‹ Des Troubadours aux félibresChapitre 14 sur 57 · INVERSION · texte numérisé non relu

INVERSION

Ce qu'un autre aurait mis en guise de préface.

Pour oser publier celte étude , qui n'a d'autre mérite que d'avoir été faite avec conscience et bonne foi ; pour prendre de la sorte l'allure d'un donneur de conseils littéraires, que sommes-nous?

Un lettré , — ce serait une folle ambition. M. Sainte-Beuve, en classant Chateaubriand dans cette catégorie^ a rendu ce rang difficile à aborder ; puis franchement si nous avions une pareille prétention, rinsuffisance de notre plume en aurait bientôt fait justice.

Un rimeur atteint de jalousie ? — Quand nous voyons de mauvais vers nous nous disons en nousmême qu'il pourrait par malheur nous arriver d'en faire d'aussi méchants , et nous reconnaissons que s'il nous prenait fantaisie de publier des hémistichesi de notre façon, ils pourraient être faux.

Un ennemi des félibres ? — Nous nen connaissons personnellement qu'un seul ; celui - là c'est Roumanille. Nous serons toujours heureux quand l'occasion se présentera pour nous de lui serrer la main, en esquichant bien fort.

Que sommes - nous donc ? — Tout purement et simplement un bibliophile, un homme à qui ses loisirs permettent délire. Ursule, Fanny, les Quatre Saisons; certaines critiques de M. Sainte-Beuve^ malheur plus grand que celui d'Henriette Gérard ; Boisd'hiver, les Fleurs du Mal, et d'autres tristes livres ont eu tout récemment le pouvoir de nous faire sortir de notre farniente campagnard. Bien qu'elles n'aient guèi'e plus de magie enchanteresse que le Merlin de M. Quinet^ ces œuvres nous ayant transformé en redresseur de torts qui brandit une faible plume , nous sommes entré en campagne contre les moulins à phrases : ils sont si agaçants !

Avec le parti pris d'exposer notre prose aux sifflets dont nous usions nous-même; au coin du feu^ comme certain philosophe du siècle , nous avons écrit nos appréciations particulières ; puis^ devenant plus hardi , nous avons laissé ces appréciations sortir de notre cabinet pour aller concourir à la tâche entreprise par un journal de la province .. la lutte contre le mal.

—Critique d'occasion, vous le voyez^ et de fraîche date. Or, dans les sentiers capricieux où nos lectures nous conduisaient , nous a\ons rencontré la muse méridionale, sémillante, en robe neuve et chamarrée de diverses nuances, cueillant des fleurs charmantes, mais s'amusant en même temps aies cacher dans un tablier d étoffe rude; il nous est venu à Tidée qu'il était fâcheux que cette jolie moisson ne fût pas distribuée à tous par la main de cette muse !

En recherchant les traces des ^ieux Troubadours . en mettant du fard à ses joues, en chantant des élégies dans un langage beau peut-être , mais ténébreux à coup sûr, en adaptant à ce langage des traductions qui ont un danger , celui de propager des locutions mauvaises, cette muse que nous aimonS;, nous semble s'égarer^ nous croyons pouvoir le dire avec franchise, au risque de déplaire... Nous pensons qu'il ne doit point y avoir de milieu entre écrire en provençal, tel qu'on le parle, pour n'être compris que par quelques-uns, ou écrire eu français pour être compris de tous ; telle est la pensée qui a dicté notre livre

Nous ne savons si ailleurs on a vu clair dans les cj^uvres des félibres, mais voici ce que nous avons lu dans une brochure récemment publiée à Marseille par M. M. Bernardy, à propos des épita-

( 274 ) Me.deBelIotetdes obscurités donhoeraphe adon^ tees pari école avignonaise : « Ils veulent renieltn* « en honneur l'ancien idiome des Troubadours, et « Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils précipitent' ^a « décadence et sa ruine. »

— Pour nous, qu"il nous soit permis d'appuver notre faiblesse sur le buste vénéré d'un bienfaiteur de la Provence !

J.-B.-3Iarie-Piquet deMéjanes légua, pour être placée à Aix, une bibliothèque de plus de quatre- Mngt mille volumes, une bibliothèque à faire envie à de grandes capitales.

M. Rouard, un savant, a publié sur cette bibliothèque et son donateur une livre très remarquable ; dans ce livre, nous avons lu cette phrase : « Quant aux monuments de la langue romane, « on sera surpris que la bibliothèque dL\ix ne t possède presque rien des œuvres des Troubadours, « si ce n'est deux pièces remarquables à la suite « du Martyrologe d'Adon. »

—Un homme aux pensées généreuses, un érudit recommandable , en réunissant les principaux travaux de l'esprit humain , chefs-d'œuvre ou non, mais surtout les chefs-d'œuvres, n'y avait point compris les Troubadours ?

A un point de vue, il avait eu tort peut-être ; il aurait pu ne pas négliger des gloires de notre

( 272 ] pays ; mais naurait-il point sagement pressenti , en faisant cette omission , le danger qui pouvait résulter cVun engouement irréfléchi pour un idiome n'ayant jamais eu de règle fixe , n'ayant jamais produit de modèles classiques ?

Il redoutait peut-être l'usage liltéraii'e de ces dialectes pour certains poètes qui ne sa^ent les employer qu'à des trivialités.

Peut-être avait-il au sujet de cet idiome la même opinion que M. Anibert^ son compatriote et son contemporain, qui s'exprimait ainsi dans ses Mémoires historiques sur Vancienne République d' Arles ^d. propos du dialecte de son pays : « Ceux qui continueront l'histoire d'Arles, pourront sui\ re de siècle en siècle les variations de notre langage. Il en a moins souffert que le français dans le même espace de temps. Celui-ci^ devenu la seule langue de la cour, épuré par des oreilles délicates et manié par des écrivains habiles , a dû acquérir une perfection à laquelle no pou\ait atteindre un patois abandonné au peuple. Le langage d'Arles est pourtant celui qui s'est le plus ressenti du progrès du français , dont il se rapproche de jour en jour. »

On peut donc, me suis - je dit , rester excellent Provençal (M. de Méjanes en a donné des preuves), même en n'ayant pas l'intelligence complète 4u langage des anciens Troubadours : à plus forte

raison doit-on peu redouter d'être accuse' de n'aimer point son pays^ parce qu'on n'apprécie pas les poésies des Troubaïres contemporains à la valeur que d'autres peuvent leur donner, et parce qu'on dit tout haut les dangers que l'on voit dans la mise en activité d'une littérature trop vieille et trop neuve à la fois.

Le portrait de M. de Méjanes sous nos yeux pendant notre travail, semblait nous encourager.... et ia plume marchait^ une plume provençale.

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