‹ Des Troubadours aux félibresChapitre 47 sur 57 · Page · texte numérisé non relu

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Avec l'haleine je tire vers moi l'air — Que je sens venir de Provence. — Tout ce qui est d'elle me réjotiit, —

( 345 ) De sorte que lorsque je l'entends bien dire— Je l'écoute en riant, — Et pour un mot j'en demande cent ; —Tant ce m'est beau quand j'en entends bien parler.

Aucun homme ne connaît un si doux pays Comme celui qui s'étend du Rhône jusqu'à Vence, — Et comme ce qui est enclos entre la mer et la Durance, — ^i où si excellente joie se signale ; — C'est à cause de cela que je laisse mon cœur heureux — Auprès de celles qui font les gens tristes devenir gais.

M. Mary Lafon a publié un ouvrage intitulé : Tableau historique de la langue parlée dans le midi de la France; cet ouvrage fut couronné par Tlnstitut ; il contient d'excellentes recherches ; on voit qu'il est le fruit de longs travaux, mais néanmoins nous avons cru y rencontrer çà et là quelques erreurs qui s'y sont glissées et relatives aux significations données à des mots provenant de dialectes provençaux. Nous n'en présenterons que peu d'exemples et avec l'unique but de montrer combien il est peu facile, même à un érudit, d'être d'une exactitude rigoureuse lorsqu'il se trouve au milieu des centaines de dialectes parlés dans le Midi.

En indiquant des mots appartenant au dialecte marseillais, qui lui paraissent venir directement du grec . l'aueur cite, page 43 : razo — rajar — aboyer. Rajar on

( 346) raYar, qui est plutôt provençal, signifie couler; aboyej. se M japar ; Boupkagos , bouffaire , qui mange vn bœuf. Le sens généralement admis pour bouffaire c'est quelqu'un qui souffle ; l'étymologie réelle serait donc faire bouf, bruit qui se rapproche de^celui qu'on fait en soufflant. On sait le goût des méridionaux pour le style imagé et pour les onomatopées significatives. Bouffaire a dû être appliqué par dérision à un vorace , uiC'glouton. parce que celui qui a un peu trop diné se trouve essoufflé ; bouffaire ne nous semble donc pas plus avoir de rapports avec le grec boufagos, qui nmnge un bœvf, que ce mot n'en a avec bouffet, soufflet. Nous ne comprenons pas très bien pour quel motif, à propos de tron, tonnerre, on vent remonter h bronté , lorsque le latin a pu transmettre tron par contraction de tonitru, aussi bien que tonnerre, surtout si Vu final de tonitru se prononçait om.

Il nous semble qu'il y a dans la suite des démonstrations de M. Mary Lafon un côté qui n'est pas absolument incontestable, lorsqu'il signale une foule de mots appartenant à la langue méridionale comme provenant du grec ou du latin en ligne directe. Peut-on être bien sûr de son fait lorsqu'on place par exemple dans cette énumération ambition, ambition ; œquitat, comme inconnu dans le langage parlé ; amabilitat , âmâbiliié ; administrar , administrer ; affirmatioun , affirmation ; academia , académie ( les sept Troubadours dirent la sobregaXa companhia) ; affectatioun, affectation ; antipathia, antipathie ; apouthicari, apothicaire ( les Latins disaient plutôt medicanientarius et pharmacopola etc.

Peut-on avoir la œrtitude que tous ces mots , tu es dir îatin et du grec, dont quelques - uns sont très peu usités en Provence, n'aient point passé par la filière du français avant d'arriver dans le Midi ? Il est permis de conserver des doutes : la science crée sans cesse pour son usage une foule de mots fabriqués avec du grec et du latin ; ces mots entrant dans la langue du Midi . pourraient - ils servir de preuves dans le genre de celles que veut donner le savant auteur du tableau de la langue parlée dans le Midi.

Une chose à constater en même temps , c'est qu'une très grande quantité de mots usités dans la langue d'oc se rencontrent aussi dans les plus anciens monuments que l'on possède dans la langue d'oil: cela semble établir que les deux langues sont sœurs , qu'elles possédaient à peu près la même somme de richesses ; que souvent la différence consistait principalement dans la prononciation et dans quelques changements qui dans ces époques pri- . mitives donnaient plus d'harmonie à la langue d'oc. — On trouve coratje, corona, clément ia, cieutat, chez les Troubadours, coraige, corone, clémence, cité, chez les Trouvères. Càu^, chat-hu:int chez Goudouîi : caon dans V Alexandriade . Cambre, dans l'idiome méridional , chambre chez Chrestien de Troye (il78). — Main, hom, vie, yglise, adidtérie, maison, conq uest d^nsles lois de Guillaume le Bâtard, duc de Normandie (1067), — Damiseîo . demoiselle . appartient encore au langage provençal actuel, et demoisele se lit dans le cantique de sainte Evlalie. — Dolor est dans la chanson de Roland , et dans V Alexandriade comme dolor chez les

Troubadours. — Drevhiirier, qui suit la droitui-e. se lit droiturier daus h livre de Job (1040). — Gdi, haine en provençal, est odil ; àimorne est alnwsn d.uis une homélie sur Jonas (1030). — Chevanche , cabcnsa , se voit dans nue lettre de S. Bernard (JloO). — Cosa, chose, se lit cose dans une bulle d'Adelberon , évêque de Metz. Fei, fé, pour foi ; KasJnm pour chacun, etc. On pourrait prolonger h l'infini ce genre de recherches, nous nom sommes contenté de prendre quelques mots au hat^ard en parcourant le travail dont M. Geoffroi-Château a fait précéder sa publication de la Farce de Paihelin.

Les langues parlées dans le monde ont dû évidemment ivoir une source unique d'où elles ont toutes découlé. Parmi ces dérivations . les unes passent par des lieux abruptes et sauvages , emportant avec elles le gravier et la fange . puis traversant des champs , cultivés se parfument des senteurs qui embaument leurs rives ; parfois ces rives enrichies et embellies par les labeurs humains, se trouvent abandonnées, elles perdent lem's ornements et reprennent un aspect tout -à- fait inculte. La langue romane du Midi, par suite des événements, est restée stationnaire. tandis que le roman parlé dans le Nord en est arrivé par diverses transitions à être l'mstrument de Bossuet et de Racme. Pourquoi la Provence , devenue française et ayant perdu depuis si longtemps l'autonomie qui lui était chère, éprouverait-elle aujourd'hui le besoin de tenter, comme une enchanteresse antique, le rajeucis- ^f^ment d'un /Eson trop caduc.

Un reproche que l'on peut adresser encore au livre de M. Mar}' Lafon, c'est que les échantillons de poésie en langue méridionale qu'on y rencontre, sont traduits d'une façon telle, que le sens de ces fragments originaux s'en trouve souvent tout - à - fait changé. Dans l'hornérou (l'homme heureux) , en dialecte d'Auvergne , on peut remarquer d'abord de ces infidélités dès le début :

Quaqtîè-ti-z-ci liciron, que de re ue se mélo ; Quei counten de teui la quoua de sa padelo.

Traduction de 31. Mary Lafon :

Qu'il est heureux celui qui de rien ne se mêle, Qui content de guider sa petite nacelle.

Traduction littéraîe :

Qu'il est heureux celui qui de rien ne se mêle, Qui content de tenir la queue de sa poêle.

En un fragment de la pasiorale de 3Iiramonde , par Courte t de Prades ;

La gouto al cap del nas, lou cap dln Ion coulet. Transits e tremoulans coumo une quo de baquo Las dens s'entrebatton e faslen cliquo-claquo

Traduction de M. Mary Lafon :

Les yeux tout larmoyants , le nez dans nos habits, Transis et trembloltants comme une vache en crainte, On entendait nos dents claquer à chaque étreinte.

Traduction littérale :

Lagoutte aubout dunez, le nezdanslecollct(dePhabit) Transis et tremblants comme une queue de vache Les dents s'entrechoquaient et faisaient cllc-clac.

La pièce de Goudouli. sur la mort de Henri IV , ne paraît pas être rendue avec une plus grande exactitude, et M. Man- Lafon ayant fait ses traductions en vers français, on comprend qu'il ait été obligé de s'éloigner des textes originaux : mais dans un ouvrage de linguistique, l'exactitude semblerait cependant nécessaire.

Ce qui devrait moins encore être admis , ce sont ces mots qui font supposer que Von n'a pu trouver en français des équivalents pour rendre ce qu'a produit un langage différent :

Las que faran las pauros goujos <^ae ban querre l'aigo à la foun

Las lermos del Grabe.

Que feront les pauvres ancelles Qui vont chercher Teau dans le puits.

Pourquoi ne pas dire :

Hélas! que feront les pauvres servantes Qui vont chercher l'eau à la fontaine?

Goxija , d'après les dictionnaires languedocien , c'est servante ; pourquoi choisir un autre mot ? — Pourquoi encore dans la même pièce :

Pauré prat rasât courao un moungé.

Pauvre prë rasé comme un monge.

A quoi bon ce monge , puisque mounge ou mouyne n'est pas autre chose que moine en français actuel. Au lieu de feste pour traduire festo, pourquoi pas tout simplement fête. C'est ce système d'introduction de mots étranges dans les traductions que l'on donne des poésies

( 354 ) patoises, nous l'avons dit ailleurs, qui représente, selon notre humble avis , un danger évident pour la langue française. Les félibresne se sont pas fait faute d'user largement de ce système. Nous pensons qu'il faudrait qu'on repoussât cet envahissement auquel tant d'écrivains excentriques donneraient leur adhésion peut-être. Il serait bon que le langage des grands siècles littéraires de la France pût nous rester au moins, et que dans plus d'un écrit la forme au moins nous consolât du fond !

M. Mary Lafon donne un long morceau AeV Embarras de la Fieiro de Beaucaire. Pourquoi n'a - 1- il pas cité celui-ci :

S'anas lou niatiu eu carrieiro Per/voulë prenne la fresquîero.

Prenez garde d'estre arouzat De quauque plen pot de pissat Qu'es une matiero que baigno, Qu'appelan autromens pissaigno, Amay vous pot arriva pis, Que de pissaigno ni de p:s, Car quauquo chambrleiro frivole.

Pot gitta quauqu'estr...»

( 352 ) Nous n'irons pas plus loin, mais si M. Mary Lafon eût transcrit ce passage et eût prolongé la citation de huit ou dix vers encore , ses lecteurs eussent pu apprécier s'il convenait beaucoup de remettre en lumière des poèmes qui publiés vers le milieu du dix-septième siècle, rejettent la pensée vers les livres les plus crûment orduriers que produisit la vieille littérature française, et tels que le Moyen de parvenir, les Farces de Tabarin, etc.

LES TR0U8ADGUBS ET PÉTRARgUE ,

Par m Ch.-Ant. GIDEL.

Sous ce titre M. Gidel, professeur de littérature à Nantes , a composé une excellente étude sur les poètes que vit surgir le midi de la France dès la fin du onzième siècle. Le mérite de la poésie des Troubadours est estimé à sa juste valeur dans ce travail où l'enthousiasme n'égare point des appréciations qui n'aboutissent pas davantage à un dénigrement systématique. M Gidel montre cette littérature produite par les sentiments de chevalerie et s'élançant toute parfumée de Vobrador des grands seigneurs poètes dans leurs moments de loisir. Puis , les

idées et les habitudes de chevalerie descendant et envahissant les classes inférieures ; les Marcabrus, Figueira , Bernard de Ventadour , etc., deviennent les rivaux des Troubadours dehautparage. Les chants provençaux s'infiltrent ensuite dans les contrées environnantes , et en Italie cette influence saisit Pétrarque lui-même. Celui-ci ne sait point se défendre des antithèses rimées et des subtilités de ses devanciers, mais il leur emprunte plusieurs des beautés de leurs œuvres. Telle est la donnée de cette thèse déduite avec autant de talent que de vraie érudition. Dans le cours de cette dissertation , M. Gidel remarque la variété du rhythme poétique , les combinaisons infinies et les jeux bizarres de rimes que l'on rencontre parmi les pièces des Troubadours, mais en même temps il fait observer que dans ces poésies l'orthographe est trop souvent asservie à la rime , et qu'elles sont envahies par des puérilités telles que l'allitération :

Ea Breu brizara '1 tems braus

(Arnaud Daniel),

Il montre le souffle poétique s'épuisant en des subtilités amoureuses, froides et obscures ; il regrette que la plupart des Troubadours , dans leur monotonie , n'aient pas su sortir des entraves qu'ils s'étaient eux-mêmes forgées, qu'ils n'aient point chanté avec plus de vigueur des sentiments plus vrais où la convention eut moins de part. « Pourquoi, dit-il. les Troubadours, imitateurs les « uns des autres , s'obligent - ils à n'employer presque « partout que les mêmes traits. » Chez quelques-uns enfin

il trouve l'aniination que la passion inspire , et alors , ajoute-t-il . cette poésie du premier âge d'une nation apparaît dans tout son éclat, on y sent la fraîcheur et la grâce, la force d'imagination d'une jeunesse toute verte.

DE QUELQUES imiTÂTIONS PATOISES

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