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Sans contester l'impulsion que la littérature espagnole peut avoir reçue des Troubadours du midi de la France pendant leurs excursions et leur séjour à la cour d'Aragon, dans la Catalogne , etc., on doit considérer le poëme du Cid comme point de départ de cette littérature. Ce poëme, d'après M. Damas-Hinard (Piomancero espagnol), a été composé dans les années qui ont suivi immédiatement la mort du Cid, arrivée en 1009, c'est-à-dire qu'on fait remonter ce poëme aux premières années du douzième siècle. La langue espagnole, branche de la langue romane, s'était formée sans doute pendant les trois cents ans que dura la domination des Wisigoths. « Elle fut. dit M. de . Sismondi, le résultat du mélange de l'allemand avec le « latin et de la contraction de ce dernier ; les Arabes , à « qui les Espagnols ont emprunté plusieurs de leurs

- chansons populaires, ont laissé dans cette langue ro-

- mane. plus qu'en aucune autre du Midi, une foule de

• mots qui lui donnent un cachet particulier. • Dan* son Tableau hist. et Utt. de la langue parlée dans le midi de la France, M.ManLafon parait partager à peu près la même opinion. Selon lui l'espagnol , né comme le provençal d'une mixtion successive de l'élément celtique, grec, latin, arabe . ressemble parfaitement à son voisin. Puis il ajoute, d'après 3Iariana. • que ceux de

• Valence et de Catalogne parlaient un langage assez

• semblable au languedocien, ce qui montrait leur com-

• mune origine. Quant à la langue qui était en usage

• dans le royaume de Léon, les Asturies, l'Estramadure.

• le royaume de Grenade , la Galice , l'Andilousie, l'A- « ragon , les lies Baléares , et que Duc ange avec les . pères de Trévoux appellent limousine. C'était cette ' langue congénère contemporaine qui se forma en même « temps et sous les mêmes influences que la romane

• provençale et offrit . à très-peu de différence près , le « même caractère. Et ce qui prouve qu'on ne la con-

• fondit point cependant avec le dialecte purement li-

• mousin de Catalogne, c'est que Jacques, roi d'Aragon. ' ayant eu un instant la pensée de faire transcrire ses « décrets en catalan. Bernard Gomez nous apprend qu'il « recula devant la fierté patriotique des Aragonais. »

Toutes les langues du midi de l'Europe ont des souches communes ; cela a été dit si souvent que le répéter semble inutile. Il y a cependant de grandes nuances entre elles qui sont iné\itables ; ainsi les langues romanes du nord et du midi de la France doivent conserver plus d'éléments celtiques ou germaniques : l'Italie garder une empreinte plus forte du latin dont elle fut le berceau ;

l'Espagne aux éléments apportés par les invasions précédentes, joint l'élément arabe , etc. Ces langues, qui ont d'incontestables affinités, se formèrent en même temps , et il est permis de croire que les poètes ibériens avaient peu à empmnter au langage des Troubadours et se servaient de leurs propres richesses. Cela semble ressortir de ce fait que lorsque les Troubadours ont pénétré en Espagne, les poèmes arabes et les chants des exploits du Cid avaient déjà fait retentir les échos de cette belle contrée. Guillaume de Poitiers, né en 1071 , mourut en

1 122 ; le poëme du Cid, selon plusieurs écrivains espagnols ou français, ayant été composé dans les premières années du douzième siècle , serait donc à peu près contemporain des chansons de Guillaume de Poitiers , cité comme l'un des premiers Troubadours connus. Faut-il ajouter que ce poëme du Cid, dont M. A Rénal, de Lyon, a donné une bonne traduction, contient de véritables beautés épiques et une grandeur dont n'approchent ni les Troubadours ni les Trouvères de la France.

M. Louis Viardot , dans ses Études sur VEspagne , s'exprime ainsi : ■ La poésie espagnole et la poésie pro-

« vençale naquirent simultanément d'une même origine,

• l'imitation de la poésie arabe. Cette origine, que tous « les événements tendent à démontrer, est suffisamment « justifiée par l'examen de ces littératures à la fois pri- ' mitiveset d'emprunt. Par la nature, le sujet et la « forme des romances espagnoles et des trobas proven- « cales qui sont évidemment de la même famille que les

• divans arabes ; enfin par la structure des vers et sur- <• tout par l'emploi de la rime dont les Arabes ont

. donné l'exemple à tous les peuples modernes. » Ceci, ajoute M. Damas Hinard, peut se contester, attendu que Muratori, dans les Antiquités du moyen-âge , cite des vers latins rimes tirés d'un antiphonaire du septième siècle , et qu'on peut en citer même plusieurs exemples qui sont antérieurs.

M. de Sismondi rattache également aux Arabes la littérature qui fleurit dès les dixième et onzième siècles sans rien emprunter aux Grecs et aux Romains. Il nomme les poèmes qui sous les Ommiades d'Espagne avaient fait arriver à sa plus haute splendeur la poésie arabe. D'après lui, « Raymond-Béranger et ses successeurs ap-

• portèrent en Provence tout à la fois l'esprit de liberté

• et de chevalerie, le goût de l'élégance et des arts et . les sciences des Arabes. De cette réunion de sentiments « nobles naquit la poésie qui dans toute la Provence et

• tout le midi de l'Europe, brilla en mêmetemps

« la chevalerie naquit avec la poésie provençale, etc. »

Nous voilà donc, Provençaux ou Français , redevables aux Arabes, non-seulement des poésies des Troudadours^ mais de l'esprit chevaleresque qui si longtemps a fait battre les cœurs de nobles élans !

Arrière, fils de Mahomet ! nous ne reconnaissons point une dette pareille !

. Un préjugé a longtemps trompé les esprits", dit M. . Thaïes Bernard (Histoire de la poésie) en se basant

• sur le romancero mauresque ; on a prétendu attribuer ■ l'invention des tournois aux Arabes et faire remonter ' jusqu'à eux l'origine de cette galanterie chevaleresque « qui so upirait en l'honneur des dames et se parait de

{ 3Î8 ) « leui's couleurs. Mais il faut bien peu connaître les

• peuples orientaux, chez lesquels la femrne fut toujours « renfermée, pour ne pas voir que c'est le raisonnement « inverse qui est vrai. Mis en contact avec un peuple

• supérieur, les 3Iaures adoptèrent ses coutumes ; c'est « ainsi que le romancero mauresque représente les

• mœurs arabes arrangées à la castillane. »

— • Cest en Europe et chez les anciens Germains qu'il « faut chercher les germes primordiaux du développe- « ment moral et social qui s'est produit sous le nom de

• chevalerie. Nous avons des anciens Germains un por- « trait de maitre de Tacite. Il suffit d'y jeter les yeux « pour y reconnaître tout de suite des traits de mœurs

• et de caractère dont on sait que les analogues se re-

• trouvent dans la chevalerie. » Ainsi s'exprime M. J. Libert dans son Histoire de la Chevalerie en France. Cet écrivain fait ressortir ensuite ces traits de mœurs qui sont spéciaux aux Germains ; il insiste surtout sur celui qu'il considère avec raison comme capital, la générosité et le respect pour la femme. — Le femmes , dont les Germains recherchaient les éloges au retour des combats, qu'ils regardaient comme leurs égales et non point comme une espèce d'esclave , les femmes, dont ils écoutaient les avis dans les conseils , qui mettaient souvent à profit l'enthousiasme qu'elles inspiraient pour se poser en prophétesses ; les femmes , dans la Gaule devenue la France, étaient donc entourées d'un respect bien antérieur à l'apparition des Troubadours. Nous avons vu soutenir que c'était à ceux-ci que l'on devait l'amélioration de la condition du beau sexe et le rehaussement de sa

dignité. Il est cependant avéré que si dans leurs poésies les Troubadours montraient pour la femme un culte ef un certain respect, par leurs actes ils tendirent généralement à son avilissement et à sa dégradation; combien en lisant la vie de ces poètes en voit-on qui cherchent à détourner la mère de famille de ses devoirs , leurs chants amoureux avaient-ils un autre but la plupart du temps ? L'esprit chevaleresque, formé chez les Germains, grandit et se fortifia avec la féodalité établie sous les successeurs de Charlemagne. En plaçant la femme au milieu de tant de palais et de châteaux où elle commandait en souveraine , où elle avait toute piépondérance. et certes on ne saurait perdre de Mie l'influence qu'eurent dès le début de la monarchie les Clotilde, Frédégonde. Brunehaut, etc., en faisant du foyer de la famille une espèce de trône et de tribunal , la féodalité devait évidemnient rehausser la beauté de la femme sans que celle-ci eût besoin d'être exaltée par la poésie sous le rapport matériel.

Or, combien cette position faite à la femme par le régime féodal, dut encore s'accroitre pendant l'époque des Croisades? L'homme de guerre abandonnant alors ses enfants , ses vassaux . son domicile , ses domaines à la discrétion de la mère de famille, elle gouvernait tout en maîtresse absolue. C'est en ce temps que l'on vit la régence de la reiue Blanche. La première Croisade eut lieu en 1096-1 099 ; c'est à peu près l'époque où se montrent les Troubadours ; est-ce donc à ceux-ci qu'il faudrait attribuer l'idée de cette confiance qui engageait les seigneurs à déléguer leur puissance à leurs femmes pendant leur absence, les chevaliers à courir rechercher des périls

( 327 ) lointains pour revenir offrir la gloire et le renom conquis comme un hommage à la dame de leur pensée? C'est €n vérité une assertion étrange que celle qui voudrait faire des Troubadours et plus tard des Trouvères des missionnaires de civilisation, ayant contribué surtout à faire i-endre à la plus belle moitié du genre humain ces longs tributs d'hommages qui ont persisté autant de temps que sont demeurés plus vivaces les sentiments de respect pour la religion et pour l'autorité.

Si ces hommages semblent s'arrêter aujourd'hui sur les lèvres ; si le culte de la femme n'est plus envisagé que du côté matériel : si le tintement des écus que l'on fait résonner aux oreilles de Marco-la-belle, a remplacé les rimes galantes qui réclamaient avec un certain respect le don d'amoureuse merci, n'est - ce point parce qu'ont tout-à-fait prévalu les idées de liberté qui permettaient aux Troubadours de déclamer avec furie contre tout ce qui gênait les allures d'une vie dévergondée. A bon droit, la plupart du temps les accusations qu'ils lançaient pouvaient leur être renvoyées, et leur sympathie se montrait acquise à toutes les révoltes.

— Revenant à la littérature espagnole, dont une digression nous a éloigné, nous ferons observer que cette littérature fit aussitôt après l'apparition du Poëme du Cid des progrès immenses et rapides. Le Romancero qui «;uivit le poëme de près, contient des chansons d'une g-âce et d'une harmonie parfaite. >'ous transcrirons ici l'une d'elles :

Fonte frida , fonte frida.

Fonte frida y con amor, Do totas las avezîcas Van toniar consolacion, Sino es la tortolica Que esta biuda y con dolor ; Por ay fuera a passar El traydor del Ruy senor, Las palabras que el dezîa Lienas son de traycion ; Si tu quisisses, senora, ¥o séria tu servidor ; Vête de ay enemigo Malo falso enganador.

Que ni poso en ramo verde Ni en prado que tenga flor Que si el agua hallo clara Turbia la bevio yo, Que no quieio aver niarido Porque hijos no aya non, No quiero plazer con ellos Ni menos consolacion ; Dexarae triste eneraigo Malo falso mal traydor, Que no quièro ser tu amiga Ni casar contigo, no.

Il y a dans cette romance une expression de mélancolie et une allure de langage qu'il serait difficile de trouver dans les poésies des Troubadours. Le recueil de M. Damas-Hinard offre la traduction d'une pièce dont

( 329 ) le début ressemble beaucoup à celle que nous avons extraite de l'ouvrage de M. de Sismoudi :

Rosa fresca, rosa frcsca

Tan g^arrida j con amor, etc.

Nous ne pouvons résister à Tenvie de transcrire encore ici une chanson composée vers le milieu du quinzième siècle per Inigo Lopez de Mendoza , marquis de Santillane ; il serait difficile de rencontrer plus de simplicité gracieuse de langage et de ^lus douce harmonie.

SERRÂNA.

Moza tan fermosa Non vi en la frontera Com una vaquera De la Finojosa,

Faciendo la via De Catalaveno A Santa-Maria.

Vencido del Sueno Por tierra fragosa Perdi la carrera, Do vi la vaquera De la Finojosa.

En un verde praJo De rosas y de flores, Guardando ganado Con otros pastores,

La vi tan ferraosa Que a penas crejera Que fut'se vaquera De la Finojosa.

Non crio las rosas De la priiîiavera Sean] tan fermosas rsin de tal maaera ; Fablando sin glosa, Si antes supiera Daquella vaquera De la Finojosa.

Non lanto inirara iSu niucha beldad l'orque me dejara En mi liberdad ; M^s dive, donosa Poi saher quien era Aquella Vaquera De la Finojosa.

Devant le texte espagnol de cette romance on se sent loin vraiment des monosyllabes aux sons rauques et durs qu'employaient Hugues de Mataplana , Giraud de Cabreira. Gen-eri de Girone et les autres Troubadours qui rimaient dans la langue romane du midi de la France. Dans toutes les poésies contenues dans le Parnasse Occitanien, ou le choix fait par Raynouard, je n'ai trouvé à pouvoir comparer pour l'harmonie que cette pastourelle de Giraud Riquier. de >'arbonne :

> 331 J L'autre jour m'anava Per una libeira Soletz dellchan Qu'amors me menava Per aital nianeira Que pesses de chan ; Vi gaia bergeira, Bell'e plazenteira, Sos anhels gardan.

La lengui carreira, Trobei la fronleira A for ben estan ; E fe m bel semblan Al primier deman, etc.

En définitive, n'y a-t-il pas de l'exagération dans tous ces systèmes élevés et combattus tour à tour par l'érudition, et qui consistent à vouloir dépouiller une nation aux dépens d'une autre ; à rabaisser celle-ci au profit de celle-là, à rechercher des originalités presque impossibles ; à rechercher des influences qui par rapport surtout à la poésie peuvent être contestées.

Si l'on remontait la suite des âges, n'en arriverait-on pas ainsi d'influence en influence jusqu'au premier homme isolé dans Eden? Adam, devant le spectacle des grandeurs de la nature dut formuler sa reconnaissance et son admiration pour le Créateur ; c'est là que l'on peut placer l'origine de la poésie religieuse. Puis de cette source découlé, ent les chants divers qui successivement sont arrivés sur les lèvres des hommes exprimant leurs sensations.

On voit se réveiller la poésie chez toutes les nations au moment où de grands faits font battre le cœur , exaltent le patriotisme et élèvent les âmes. En Espagne , les victoires des Maures produisirent le Poème du Cid et une littérature nationale qui toujours se ressentit de la grandeur du héros primitif qui avait été célébré et qui en exagérant cette grandeur en arriva aux ridicules Capitans. Homère chante les victoires des Grecs et la prise de Troie ; l'Arabe, fier de ses conquêtes, exalte son prophète et les triomphes de la guerre. Remuée par la discorde , ébranlée par les Guelfes et les Gibelins, l'Italie produit le Dante ; en France, au 3Iidi d'abord et un peu plus tard dans le >'ord. les Croisades, les aventures que font naître de lointaines expéditions, les troubles religieux, l'épée toujours hors du fourreau et jetant cet éclat qui fascine l'œil des peuples , tout concourut au réveiî poétique. Le Midi saisit plutôt la lyre : contentons-nous de cette gloire sans chercher à nous annexer les gloires étrangères.

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