ÉPITAPHES DE BELLOT
Après la mort de Bellot on créa une souscription pour élever une tombe à ce charmant poète. L'épitaphe qui devait être inscrite sur cette tombe fut mise au concours et quatre-vingt-onze poètes produisirent cent treize inscriptions funéraires en divers dialectes, recueillies en un volume récemment publié (Boy, édit. Marseille, 1861). Puisse une telle profusion d'épitaphes être légère à la mémoire du poète !
Dans cette collection on voit beaucoup de vers qui semblent destinés à décorer un monument d'un aspect infiniment plus gai qu'un tombeau.
Sous la cape dàii ceou de la bello Provenço Fai souen - souen, 6 Bellot! etc.
Ceci semble complètement privé de granité ; sonensouen n'est-il pas l'équivalent du do-do que chantent en français mères et nourrices pour endormir les petits enfants. Xous avons entendu souvent chanter en provençal :
Som-som-som
Vène, vène, vène,
Lou pichot poou pas dourmi,
Som-som-som,
Vène. vèue leou !
( 367) Dans une auti-e de ces épitaphes , on peut constater avec regret la présence d'une vieille invective destinée à perpétuer sur le marbre ou la pierre ce sentiment de malveillance contre le français qu'on a tort de ressasser et qu'il vaudrait mieux laisser comme spécialité à certain Armana dont le vent du nord fmistràuj peut disperser les feuillets.
Marsiès, quand vendras trapejar la paussiero
De nouestr' ami Bellot, Auras leJs larraos eis uis, faras uno prièro,
Vo sies un Franciot, etc.
Marseillais , quand tu viendras fouler la poussière — De notre ami Bellot, — Tu auras les larmes aux yeux , tu feras une prière — Ou tu es un Franciot ! etc.
Bien que nous ayons la chance de voir le livre que nous avons écrit recueillir l'épithète de Franciot , nous y reproduirons volontiers l'épitaphe choisie par la commission, parce que ces quelques vers nous semblent dignes en effet de ce Bellot dont les œuvres sont faites pour lui attirer toutes les sympathies de ceux qui peuvent les comprendre et pour qui il les écrivait.
Vaquit dounc, 6 Bellot, cher pouèLo cassaire, Lou poste ounte la mouart t^a coucha de soun dail Fin qu'au darrier nioumcnt sies esta galegeaire. Et paraen de malhurs u'as prouD pourta toun fai.
Bonen chrestian, senço feou, frant; et galoi troubalre, Toun noum et teisbeous vers duraraut cent cooups mai Que l'humble monument que venen de tl faire.... Lou fréjau périra.... ta mëmori jamai!
Ch. KoTHzx (de Marseille).
On a remarqué avec mi certain étonnement que les félibres s'étaient abstenus de prendre part au concours qui avait eu lieu pour honorer la mémoire d'un poète provençal par excellence. En effet , parlant sa langue avec pureté . consenant l'orthographe depuis longtemps adoptée, dédaigneux des facilités que donnent les hiatus mis à profit par d'autres . sobre d'élisions , ne rejetant point de ses verbes l'r final qui rappelle mieux le roman que des fabrications de mots. Pierre Bellot restera toujours comme un type à part et un modèle véritable pour ceux qui prétendant plaire de préférence à leurs compatriotes, chercheront comme lui des vocables et des locutions provençales plutôt dans les rues et par les campagnes, qu'au fond des lexiques de l'Auvergne, du Languedoc, etc.
Bellot pourtant avait accueilli comme elles le méritaient les charmantes 3Iargaridetos de Roumanille , et l'avait ainsi remercié de l'envoi qui lui en avait été fait :
Ronmanillo ai reçut toun libre Tout cafi de vers poulidets Qu'an espelis souto leis'degrts ; N'ai janiai vis d'aqueou calibre,
{ 3G9 ) Que larg:ucs de proso ou de vers,.
Uq esprit San toujours arroso Tei vers vo bcn ta riclio prose ; Jamai carnines de travers.
IMai digui mi, charmant poeto, Perque quand mandes leis bouquets Qu'as engensa dins leis bousqnets ; Perque la musc poulidelto, Aquello deis chevus frisa.
Nous dich que leis as coumpousa De belleis flours margaridcto ?
Nous prcncs doun per de fada, Puisqu'es de roso qu'as manda.
Plus tard, lorsque Bellot vit où l'on prétendait aller , lorsqu'il entendit proclamer à son de trompe une renaissance qui semblait le rejeter dans l'ombre , lui et tous ceux qui antérieurement avaient rimé avec l'esprit provençal ; quand il vit une muse joviale se grimer et se plaire dans les sanglots, il dut changer d'avis et prendre au sujet des félihres en général une manière de voir qui très probablement ne fut point du goût de ceux-ci. Ce qui semblerait le prouver, c'est une épigramme assez viv? qu'il fit sur ce mot de félibre inexpliqué ; nous avons lu cette épigramme dans une petite brochure qui a suivi la publication des Epilaphes de Bellot; elle est conçue en termes tels qu'il serait difficile de les reproduire : c'est une boutade d'un plaisant beaucoup trop énergique.
Bellot, nous l'avons dit ailleurs, tout en chérissant là langue provençale , se gardait de déblatérer à l'exemple
de tant d'autres, contre le français dont il comprenait la valeur ; et voici ce qu'il répondit à Mlle Reine Garde, qui lui avait adressé une épitre en provençal dont nous avons reproduit un fragment :
Mai perqup gaslar ta bouquelo En nous cantan en vers patois, Lalsso aqueou jargoun à Chichois \o ben à nostis repetieros Que vendount lou pey per carrieros.
Mai tu que fas de vers frances, Coumo Reboul, picns d'barmounio, Que soun trempa dins lou genîo, Et qu'ant agut tant de succès, Perque quittar lou doux leugagi, Per un jargoun mai que groussier?
Reino Gardo« seriet dooumagi Que mudesses ta vouax per faire un laid ramagi, Tu qu^as un tant poulit goousier.
Il y a plus, Bellot qui faisait de si jolis vers patois en composait aussi en français, et d'après le peu qu'il en a laissé on voit que ce poète qu'aucune étude, dit-on, n'avait façonné, qui détestait les livres (Notice de 31. Bory précédant les DerneeVos ^e7t/^ M 0.5 poétiquos) , il aurait pu certainement en écrivant exclusivement en français , prendre rang parmi les poètes de son temps et trouver une place entre Jules Canongc, Jean Reboul et Joseph Autran. Ce qu'on peut dire, d'après ce qu'on peut lire de
( 371 ) lui enfrançai>. c'est qu'il écrivait dans cette langue aussi correctement et purement que si jamais mots patois n'étaient venus sous sa plume à d'autres moments. Nous pourrions donner comme preuve, des fables , des épigramraes, des pièces charmantes contenues dans son recueil intitulé : Mes moment perdus (1828). etc. Nous nous contenterons de citer quelques vers d'une pièce touchante qu'il fit à la mémoire de son fils Jules Bellot et s'adressant à ses autres enfants :
Enfants, sans lui qu'allons-nous devenir?
Il elait votre appui, celui de ma vieillesse,
Son cœur riche d'arnour, de vertu, de tendresse.
Nous présageait à tous un riant avenir.
Mais il n'est plus, hélas! — Ce fils, ce tendre père,
Que la mort, sans pitié, nous enlève aujourd'hui.
Etait trop vertueux pour rester sur la terre;
L'Etemel l'a voulu sans doute auprès de lui!
Pierre Bellot n'avait point injurié le français , ni pris vis-à-vis de lui de grands airs de hauteur ; il s'en servit, on le voit , de préférence pour exprimer sa douleur de père ; de plus, il avait fondé un journal , le Tambourinaire el le Ménestrel , où le français et le provençal se côtoyaient et vivaient en bonne intelligence. Bellot, de son vivant, ne fut guère apprécié en dehors de la Provence et dans les régions du Nord , que par quelques énidits , comme Charles Nodier , qui lui rendaient justice.
Il ne s'entendait point apparemment en réclames retentissantes ; l'idée ne lui vint pas d'aller porter ses li-
vres aux bureaux des journaux parisiens , pas plus que de courir de ville en ville en déclamant ses œuvres ; aussi Bellot vécut dans une obscurité relative , aucune croix n'orna sa boutonnière. D'après la moralité de l'une de ses fables, on voit qu'il n'admirait pas l'homme qui
Per un tros de riban, un titre vo blazoua Si clino de tout caire.
Aussi l'Académie française ne s'occupa point de ses poëmes réellement provençaux, marqués soit au point de vue du langage, soit relativement aux peintures de mœurs, d'un caractère véritablement national.
LA FARANDOULO.
Par m. Anselme MATTHIEU , (1862]
Un nouveau recueil de poésies provençales s'étant produit pendant l'impression de notre livre, nous nous empressons de le mentionner. Si des regrets avaient pu nous prendie d'avoir discuté les œuvres des félibres, ce volume nouveau serait suffisant pour faire évanouir toute hésitation en nous. La Farandoulo de 31. A Matthieu constate, en effet plus que jamais combien la mu5e des
( 373 ) félibres s'écarte de rimpulsion qu'elle reçut Je la main de Roumanille. Les promesses qui avaient été faites dans YÀrmana de 1861 , ont été largement tenues ; ce li\Te est effectivement rempli de baisers ; ils y débordent tellement que les chants poétiques de Jean Second , les poèmes de Gentil-Bernard et de Parny, sont absolument incolores à ses côtés. 11 y a là dedans une véritable frénésie d'embrasseraents. 31. Matthieu avait prévenu le public que les gens renous { grondeurs ) trouveraient à reprendre à son livre. Nous plaçant volontiers dans cette catégorie, nous dirons qu'au point de vue moral ce livre est vraiment regrettable. La corruption actuelle des mœurs avait - elle besoin qu'on lançât our la raviver un tison incandescent? Le fjain des caresses , pati di caresso, ce pain énervant , si bon à manger quand on sort du cirque des Césars ; ce pain qui n'est point celui des forts, convient-il de le pétrir en si grande confusion et de le servir au peuple ?
Ce n*est pas tout, après avoir prodigué les baisers jusqu'à la pâmoison ;
Un pouloun encaro...* aï! aï! aï!
Un baiser encore.... aïe! aïe! aïe!
après avoir dans la crémour , fait franchir au délire les dernières limites de la décence , cette muse monomane s'en va, le vendredi- saint, poser ses lèvres encore humides de baisers licencieux, sur les pieds du Christ :
Lonj^ tems, long- tems poulounèjère
Li pcd rouge de sang de nosle bon Segnour.
Longtemps. longtemps je couvris de l^aisers
Les pieds rouz^cs de sang de notre bon Seigneur.
Ensuite, de compagnie avec deux filles de sa connaissance, Lekto et Xourado, couple gai. parèu gai, elle se présente devant la crèche de l'enfant Jésus :
DisoQ que's per redeme E per nous perdouna
Qu'eu es na,...
Nourado, disoa même
Qui pécairis Souris.
— C'est, dit-on. pour racheter et pour nous pardonner qu'il vient de naître. . . Korade, il se dit même qu'aux pécheresses il sourit.
L'une de ces demoiselles propose de réchauffer l'enfant Jésus contre une joue chaude probahlement encore des haisers qu'elle a reçus ; elles portent des figues pendu- Unes, (savez -vous ce que c'est ? pas moi) , et dès leur apparition elles obtiennent sur leur bonne mine le pardon -qu'elles viennent chercher :
Entre parcisse agueroun Per si poutouQ Perdoun,
Et cela porte pour titre Nouvé, un noël ! et c'est une morale aussi facile que l'on nous présente ! Nous le savons, Madeleine eut accès auprès du Sauveur et le pardon fut donné aux larmes de ses regrets ; mais ce n'est point par un sourire qu'elle fut accueillie. Ah! du moins la Fanny de M. Feydeau ne fait point intervenir Dieu au milieu de ses ardeurs et du lyrisme de ses phrases !
{373 ) Par les baisers qn'elle donne , ou par ceux qu'elle reçoit, cette muse est affolée au point que faute de mieux elle se fait baiser par le vent :
Fasië bon eslre sus II colo Poutouneja di ventoulct.
Au lieu du ventoulet, fût-ce la bise ou le mistral , et pussent de tels accents être emportés loin de notre chère Provence !
Laissant le côté moral de celte œuvre, nous pouvons y obse^^'e^ les mêmes défauts que l'on a la faculté de constater ailleurs : des métaphores d'abord d'un hardiesse si étrange qu'il me semble difficile qu'une autre langue que le néo-roman les puisse autoriser i
Juste l'aube Mes soun foudàjii blanc
L'aube à peine — Met son tablier blanc.
Es Beatris la bello
Que belo D'amour entre si bras.
C'est la belle Béatrix — Qui àelc — D'amour entre ses bras.
Et le Troubaïre ré^iond à Roumanille qui l'avait repris au sujet de ses baisers et pour en justifier l'averse : « que les Troubadours , s'ils venaient d'où ils sont , • joindraient les épaules et trouveraient pales ses ar- « guments. » Nous ne le savons que trop; c'est précisément la monotonie de la note amoureuse des Troubadours et leur mépris de toute morale., qui les a empêchés
d'arriver à une plus grande célébrité. Pais M. A. Matthieu ajoute: « Sile monde remarque Pétrarque, est-ce pour
• ses l'ers latins , oh I non ! mais pour Lawe quil
• exahe le matin et le soir. » — Si le monde remarque Pétrarque, félibre, c'est à cause de la beauté de son langage d'abord, et ensuite parce que les sentiments que ce langage exprime, élève et transforme la passion du noble poète. La poésie de Pétrarque a plutôt une allure platonique qu'une désinvolture matérielle ; c'est là par-dessus tout, ce qui en fait un sujet d'admiration universelle. At-il fait bêler sa Laure, oh : non ! car il la divinise :
Non era l'andar suo cosa mortale, Ma (J'angelica forma ; e le parole Sonavan allro che pur voce umana, Un spirlo céleste, un vivo sole Fu ch'ël ch' i vidl...
Le Rime Sonetto 69. éd. Didot.
• Sa démaîche n'était point celle d'une mortelle, mais « d'une créatui'e angélique , et ses paroles résonnaient
• autrement que la voix humaine. Un céleste esprit, un . vivant soleil voiLà ce qui m'apparut. » (Poésies de Pétrarque, trad. de M. F. de Gramont).
Et quand il parle des beaux yeux de sa dame , savezvous ce qu'il en dit ?
L'aëre percosso da lor doici rai S'iufiarame d'onestale, e tal divenla, Che'l dir nostro e'\ pensier viuce d'assai. Basse désir non è cL' ivi si senla,
Ma d'onor, di virlute
Sonetto 122,
( 377 ) . L'air frappé par leurs doux rayons s'enûainme d'iion- . nêteté et devient tel qu'il dépasse de beaucoup ce que . nous pouvons dire et penser. On se sent b nul désir . abject, mais bien ceux de l'honneur et de la vertu. • Y a-t-il là quelque chose de commun avec la poésie qui égrenant le rosaire d'amour , lou rousari d'amow , se laisse tenir
De revesseto A la brassselo....
A la renverse —Dans les bras.-...
Oh ! non î
Dans les poésies de 31. A Matthieu on peut çà et là être arrêté par des expressions détournées de leur vrai sens, empruntées chez des voisins ou restées inconnues à tous les auteurs qui jusqu'à ce jour se sont occupés de composer des dictionnaires de langue provençale , c'est
au. roman.
Un escamandre de chalo est traduit par une espiègle jeune fille, ^ous connaissions à ce mot une acception toute autre, et c'est l'acception quii lui connaissaient Honorât et Sauvage. • Escamandre, fille déguenillée, déver- . gondée, — vieille femme décharnée ressemblant à un . squelette. Etymologie de Scamandre, rivière de Phry- . gie, près de Troie ; il semble qu'en appliquant ce mot . à des filles peu chastes , on veuille rappeler l'usage . dans lequel étaient les anciennes phrygiennes qui al- . laient la veille de leurs noces se baigner dans ce fleuve . d'où le dieu les conduisait dans sa grotte. » (Dict. u'Honorat.) — « Escamandre , fille effrontée, fille gar- . çomiièYQ ; escamandras, dévergondée.» iDict. langue^ docien de Sauvage).
Pros , preux , d'après Sauvage même, appartenait au vieux languedocien ou plutôt au roman : enmauresco pour voile; coulono au lieu de coulouno, colonne ; bei&sarello ; pour des filles qui cueillent des olives aux branches basses, spécialité qui nous était inconnue ; bcne$tant, donné par Honorât comme appartenant au vieux languedocien ; redeme, rachète, qu'il attribue au béarnais ; salo au lieu de sailo, pour mieux différencier par l'orthographe de salle du français, ce qui peut faire confondre avec salo, sale.
Serre, montagne, traduit par sierras, comme si nous n'étions plus en France ; revoulun , qui désigne en Provence un tourbillon quelconque , et que l'on rend par revolin, mot employé en français dans le langage des gens de mer, peu usité autrement ; aiguail pour rosée , etc. — Des épithètes bien peu poétiques comme celle-ci :
L*agantouD, oh ! bourello^ Lou van desvaria.
« Elles l'attrapent, ô bourelles! — Elles vont le rendre fou. »
— Ce dieu-soleil que chantent les pastourelles :
Déjà II pastourello Saludon, cantarelio, Lou dieu soûl eu que va Se leva.
« Déjà les pastourelles saluent de leur chant le dieusoleil qui va se lever. »
— Le ruisseau qui crève du rire, lou riou cr^bo dou rire, el ces lauriers pers, quelle est donc cette variété ?
( 370 } Escrîcho en lellro d'or entre de lausic pers. « Ecrite en lettre d'or entre des lauriers pcrs. • — Et ces poils follets dont on ne nous fait pas grâce '
Car entre mi peu fouletia Sente l'espino De la plouvino.
« Car entre mes poils follets je sens l'épine du gh're.»
— Sangagnoun lis ènse, secouent les yeuses, lorsqu*^ défaut de ce verbe, que nous ne trouvons pas, nous connaissions un verbe qui semble avoir avec celui - là une grande parenté : sigognar, lanterner , agir lentement ; gisclet, rendu \}ay piquant aiguillon, lorsque le moindre enfant répondrait que gisclet n'est pas autre chose qu'un jouet qu'ils fabriquent avec un roseau ou une branche de sureau.
IS'on content de ses propres baisers . Je félibre reproduit à sa manière ceux qu'il a aperçus chez Catulle ou chez M. William Bonaparte Wyse î
— Nous ne pousserons pas ces recherches plus loin, et après avoir remarqué encore des onomatopées peu dignes d'un langage sérieux : plan-plan , plan-planet , zou ! voun-voun , zingue et zangue , etc. , nous devons à la vérité d'ajouter qu'avec M. Anselme Matthieu le roman prend une grâce mignarde , une douce mollesse vraiment remarquables. Il doit cela peut - être à la profusion de diminutifs qui sont constamment employés par lui : aubeto, ventoulet, pantoufloun, chatouno, chatounetto, nenet, aureto, roussignoulel, fresqueto, bouqueto, pécatreto, ccrvihoun, mourihoun, enfantoun, chambretlo, risoulet qui remplace le rire, veleto pour f^ile, sableta
t 380 ) pour sable, Ircmoidelo, garbclo pour fjarbo, «/t'/o pour alo, malautouno])o\ir malàuio, etc. etc. Tout, dans ces poésies, prend de mignones proportions, sauf la quantité ÛQS pouloinu eipoutounets, baisers. Cette afféterie, cette menue gentillesse sont loin d'être sans grâce ; ce sont de jolies miniatures de Boucher , gracieuses à l'œil , mais privées de naturel.
Nous devons dire de plus que les rhythmes employés sont d'une variété extrême et rappellent par leur diversité les rhythmes des vieux. Troubadours et l'harmonie ne leur fait point défaut. N'ayant pas, au sujet des poésies de M. Anselme Matthieu, plus de prévention de parti-pris, que pour celles des autres félibres , nous détacherons quelques fragments de la Farandoulo :
A LA ROSO.
O roso einbaumado, Se ma ben arnado, Ta près ti coulour^ As de sa bouqueto Hisento et fresquelo Rauba la scntour.
Voici une jolie apostrophe à un moineau, un tout petit moineau :
Passcrounct Que fas cenet Dins noste vici castôii di Papo Revibo te, que se ocslapo
PIcn de roujour Lou front âà'.x jour.
( 381 ) L'usage des diminutifs amène quelquefois une monotonie de sons qui n'est pas extrêmement agréaljlo :
Pichot vcntaLi que la ventoules Acampo ieu ti ventoulet, Pichot venlàu que reviscoules Aduse ië lou risoulet.
Encore une citation d'une strophe charmante : LI FÎAXÇO.
Es uno niue pleno d'estclîo Beluguejanto dins lou cèu.
Dins li rourncse e 11 pradello Penequejavon Ils aucèu, La douço auro just alcnavo E soun alena plen d'ôudour Sus tout en passant s'ainênavo Lousdousperfum que raubo i fleur.
Pourquoi des mots dont on ne peut avoir le sens fontils de l'ombre sur d'autres images tout aussi gracieuses? Pourquoi cet aimable pincaau ne s'est-il appliqué qu'à des peintures presque dignes d'un musée secret ?
( 382 ) MARGARIDO
Par m. M.u>jus TRUSSY, de Lorgces (Var).
A la Farandoulo des poëmes provençaux , voki un livre nouveau qui vient encore se joindre. De volume en volume , il nous serait difficile d'arrêter les appréciations que pourrait contenir notre travail. Nous nous contenterons donc, pour l'ensemble de ce dernier poëme, de reproduire ce qu'a écrit a son sujet M. Casimir Bousquet (Gazette du Midi , 16 nov. 1861). ISous reproduisons d'autant plus volontiers ces appréciations qu'elles nous semblent se rapprocher pour la plupart de ce que nous pensons nous-même de l'anarchie philologique qui s'est introduite dans nos pays. Nous devons seulement ajouter que lorsque nous avons dit que le provençal devait être écrit comme on le prononce , nous avons entendu exprimer l'opinion qu'il n'y avait aucun motif à abandonner des méthodes employées jusqu'à nos jours par tous les anciens poètes provençaux depuis les Troubadours. Tous, Brueys, Diouloufet, Gros, Bellot, etc. ont écrit bateou et non batèu, Dieou et non Dieu, etc. etc. Nous pensions que lorsque l'usage avait consacré une orthographe, les réformes étaient dangereuses et inutiles.
• Avec sa Mlrèio, dit M. C. Bousquet , le Félibre ^ Mistral, deMaillane, a mis en honneur ce genre de composition. Il est à craindre maintenant que chaque versi-
( 383 ) ficateur (je ne dis pas chaque poète, carie nombre de ces derniers est moins grand qu'on ne pense) se croie obligé de consacrer des milliers de vers à quelque épisode local Le ciel nous préserve d'un pareil concours ! Avec l'anarchie qui règne dans la manière d'écrire le provençal , et en tenant compte de la variété des dialectes, nous assisterions à une confusion auprès de laquelle les souvenirs de Babel ne seraient rien.
. M. Marins Trussy, de Lorgues (Var), raconte dans Margarido, un légende d'amour , — un sujet qui n'est pas neuf; — il la raconte en strophes harmonieuses et tendres, comme il convenait de le faire. Mais l'auteur a répandu dans son récit une foule de détails qui , à mon sens, forment une superfétation et absorbent parfois la donnée principale de l'œuvre. La muse facile de M. Trussy s'est complue, on le voit, dans des descriptions propres à donner une couleur locale à son poëme , mais dont le lecteur assurément aurait fait bon marché. Réduit à des proportions plus restreintes , son livre qui révèle, d'ailleurs, des qualités incontestables, aurait gagné beaucoup. Doué d'une imagination vive et féconde , l'auteur en a abusé ; les riches seuls ont le droit d'être prodigues : n'est pas avare qui veut.
« Tout en rendant hommage au mérite de cette œuvre quant au fond , je ne saurais me résoudre à en louer la forme. M, Trussy me semble un écrivain assez sérieux, pour que je me croie autorisé à lui parler franchement , et à lui donner , sinon des conseils , du moins quelques avis.
« L'auteur de Margarido me permettra de lui faire
( 384 ) observer que lopinion qu'il a émise , dans les notes de son poëme, sur la langue et l'orthographe provençales , trouvera peu de partisans. Quelques hérétiques ont prétendu, il est vrai, que le provençal n'avait ni règles , ni orthographe, ni syntaxe. C'est cette doctrine ,'^essentieliement fausse et pernicieuse qui a enfanté les détestables productions dont nous sommes inondés.- Cela devait être. Si l'on proclamait dès demain que chacun est libre de parler et d'écrire le français à sa façon ; si l'on déclarait qu'il y a lieu de jeter au feu dictionnaires et grammaires, on verrait aussitôt une tourbe ignorante s'empresser de jouir du bénéfice de la mesure. En ce qui concerne le provençal, l'hypothèse s'est réalisée ; tout le monde aujourd'hui se croit capable d'écrire dans cette langue , le premier venu se qualifie de Troubadour et aspire à la gloire de ressusciter le gay sçavoir.
Il est naturel de supposer que pour s'exprimer dans une langue, morte ou vivante, il faille préalablement l'apprendre et l'étudier ; seule, la langue provençale constitue aujourd'hui une exception : quiconque la parle tant bien que mal est apte à l'écrire ; or, comme cet idiome ne comporte pas la prose, il résulte que tout rimailleur passé pour un poète î Voilà où nous en sommes.
• M. Marins Trussy n'a pas su se défendre d'un déplorable entraînement , et on doit le regretter , car si les hommes intelligents, instruits, n'opposent pas une digue au débordement de l'ignorance, c'en est fait de la langue provenç.ile ; le coup fatal scx'a porté à notre idiome maternel par ceux-là même qui ont l'intention de le faire revivre.
"• Dans les notas finales de son livre, l'auteur de Margarido se déclare en faveur de l'anarchie philoloLàque; il admet l'hiatus , que Marmontel voulait proscrire même de la prose, et qui ne doit jamais être toléré en poésie ; il pratique l'élision de certaines voyelles , faciles à conserver cependant , pour qui connaît le complément naturel des mots ainsi mutilés ; il supprime les infinitifs aux verbes ; enfin il retranche sans façon le pluriel toutes les fois qu'il le juge nécessaire; c'est cequeM.Tnissy appelle écrire le provençal comme on le prononce.
« 3Jais où donc est la nécessité d'écrire une langue d'après sa prononciation? Et si l'on emploie ce procédé par trop commode, à l'égard du provençal, quelle raison y aurait-il de ne pas l'appliquer à l'italien , à l'espagnol et au français ? Oui, toute langue, avec le temps, subit des altérations , des transformations même , mais c'est dans le sens du progrès que s'opèrent ces changements ; tandis que l'idiome de la Provence subit actuellement le despotisme de l'excentricité et du mauvais goût. Avant peu. ce ne sera plus , les poètes aidant , qu'un affreux charabia.
• Sans prétendre ici traiter à fond cette importante question, qu'il me soit permis en terminant de rappeler quelques notions trop méconnues ou trop ignorées , savoir :
« Que ce qu'on appelle le patois est la langue française primitive ; que par conséquent le patois n'est pas , comme on l'a dit et comme on le répète, un argot de hasard, un jargon bâtard, produit de la corruption ou de la dégénération de la langue.
.Que si patois il y a, — à la façon du moins dont l'entendent certaines personnes , — c'est la langue moderne qui serait le patois de la langue ancienne.
• Que cette langue ancienne avait ses lois , ses règles qui. pour n'avoir pas été formulées en préceptes et écrites dans un code grammatical , n'en étaient pas pour cela plus arbitraires ni moins conformes aux commandements delà saine logique et du bon sens.
. Que , comme en ce qui regarde l'art de parler aussi bien que les autres arts , la pratique a précédé la théorie. Le patois, avec ses idiomes et ses dialectes diversifiés, est à la langue officiellement constituée, ce que le droit coutumier pratique traditionnel, avec ses modifications selon les provinces, les localités, les temps, les circonstances, est à un gouvernement qui s'exerce en vertu des lois inscrites dans un code fixe, uniforme et absolu.
• Les patois ont précédé la langue grammaticalement établie , comme les coutumes et usages ont précédé le code écrit des lois , comme les causes les effets , la pratique la théorie , et de même qne nombre de ces coutumes et usages ont persisté dans la pratique en dépit ou à côté de la loi officielle, de même beaucoup de mots du patois , de locutions, d'idiotismes ont continué d'avoir cours dans le langage usuel, en dehors ou indépendamment des règles décrétées par l'Académie.
. Qu'enfin, ce qui fait la différence entre les espèces et variétés de patois, dialectes ou idiomes d'une langue, n'est pas la différence originaire et radicale des mots , mais bien la façon diverse de prononcer et conséquemment d'orthographier : car. comme on-<n parlé avant d'é-
rrirç. l'orthographe a été subordonnée à la prononciation dont elle a subi les modifications.
• Ma conclusion est que si l'on veut , une fois pour toutes , s'attacher à écrire correctement le provençal . il faut s'inspirer de l'ancienne orthographe française : l'analogie est plus complète qu'on ne pense. Nos anciens historiens, nos vieux poètes . les Troubadours surtout , sont des modèles que l'on doit consulter. Voilà . pour mon compte, n'en déplaise à M. Trussy. la seule chose à laquelle j'accorde ma confiance, Àb uno disce omnes. »