créateur ; les traditions populaires ; les chroniques glorieuses , et laquelle de nos cités n'en a point? les sentiments que nos pères nous ont transmis et qu'il est urgent , plus que jamais urgent, de remettre au grand jour, que de mines remplies de splendides trésors oii à pleines mains le poète peut puiser en province , sans être retenu par des barrières prosaïques !
Paris peut empiler ses pierres sculptées l'une sur
( 265 ) l'autre, ces pierres fraichement sorties des mains des maçons, ne parlent point au cœur ; pour faire place aux nouveaux hôtels de cartons, on démolit^ on transpose, on défigure les ^ieux monuments^ et nous, nous aimons à garder devant nos yeux , nous conservons intacts, nous respectons ce qu'avaient vu nos pères, ce qu'ils ont édifié.
Aussi, nous pouvons nous souvenir, car les témoins de nos gloires antiques nous sont toujours présents^ et les hautes arcades de l'amphithéâtre d'Arles nous rappellent, par exemple, que des milliers de citoyens y saluaient la présence d'un Constantin , tandis qu'une boue fétide exhalait encore des miasmes malsains dans d'autres parages !
Des ombres funestes ont recouvert pour nous un passé magnifique , mais de ces ombres la lumière peut jaillir de nouveau : ne nous replongeons pas volontairement dans le sein de ténèbres quelconques.
Tôt ou tard, redoutons-le, la raillerie nous rejetterait comme un reproche ces idiomes qu'en vain nous voudrions ressusciter : il nest plus temps !
Ab ira Leonis ! — Potius mort quàm fœdari ! répondez-vous, nobles devises d'un bout à l'autre de la France ! Que partout des retranchements sérieux soient dressés contre les débordements de l'immoralité et du mauvais goût ! Etendons un bouclier qui nous préserve des doctrines infâmes des
Strauss français, des déjections infectes que vomissenl les romanciers inspirés par un réalisme mal compris !
Et pour nous raffermir au milieu de la lutte, prêtons l'oreille aux paroles magnifiques que nous fait entendre Tun des nôtres. M. Hyppolite Minier a lu au Congrès scientifique de France , réuni à Bordeaux (séance du 17 septembre 1861 ), une pièce de vers, l'Art et la Foi, qui se termine ainsi .
A la nuit succède la lumière ;
L'esprit règne à son tour où régnait la matière : L'amour des hommes change, et tout change avec lui. Comme leurs jours de foi, d'héroïque vaillance. Les siècles ont aussi leurs jours de défaillance ; Jours de doute où le ciel n'est plus qu'un rideau bleu Où, parce qu'on le nie^ on croit détrôner Dieu ; Jours de deuil, où l'honneur au rigide langage Est un hôte importun dont l'homme se dégage ; Où les plus effrontés ont le succès pour eux,
Où tout bandit est saint, pourvu qu'il soit heureux ! Jours d'avilissement, où promise à Tacite, Aux genoux de Néron Rome se précipite,
Se vautrant dîins sa honte et s'écria nt : « César!
« Mets le pied sur mon cou pour monter à ton char;
« Sois empereur, sois Dieu, fais parler les oracles ;
« A toi le monde, à moi du pain et des spectacles. »
' — Oh ! pendant ces jours-là, quand la digue se rompt,
Quaud le vice entre à flots dans les cœurs qu'il cor-
[rorapt,
( 2CT ) L'art qui vit d'amour pur, de chauds enthousiasmes. Du bourbier social respire les miasmes ; ]1 pâlit, il chancelle, il tombe. ... on le croit mort ; Erreur ! Que la foi brille, et, dans un saint transport, Soudain l'Art se redresse, ardent et plein de sève ; Plus bas il est tombe, plus haut il se relève.... Il suffit d'un éclair sur le monde jeté Par le Verbe céleste ou par la Liberté.