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Pour nous, les chicanes que nous faisons à l'auteur de Miréio ne s'adressent point à son talent incontestable, pas plus à la forme de son poème , qu'aux détails quil a choisis pour les reproduire ; nos chicanes n"ùnl pour objet que le système adopté d'un rajeunissement de langage et parlant dobscurilé prémédilée.
Probablement en restant sur ce terrain, en n'approuvant point un système qui selon nous amoindrit la valeur du poème^ on nous trou\era trop rigide encore. Si nous posons seulement le bout du doigt sur l'arche sainte vénérée par tous les fclibres nous serons peut-être exposé à être rangé parmi « les provinciaux infectés de parisianisme , u stupides échos de la badauderie parisienne qui « s'égaie lourdement aux dépens de la Cannébière.» Nous avons assez sou^ent manifesté notre ^i^e irrévérence à l'endroit de certains fétiches, de\ant qui d"autres sont habitués à incliner leur front , pour ne point redouter un blâme qui tomberait de luimême, car il porterait à faux.
Nous avons dit qu'écrire en roman nous semblait offrir des inconvénients ; ces inconvénients nous paraissent encore plus démontrés par les traductions que les auteurs ont pris soin de donner de leurs œuvres. Dans un rapide et court examen , nous verrons si dans Miréio et chez M. Aubanel , le génie de la langue provençale n'expose point les
( H-l ) strophes les plus belles à des chutes pénibles. Il sera facile d'autre part d'indiquer combien peu la langue française^ si insuffisante qu'on la proclame, aurait à s'enrichir à de certains contacts. Une coquille aux ^ives nuances et que la ^ie fait mouvoir, n'a rien à gagner à la juxta- position d'un fossile couvert d'un limon desséché.
M. Béiiédit, dans la préface de son joyeux Chichois , parlait ainsi de Gros : « A mon avis , la « seule chose qui manquait au poêle méridional par « excellence, c'était l'énergie franche et parfois « brutale qui, avec l'esprit comique, constituent le « fond de notre langue, comme aurait dit Figaro.»
C'est précisément cette énergie prenant , je ne dis pas souvent;, mais plutôt très-souvent, des formes trop brusques, qu'on peut être médiocrement enthousiasmé de voir envahir notre langue française. Or, la muse de M. Mistral^ pas plus que celle de M. Aubanel, n'a pu se préserver de quelquesuns de ces jurons qui accentuent si fortement les dialectes du Midi, même en littérature.
Le tonnerre (^fror?^ éclate (pe^o; dans ces modulations acerbes avec des ^ariations infinies : Otron de Ver! — Tron de bon goï ! — Tro7i de Dieu ! — Lou tron de Dieu te cure I — Malavalisco ! — Noum de sort ! — Malédiciéure, ? — Sarnipabiéune ! etc. etc.
Sarnipabiéune nous a plu ; ccst épique. Ajax
( 442 ) T,e l'a pas employé en maugréant contre ses dieux, c'est, neuf îAtissi la crilique paii.-ienne s'est empressée de rendre justice à sarnipabiéune ; elle a proclamé que « le clialnmeau i)astoral axait rendu « aux lèvres du Troubadour des sons ciairainmer- « veilleux (38) / » Nous qui savons que nos raffi et nos charreîiers lancent cent fuis par jour des sons d'airain pareils, sans recourir à aucun chalumeau, nous sommes infiniment moins émerveillés de les relrou^er produits dans Miréio..\\?> nous choqueraient moins , nous de\ons lajouler , si les poèmes émaillés de ces gros mots bruyants , n'élevaient pas leurs strophes jusques dans les hauteurs les plus éthérées.
Le succès de ces sons d'airain nous fait songer à raccueil pileux qui fut fait aux sons de même nature que ce pau\re M. Caiissidière fil entendre wn beau jour, du haut d'une tribune: Cicéron-sacrebleu se mil a jurer en français et on le siiïla.
Si des mots fidgurants nous passons aux mignardises, nous dirons que notre délicatesse pousse Tabsurdilé jusqu'à trouver d'un goût équivoque des petites privautés et des espiègleries du genre dé celle-ci : « Craignes donne bén la coutigo ? — tu crains donc bien le chatouillement ? » Il en est de ceux-ci comme des jurons. Trop souxent nousa\ons vu pratiquer par des raffi pris de Ain et lutinant d'affreuses mariî ornes, celle médiocre plaisanterie,
pour en être enthousiasmé. Couleur locale, dira-ton ; mais paiMont. je le suppose, les Tircis \oluptueux se li\rcnl à de tels jeux de mains, et si! y a là de la couleur locale^ nous ne vo\ons point pour le peintre, nécessité d'en cliargerses pinceaux pour poser celle couleur discoidanle sur une belle toile.
Il ferait facile de muliiplier ces exemples pris dans Miréio , mais nous aimons mieux nous attiicher aux inconvénients du contac! du roman et du français , à cause de la faculîé nue ce cou! net peut donner à des locuiions \icieuses de se généraliser, Les mêmes arislarques qui ont laissé passer ces locutions \icieuses , émises sous prétexte d insuffisance , seraient cp.suite les premiers à sourire lorsqu'ils les retrouveraient da[is un éciit en français ou sur les lèvres d'un provençal débarqué à Paris.
Aussi, lorsqu'on a reproduit des fiagments delà traduction de M. Mistral, on a pris soin d'en corriger le texte.
Il est évident qu'en faisant de l'incorrection en traduisant , ranteur a préiendu démontrer victorieusement ce qu'il avait a\ancé; linsnifTisance delà langue française acluclle à rendre les beautés résultant de l'amalgame d'une foule de dialectes et de mots ressuscilés. Eh 1 mon Dieu ! la langue française n'est pas la seule qui soil insiifTisante pour traduire ces poèmes. Un liabilant du Midi, amateur
passionné de poésies pro\ençales, nous racontail que pour comprendre Miréio ( traduction à part ) , il avait eu recours à des amis de di\ers départements, sans pouvoir aboutir à complète réussite.
Sans doute dans ce cas les dictionnaires créés pour l'intelligence des Troubadours et du langage du Midi, devraient suffire, mais je dois a\ouer que pour mon compte> le secours que m'ont donné de gros vocabulaire est loin d'avoir été complet.
Et ce secours, fût -il efficace, la nécessité d'un lexique ne porte - t - elle préjudice à des lectures poétiques ? Lorsqu'on se trou\e sous le cbarme , comment ne pas maudire les fâcbeux qui arrêtant l'essor que la pensée a pris, vous ramènent à de prosaïques réalités. Il faut quitter le livre pour feuilleter un vocabulaire, et tandis que les exigences de Talphabel vous forcent à tourner bien des pages, une mot ridicule, une définition burlesque , vous précipitent du haut des nues où la poésie vous avait entraîné , d'un vol éle\é, on retombe à terre; et durant une recherche plus ou moins longue , l'enthousiasme qui vous avait saisi se trouve sou- \ent refroidi.
Il y a plus, même dans sa traduction française , M. Mistral a dû obliger plus d'un lecteur à se mettre en quête de renseignements ; tout le monde n'a pas dans sa têle une encvclopédie. Ainsi, nous avons remarqué lemplui de i/èrre pour castor;
( U5 ) aiguail pour rosée (sans doute afin de mieux traduire eigagno, rosée) ; lombric, colymbe, tolets , caboches, prames,sice landes, hippobosquo, etc.
Cette recherclie de science infusée dans la poésie^ n'a rien de gracieux. Lafontaine, après avoir décrit l'attelage suant, soufflant , étant rendu, ne s'est point avisé de nous diie :
VhippoôoscjLie sur\\f-ni el des chevaux s'approrlie, P)Cter)(l les {minier de sou Loui ù'onne/ncnL
Or, la mouche qui piquait les chevaux du coche de Lafontaine, était certainement de la même espèce que celle qui exerce son aiguillon sur les malu des coursiers provençaux.
Evidemment les inversions outrées , les mots à contre-sens , les locutions patoises francisées dont cette traduction fourmille, sont écrits de parti pris; c'est là surtout ce qui les rend blâmables. L ïnversion n'est pas plus d'une nécessité absolue en provençal qu'en français : les bœufs s'attèlent devant la charrue chez nous comme ailleurs, et si l'on citait les écrevisses qui habitent les sources de Vauclnse , chacun sait que les savants ont affirmé que çqs crustacés ne marchent à reculon que par fantaisie.
En fait d'inversions, en voici et des plus pittoresques : « Beau temps aura sa barqve et son « étoile et de ses arbres les pousses auront du
( U6 ; ^ fruit à corbeillées et mon âme croyante aura « les biens éternels. y>
— « Là, Mireille , à moitié cueillie , laissa « aller sa branche. »
Et combien d'au Ires phrases bizarrement contournef s on pourrait montrer encore !
Nous donnerons maintenant quelques échantillons des changements opérés par la critique dans la reproduction de morceaux du poème :
M. Mistral : « Vos têtes éveillées comme les ft feuilles du myrthe. »
M. Ratisbonne : « Vos têtes sont dégagées com- « me les feuilles du myrthe. »
M. Mistral : « Avé lou peu, \ous avez le fil. » M. Ratisbonne : a Vous avez le fion. » — Fiéu, fil et fion, sont-ils plus poétiques les uns que les autres ; cela peut-il s'admettre dans un poème sérieux ?
M. 3Iistral : « Dans un pin , en grande animation, une volée de passereaux s'ébat. »
M. Ratisbonne a supprimé en grande animation, Jfui, si l'on entendait la lecture du poème, au lieu de le lire soi-niéme, semblerait s'appliquer au pin. M. Mistral ; « 0 Magali, si tu te fais l'oiseau de « l'air^ je me ferai, moi, le chasseur, je te chasserai. » — Je te poursuivrai, amis M. de Pontmartin.
M. Mistral : « Vai, calignaïre , courre , courre ; a Va, poursuivant, cours, cours. » — Va, soupi-
( 147 ( rant, a dit M. dePontmartin. Oo ca/îpnaïre signifie littéralement galant, amoureux, amant; poursuivant est un terme ^agne et qni ne rend pas du tout calignaïre.
Là où il y avait : se vos meprenéà la brassefto le censeur a supprimé cette image un peu trop libre. « Aux perdreaux, aux becs fins, si tu \iens tendre tes lacets^ » a été remplacé par : « aux oiseaux si tu Aiens tendi-e tes lacels : » et cette énumération de menus volatiles n'a\ail rien en effet de fort essentiel. Ailleurs , le vent marin est remplacé par le vent de la mer ; l'échappée ardente du grand soleil , par rayon ardent de soleil ; l'arbre des forêts est mis à la place de l'arbre des mornes, chacun sait en effet que morne est la qualification spéciale appartenant à certaines montagnes d'Amérique. En voulant établir une parenté entre les mourre et les mornes, et faire de la couleur locale, M. Mistral s'est trompé, un peintre ne doit pas surcharger sa palette de teintes fausses et outrées. Des petites montagnes isolées, élevées sur des pointes de terre en forme de cap, voilà ce qui porte le nom. de morne dans les Antilles. Nous ne connaissons point de ces sortes d'élévations dans les plaines de Provence, pas plus que sur nos côtes. Et au sujet de ces mornes , nous ferons en outre observer à M. Mistral que nous ne comprenons point la nécessité en peignant nos paysages, d'aller
( U8 ) si souvent à la recherche d'expiessioiis exotiques ; c'est ainsi qu'ailleurs il dit: « Dousbràu quand svr lis ermo — denx taureaux quand sur les Savanes. » Ermo, en provençal, probablement dérivé du grec Evry-o:, signifie désert, ferre inculte , landes, pâturages ; on a\ait donc à choisir sans nuire à l'effet , sans recourir aux sa^a^es d'Amérique ; hermes figure même dans certains vocabulaires français. Quand mêm.e ce mot aurait un peu vieilli^ on pouvait le prendre avec daulant moins de scrupule, qu'ail'.e'irs, dans ces traductions, nous avons aperçu ahaner, ores et bien d'autres vocables tombés en désuétude.
Ailleurs, 31. Mistral habille les saintes avec des mantilles : « Vé 11 blancoet bello mantiho — vois les blanches et belles manlilles. )^ Pas plus en Provence que dans le ciel on ne porte de mantilles ; car nous ne pensons pas que les bienheureux aient adopté les modes espagnoles.
Quant aux locutions fausses en roman comme en français, comme en toute langue qui \eut rester lucide ; quant aux expressions mauvaises qui du roman ont glissé dans la traduction, c'est par centaines qu'on pourrait en glaner :
— Tu pourrais manger des regardelles. — La cigogne fit un repas de ce genre chez compère le loup , sans se croire obligée d'employer ce mot baroque.
— Ma pauvre sœur, tu n'auras pas le blanc du poireau.
— Une main belle comme un jour de Pâques,
— 0 infortuné, tu bêlerais la mort et le pardon. Ceci est du progrès ; par ces bêlements les bergers de Florian sont déjà singulièrement dislancés ; mais lie désespérons de rien^ bientôt nous pourrons voir les Tityres brouter. A un autre endroit M. Mistral fait beugler son Corydon qu^il représente comme une tique se cramponnant à une robe. Aimable comparaison ! {( je me serais à leur robe craruponné tout beuglant, » Il passe par ces gargamèlo des notes bien étranges, car d'autres fois ils brament, ils savent imiter le cri de tous les animaux ; heureusement que faisant diversion, Miréio, « ce perdreau de fille, « a très-souvent de jolis sons de fauvette, des roulades perlées qui font oublier le? gutturales intonations qui nous choquent.
— Trayant la ramée pour effeuiller une branche ; — ses fixés paraissaient ^oir l'autre monde à travers le voile de chair. — Trêves , en français pour fantômes, comme s'il existait en Prc-vence des fantômes particuliers portant ce nom d'une manière spéciale. — Vn vol de filles pour une bande, une troupe de jeunes filles. — Le chaud dardait. — Lui immobile comme un songe-fêtes, etc. Arrêtons-nous, c'est peu en regard de toutes les excentricités de langue que nous pourrions ciler,
( <50 ) c'est as?ez pour venir à Tappui de nos assertions. N'est -il pas évident qne ces barbarisnaes ne peuvent enrichir la mémoire des lecteurs qu'aux dépens de la langLie française ?
En faisant violence à cette langue pour l'assujettir an roman, en imitant ce \ienx supplice qui consistait à lier un corps Ni\ant à un cadavre, ce cadavre fût-il rnù par une gahanisation habile, la traduction de M. Mistral n'est point toujours exacte ; ellecou\re souvent des bizarreries d'un manteau charitable: c'est une belle infidèle, en voulez-ous des preuves ?
E toujours emplana sur la vasto aigo sàa. Et toujours errants sur la plaine salëe.
Littéralement^ ce vers est en effet difficile à tiaduire, mais la faute n'en est point à la langue française: \° emplanar ne veut point dire errer, c'est un mot composé de en (in en latin, dans en français) , eiàe plana, plaine . on l'emploie pour les troupeaux quand on les met en plaine , quand on les laisse s'éparpiller dans la plaine ; 2° aigo sàu ne peut point être traduit autrement que eausel ; eau salée se dirait aigo salado , salado féminin de l'adjectif salât. Nous n'avons jamais entendu appliquer ce mot ù.'aigo - sàu qu'à un espèce de potage provençal composé d'eau et de
( <ot )
sel, avec addition de tranches de pain et de gousse.^ d'ail qui errent au-dessus du bouillon. Voici à preuve de ceci un vers de F. Chaillan, dans une pièce adressée à Bellot, et qui se lit dans les œuvres de ce dernier :
Taou crès faire émé esprit un goustous bouilhabaisso Que vous serve uno aigo saou.
Tel croit savoir faire avec esprit un savoureux bonilla- Qui vous sert de l'eau bouillie. [baisse
Eau bouillie est le mot que nous employons en français pour dire aigo sàu en ménage. Aigo sùu peut en outre être pris pour saumure, mais tout cela n'est pas la mer.
Entersn de si cuisso redo Eli estremavo la niouledo En de braîelo facho en sedo.
Ceci est ainsi traduit : « En même temps de ses « cuisses tendues, il enfermait les muscles dans des « caleçons de soie. » Cependant mouledam plulfjt tnouledas, car mouleda c'est rnie, mie de pain ; mouledas c'est en provençal le mollet, le gras, la partie molle et charnue delà jambe: mais comme il s'agissait d'un lutteur, on comprend que pour produire un plus grand effet on ait mis en français les muscles, bien que le roman cependant ne l'exprimât point : il en est résulté que, comme en fian-
(•152.) çais, il n'est pas ordinaire qu'on dise : enfermer des muscles dans des caleçons , il semble qu'il s'agit d'une expression énergique en romaii que le français n'a pas pu rendre.
Vtniése relarga rinfernàu gourgarèu.
Venait s'élargir l'infernal couloir,
~ Gourgarèiin'ex[)nme d'habitude quelauget d'un moulin ; couloir en pro\ençal, c'est courreire ou courredour.
En plourant soun sadou.
« En pleurant à chaudes larmes, » avez - vous traduit ; le sens littéral était pourtant : en pleurant son soiil.
— Un home enchtiscla est rendu par un homme pris de vin. Or, qui de nous ne sait qu'enchuscla ne se peut appliquer qu'à Tengourdissement produit chez les poissons par l'euphorbe ou tithymale^ chuscio , qui sert à empoisonner les ri\ières dans certaines pêciies.
— Mourre-hourdoun — à visage retourné -^ à figure contre terre — sans dessus dessous, est traduit par mordre la poussière ; ceci est en effet beaucoup plus homérique !
Vesë li caisse iniraculouso.
Je vois les chàssos miraculeusrs.
Caisso, c'est caisse, mais châsse, pas du lout.
Ma voix n'a plus que l'arpslo.
Ma voix est un epi égrené.
Littéralement , il semble qu'il faudrait : « ma voix n'a plus que Tarêie [ou la barbe) de Tépi.» Quelle métaphore !
« Djin ! djin 1 poum I poum ! qui frappe ainsi sur des chaudières fantastique? » Il y a dans les onomatopées qui commencent cette phrase , quelque chose de si charivarique, dun comique appartenant tellement aux saltimbanques , qu'on ne peut pas n'en être point choqué au milieu d'une scène terrible et d'une évocation m.agique. Si en français et dans un poëme sérieux, cela serait insupportable, pourquoi ce bruit serait - il toléré dans le roman, quand il veut lui aussi, s'élever ?
—Jafaret, que l'on traduit 'par le mot bruissement, rend ordinairement le bruit plaisant que font des commères qui jacassent au pas de leur parte ou au coin de la rue : on doit avoir formé avec le verbe jafar, plaisanter. « Vincent que lou plourun esquicho ; » mais ce mot esquicho s'allie très- mal avec le plourun ; il a quelque chose de bas et de tri\ial que nous ne pouvons exprimer. — ^'- lèu m'a
( 154 } près coume un catam, — à moi il m'a pris comme une épilepsie. » Pourquoi épilepsie ? catarri veut 0\?e catharre , pourquoi transformer un catharre en épilepsie, mais M. Purgon se fâchera si vous embrouillez de la sorte le nom de ses maladies. — Ma teste agarrxissido , — ma tête ébouriffée. — Agarrussis se dit d^m arbre et équivaut à rabougris. — Un aigre gardien, — Un gardien aigre.
— Le bois qui respire, quand on devait traduire lou vent que dins lou bos aleno par le vent qui dans le bois haleinait. — E Viro bouroulant si tripo, — et les entrailles bouleversées par la colère.—Vreuons ici mot par mot : iro, ou plutôt ira, signifie en \ieux languedocien colère ; bourroular, brouiller, brasser, remuer; tripo, boyaux ou tripes, il faudrait donc traduire ainsi: «la colèrebrouillant ou remuant ses boyaux, » pour ne pas employer le mot tripe qui serait cependant le vrai mot qui rend tripo. Nous avons cependant entrailhas pour entrailles en patois , mais le roman les dédaignant, s'est ailleurs servi de ventresco ! —
— Sept muscle, sept mâles , on ne nous dit pas en roman à quelle race appartiennent ces mâles , traduit par sept matous. — Riboto par orgie, tandis qu'il ne représente que le mot ribote du français, tandis qu'en patois nous avons orgia ou ourgia, comme le français a orgie. — Un voit de fho d'Arle en sello, eme lou sen que ié bacelo — Un
vol de filles d'Arles en selle, le sein fortementagité. Mais bacela exprime quelque chose de bien plus violent que rcaitalion que peut éprouver le sein (l'une femme ; bacelar , d'où déri\e é\i(lemment bacéou, soufflet ; bacelar c'est battre, frapper à coups redoublés, ballotter.
Emé furour bacello et rebacello.
Et avec fureur, elle frappe et refrappe.
Dites-vous à propos de la sorcière , puis encore dans Ja chanson maritime chantée par Ambroise :
Oh ! quenli bacèu I oh .' que chapladis ! Oh ! quels coups ! quel carnag^e .'
— Bacéla de l'aie di tavan . fouettés par TaDe des fantômes. — Quand la mar bacelo , quand la mer frappe se lisent en d'autres endroits. Appliqué au sein des jeunes filles ; ce verbe a une exagération fâcheuse. Dans cette langue que vous inaugurez, en réunissant ce que le temps a^ait di\isé, ce qui jamais a été réuni, en ne faisant qu'un idiome de tous les dialectes du Midi , vous arrivez par la force des choses à des bizarreries étranges. Un mol qui dans un endroit a un sens, est traduit ailleurs par toute autre chose. A un vers je lis ceci : « A soun entour li cat fasien lou roudelet , — autoiir d'elle les chats formaient le cercle. » A un autre
( <S6 ^er>, rondelet ^rend une toute autre signification que les dictionnaires provençaux n'autorisent pourtant point : « E mounle e'naussaran lou noble rondelet, — où ils exalteront le noble chœur 1 » — Roudeîet peut exprimer une assemblée , nous le savons, mais une assemblée ne chante pas toujours et peut n'être pas un chœur.
Et de ces mots à qui ont prête plusieurs significations diff'érentes, il y en a des quantités, et bien plus encore de ceux dont le sens se trouve détourné, remplacé par un autre : Labarido, gelée blanche d'après les dictionnaires, est traduit par bourbe; laupi, tas, pile de n'importe quoi , par bûcher ; arsi, 50 i/ par tribulations, etc. Comme c'est de Miréio que nous avons principalement extrait la plupart des locutions insolites que nous avons signalées, dans notre examen de linguistique, nous arrêterons ici la liste qui pourrait se prolonger indéfiniment de tous les mots qui ont été pour nous des aspérités qui nous ont rendue si difficile la lecture de ce poëme. E\idemment les méthodes qui permettent l'exhumation ou les rajustements de mots qui font croupas y grains, de croupadas ou groupadas ; sabatori ùe sabbat, qui traduisent entesis.tend, dirige pararre7e, qui nous donnent nineio pour troupeau de jeunes filles; cascareletto pour fantaisiste. Ces méthodes ont une élasticité charmante mais forcément elles font cndcNcr 1 OE-
( ^»7 ) dipe lecteur qui comprendrai aussi facilement le jrpgon m:i;iosviinbiqiie de l'orieiiialistp dan? Chichois :
Aroim arba slrim konik parteba Dick tar sod freck, eslrak arseba.
— Ces chicanes , que nous ne ferions point si M. Mistral ne les eût provoquées par ses hautaines assertions relatives au français, assertions appuyées par le roudelet des félibres ; ces minuties et ces défauts form.ent par leur ensemble une ombre qui rejette dans un clair -obscur désagréable le beau poëme de i!//réîo. Cela s'étend sur ce récit comme u.n brouillard fâcheux sur un frais paysage ; nous nous en plaignons, parce que nous désirerions que ces vues prises dans notre pays où les brouillards ont peu d'accès , pussent être appréciables pour tous les regards.
La réunion des éloges parisiens ne nous a point ébloui au point d'admirer sans restriction ;
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Pensâmes- nous ; peut-être ces panégyriques eussent été moins ^ifs,, le chœur laudatif aurait eu moins d'ensemble, si dégagée des imperfections imposées par un idiome sans règles fixes, fuyant ks vulgarités qui descendent jusqu'à faire crier : gros porc ! à des paysans hideux de réalisme . la muse
( 1o8 ) (le M. Mistral, forte et vigoureuse comme elle est, eut pu faire concurrence, et elle Teut faite sérieuse, à tous les chants qui exaltent la matière.
C'est notre intime con\iclion , en écrivant en français, en n'attachant plus la belle langue de Racine aux épaves d'un idiome naufragé depuis tant de siècles, un poêle provençal ne s'exposerait point aux hasards des retours.
Si les felibres , en effet , persistaient dans les systèmes adoptés pour leurs œuvres et pour leurs traductions ; si lun deux exagérait encore le maître, ce qui arrive presque toujours, ne pourrait-il pas se faire qu'un censeur malappris appliquât à ces doubles styles , nouveaux tous les deux en roman comme en français, ce passage de Chichois en police correctionnelle :
— L'interprète proNençal :
Je parle le français comme le provençal.
— Le président :
Mon opiDion est la vôtie ; Je vois que vous parlez aussi bien Tan qje Tautie.
MIOUGRANO ENTREDURERTE.
Tu que cerquès lou sourne, fier Aubanéuî Toi qui cherches le sombre, fier Aubanel !
MiRÉlO.
Parmi tous les félibres, M. Aubanel est celui qui à nos yeux a le plus de torts. C'est précisément parce que nous associons nos éloges à ceux qui ont été écrits sur son œuvre, que nous croyons pouvoir émettre cette accusation bizarre au premier abord. Oui , le sentiment lyrique éclate dans la Grenade entr'ouverte, mais plus nous reconnaissons la justesse et la valeur des opinions formulées dans ce sens, plus nous sentons s'enraciner en nous la pensée que mieux eut \alu pour la solidité de la répulation littéraire de M. Aubanel el pour la gloire de son pays que sa lyre eût résonné sur le mode français.
C'est alors qu'on eut pu lui dire en toute vérité : « Téodor Aubanèu ! es ièu que te lou, dise : te n'en siès avisa ? la Miougrano porto courouno. Coiirounado per la glori véiras Ièu teis cansoun (39) . » Ce qui ne perdrait rien à être exprimé en français , et à propos d'une œuvre française.
— Les fautes légères de l'œinre de M. Aubanel lienuent au langage qu'il a adopté ; la traduction se ressent et des défauts de ce langage et de ^en^ie de prouver l'insuffisance du français à le rendre : M. Aubanel a sui\i les errements de M. Mistral.
Il est une chose qui surtout, dès l'abord, ne nous parait pas être uneheiiieuse importation pour notre contrée. Pourquoi introduire des accents lamentables, des tons élègiaques étrangers dans notre pa}\s et que jamais nos dialectes n'avaient exprimés ? Les émotions sont vi\e? dans le Midi, les imaginalions ardente-;, mais le feu des pa-sions s;v trouve presque toujours aussi \ite éteint qii'alUimé ; le soleil y brille trop pour ne point a\oii- la puissance de dissiper par récTat de ses rayons (l'escandihado) ', « l'ombre des noires nuits et les sombres forêts de la douleur ! »
Le Pétrarque original et primitif^ nui j'cndant vingt-un ans modula ses chansons et ses soupirs pour la mère ^énérable de onze enfants , nous fit toujours l'efTet d une exception et d'une anomalie.
Pauvre Pétrarque ! ne le voilà-t-il pas expulsé des lieux où il ré^rnail par ses souvenirs : a Mai « veici lou pu béu : sabès que Voumbro de Pé- « trarco, despiei la mort de Lauro , trevavo e « gingoulavo de long di ribo de la Sorgo ? Eh ben! « 77i'an vougu dire que despiei qu'Aubanèu èro « espelif Pétrarco s'èro csvali d'Avignoun et de
« Vaucluso (40). » — Mais ^oici le plus beau : vous savez que l'ombre de Pétrarque, depuis la morl de r^anre hantait en se plaignant les rives de la Sorgue? Eh bien ! on a ^oulu me dire que depuis quWubanel était éclos ^ Pétrarque a\aiL fuid"A\ignon et Vancluse (41).
Si les plaintes du moderne Troubadour eussent pris une teinte générale et non localisée, elles eussent eu un ton plus vrai, et fort souvent des expressions étranges n'amèneraient point un sourire aux Jè\res du lecteur au moment même où une larme venait de perler à sa paupière.
La traduction de Miougrano, littérale dans une certaine mesure , sau\ant par des recherches de style les vulgarités du roman , laisse , plus encore que la traduction de Miréio , échapper des locutions vicieuses :
— Le long de la mer et des grandes vagues, j'ai couru comme un inconsolé, et par son nom, tout un jour, Je lai criée, — Comme un agneau mon cœur bêle (bée 1 faisait le bergier de maistre Pathelin). — Toi tu es brave comme un sou. — Vous. si heureuse^^dans \otre maison , être éprise d'un hôpital.— 0 mes yeux, mes grands yeux buveurs. dans son miroir regardez bien. — 0 beauté, pain des caresses. — Toi lu es partout, Marie, avec ton bon cœur et ton biais charmant.— Je l'aime comme
( 162 ) Voiseau dru aime de \o\qv.— Au chœur des petites bétes des bois, nous dansions, etc.
A quel abus de mots , à quelles incohérences de comparaison, a quelles incorrections aboutissent cet accouplement du français et du roman, cette en^ie de démontrer linsuffisanceet la pauvreté d'une lanrrue à rendre les beautés toutes particulières dune langue qu'on crée.
Pai is a applaudit ces choses étranges, d'où il s'ensuit que M. de Belloy, dans ses Toqués, a fait un ^ers rempli do \ériié :