DES FABLES DE LA FONTAINE
Un livre vient d'être publié sur les Imitations patoises des fables de La Fontaine , par M. E. Ruben , conservateur de la bibliothèque de Limoges.
Après avoir reconnu avec raison que La Fontaine a imité Marie de France et les autres fabulistes des treizième et quatorzième siècles . de préférence à Phèdre et à Esope, qu'il y a en lui plutôt du poète que du philosophe, plutôt du conteur que du moraliste , 3J. Ruben fait remarquer l'absence de la fable dans les productions connues des Troubadours ; on n'en trouve même pas trace, dit-il , dans les Leis d'amor , remises en lumière par M. Catien Arnoult. Or , il est un fait qui ne parait point avoir été assez observé. On a constaté plus d'une fois que les Troubadours ne sortirent guère des deux genres sérieux qu'ils avaient adopté : les chants d'amour
( 3ou )
*À les sirventes. Ce qu'il faudrait remarquer c'est que ce n'était point Fc-sprit du provençal f grna hilaria et jocundaj qui semble avoir inspiré les compositions même de ceux qui étaient nés sur le sol de la Provence. Il semblerait plutôt que ceux-ci subirent l'influence des étrangers irrités , rendus moroses par les luttes engendrées dans leur pays entre le catholicisme et l'hérésie des Albigeois , prenant seulement la poésie et l'amour comme passe-temps ou comme moyens de vengeance.
En effet, dès que L. de La Bélaudière eut fait de nouveau vibrer les cordes de la lyre provençale , cette lyre changea absolument de ton ; elle cessa de se mettre au diapason du dehors, et le caractère du provençal put net. tement et franchement se produire. Dès lors les noëls naïfs, les récits gais, les contes , les fables , imitations ou non, devinrent jusqu'à nos jours le fonds d'une littérature plus réellement provençale et plus réellement originale. A propos des imitations , nous répéterons ici ce que nous avons dit au sujet de celles que l'on a présentées de Corneille. Nos fabulistes provençaux . en faisant des emprunts même à La Fontaine, ont toujours su devenir originaux. Ils ne surpassent point leur modèle , non certes, mais le fond seul est pris par eux, la forme leur appartient , et cette forme donne au sujet un aspect tout nouveau. Il serait injuste de leur appliquer ces mots de : troupeau servile de>i imitateurs , aveugles adorateurs, etc.
M. Ruben trouve qu'un thème étant donné , il ne faut pas grand chose à un écrivain patois pour devenir fabuliste médiocre. Si nous repoussons les obscurités et
les artifices mis en œuvre par la rénovation des félîbres. nous ne serions point disposé d'ailleurs à accepter des jugements d'une trop rigoureuse sévérité. C'est dans ces récits simples et naïfs, c'est surtout dans les fables que nos poètes provençaux ont excellé depuis La Bélaudière, et c'est précisément parce que nous voyons avec regret la muse provençale abandonner la voie où elle marchait avec assurance , avec un but devant elle , pour vouloir maintenant s'élancer vaguement vers des régions nébuleuses, que nous avons écrit ce qu'on a pu lire sur les œmTes desfélibres.
Le caquetage que M. Ruben reproche presque aux fabulistes du Midi, leur donne, selon nous, un grand charme déplus et mi cachet particulier. Le récit s'enchevêtre dans des guirlandes de fleurs, dit cet écrivain; il a raison de ne pas le blâmer, mais il a tort de faire supposer que ces prétendus bienfaiteurs de lluimanité n'ont point écrit pour la classe capable d'entendre leur langage. Jusqu'à présent c'était pourtant là le vrai but ou voulaient atteindre la grande majorité des poètes provençaux ; il serait impossible de soutenir que M. Joseph Roumanille dans ses Oubretto . comme 3L Marins Décard dans la îa Fourni go et lou Grihet, comme la plupart des autres fabulistes provençaux leurs devanciers, n'ont point écrit dans un but essentiellement moralisateur. >'ous avons entre les mains les numéros du journal La Commune , où M. Roumanille publiait les leçons qu'il donnait au peuple d'Avignon. Les œuvres de Bellot , comprises par tous , étaient tellement répandues autour de 3farseille , que ce poète un jour, en se promenant par la campagne, entendit un simple berger réciter une tirade de ses vers.
C'est en réalité, il importe de l'établir, pour les gen de mas ou de bastide, aussi bien que pour leurs compatriotes lettrés, que les devanciers des félibres écrivaient, et leurs œuvres n'étaient point publiées h Paris en élégants in-octavo d'un prix trop élevé pour viser à pénétrer dans l'atelier ou la cabane. Après avoir longtemps circulé de bouche en bouche, ces œuvres souvent étaient recueillies et publiées par des amis du poète : c'est ce qui arriva pour Coye à Arles, et pour bien d'autres ailleurs.
Une grande vérité qui sert de conclusion à l'ouvrage de M. Ruben. c'est lorsqu'il voit dans les imitations patoises de fables, un domaine où la contrainte et la gêne n'existent pas, un domaine praticable pour le vrai patois n'ayant point la prétention d'être une littérature.
Laissant de côté maintenant le livre de M. Ruben, nous donnerons de l'abbé Diouloufet deux fables dont lune est une imitation de certaine fille un peu trop fi ère , et une de Roumanille. Ces morceaux suffiront ^pour donner une idée de la manière dont procèdent nos fabulistes qui prennent leurs types et leurs modèles non pomt dans les mœurs générales , mais dans celles qui régissent les esprits autour d'eux.
LA FILHO TROP DALICATO.
Une pichoiino aitisannolo Lou naz au Nent, et proun farolto, Aurié voiifju troubar lou siou, Voueli dire un poulil et jouiiie calcgnalre Qu'ag^uesso, eu l'espousanl, agnt Je que li faire
Casaquin d'hiver et d'estiou,
Li far quitter pouncho et faudion, Et li fasèn cargar leis ribans, la dentello, La mettre au rang de damisello, Avié pas marri gaubi, èro un pichot mourroun,
Et se cre'sié encaro plus bello, Que cadun per l'aver farié lou cop de poung. Doou ve'sin sarrailher ven lou premier garçouD,
Perla deraandar en mariagi.
Le garçon serrurier est repoussé attendu qu'il exhale l'odeur du charbon. Un jeune menuisier n'est pas plus heureux ; serait-ce avec les rubans sortis de son rabot qu'il pourrait orner le bonnet de la belle ? La femme d'un tailleur n'est pas assez dame et l'on répond à un prétendant de ce métier :
Vaijte farai pas mau au pies.
Ai proun lezi, siou pas pressado j Gre'zi que nouestro raijourado Aurie' vougut, en ve'ritat.
Un estudiant de l'Universitat ; Bessai qu'adounc se sarië dëcidado.
Après venguet un teisseran, Puai...! li diguet, levo te de davant,
Empestes lou cadai.... et fasië soun enviado.
Après lou teisseran venguet un courdounier, Vai-t-en trepougne toun soulier, Marri pëgot ! li dicli, as lou couragi De me demandar en mariagi...
( 359 ) Vai espousar la filho d'un groulier, Et sarès dooii même mestier.
A forço de far' la sucra do Se passo mai que d'uno annado Que res ven^uet plus à Tboustaou ; Seis amiguos se marrideroun, Has tant dalicatos fuguerourij Caduno dëvinet pas mau,
Et la difficile d'enlaidir et de devenir vieille, car
Lou temp que toujours courre et que paupo persouno Li empourtet sa beautat et seis rouitos pereou, Tout lou milhour partet, restet plus que la taro.
Finalement la mijaurée attend encore. M. Roumanille a refait cette fablesoiis le titre de LaDcspicJiouso. Quelq ne joli que soit le récit de Pioumanille, il nous semble que celui de Diouloufet renferme plus de naturel et sent beaucoup moins la recherche. M. Roumanille s'appesantit peut-être trop sur les rêves de la jeune fille . puis la moralité qui termine sa fable semble aussi laisser à désirer. La dédaigneuse de La Fontaine épouse un malotru, celle de Diouloufet attend encore ; et Roumanille en donnant pour mari un bossu à la sienne, la punit - il suffisamment ? Cet être contrefait ne peut - il pas être un Quasimodo possédant un bon cœur et beaucoup d'argent ? N'y aurait-il pas là de quoi consoler la fille devenue elle-même vieille et assez laide pour n'avoir plus à souffrir beaucoup du c^té de l'amoiu--propro.
Revenons à Diouloufet
( 360 ) LOU LOUP ET LOU iMESTRE DOOU MEINAGI.
« Vielh chin japo jamai en van,
" Souven te d'aco paysan. »
Un vespre lou chin d'un meinagl
Defouero fasië que japar,
Li varlets isten à soupar
Entendien proun aqueou tapagi,
Mai touteis voulant se paupar,
Ni quittar lou fuech et la taulo, Es ren disien^ une machoueto miaulo, Et lou raatras li japo en cresèn qu'es un cat. Lou raestré s'adreisset, liausso un pau la cadaulo, Espincho , et vis un loup sous un aubre caucat, Espe'rant l'escabouet que doou clau devalavo, Et vers lou jas en bialan s'avançavo, Isso ! crido lou mestre, un fusiou, lou magau î Assuquèm, se se poou , lou raarrit animau,
Que n'ague la besti enrageado l Lou loup parte coume un huyau,
Vesèn veni la mauparado, Mai lou mestre eis varlets diguet ëraé charpin : Dins moun troupeou lou loup anavo fa ravagi Se me dreissessi pas... que sièzue plus ansin : « L'y a toujours quauquaren à l'entour doou meinagi « Quand s^entende japar lou chin. »
Diouloufet sait aussi prendre à l'occasion un pinceau gracieux ; voyez plutôt le début de e^tte fable :
( 361 ) Dins uno bello matiuaJo, Doou flourit, poullt mes de ni:ii, Long d'un ribas d'un prat, senso mouraoïi, un ai Et tout descaussauat l'y prenië sa ventrado. Pas luench, dessouto un aubre, un lapinel fouerlgai Sa courlo couet touto requinquilbado, L'ooiireilho drecho, et souvent cbaurtilhan, Sautriîhavo, Mousselavo, L'herbeto que vesie verdegear dins lou cbamp.
Ecoutons maintenant M. Roumanille :
LOU SOULIÉ 'm LA GROULO.
Lou soullë d'une daraisello
Urudo e gloriouso autant que bello,
Es dire que noste escarpin
Ero coussu, lusènt e fin, Un matin s'atrouvë nas à nas dins un cairë
Em'uno groulo que, pëcairë î Ero aqui, iëu non sai ni coumo ni perquë.
Devinas ben qu'aquelo vësinanço Fugue lou crèbo cor de noste ferlouquet : Vous atrouvarès donc que boufrë d'arrouganço, Subran noste Moussu l'aguarriguë : — Mai que ? (Ero doou tems, vesès, que li soulië cbarravou),
Aqueli que li courduravon N'en devien saupre long ! — Mai que ? coume se fai
Qu'auses te friugouia contro iéu, salo groulo ?
As de ségur perdu la boulo !
Vai-t'en que fas escor e me portes esfrai 1
E sentes qu'empooisounes ! puai !
Vai, chauchouu, vai es escoubiho .' — Quand lou jouine aguè di, nosto vièio chauclioun
Réplique si quatre resoun,
E semble, tant li cave foun,
Qu'avie' fa sa filousofio ; — Ah ! sariëu vosto grand ! mai dàu tèms qu'ère fiho.
Ere caussuro facbo au tour.
Talo que me vesès, esbrihaudère un jour Sus un petoun tam prim qu'èro uno mereviho !
Bèn tan que lou vou dis Amour
En galejant fouiastrejavo,
Gai e riserèn à l'entour
De la Fado que me cargavo,
Falië nous vëire, Mounsegnour !
Lou bonur ei bonur que quand es de dura do !
Pichot soulië de marouquin E gros soulië de couble eiçavau prenon fin!
Que voulès ie faire ? es ensiu.
Fuguère lëu passido e lëu acantounado !...
Courreguère à la davalado... Me rougnèron lis alo, e dôu pèd tant mignoun
De Cendreleto, uno vesprado, Toumbère, pauro iëu! en aquëu d'un sou l'oun ! Lou bonur es bonur que quand es de durado,
Tu, jouine partavèu, que me fas la bramado,
Dius toun pounteficat, lusisses et fas gau .
( 363 ) Për véire moun malhur me serves de niiràu .' Mai sonjo, sonjo^ fouligaud, A ce que boui dedlns toun oulo !
— Eocaro un mot: es lou darrie .
Coume lu fiiguère soulië, Coume iëu un jour saras groulo.
Toutes les fables deRoumaiiille. lou Loup e l'Âgnèu, fi dons Pijoun, H Bardouio, lou Chaîne e lou Canèu, tmo fablo d'Offman , lou Caléu, etc. témoignent un talent qui eut pu se passer d'imitations ; elles ont un inérite assurément incontestable, et plus on les lit dans leur idiome, plus on se prend à regretter qu'elles n'aient point été écrites dans une langue qui les mette davantage en saillie et qui permette à la France entière de les apprécier.
Ce que nous disons des fables de Roumanille , à plus forte raison le disons - nous pour celles de Diouloufet. Contenant une très faible quantité d'imitations , la plupart du temps ratissantes et neuves d'idées, les fables de Diouloufet offrent presque 'toutes pour moralités des proverbes locaux : aussi elles gardent un reflet bien plus vif des anciennes coutumes et des mœurs de la Provence; elles semblent être l'expression intime d'un peuple sur lequel le funeste niveau d'une centralisation exagérée n'avait point encore passé.
Si la bonté . la vertueuse et cordiale simplicité , la foi de nos pères se montrent dans le livre de l'abbé Diouloufet , mieux qu'en aucun autre recueil du même genre . ce sont sans doute les proverbes reproduits qui
( 364 ) contribuent le plus à cette démonstration. On sent dans ces fables, et c'est précisément ce qui constitue pour elles une originalité . que tous les interlocuteurs ne sont que des prête-noms. — Des provençaux déguisés se meuvent dans ces charmantes petites comédies : ce sont eux qui sont les héros de ces drames et qui y font entendre franchement leur langage. Eh bien ! avec quelque habileté que Diouloufet maniât son idiome , avec quelque grâce qu'il écrivit dans la langue particulière à son pays, nous pensons que sa réputation eut été bien plus grande s'il eût composé ses jolis apologues dans la langue de La Fontaine, en leur conservant le même caractère méridional, et que la Provence n'aurait pu qu'y gagner en étant mieux connue. La lecture de ce joli recueil ne nous a nullement converti a. l'opinion de son auteur , qui dans une épitre disait à Michel de Truchet, auteur de chansons gracieuses, mais ayant d'ailleurs très peu le cachet provençal :
Countuuié dounc brave Troubaïre, Fai velre que lou proavençau
Poou sooupiqaar seis chants et de g^raci et de sau, Mies que lou francès Qoun poou faire.
Pierre Bellot ne peut point être rangé parmi les fabulistes ; il est plutôt conteur ; il aurait cependant excellé dans ce genre si Ion en juge par l'apologue que l'on voit à la première page de ses Obros complettos (Marseille . ve Camoin, 1841). lou Reynard , lou Carrétier et lou Loup. Il serait difficile de taxer, d'imitation ce récit dont la longueur empêche ici la reproduction, mais que l'on ne trouve pas trop long à coup sur quand on le lit.
( 365 ) La Provence compte en outre plusieurs autres fabulistes anciens ou actuels. La plupart des recueils de poésies provençales contiennent des fables. On en trouve chez Gros, chez Hyacinthe Morel dont nous citerons une des plus courtes :
LA RENOUNCULE E L UYÉ
La renouncule à cousla d'un iijé,
Dins un bousque siguë plaçadou ;
Lou lendeman, ô bonbur sînguye .'
Dou parfum dou vésin sigué toute euiljouniadou.
Toujou l'on gagne en bonou counipagne;
Es la liçoun qu'eici nous ei dounadou : Quaou voou pa se councha fugi lou queitivié j
Se vous fréta conlrou l'ayé
Sentirë pa la girouflado.
La moitié du livre de M. E. Garcin, de Draguignan , le Parnasse provençal, est composée de fables. Dans le Roumavagi dci Troubaire, publié par M. Gaut. d'Aix, dans l'Àbeilho proiivençalo (Marseille, M. Féraud 1838), dans les Prouvençalo , de Roumanille , on trouve une quantité de fables par MM. d'Astros, Rodolphe Serre, le d>-Roubaud, Hippolyte Leydet, F. Aubert, Aug. Boudin, A. Dupuy, A. Gautier, etc.
Ce qu'on peut constater en connaissant les fables de ces divers auteurs , c'est que les imitations n'en constituent que le plus petit nombre.