C. Bousquet
IVous ne pouvons qu'insister sur les appréciations de M. Casimir Bousquet : nous tf avons fait qu'entrevoir ce poëme de 3Iargarido; quant à le lire d'une manière suivie et d'un bout à l'autre, non, le labeur était trop ardu Ce que nous avons pu apercevoir, c'est que ce genre de littérature est tellement dans les goûts du Sièck , que M. Louis Jourdan , non - seulement l'a abritée sous les pans de S(3n paletot , mais qu'il nous promet du même auteur une monumen taie production .
Si effectivement cette production future doit composer la matière de deux volumes, on peut prévoir qu'elle formera de fortes et lourdes assises pour la Babel qu'on est en train d'édifier.
L'orthographe adoptée par M. Trussy, a véritablement quelque chose de phénoménal , et la langue provençale est tellement défigurée dans les milliers de vers de Margar'tdo, qu'elle en est méconnaissable. Si un tel système fêtait adopté . qui pouiTait distinguer l'étymologie des
mots que Ton a raccourcis , mutilés à plaisir ? Nous ne sommes même plus en présence d'un idiome provençal . mais devant un jargon impossible à définir : //TSSH.?ojf au lieu de Ircssusour : l'alamcn, qui rappelle le râle, au lieu de réelamen, en italien realmcnte, en français réellement : mu , syllabe insignifiante qui n'a plus rien de commun avec la latin mutus dont est dérivé le mut (muet) provençal ; /i!/e au lieu de Jiucl, hucil, ieu, etc. ; Hméro, qui se rapproche de limo ou limoun, citron, au lieu de numérot ; plu pour plus ; gro pour gros; jou \\ovLVjour; vangiloi^ouv evangilo; héroua au lieu de hérousa ou hurousa, heureuse ; enutilo au lieu de inulilo; hounou pour hounour, honneur ; reclolo pour recolto ou recorto, récolte ; aquidin pour aqui-dedins, là-dedans; loouveto au lieu aloueto ou alouveîo. Voilà un aperçu des bizarreries que l'on rencontre aquidin; mais il faut nous arrêter, car s'il nous fallait énumérer tous les mots défigurés , autant presque vaudrait reproduire le poëme en entier. L'auteur affirme qu'il écrit les mots comme on les prononce ; il parait qu'autour de lui les lèvres ont alors une grande avarice de sons. Quant à nous , jamais en Provence nous n'avions entendu prononcer looi'velo pour alouveto , pas plus que v.angilo pour evangilo. Draguignan n'est pas très loin deLorgues, patrie du père de Margarido, nous avons pris pour comparaison les vers du Parnasse provençal de M. E. Garcin, qui est de Draguignan ; or, nous avons trouvé une immense différence entre la langue de M. Garcin et celle de M. Trussy, et il serait difficile de saisir l'opportunité des réformes qu'il prétend inauzu'-er. L'^s noms propres
se trouvent déformés; on n'en donne que la moitié; Bouanapar pour Bonaparte, etc. Ceci rappelle M. Ad. Dumas écrivant Mhtra au lieu de Mistral.
Décidément M. Trussy qui fut, dit-il, un des cnfanls tous frais éclos de la grande Révolution , voudrait en opérer une toute petite à lui seul. Que quelques poèmes pareils sortent encore de l'œuf et la langue provençale aura reçu son dernier coup de la main de ceux qui >^emhlent Taimer. Cependant les poètes comme M. Trussy devraient y prendre garde, s'ils tiennent à ce que leurs produclftons aient une certaine vie. Avecles dictionnaires existants , en supposant la langue provençale abandonnée, on pourra lire toujours les œuvres de Gros, ih Bellot, d'Hyacinthe Morel, de Roumanille, etc. Quant à trouver Tidiome de Margarido dans un lexique, ce serait impossible, et bientôt il faudra que chaque poète provençal crée un vocabulaire spécial pour ses œuvres.
La traduction (il y a une traduction] contient une foule d'expressions baroques francisées ; c'est le système, malheureux, selon nous, adopté par M. Mistral. Nous offrons quelques-unes de ces locutions : — en faisant sa fuadc,
— gourmandiser, — une angclle. O Lrmiariine. auriez vous songé à ce mot quand vous composiez la Civile d'un Ange ?
Ai vis uuo angélo luseuto d'or.
• J'ai vu une angelle brillante d'or. »
— Vue taulée de pain — gnof — f/lagnc — esbrouf
— bassiêres — bastidan — trondelair, etc., et puis encore le verbe chourjuer — taillole, etc.
Messieurs de l'Académie française . quelle besogne l'on taille pour vous ! car engageant ses frères du Var , Touron, la gente Léonide, etc., à broyer du noir sur du blanc, en criant : macte ((nimo ! à ses compatriotes, dans son allocution en faveur de sa langue , M. Trassy semble caresser une idée mirifique ; nous croyons ne devoir pas en priver nos lecteurs : « Après tout, qui sait?
• de cet état exceptionnel, si j)as violent (sic), il pour- « rait bien surgir quelque chose de drôle, par exemple, . COMME L^E LANGUE FRANÇAISE NOUVELLE. »
« Car un Franciot de mes amis, facétieux et^pas mal « gai, m'a raconté qu'en revenant du Midi, qu'un Mar- « seillais, le saluant, je crois, ou lui disant adieu, lui « avait dit fort sérieusement: zé vous 1res humblo ; îâçon « assez ingénieuse , h mon avis , de ramasser en deux
• mots la périphrase banale autant qu'oiseuse du très « humble et très obéissant serviteur français, impu- « dent que le provençal . dit patois , nie et rejette for- « mellement. On salue", on rend des services en Pro- « vence, mais on ne se proclame pas ainsi, de gaieté de
• cœur, le serviteur d'un autre ; bien loin de là. Encore,
• faut-il ne pas avoir l'encéphale aplati pour enrichir « d'un seul jet la langue française d'un verbe tel que « /res humbler , etc. » 3Iais dans quelle encéphale a-til jamais passé de dire à quelqu'un en le saluant : votre très humble et très obéissant serviteur ; qui ne sait que ces mots sont une formule polie que l'on ne voit guère qu'au bas d'une lettre qui va trouver une Excellence quelconque ; et pour obtenir quelque chose d'une Excellence, il est certain qu'en Provence, comme ailleurs, même
( 391 ) les plus fiers Spartiak^s du jour,, n'auraient garde d'oublier cette formule. Ah! que de gros mots pour rien !
N'importe , Messieurs de l'Académie , si vous pensez que nous devions tenir à la langue de Racine, vous êtes avertis, caveant consules !
Veut-on savoir ce qui par dessus tout a pu nous détourner d'une lecture complète de Margarido, c'est que nous avons été comme ébahi par les beautés dont ce livre est émaillé. A propos d'un ermite, je crois le saint de Peyrolks , nous aperçûmes ceci en omTant au hasard ce volume :
Vë, cresi gaire ei san que petoun, Ou que dins nouastei soou bequetooun, « Tenez, je ne crois guère aux saints qui foirent ou gui pilent dans nos bourses. »
La croto fugue enplido D'un taou ricanamen qu'Argen peté de poou.
. A l'instant dans la caverne retentit un tel ricannement qu'Argens foira de peur. »
Puis, cà propos d'une femme: Lapouarco biioii devin! La truie ! elle boit du vin ! — Que la barba de Dieou n'en fumé ! Que la barbe de Dieu enfume ! Et cette pose d'amoureux décontenancé : Les hués en Ver, si mète à se cura H den. Les yeux au plafond , il se mit à se curer les dents. — Merdayoun (litt. Merdaillon), traduit par petit drôle. — FoutiUoun , traduit par petit garçon. — Voouriou tria de rudei niero. — Lou bouan Dieou n\e pata/iolo. — L'inéntable Franciot orné d'invectives ,
efc. Et c'est avec ces sortes de choses que l'on préfend faire honneur à la terre provençale !
Philosophes du siècle , battez votre tam - tam ; pour nous, nous restons muet.
IS'ous concevons , après les gentillesses réalistes dont ce poëme est constellé, que l'auteur ait éprouvé dans ses notes le besoin d'une foule d'apologies. Après l'apologie du très commode hiatus, repoussé par Bellot , devait se présenter le panég^-rique des jurons, des expressions libres et grossières , c'est au plus strict réalisme que le public est convié. On invoque d'abord les Grecs et les Romains ; • ces nobles types - trépassés, » en disant : me Hercle ! proféraient , nous assure-t-on, un énorme juron . Pantagruel et Panurge sont cités comme des autorités très graves (pourquoi pas Tabarin)? et puis voici ce qu'on arrive à nous dire , mais pas du tout avec le ton gai du facétieux ami Franciot dont on nous a parlé : « Eh bien 1 l'idiome provençal en est en-
• core à cet âge d'or et d'innocence. Il nomme carré-
• ment de son nom ce que l'Anglais pudibond appelle
• l'inexprimable, ce que le Franciot anglomam , ou « soit anglaisé, appelle, dit-on, quelque part. Et une
• infinité d'autres expressions de cette nature , que cet . idiome, contrairement au français , ne tient nulle-
• ment à farder. »
Ne dirait - on pas un hidalgo tombé dans la débine et qui étale fièrement des loques malheureuses ?
Cette singulière apologie de grossièretés de langage est cependant bien loin d'être ce dont nous avons été le plus choqué, comme Provençal , dans ces notes vraiment ex-
traordinaires où l'on nous apprend • qu'en Provence, à
• Loi-gues cela peut être, tout paysan ou paysanne, âgés « de la quarantaine environ , sont salués du nom de
• mon oncle ou ma tante, suivant le sexe, par les per-
• sonnes qui ne connaissent pas leur nom.
On nous apprend encore qu'une fileu?e en tirant avec ses trois doigts mouillés de salive, le chanvre de sa quenouille, imite en cela l'action de traire du lait. Il y a donc aquidin une quantité prodigieuse de choses neuves pour nous . mais il en est une dont nous nous plaisons à douter. C'est en effet inutilement qu'on voudrait nous faire ajouter foi à une pareille assertion à nous provençaux, et il serait fâcheux qu'on pût y croire ailleurs qu'en Provence. «L'amour étant traqué comme une bête fauve, les mariages ne s'y font qu'au moyen d'un rapt oue/i/èvement. » Nous ignorons si dans quelque recoin perdu au fond de la Provence , une telle habitude existe, mais quant à nous , nous croyons pouvoir affirmer que dans les divers pays provençaux où nous avons passé, ville , petite ville, village ou hameau, nous n'avons jamais rien vu de pareil comme usage établi et reçu, comme type de mœurs. Loin de là , nous pensons qu'un forgeron de Gretna-Green ne ferait pas ses frais chez nous. Nous croyons qu'une enquête opérée dans toute la région provençale qui s'étend depuis Marseille jusqu'au village où nous écrivons ceci, mettrait très facilement à néant l'allégation du protégé de M. L. Jourdan. Le rapt n'existe en Provence qu'à l'état d'exception ; il ne s'y exerce pas plus que dans la Flandre ou autres contrées de la France , que l'heureux coquin de ravisseur , loin de
devenir la coqueluche du beau-père et de la deUe-mère, n'obtient le plus souvent que des malédictions.
Nous n'avions m d'abord dans cette dissertation qu'un réalisme de roman, mais la sentence qui sert de conclusion à ces quatre pages a suffi pour nous faire comprendre le but qpie l'on voulait atteindre en présentant le rapt comme acte /înal , obligé, dénouement infaillible de tout drame d'amour en Provence. « Qui peut nier qu'en « laissant la jeune fille gardienne de sa vertu , on ne lui « inculque pas le sentiment de sa dignité ! ... »
La papillonne ! La papillonne libre ! Alerte M. Jourdan: — M. Jourdan, que vos mains s'entrechoquent!