I.o Français, beau joicnr, aime assez qu'on le liiche
El la mère qui signe son enfant. — Ta mère à prier t'enseignait, à genoux sur ses genoux elle faisait un gros baiser, toutes les fois qu'elle te 5/gnait.— Ceci pour faire faire le signe de la croix.
Et ces idées , que n'eut point désaNOuées feu 31. de la Palisse, lorsqu'il élail encore en Aie :— la roue tourne , tourne , tant qu'eUe tourne elle fait des tours.
L'eslièu, qaauil fis algo souu basso Qu'au llose i a gaire de que.
Ce qu'on traduit : Tété, quand les eaux sonlhasses. qu'il n'y a pas grand chose au Rhône.— Pas
( 163 ) grand chose est joli, mais pour être iillbTal, il faut (lire : Télé, quans les eaux sonl basses, (ju'au Rhône il n'y a guère de quoi. — Et ceci est infiniment mieux.
Ailleurs : — « Quand lamour nesiplus qu'une histoire, si au moins tout était mort dans le souvenir, ce cimetière du cœur. » — Jusqu'à présent on avait cru que la mémoire gardait rem[)reiiile de.> événements, que lesou\enir faisait re\ivre le passé, mais celle idée change en roman, à ce qu'il paraît ; cimetière soil !
Il faut bien en convenir, et nous Taxons déjà fait entendre, la traduction de M. Aubanel possède une élégance et une con-eciion qui prouvent avec surabondance le parti pris pour ce qui se laisse à désirer .
Nous le répéterons, puisque c'est là pour nous le point le plus essentiel , il est é\ident que les feli- 6re5 tiennent à cœur de prou\er à la partie du public qui ne comprend pas le roman ( je crois cette portion nombreuse ) , rinsuffisance de la langue française à rendre les bizarieries permises par un idiome qui se donne toutes les latitudes jiossibles.
Puisque nous ^enons de tracer ce nom ôefélibre, nous en profilerons pour manifester l'étonnemenl profond dont nous fûmes saisi de\anl les titres de diverses pièces de Miougrano.
Pages 190 et 191^ nous avions vu Li pibouto ,
( 164 ) dédiées an /e/ière A. Mathieu : traduction en regard au poêle A. Mathieu. — Même traduction du même mot à propos du jélibre Garcin. — D'autre part , nons axions lu dans Miréio ce vers : Set félibre volt que vengo'jn, traduit par : Je veux qu'il xienne sept poèl€s.
D'après ces interprétations, nous a\ions pu pens-er que félibre signifiait poêle, auteur ou quelque chose d'approchant ; or, notre ébahissement ne fut pas mince lorsque, pages 174 et 175 de Miougrano, nous lûmes ceci : La neissenço dôu félibrioun de l'arc de sède, traduction en regard : La naissance du petit félibre de Tarc-en-ciel. Nons nous sommes trouvé complètem.ent dérouté !
Être salué ;)oè/e dès la naissance^ ceci nous paraît difficile ; Virgile, au moins, employait le futur: Tu Marcellns eris !
Si, cependant, on nous axait caché que ce Bébéphénomène avait médité et élaboré dans le sein maternel quelque poème en roman destiné à éclabousser Homère ou l'auteur de Miréio ?
Tout est possible en jélibrige, mais ce seraient , avouez-le, de grands coupables ceux qui pri\eraient rbumanité d'impressions ignorées jusqu'ici. On nous a donc mis en droit de réclamer le poème du félibrioun. ou bien l'explication claire et définitive de ce mot de félibre.
— A titres de simples échantillons, nous donne-
( ^65 ) rons maintenant un ou deux passages d'après lesquels chacun sera à même de juger si le français n'a point relevé le roman de ses lri\ialcs crudités :
Seiiso houniir sièu Ihs de coiirrp.
Las de courre counie un chia t'ou.
Ceci est rendu par : sans bonheur je suis his di^ courir, las de courir comme un furieux. — Gare devant ! chin fou, en patois, n'a\ail pas d'autre interprétation que chien enragé, lilitMolement chien fau, pourquoi se contenter dun chien furieux, lorsqu'on en a un d'enragé, qui eut eu une bien plus forte énergie et qui eût exprimé en français ce qu'on a>ait voulu exprimer en roman.
Parlerons-nous de deux vers du Ségaire ou coupeur de foin, deux vers d'un réalisme saisissant :
Aï qu'un païen de l)ra!0 Que ^oun tràucado au fpiieii,
La chose, en traduction littérale, offrant une difficulté qu'il a sentie, M. Aubanel se garde bien de désigner en français l'endroit où est troué ce qu'il nomme des braies , comme si nous ne savions pas que les hommes en Provence portent de simples culottes ou pantalons, et que braio ne peut être traduit que par ces mots prosaiquement réalistes : braie, comme couleur locale , est dun ton absolument faux.
Le truand dépenaillé, qui n'a pas son pareil pour enchaph li daio , serait un précieux motif pour l'école de M. Courbet; mais s'il est reconnu que tontes vérités ne sont point bonnes à dire , à plus forte raison y a-t-il certaines lacunes qu'on ne doit point indiquer, surtout au fond d'une culotte.
Cependant nous devons à la \érité d'ajouter que M. Aubanel nest pas le seul à hasarder en roman ce point de vue assez désobligeant : M. Mistral, rei di félibre, a dit dans une pièce de vers intitulée La Prouvidenci :
Lou coucaro manjo-^uand-l'a,
Qne n'a ^u'un ^uieu et qu'uni braio {^■i).
Apparemment cette perspective n'est point aussi déplaisante en roman qu'en français ^ et au fait quand on abandonne le français ce doit être pour pouvoir considérer les choses sous une face différente : on frappait en français depuis longtemps des médailles poétiques^ \eroman se charge des revers.
En parallèle avec ce cynisme diogenenco, il faut convenir que les Gueux de Bérangersont d'une suprême élégance, de vrais gandins !
Revenant à M. Aubanel, et laissant de côté les infidélités de lauteur traducteur, infidélités dont on doit lui savoir gré, puisque c'est la traduction qui a\aitle plus de chance d'être lue, nous citerons
( i67 ) encore quelques idées qui peuvent aNoir de lagrément dans un idiome parliculier, maisfûii bizarres eu français :
Uor, innoucenta e niila nuso, Per l'espincba, gai e courriou,
Li lezer e li lajramiiso
Venoiia sens brus dins lou dralou (45/.
La curiosité de ces Sauriens de\ant celle belle fille demi-nue, ne vous fait-elle pas ressou\enir de ces \ers de Saint - Amant à propos disraël tra\ersant la mer Rouge :
El là prés «les remparts que l'œil peut transpercer Les poissons ébahi» le regardent passer.
Dans leTrézain. snii treize à table, lorsipion ^oit donné comme madèle aux con^i\es affamés un cbal miaulant de\nnt la chair pendue à un croc , n'auriez-vous pas envie d'avoir entre les mains une fine houssine pour faire se sau\erau plus vile cet ignoble matou ?
Oserons-nous dire encore que nous nous sommes trouvé assez mal organisé pour n'avoir point éprouvé comme d'autres un sentiment d'admiration complète devant la « formidable vigueur » de M. Aubanel dans le Xeuf thermidor.
( \es )
Mounté vas eme toun grand coutéa ?
■—Coupa de leslo, sien bourréu.
Ce bourreau se promenant et circulant un coutelas au poings nous a plul(3t fait Teffet d'un Croquemitaine ou d'un Barbe - bleue que d'un a rai bourreau de 93, dominant son horrible machine ! La donnée de cette pièce nous a paru manquer de justesse, car nul à cette époque lamentable ne songea jamais à s'en prendre à Sanson. — Monsieur le bourreau ! lui disaient les victimes.
Et véritablement sous la main de Richelieu , comme sous la main de Robespierre ^ le bourreau jamais ne fut autre chose qu'un instrument fatal? Moteur impassible et obéissant d'une machine dont il fait pour ainsi dire partie intégrante^ le bourreau sert parfois le crime omnipotent, mais plus souvent il est aux ordres de la justice humaine A quoi bon le montrer au peuple autrement qu'il n'est en effet? Pourquoi s"en prendre à la hache, au lieu de flétrir clairement et non d'une manière vague ceux-là qui la firent mouvoir, en désignant d'un doigt vengeur ces monstres dont la main lançait des ordres écrits en lettres de sang !
Ajouterons-nous, à propos de celte même pièce , que M. Saint-René Taillandier, en en citant la traduction (44', a largement usé du même procédé que MM. de Pontmartin etRatisbonne à légard de celle de Miréio. il l'a donnée revue et corriîrée.
M.Aubanel:— Dans ton gobelet irécume-t-il pas le sang? Dis-moisi quand tu bi^oies ton pain , lu ne crois pas de chair faire ton vivre ?
M. Saint-René Taillandier : — Dans ton verre le sang n'écume-t-il pas ? Lorsque tu manges ton pain^ ne crois-tu pas le nourrir de chair?
Les différences entre la traduction de Tauleur et la citation se retrou\ent dans un passage qui nous avait étonné et où le crhique semble avoir partagé notre impression. Quand on est réellement ému par l'effroyable récit des massacres de Bethléem: lorsque la terreur arri\ée à son comble fait se dresser les che\eux sur la tête de\ant les enfants dont ou nous montre les sanglants tronçons , Hérode dans une promenade nocturne où parle sol il se heurte « aux jambes d'un gars, » (pourquoi gars, il ne peut sigmûev nouveau-né) , Hérode d'un ton facétieux jette cette bouffonne explication :
Qu'aco's drôle
De n'entendre, esto olèu, ves ijouffa, res parla !..
M. Aubanel : —Est-ce drôle de n'entendre, cette nuit, ni souffle ni parole
M. Saint-René Taillandier : — Qu'il est doux de n'entendre ce soir personne souffler , personne parler.
Encore une obser\ation sur une dernière pièce •
[ i70 ) une des plîîs belles du recueil , les Lamentations des mères de Bclliléem, après le massacre Ces lamentations louchantes .-emblcnt par instant beaucoup trop se laj^pri-cher des dissertations familières d'un rondelet de commères de village causant paisiblement , le soir , sur le pas de leur porte. Une mère^ en effet, qui ^ientde voir égorger son enfant sous ses yeux, aurait-elle vraiment la faculté de songer à un détail comme celui-ci :
Loa mièu avië trauca li dos dent de davant^
Pàure enfant !
Du mica avaient percé les deux premières dents,
Pauvre enfant!
Dit la traduction , mais sans que le français fût insuffisant pour rendre ce vers, la traduction iVeA ni complète, ni exacte : il faut pour se rapprocher exactement du roman :
Du mien axaient percé les deux dents de datant , Pauvre enfant !
Nous pourrions multiplier les citations de ce qui paraît défectueux à notre myopie , mais nous ne voulons pas prolonger davantage ces petites chicanes que nous ne soulèverions point s'il s'agissait d'œuvres ne sortant pas de l'ordinaire. C'est parce que nous reconnaissons sincèrement le mérite et le talent de MM. Mistral et Aubanel , parce que nous redoutons l'influence que ce talent peut s'attirer dans le Midi, que nous nous sommes permis, après
beaucoup d'hésitations, diiisisler sur des fautes dont l'exposilion ne saurait efTeniller des couronnes poétiques, parce qu'on voit tout de suite que ces fautes sont le fait d'un parti pris. Nous indiquons ce qui nous semble repréhensible^ parce que toujours les défauts sont exagérés par les disciples et lesénaules des chefs d'une école^ et qu'en étant exagérés , ces défauts peuvent fourvoyer dans nos contrées le goût littéraire, dénaturer nos langages de façon que si celui des /e7i6re5 devenait usuel, il serait bientôt impossible de s'entendre cliez nous , pas plus en , français qu'en patois. El si nous tenons au patois , ^ gardons-le tel que nos pères nous l'ont transmis ; pas de ces opérations chimiques qui fondent en un seul des myriades des dialectes ; pas de ces ateliers où le talent forge des mots !
—Il est donc certain que dans Miougrano, ainsi que dans Miréio , on est ébloui par une foule de strophes où la poésie étincelle; qu'on nous excuse de n'en citer aucune après nous être arrêté à tant de vétilles essenlielles. Nous ne reproduisons aucun de ces morceaux , parce que nous n'avons point à nous préoccuper des rayons qui dorent la Grenade entr'ouverte. Cette tâche a été remplie par d'autres; quant à celle que nous nous sommes donnée, peut-être à tort, nos lecteurs jugeront de son opportunité.
Nos remarques critiques portent beaucoup plus
( ^72 ) sur la forme que sur le fond de ces œuvres où l'on sent passer un \ rai souffle lyrique,
Invciiias cliain disji cli ineml)ra poettr.
lout aussi bien dans Miréio que chez M. Aubanel (lui eu vrai Troubadour a logé sous la même euNcloppe des chants damour et des cantiques pieux^ la Canzone gracieuse et le Sir\ente surl'esclavage : — « César, à tu de t rémoula ! »
Ecrits en roman accueilli aujourd'hui avec faveur^ et qui demain peut être lepoussé dans l'ombre par le caprice , ces poëmes semblent avoir en eux un VicQ originel qui compromet leur avenir , moins durables que le bronze, ces monuments pourront-ils braver le temps ?
Voici ce qu a leur sujet a dit M. de Pontmarlin , dans une excellente étude sur le poète Brizeux: « Supposons que Brizeux eût écrit dans celte lana gue bretonne qu'il savait si bien et quil aimait ^( tant^ sou auditoire eut été plus borné encore , « son influence plus restreinte. Il en serait de son a œuvre comme de notre renaissance provençale , << où Boumanille, Mistral et quelques-uns de leurs u émules dépensent un talent si remarquable pour « n'être compris que par qiialre ou cinq départe- « ments. » — M. de Pontmarlin écrivait ceci dans \e Correspo7idant en 1858, a\ant l'apparition de Miréio^ de la Miougrano et de leurs traductions ;
( 173 ) ces tradiiclions donneront-elles à ce?^ poèmes une couche dun métal plus solide ?— Les incorrections, vicieuses dont le parti pris les a émaillées , ne les feront -elles point tôt ou tard rejeter, même après que rAcadémie française aura paru sanctionner ces choses élranges. Sur plus d'une chose embrouillée, des juges intègres , savants, animes d'excellentes intentions, prononcent des arrêts qui sont plus tard sujets à rc^ision. Cette chance n'est-elle pas probable lorsque l'arrêt contient des réserves pareilles à celles que l'on peut voir dans le rapport de M. Yillemain , qui concluant en fa\eur du couronnement de Miréio (45), ajoutait ceci : « La naïveté du texte, et même de la traduction littérale, pouvait sembler suspecte d'un peu d'artifice, ei la foi du moyen-âge plus extérieure que sentie.» Sans prétendrele moins du monde à nous poser nous- même en juge, la décision académique ne saurait nous empêcher de manifester une opinion arrêtée en nous aussitôt après l'épanouissement du félibrige , auquel cette faible clameur de haro n'ôtera point le prestige de succès obtenus et auxquels, comme provençal et en dehors de la question littéraire, nous applaudissons de bon cœur. — Une couronne de plus tombée sur la Provence, pourrait-elle ne nous point réjouir ?